La critique littéraire s'est-elle réfugiée sur Internet ? (16/06/2011)

Crédits photographiques : Steve Crisp (Reuters).
Rappel
La Zone dans la Zone (ou pensées diverses sur la Toile et la condition peu enviable, voire franchement érémitique, de blogueur).

«La maladie littéraire et d’art, comme on dit, est très commune de nos jours… Mais peut-être en aucune époque, j’ose le dire, la phrase et la couleur, le mensonge de la parole littéraire n’ont à tel point prédominé sur le fond et sur le vrai comme en ces années. Le règne de la plume a succédé, à la lettre, au règne de l’épée.»
Sainte-Beuve, Port-Royal (Renduel, Paris, 1842, vol. II), p. 42.

«Ces survivants, soustraits à toute descendance, ont des physionomies solitaires : leur inutilité est majestueuse, la sagesse qu’ils n’ont peut-être pas, et qu’ils ne veulent certainement pas transmettre, nous regarde en silence comme tout souvenir qui accepte d’être détruit.»
Roberto Calasso, La ruine de Kasch (Gallimard, coll. Folio, 2005), p. 158.


En guise d'introduction à cette note, je me permets de vous conseiller la lecture de ce vieux texte paru en 2005, puisque, comme toutes les années, nous naviguons une fois de plus (certains s'y empêtrent, d'autres y coulent) dans la Mer des Sargasses de la rentrée littéraire : Robinson ou les limbes de la littérature.

La question posée en titre de cette note est purement oratoire puisque, à simplement considérer le travail que des blogueurs tels que Jean-Baptiste Morizot, Jean-Louis Kuffer ou le regretté Dominique Autié et quelques autres qui m'en voudront horriblement de ne point être cités dans cette liste minuscule donc élitiste, je dois répondre, tout simplement : oui, la critique littéraire, quelles que soient du reste les opinions émises par ces quelques rédacteurs que j'ai nommés et d'autres dont le travail est parfois intéressant (1), est aujourd'hui beaucoup plus sérieuse, admirative, parfois admirable, documentée, partiale selon l'exigence de Baudelaire, écrite en un mot qu'elle ne l'est, depuis combien d'années déjà, dans les quotidiens, les hebdomadaires et même les revues spécialisées.
J'avoue ne presque plus lire, et encore d'une seule paupière tombante, les pages dites critiques voire littéraires du Figaro, du Monde, de L'express, du Point, du Nouvel Observateur, des revues spécialisées également comme Le Magazine littéraire, La Revue littéraire de Léo Scheer, dont le dernier numéro [cette note a été publiée en septembre 2008] est d'une telle richesse critique que nous y trouvons les platitudes absolues délivrées comme des oracles par Catherine Millet ou Josyane Savigneau ou encore Europe, même si cette dernière, dont les dossiers sont bien souvent remarquables, surpasse très facilement ses concurrentes. Et que dire des revues dites culturelles (autant dire que l'on y trouve tout, puisque, selon l'axiome des Modernes, tout est culture, même un livre d'Angot), aussi branchées que ridiculement superficielles que sont Transfuge, Chronic'art, Technikart et leurs petits clones permanentés comme les revues Inculte ?
Examinons le cas du Point par exemple : comment accorder quelque soupçon de crédit intellectuel à sa récente interview pirate (numéro du 4 septembre 2008, pp. 90-91) aussi imaginaire que profondément stupide, avec Michel Houellebecq ? Tout y pue la malhonnêteté la plus indigne, la sottise, la paresse, la vengeance à deux francs six sous, le règlement de compte minable, en un mot, la vulgarité, qualité qui semble décidément l'une des marques de Christophe Ono-Dit-Biot qui, il est vrai, saluant le mauvais bouquin (qualifié de «livre donut» par notre pitre verbeux) de Yasmina Reza sur Nicolas Sarkozy dont on nous encombra les oreilles et la vue (peut-être même le nez), explora quelque trou noir intellectuel qui, c'est au moins la qualité des trous noirs véritables, le dévora.
Une descente de tel ou tel livre (ou bien de tous !) de l'auteur, Houellebecq ou un autre, je ne suis pas contre : mais, alors, mes chers plumitifs, de grâce, tentez d'écrire ce que vous ne savez pas écrire et n'avez même pas envie d'écrire, c'est-à-dire une critique argumentée, écrite, imparable, brillante, partiale, colérique, même haineuse («La Haine est une fière muse, quand on l’a vraiment dans le cœur» déclarait, à propos de Victor Hugo, Barbey d'Aurevilly dans Le Constitutionnel du 12 mars 1877), qu'importe donc qu'elle soit, même, de mauvaise foi si elle ose énoncer une vérité, rien qu'une, voilà qui aurait infiniment plus d'allure que ces propos extraits comme il se doit de leur contexte et assemblés à la va-vite, selon une habitude chère aux cacographes comme Pierre Assouline.
Aujourd'hui, et ce mouvement me semble s'accélérer, la compétence, la culture, la curiosité, l'amour du travail bien fait, la passion, l'admiration (celle qui fit écrire ces mots à Sainte-Beuve dans ses Causeries du lundi : «Fournir matière et jour à l’admiration, voilà la tâche en elle-même; et quelle autre est plus enviable et plus belle ?»), la colère, la partialité, la haine, l'hermétisme, au contraire la volonté d'être pédagogue, l'ironie, la mauvaise foi que nous sommes en droit de demander, en guise d'obole, à celle ou celui qui se prétend critique littéraire, sont des qualités qui ont trouvé refuge, mais disséminées, jamais présentes cependant dans leur totalité (car celle ou celui dont le talent amalgamerait ces caractéristiques serait, littéralement, un monstre), sur la Toile.
Un autre cas, à vrai dire, strictement le même, est constitué par les journalistes qui, comme Pierre Assouline, officient sur un blog. Je ne m'attarde point sur Assouline, une simple recherche sur mon blog permettant de découvrir nombre d'occurrences concernant l'un des plus mauvais blogueurs de la Toile, pour la principale et évidente raison qu'il ne fait qu'appliquer à un support électronique ses petites techniques de gratte-papier obsédé par la couleur brune et les bruits de bottes. Lire Assouline derrière son écran, c'est donc lire une mauvaise critique parue dans la presse qui aurait été simplement transposée sur un autre support, les fautes innombrables, la mise en page aléatoire et l'illusion de l'échange et de la réciprocité en sus, puisque notre maljournaliste ne répond qu'à un commentaire sur mille. C'est son droit le plus strict du reste mais alors, à quoi bon ouvrir les commentaires si ce n'est pour y répondre aux uns et aux autres, en prenant du temps, en réfléchissant à ce que l'on va écrire ? Pierre Assouline, ayez donc le courage d'affirmer, comme je le fais dans la Zone, que vous vous moquez comme d'une guigne des avis de vos lecteurs s'ils ne sont que des avis, ces pauvres papiers sales qu'un souffle de vent décolle du trottoir et recolle, quelques mètres plus loin, sur une flache malodorante, voire quelque monticule canin encore plus nauséabond. Ayez, comme je l'ai fait à maintes reprises, le courage de publier sur votre propre blog des textes intelligents, dont vous ne partagez pourtant absolument pas les vues. Avouez-nous, enfin, que la colonie de parasites s'alimentant (difficilement) de vos articles n'a qu'une seule raison : ce sont des lecteurs potentiels des publicités affligeant votre République bananière.
Il est vrai que Pierre Assouline n'est plus à une incohérence près puisque, non content de mépriser ses lecteurs, il publie, sans vergogne, leurs commentaires ! J'ai déjà dénoncé ce procédé scandaleux, de la part d'un prétendu auteur comme de son prétendu éditeur.
Je reviens au titre de cette note, pardonnez-moi : la simple évocation de Pierre Assouline, à mon sens l'un des plus mauvais lecteurs ayant pignon sur réseau et presse, a le don de me mettre en colère. Même son collègue Didier Jacob, qui ne se privait pourtant pas d'écrire, naguère, tout le bien qu'il pensait du livre aussi inutile que sot d'Assouline, même Didier Jacob qui lui, tout de même, a recueilli pour les éditions Héloïse d'Ormesson ses chroniques électroniques pour constituer un livre qui se lit sans déplaisir, entre l'orangeade et la pâtisserie, même Didier Jacob qui, donc, dans ce type de publication, n'a rien inventé, a infiniment plus d'allure, lorsqu'il écrit, qu'Assouline ! Je sais, je sais : prétendant ne point parler d'Assouline, j'en parle encore ! La peste soit de ce fantôme bavard !
Afin d'illustrer notre problématique, nul ne m'en voudra d'évoquer, ici, mon propre travail critique, pourquoi pas en m'appuyant sur un livre récemment paru, La Route de Cormac McCarthy?
Il s'agit donc, en premier lieu, pardonnez-moi d'évoquer cette coruscante banalité, de lire, ou plutôt, de savoir lire : non seulement de lire entièrement un livre, même si sa lecture vous arrache des larmes d'impatience (Les Fusils de Vollmann), mais de le voir, de le regarder attentivement comme s'il s'agissait d'un visage dont la complexion change infiniment suivant l'humeur qui est la vôtre, la lumière qui le baigne, le moment, du jour ou de votre vie, auquel vous le contemplez. Certes, au risque de choquer les imbéciles, savoir regarder, savoir lire donc est un don. Mais un don n'est rien sans travail.
Lisant La Route avec soin, stylo à la main, le relisant, il m'a fallu me plonger dans les milliers de pages électroniques où j'ai amassé la substance de lectures innombrables. Non seulement relire les notes prises sur (tous) les romans de McCarthy mais aussi toutes celles qui pourraient m'aider dans mon labeur (2) : la lecture est une herméneutique, nouvelle banalité sidérante bien sûr, mais l'herméneutique n'est à mes yeux rien de plus qu'un outil. Un outil pour forer. Un outil pour creuser un tunnel qui me permettra de tenter de descendre dans le labyrinthe du roman, afin d'y dénicher quelque veine d'or, quelque passage me conduisant vers de nouvelles profondeurs, qui sait, même, un couloir ténébreux me menant vers le monstre du romanesque comme le nomme José Bergamín. J'ai tenté cet effort dans un texte consacré à Ernesto Sábato : j'y affirme que ses romans sont riches de choses insoupçonnées, qui paraissent ne pas avoir de nom, peut-être même sont-elles ignorées par l'auteur lui-même. Tout grand roman découvre une strate très profonde où le langage, enfin !, en s'autonomisant, en se consumant, finit par se dévorer lui-même et renaître, selon un mouvement que j'ai développé dans Maudit soit Andreas Werckmeister ! : de cette plongée dans les profondeurs de l'écriture, de cette dévoration naît la douloureuse évidence que l'art rend au monde le service de le découvrir, à tous les sens de ce verbe. Un grand roman, non pas celui de Mathias Énard, qui n'est intéressant que si on le compare à la nullité sidérante des romans de cette rentrée (à quelques exceptions près que j'ai saluées et saluerai dans la Zone), mais ceux de Faulkner, de Conrad, de Melville, de Canetti, de Musil, de Proust, de Joyce, de Dostoïevski ou de Broch nous révèlent une réalité cachée, intimement nichée au dernier recès du monde, qui n'est point extérieur à la parole mais sa caisse de résonance et comme sa chair intime. Je me permets de citer quelque magnifique extrait de L'Arche de la parole de Jean-Louis Chrétien (3) : «Le monde lui-même est lourd de parole, il appelle la parole et notre parole en réponse, et il n'appelle qu'en répondant lui-même déjà à la Parole qui l'a créé. Comment serait-il étranger au verbe, lui qui ne subsiste, selon la foi, que par le Verbe ?»
Une lecture est ainsi, à mon sens, la réalité fragile, supérieurement complexe, le don de vision, qui sont les plus éloignés de ce que des cacographes émérites comme Georges Molinié utilisent prétentieusement pour ridiculiser (non : pour se ridiculiser) les textes qu'ils commentent bêtement.
Je ne commente pas, je déchiffre les signes. Je ne donne pas mon avis sur un livre, je montre qu'il vaut la peine d'être lu et commenté ou pas, j'affirme qu'il est un mauvais livre, un livre de mauvaise foi, un livre nul ou un bon livre, un livre qui ne se tient pas, qui n'a point de colonne vertébrale ou au contraire qui se dresse face à l'horizon. En un mot comme en mille et pour reprendre le vocabulaire de nos trissotins médiatiques, je fais un travail de prescription, j'endosse la tenue malcommode du prescripteur alors que les critiques littéraires, dans leur immense majorité, ne sont rien de plus que des «caudataires de l'édition» comme a raison de l'écrire Jean Bothorel (4) qui poursuit : «La critique qui devrait être le lieu où s'énoncent les hiérarchies, les repères, les jugements, n'est donc plus qu'une oraison laudative (sic), et elle a perdu son rôle majeur : la pédagogie des œuvres. Loin de contrarier le mouvement de déculturation, elle l'accompagne, le nourrit. Elle est, au sens premier, vulgaire, c'est-à-dire sans aucune valeur»
Et, puisque toute lecture d'un (bon ? Pas seulement, même d'un mauvais livre selon Bolaño) roman est lecture de tous ceux qui ont été écrits avant lui (ici, un Borges ajouterait : et de tous ceux qui seront écrits après lui), l'office de vigie en quoi consiste le métier de critique est une plongée dans l'océan des livres, puis une remontée, afin de rapporter des hauts-fonds du nouveau. Je dis bien et répète : en rapporter du nouveau, et cela, quel que soit le livre ou, pour établir une distinction un peu sotte, qu'il s'agisse d'une œuvre classique ou moderne.
Pratiquement, ces beaux énoncés signifient que, lisant La Route, je me dois de relire tel autre roman, qu'importe qu'il soit de McCarthy, si j'estime que le livre de McCarthy peut éclairer d'autres livres, qui à leur tour éclaireront celui de ce diable de Texan.
Je fais remarquer que ma lecture de La Route n'est pas à proprement parler une lecture comparée comme celle-ci. Néanmoins, elle cite certains auteurs (Carl Sagan, Maurice G. Dantec), en tait d'autres (lesquels ? Ce sera peut-être l'objet d'une nouvelle note consacrée au roman de McCarthy), puisqu'une bonne critique se doit, comme un titre de livre, d'être suggestive voire : incantatoire. Une vraie critique doit être ce lanternarius qui guide, dans la nuit, les convives hésitants. C'est ce que je tentai de faire, modestement, amicalement, sincèrement, avec les romans de Maurice G. Dantec qui s'enfonce dans la plus consternante et ridicule facilité depuis quelques années.
J'aurais pu également évoquer un exemple encore plus récent et, quant à notre sujet, absolument remarquable. Je veux parler du concert de louanges journalistiques (et même virtuelles, avec un pathétique texte de Christophe Claro sur le livre de son ami) qui a salué la parution de Zone de Mathias Énard. Lyonel Baum, sur cette page, a regroupé les principales critiques (y compris la mienne, lui ajoutant un significatif et parfaitement inutile adjectif signalant son probable effarement devant un texte qui ne salue pas le roman d'Énard : négatif) de journalistes parues sur ce roman salué comme un événement : faites bien attention mes chers lecteurs, nous allons, ou plutôt, vous allez jouer à un jeu fort plaisant. Essayez donc de trouver la moindre différence de fond, parfois, même, de vocabulaire, entre les papiers de MM. Pierre Assouline, Grégoire Leménager, Gilles Heuré ou Baptiste Liger. Il n'y en a aucune, ces sots se contentant de se lire les uns les autres et de répéter la même antienne, remplaçant Homère par Cendrars, Butor par Nietzsche.
Dois-je penser dès lors, à l'instar de ce que notre cher Dominique Autié m'écrivait il y a quelques semaines (5), que «des signes récurrents nous sont donnés par l'ordre des journalistes de leur peur bleue devant notre simple présence sur la Toile : eux connaissent le poids des chiffres, eux savent ce que signifient deux mille visites par jour sur votre site (même si ce ne sont pas autant de lecteurs assidus à tout coup !)».
Je n'en suis pas certain, la caste des journalistes, y compris celle qui, depuis quelques mois, parasite la Toile, se caractérisant en tout premier lieu par son extraordinaire incuriosité, manque de culture (pas seulement littéraire) et, aussi, mépris à l'égard des lecteurs et d'éventuels contradicteurs. Et puis, si les journalistes officient dans les lupanars d'une parole vendable, il n'y a rien de bien étonnant, dès lors, à constater qu'ils ont envahi la Toile, où la parole dévaluée, dévoyée, exerce sans faille son putanat matriciel.

Notes
(1) Le fait que je salue le travail de ces blogueurs, comme d'autres que je n'ai pas cités, ne m'a jamais empêché de pointer les faiblesses de certains de leurs travaux critiques. Antonio Werli, dont je ne partage pas franchement le goût immodéré pour un auteur tel que Pynchon, n'écrit ainsi pas grand-chose sur le très surestimé Zone de Mathias Énard, même s'il annonce dans ce texte une seconde partie de sa critique, que nous attendons avec impatience. Jean-Louis Kuffer nous bassine avec des notes plusieurs fois publiées, parfois à quelques semaines d'intervalle, sur son propre blog. Ai-je enfin besoin de rappeler quel fut mon désaccord profond avec tel compte rendu, aussi inintéressant que superficiel, d'Olivier Noël sur mon propre livre, Maudit soit Andreas Werckmeister ! ? Ai-je besoin de faire remarquer que notre cher ami, apparemment plus à l'aise lorsqu'il lit et commente à en perdre haleine certains navets de science-fiction (où il déniche, allez donc savoir par quel miracle, un souffle épistémologique, poétique, métaphysique, parfois même religieux qui semble se cacher dans une virgule alors qu'il infuse chacun des mots de textes qu'il ne sait pas lire...) que lorsqu'il tente de disséquer des ouvrages ne s'amusant pas seulement à créer de minces réseaux dédoublés de signifiance schizophrénique, n'a pas davantage compris le roman de Serge Rivron qui le lui fait d'ailleurs poliment remarquer, roman évoqué par mes soins ici ? Nous conseillons à Olivier Noël de ne pas s'inspirer de la méthode de clown épistémologique de son ami Pierre-Antoine Rey/Cormary.
(2) Sans compter le soin que j'apporte à la relecture et à la correction de mes textes. Je dois dire que je suis, dans ce travail ingrat, remarquablement secondé par certains de mes lecteurs, dont Cédric Alfano, que je remercie tout particulièrement.
(3) Éditions PUF, coll. Épiméthée, 1998, p. 175.
(4) Dans un livre facile (s'intégrant donc lui aussi parfaitement au circuit purement commercial qu'il prétend dénoncer) qui se lit en une grosse demi-heure, Chers imposteurs (Fayard, 2008), pp. 126 et 129.
(5) Je donne à lire l'intégralité de ce courriel, reçu sur Facebook. Puissé-je ainsi rappeler quelque peu la présence sincère et d'une politesse que l'on dirait d'un âge révolu de Dominique Autié : «Oui, cher Juan, je vous ai lu et j'ai constaté que vous rendiez, une nouvelle fois, hommage à mon statut de bénédictin de la Toile.
Votre vigilance et votre regard critique sur les contenus d'Internet sont – et c'est votre rigueur – à la mesure de votre engagement sur ce support. Je n'ai à me prévaloir d'aucun état de service où vous n'ayez vous-même engagé le meilleur de vos forces et de votre temps. Votre analyse de la non-littérature en ligne a trop de vertus stimulantes contre l'endormissement et la complaisance pour que j'ose la moindre polémique sur ce qui ne serait, au final, que des détails n'engageant pas le fond du propos.
Je pointe deux passages dans votre texte :
– Celui où vous évoquez le temps passé avec le réseau social que nous sollicitons par la présence active de nos textes, qui entame le temps des livres et de l'écriture : certes, mais au moins ce temps social a-t-il pour prétexte, pour amorce, pour objets la langue, l'écrit, la littérature ! Installez-vous, comme je le fais l'été, à la terrasse d'un bistrot un peu calme pour échapper à votre écran d'ordinateur, et prétendez lire ; attendez que quelqu'un, connu ou non de vous, s'installe sans préavis à votre table et vous entretienne de ses «misérables tas de secrets»; vous éprouverez très vite quelque tendresse nostalgique pour nos lecteurs en ligne et retrouverez une dose de patience pour les misérables miracles entre lesquels ils nous ont trouvés et sont viennent à nous. J'exagère?
– Je pointe également votre choix d'utiliser Facebook, que vous aurez donc fait découvrir, je suppose, à nombre d'entre nous (j'ai passé une grande heure, hier matin, à m'inscrire tout en explorant rapidement le support, dont les premiers mérites m'ont assez vite paru évidents); votre critique de la Toile s'appuie donc, et ce n'est pas nouveau, sur une pratique d'expérimentation, sur une veille à la fois technologique et intellectuelle; aucun de mes quinze étudiants de la promotion de Master 2 édition de l'année universitaire écoulée n'avait le quart – que dis-je ? le dixième – d'une telle pratique, d'une telle expérience d'Internet : tous, pourtant, avaient un avis péremptoire sur ses bienfaits et ses méfaits, tous se prévalent de goûts non moins marqués pour les livres qu'ils lisent; tous prétendent devenir des professionnels de l'édition; je ne suis pas certain d'être parvenu à leur inoculer un gramme de l'esprit critique, de la rigueur et de la curiosité nécessaires à ne pas épouser aveuglément le redoutable discours du secteur, tel que notre revue professionnelle Livres Hebdo le propage parmi nous – ici s'arrête la misère et commence une forme de crime, puisque c'est au cœur même des dispositifs de production, dans l'exercice des métiers que le poison chemine, que le discours de la servitude volontaire s'institue. Facebook est, a priori, un outil de plus disponible contre les effets de ce discours-là.
Il serait trop long de vous exposer ici une petite saynète de genre qui m'échoit ces temps-ci, illustration parfaite de tout cela. Pour faire bref, un auteur local avec qui j'entretiens quelques «liens sociaux» m'adresse le livre de sept cents pages qu'un éditeur local vient d'accepter de lui publier. Un énorme essai non dénué de mérites, dont il prévisible qu'il ne recueillera pas la moindre ligne dans la presse traditionnelle. Je lui propose d'indiquer sa parution sur mon site par un entretien en trois questions, que je lui adresse par la poste, car il «ne dispose pas» d'Internet, me dit-il. Va pour le timbre. J'exige cependant un fichier sous Word comprenant ses réponses. J'ai reçu samedi une grosse enveloppe contenant dix feuillets qui feraient saliver le premier apprenti graphologue. Cet homme s'excuse à peine de ne s'être jamais servi d'un ordinateur et de n'avoir pas encore fait réparer sa vieille Japy à laquelle il convient de s'accrocher par les temps qui courent. Inutile de vous dire que le bénédictin s'insurge, pour une fois, et que les graffiti en question vont finir au panier.
Je me résume :
– oui, Juan, c'est bien la fange que brassent le support et l'outil électroniques en ligne, mais cette fange n'est pas créée par Internet, elle lui préexiste; les bulles remontent en surface pour se dissoudre dans l'air ambiant et tout cloaque remué émet des relents;
– Internet et l'informatique, plus globalement, que savent investir les marchands du temple de tout poil (j'y compte la piétaille politicienne, les sectes et la cléricature des sciences qui se prévalent d'exactitude pour mieux servir le maître) ne resteront à notre portée qu'au prix de notre présence ; en cela, votre mérite, le mien, celui de ceux qui vous rejoignent (et se rejoignent) ici, à votre initiative une nouvelle fois, est de tenir l'outil, de ne pas le lâcher;
– des signes récurrents nous sont donnés par l'ordre des journalistes de leur peur bleue devant notre simple présence sur la Toile : eux connaissent le poids des chiffres, eux savent ce que signifient deux mille visites par jour sur votre site (même si ce ne sont pas autant de lecteurs assidus à tout coup !);
– je préfère, irréductiblement désormais, tout internaute égaré, maladroit ou franchement grossier à l'auteur de terroir qui raffine l'insulte en me prenant ma présence sur la Toile pour une lubie d'adolescent attardé (mais sur ce point, je vous concède que trente ans d'existence occitane et le spectre du salon des éditeurs de Midi-Pyrénées, qui va m'empailler le prochain week-end, faussent très certainement l'optique de la lunette de visée, vos bombardiers furtifs m'ont toujours semblé mieux programmés que les miens (vos lecteurs assidus comprendront l'allusion…)
Merci de votre présence sur la Toile, Juan. C'est bien à vous que cette formule est due, bien qu'elle me soit, par principe, familière à l'égard de ceux qui prennent la peine de se signaler, au fil de mes mises en ligne.»

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