La Ville d'Ernst von Salomon, ou comment abattre l'ennemi selon Juan Branco (21/05/2021)

Photographie (détail) de Juan Asensio.
346554300.jpgMâles lectures.







3288691283.jpgCrépuscule de Juan Branco.







3288691283.jpgMillenium People et La cause du peuple : J. G. Ballard et Patrick Buisson ont-ils porté des gilets jaunes ?





3288691283.jpgAux rats des pâquerettes : quand Netchaïev voit rouge, Marc-Édouard Nabe rit jaune.






3288691283.jpgThomas Münzer, Jacob Taubes et le sourd grondement d'une inéluctable catastrophe.








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Si les sociologues avaient suffisamment de curiosité intellectuelle, ils liraient des romans. Ils liraient des romans non point seulement sociologiques, donc mauvais et absolument pas romanesques, du transgenre indigent que nous sert un Édouard Louis, cette chimère à durée de vie hélas plus longue qu'un éphémère moucheron médiatique, mais des romans qui, mieux que jamais la sociologie ne saura le faire, non seulement annoncent mais, plus encore, détaillent les crises sur lesquelles, ensuite, à grands renforts de mots abscons et de concepts creux, ces mêmes sociologues tenteront de poser leurs analyses si peu romanesques et si peu poétiques, bien trop sociologiques pour tout dire, donc à peu près vaines car elles seront assez vite remplacées par de nouvelles analyses; nous savons bien, au contraire, qu'aucun roman au monde, sauf peut-être ceux qui sont médiocres, ne remplacera jamais un autre roman. Si une thèse en recouvre une autre, moins pertinente, datée comme on le dit, Dostoïevski ne remplace pas Shakespeare. J'admets toutefois une réserve à ce principe, pour lors immuable car n'importe quel roman, et même n'importe quoi, y compris un urinoir à l'émail jauni, voire un livre de Geoffroy de Lagasnerie, pourra remplacer un piètre roman, un roman louisien, parce que c'est un condensé de clichés eux-mêmes jaunis sous une très mince pellicule non point de littérature mais de prétention à cette dernière. C'est ce degré de reproductibilité technique qui nous permet, pour un temps du moins je l'ai dit, de différencier un roman d'un mauvais pensum se donnant des airs romanesques, voire littéraires. Avec La Ville d'Ernst von Salomon, malgré quelques longs passages un peu trop didactiques (que raille, d'ailleurs, la fougueuse Hélène de notre roman) nous permettant tout de même de comprendre que l'auteur était un puissant analyste du monde pour le moins complexe qui s'étendait sous ses yeux, nous nous trouvons en plein territoire littéraire, alors que Juan Branco s'aventure pour sa part, non sans peines et efforts, dans un territoire intermédiaire, trouble, qui ne pourra nous laisser qu'insatisfaits, qui ne pourra que mécontenter l'auteur lui-même, territoire assez peu borné que les ânes journalistiques n'auront pu que moquer faute de l'avoir arpenté, selon leur habituel tropisme ricanant, hinterland mélangeant littérature et essai, pamphlet plutôt, l'une et l'autre de ces formes, qui se recouvrent certes en bien des points, bataillant ferme pour s'assurer la primauté d'un élan que l'auteur ne manquera sans doute pas de concrétiser, pour retomber par exemple, dans son prochain texte, sur le premier territoire plutôt que le second.
Si ces mêmes sociologues avaient eu l'ombre d'une culture littéraire qu'ils jugeront bien sûr parfaitement inutile, il auraient lu non pas Sérotonine de Michel Houellebecq, que les ânes journalistiques précédemment évoqués ont interprété comme la préfiguration du soulèvement des Gilets jaunes, mais bien davantage Millenium People de J. G. Ballard et, avant ce roman, un autre, plus ancien, d'Ernst von Salomon, La Ville (Die Stadt), paru en 1932 en Allemagne (1).
Dans ce roman qui a comme cristallisé, de remarquable façon, les débats houleux de l'époque, ils y auraient trouvé matière à analyser non seulement le soulèvement d'une partie de la population française contre l'impéritie de l’État et, plus largement, le cloaque consanguin qu'est devenu l'élite médiatico-parlementaire, mais les conditions mêmes de l'exacerbation d'un conflit, puis les débuts d'un embrasement social et, finalement, les nombreuses raisons d'un échec, la première d'entre elles résidant dans le fait qu'une époque en pleine décomposition ne peut être détruite par une masse d'individus qui, de toutes leurs fibres, de toutes leurs pensées, sont le produit de cette décomposition. Ernst von Salomon évoque dans son roman un individu, plusieurs même, qui émergent du chaos, s'extraient de la masse, tentent d'en amadouer, voire guider, l'élan; cependant, hélas dira Juan Branco, aucun individu, aucune véritable personnalité ne seront parvenus à travailler la pâte si extraordinairement malléable que le mouvement des Gilets jaunes aura constituée, faute de véritable guide, d'une de ces personnalités représentatives, bref de véritable chef, dont Von Salomon ne peut que constater la disparition brutale. C'est immédiatement dire que la démocratie n'est qu'un mot creux, s'il est rigoureusement impossible de représenter les habitants d'un pays, non parce qu'aucun courant politique ne serait capable d'embrasser et porter leurs idées, mais parce que l'homme moderne ne peut tout bonnement être représenté, faute d'un centre, d'un liant, d'une verticalité, d'une aura que Walter Benjamin aura décrite fuyant à toutes jambes vers l'horizon, pour ne sans doute jamais plus revenir et assurer la cohérence symbolique entre l'univers et ses créations, vivantes ou inanimées.
Il est ainsi frappant de constater que le personnage principal de notre roman, Hans Karl August Iversen dit Ive est, comme son créateur, le parfait factieux, qui jamais ne se pliera à une loi qu'il ne jugera pas juste, n'ayant rien à regretter, n'ayant jamais rien possédé et qui, quand il commence «à regarder le monde avec lucidité», ne peut que constater qu'il se trouve «au milieu d'un paysage gris, boueux et déchiré sous une averse de fer» (pp. 24-5), sa patrie étant le front (cf. p. 25 et aussi : «chacun de nous, loin de tout égoïsme de groupes, et dans la malédiction de la solitude, devait [y] chercher sa voie et se créer ses principes», p. 245), lui qui est toujours prêt à agir là «où la voix de son sang» (p. 27) l'appelle, en l'occurrence auprès des paysans qui ne peuvent tout simplement plus vivre.
Leur jacquerie commence, comme pratiquement toutes les révoltes historiques, timidement, pour des raisons économiques elles-mêmes assez constantes au travers des âges : «Depuis longtemps déjà, la bureaucratie, tandis que les paysans résistaient individuellement contre les impôts exagérément élevés, avait craint, plus encore que ce mouvement, ce qui nécessairement devait en naître; elle s'était préparée à faire face à cette suite inconnue. Or, maintenant les paysans de tout le Reich avaient leurs regard tourné vers le Schleswig-Holstein attendant des mots d'ordre. Les partis et les associations politiques vinrent demander aux paysans ce qu'ils voulaient; ils étaient prêts, en cas de réponse incomplète, à leur fournir des programmes sectaires» (p. 36). Très vite, sous l'impulsion d'Ive, les choses vont se préciser sous la forme d'une alternative qui se sera elle aussi présentée aux premiers embryons de contestation menée par les factieux de tous bords : «ou bien nous affermissons notre position, nous étendons le mouvement dans le Reich avec ce seul but, la conservation de la classe paysanne, arrive que pourra...», ou bien, «nous agissons désormais comme troupe de choc d'une réalité nouvelle, nous visons à la transformation radicale de la situation allemande, non comme comme campagne en lutte contre les villes, mais en tant que germe d'un État nouveau, révolutionnairement, si vous voulez, en tout cas, par tous les moyens» (p. 37).
Ce ne sont pas tant les moyens évoqués qui nous intéressent, lesquels tôt ou tard impliqueront l'emploi d'armes et le passage à la lutte violente ou même la nature véritable de l'action de soulèvement projetée, d'essence révolutionnaire, que l'extrême attention qu'Ive porte à la pureté du mouvement contestataire, qui à tout prix doit veiller farouchement à sa liberté : «Tout espoir était dans le mouvement et aussi tout le danger. Il ne fallait pas que le mouvement devînt un parti. Il fallait diriger ses énergies, non les enchaîner. En fait, c'était l'action même des paysans qui lui tenait lieu de justification idéologique» (p. 44), comme si, face à l'Ennemi réel qui avait asservi les paysans, non point tant une Administration tatillonne mais belle et bien le Progrès tournant à vide (2), il importait de «terminer le cycle, retrouver à tâtons le point de départ, ce noyau qui avait été au commencement et à partir duquel il fallait tout recommencer», puisque, en fait, «le vieil ordre était encore là, mais la force qui l'avait créé ne subissait plus sa loi» : dès lors, «partout où la vie multiforme encadrée dans cet ordre, enchaînée dans l'immense machine qui tournait à vide, voulait intervenir pour maîtriser le destin, elle intervenait à faux» (pp. 49-50). Ernst von Salomon pose alors la question essentielle : «Qui donc tient à un ordre dépourvu de sens, si ce n'est l'homme trop lâche pour en tenter un autre ?» (p. 51), et fait cette remarque fort juste je crois sur la dynamique viciée dans laquelle s'inclut l'action politique, lorsque la sphère de la souveraineté est justement caduque : «toutes les mesures d'une époque déclinante ont nécessairement l'effet contraire de l'effet voulu» (p. 53), comme s'il était impossible, en régime démocratique, donc très fallacieusement expurgé de sa violence initiale, initiatique, de prétendre agir efficacement sans, immédiatement et bien à contrecœur, retrouver les vestiges de l'ordre ancien, abattu, prétendument aboli.
Ainsi, qui agit par la violence, assez vite s'il n'est pas un pur fanatique, comprend qu'il se meut comme un fantôme dans un décor de carton-pâte et c'est pour cela qu'Ive, que l'on peut qualifier comme un déclassé bien davantage que comme un anarchiste pur jus, puisqu'il se méfie comme de la peste des «théories bien subtiles», ne fera jamais confiance qu'à son seul instinct : «Une attitude sans compromis était pour lui la prémisse de toute politique. C'est pour cela qu'il considérait toute théorie politique avec une méfiance rageuse; autour de son échafaudage nu se groupaient les masses, elles lui apportaient la chair des espoirs les plus individuels; et comme on constatait que chaque théorie, et, quand elle s'exprimait par des images, chaque idéal, aboutissait à une falsification, Ive ne voyait pas la raison d'y risquer tant d'esprit, de sang, un tel don de soi» (p. 65). Identiquement, il faudrait à tout prix que la «communauté de lutte» constituée par les paysans puisse véritablement constituer une «première et naturelle forme de solidarité qui dès le début [aurait] un caractère fondamentalement différent de la solidarité rêvée et annoncée chez les ouvriers». certes, Ive a pu constater "la faillite des syndicats en tant qu'expression de la solidarité, après leur intégration toujours plus complète dans le système capitaliste, l'organisation de classe ne [pouvant] plus être possible qu'en détachant chacun de son complexe d'intérêts», puisqu'il faut en effet parvenir à «atomiser la masse afin de la former et de la mettre au service d'une théorie» (p. 66). Nous avons pourtant constaté qu'Ive se méfiait des théories, et, à tout prendre, le chef derrière lequel se range la classe ouvrière a tout de même plus de possibilités d'incarnation que «la Ferme", celle qui, justement, est arrachée des mains qui l'ont construite et, l'ayant construite, ont pu assurer au travers des siècles la subsistance de la Ville. Mais comment imaginer que la Ferme, unité vivante, constituante, puisse trouver un équivalent moderne ? Les Gilets jaunes se battraient-ils pour une entité infiniment plus abstraite que cette dernière, et, de fait, seraient-ils condamnés à échouer ?
La Ville pourrait être un texte compris comme la méticuleuse autopsie d'une époque gonflée, telle une pâte, par une multitude de ferments, où les idées ne valaient pas mieux que les mûres puisqu'on «pouvait en cueillir à toutes les haies", ferments et graines qui bien souvent n'auront pas réussi à faire émerger une seule tige fragile, un seul fruit par trop délicat d'un sol infiniment labouré, ou bien lever quelque force d'un sol en pleine décomposition, époque donc pour le moins complexe, en raison même de cette multiplicité d'influences souvent contradictoires et de sols à la composition différente, époque qui n'aura pas eu de nom (3).
Le texte d'Ernst von Salomon est aussi, d'abord peut-être si l'on estime que c'est le vide de l'époque qui provoque le marasme généralisé, une critique radicale de la déréalisation que la vie moderne impose comme norme inhumaine, s'il est vrai que «la machine elle-même avait créé ses besoins spirituels et tout essai d'aller au-delà devait fatalement aboutir à des raisonnements stériles» (p. 89), s'il est encore vrai que la vie familiale elle-même est «devenue bien lâche, dans la dissolution presque totale de la vie privée» (p. 97) caractérisant l'atmosphère propre à la Ville, où Ive a fini par élire domicile. Il essaie d'y comprendre le motif cohérent que compose une toile tissée par des milliers voire des millions d'ouvriers plus ou moins appliqués, plus ou moins conscients de leur tâche car, «dans tous les camps, mais toujours isolés, des individus se trouvaient qui, bien qu'échappant à tout contrôle, semblaient être incapables d'unir les émanations de leur mal de siècle en un fleuve puissant et de s'attaquer à la tâche de former une volonté politique positive» (p. 89).
Il n'y arrive guère, même s'il se tient soigneusement éloigné du national-socialisme, dont nous assistons, dans le roman, à l'essor moins fulgurant qu'il n'y paraît. Il doit, puisqu'il en va de l'avenir de la nation allemande dont Ive oppose le principe vital, souverain, le sol donc, le lien indicible entre la nation et le territoire, à celui d'Israël, purement spirituel (4), dans un remarquable dialogue avec le docteur Schaffer (cf. pp. 140-159), il doit tenter de choisir quelle est l'idée qu'il s'agira non seulement de suivre mais de développer, parmi une multitude d'autres qui foisonnent sur «le sol stérile», «telles des fleurs bizarres dont l'odeur entêtante invitait à en cueillir un bouquet bigarré», alors même, comme il le sait évidemment puisqu'il est parfaitement lucide, qu'elles ne pouvaient servir qu'à orner la tombe d'un espoir» (p. 160). Si Ive s'efforce de déterminer «l'instant de la grande explosion», toute proche mais jamais vraiment effective, puisqu'il vit, comme nous tous, dans «l'éparpillement complet de la pensée» et aussi une «atomisation de l'armée d'hommes chaque jour plus nombreux qui, rejetés de toute sécurité, s'assemblaient en masses dont les bulletins de vote identiques ne pouvaient cacher à personne la fragilité de leur noyau» (pp. 161-2). Ive vit et agit au moyen d'expédients car «jamais nulle part on ne parla davantage des valeurs qu'à cette époque où aucune valeur ne subsistait» (p. 162).
Ainsi, il faut bien admettre que ce que Von Salomon appelle des hommes représentatifs ne soient plus rien du tout, si ce n'est un souvenir d'un passé lointain : comme «la masse pulvérisée de ce monde» pourrait-elle, dès lors, s'enflammer puisque ces hommes représentatifs, qu'un Carlyle eût appelé des héros, n'existent plus ? Si même «les époques les plus méprisables de l'histoire [ont été] plus riches en personnalités que celle-ci, en hommes autour desquels la lutte s'enflammait, qui incarnaient, par leur utilité ou par leurs abus, un monde, hommes-phares de la navigation spirituelle, poitrines cuirassées de fer dans lesquelles bouillonnait impétueusement le sang de leur époque, cerveaux froids, moteurs de la réalité jusque dans leur raillerie la plus mortelle tout autant que dans leur gravité la plus redoutable» et qui, «même marchant à vide», pouvaient à bon droit être considérées comme des «personnalités pareilles à des machines hurlantes de leur plus pleine puissance», nous devons bel et bien nous résoudre à ce lamentable constat selon lequel, désormais, «les machines [ne sont] pareilles qu'à elles-mêmes» (p. 163). Ainsi, «la lourde fumée gazeuse qui pèse sur les pays et qui les suffoque aurait pu éclater et s'incendier en explosions sauvages, autour des hommes représentatifs, mais non autour des fantômes et des masques qui se glissent furtivement dans les rues, héros des actualités de cinéma», alors même qu'Ive se trouve lui-même totalement irréel, à tel point que «souvent, devant le miroir, il touchait, dans un étonnement nocturne, son visage, ses membres, terrifié par la certitude qu'il était réellement encore là, en chair et en muscles, en os e en tendons, en sang et en cervelle, pas une ombre, bien qu'un peu bleuâtre, pas un fantôme bien qu'ayant le sentiment d'être dissous» (p. 163).
C'est peut-être parce qu'il éprouve, dans son esprit comme dans sa chair, un véritable désespoir face au triomphe de la Machine pareil à l'Ennemi, «ce grand singe de Dieu qui s'insinue secrètement dans chaque créature pour ériger partout son royaume, pour faire de l'homme le singe de l'homme», l'être mécanique se présentant «avec l'antique et grossière ruse de s'offrir comme allié en attendant de s'emparer de tout le pouvoir» (p. 182), et cela alors même que si l'homme est limité par la biologie, «la nature mécanique», elle, n'a aucune limite, cette dernière écrasant le premier «par sa seule volonté du plus, volonté qui exige du capital les intérêts et les intérêts des intérêts, qui exige du travail le sur-travail» (p. 183, l'auteur souligne), c'est également parce qu'il subit l'aspiration du vide, alors même qu'il se tient devant une peinture éminemment suggestive d'un Christ dont «le visage terrifiant du tourment ultime de l'agonie» montre suffisamment que le Sauveur, «en comprenant complètement le monde et en connaissant complètement la volonté divine, sent qu'en lui-même se déchirent plus que des muscles et des tendons, visage plein d'une douleur plus profonde que celle qui tord les yeux sortis des orbites, et qui fait suinter des gouttes de sang et de sueur sur la peau verdie» (p. 184), c'est donc pour ces raisons qu'Ive va chercher à revoir une femme, qu'Ernst von Salomon décrit, de superbe et bloyenne façon, comme étant capable des aspirations les plus contraires, putanat et sainteté, avec une même rigueur de fer, qu'Ive admirera mais qu'il sera bien incapable d'imiter, lui qui rejette la foi comme "symbole visible d'une soumission, d'une erreur effroyable» (p. 190.
Branco.JPGIl est tout de même étonnant de constater que Juan Branco, qui n'a probablement pas lu Ernst von Salomon et, s'il l'a fait, a dû le classer, avec d'autres, parmi les auteurs qu'il aura sans doute jugé être assez peu fréquentables, a donné, avec son dernier ouvrage (5), une illustration saisissante du roman de l'écrivain allemand, dont nous savons qu'il se fonda lui-même sur l'expérience de l'aventurier inclassable, malgré les efforts de Roger Stéphane. Comme Ernst von Salomon, Juan Branco, qui jamais ne manque une occasion de nous rappeler que, lui aussi, est un factieux, qu'il s'est «défait de tout pouvoir, de toute structure» (p. 122), estime que, quand les temps deviennent gros, le monde attend la naissance d'une Idée nouvelle. Aujourd'hui les temps sont gros; le monde attend. Plusieurs rapprochements pourraient dès lors être proposés entre les deux textes quant aux caractéristiques des factieux pour commencer, comme nous venons de l'indiquer, et, d'abord, des premiers d'entre eux, Ive/Juan Branco lui-même qui plus d'une fois rappelle le caractère sacrificiel de sa tâche, mais il me semble que le point vraiment à noter tient au fait que ces derniers expriment une évidence : en régime de modernité démocratique, autrement dit, en pleine déréalisation, il n'est plus possible de prétendre représenter le peuple, si tant est, bien évidemment, que cette chimère existe ailleurs que dans les discours de nos dirigeants. Plus même : le factieux est justement celui qui ne cherche en aucun cas à être représenté. Ainsi, Juan Branco écrit-il : «Au milieu de ce désert, ce que ce rejet unilatéral disait, y compris des faux prophètes qui tentaient de s'y agglomérer, c'était bien que plus personne n'était en capacité de représenter le peuple français, de parler en son nom, et de produire ce croire qui, des siècles durant, avait façonné notre politique, nous engonçant progressivement en une farce avariée» (p. 141). C'est peut-être forcer la pensée de l'auteur que de prétendre que, comme Von Salomon, il estime que le temps des hommes représentatifs est passé, mais nous ne pensons pas avoir rêvé en ayant repéré dans son texte de discrètes allusions à la royauté (ainsi, au bas de la page 143) ou au saccage des traditions par la postmodernité (cf. p. 147), et nous sommes en revanche bien certains d'avoir relevé plus d'une occurrence où il affirme que, contre «la caste représentative et intermédiante» composée de journalistes, d'élus, d'intellectuels et tant d'autres décideurs et commentateurs, qui «étouffe notre démocratie et ne conçoit que cette dernière ne puisse exister sans eux» (pp. 137-8), il fallait se montrer d'un décisionnisme sans pitié, quitte, sans doute, espérons-le du moins, quelques têtes recommencent à fleurir sur des piques prophylactiques, grâce aux jugements rendus par le «Tribunal révolutionnaire» (certes pondéré par un «Comité de clémence") qui visera «à purger la République des affreux qui l'auront jadis pillée» (pp. 191-2).
De fait, si, selon Ernst von Salomon, l'époque que traverse son personnage n'a pas de nom, comme nous l'avons vu, celle où Juan Branco a accompagné les Gilets jaunes n'en a pas davantage, puisque seules les catégories de l'imposture, du mensonge, de l'illusion (cf. p. 149) consécutives à une totale absence de légitimité du pouvoir (6) peuvent lui être appliquées, cet immense «jeu de spoliation» à quoi peut se résumer «l'histoire politique moderne» (p. 140) ayant favorisé la levée en masse d'un mouvement, d'une collusion écrit Juan Branco, «qui vit se rencontrer mille mouvements et autant de pensées», qu'il s'agisse d'anarchistes et de théoriciens du comité invisible, de «divers groupes antifa, voire de royalistes «luttant parfois ensemble, parfois au contraire se défiant, acceptant que le destin les eût, un instant, conduits à se retrouver, considérant que ce ne serait qu'ensuite que le peuple aurait à se décider» (p. 144, l'auteur souligne). Je ne trace évidemment aucun parallèle direct, et d'aucun ordre, qu'il soit politique, esthétique ou littéraire, entre Darien, Rebatet, Bernanos et Branco, mais il faut remarquer que son essai, comme des textes aussi puissants que La Belle France, Les Décombres et La Grande Peur des bien-pensants, ne cesse de répéter que la France dans laquelle nous vivons est une illusion de justice, de stabilité, de grandeur, bref, que nous vivons dans ce que le Grand d'Espagne a tour à tour désigné comme une imposture ou un mauvais rêve.
Il est toutefois, au-delà même des nombreux rapprochements que nous pourrions développer entre les deux textes, un point fondamental qui les sépare : Ernst von Salomon, par le truchement de son personnage, Ive, ne nous dit rien de la nouvelle société qu'il prétend bâtir, si ce n'est, ce qui est tout de même vague, qu'il ne pourra s'agir que d'un nouvel ordre qui aura grand soin de se tenir éloigné de la double tentation du nazisme et du communisme (voir la longue discussion entre Ive et Hellwig, pp. 211-38), à moins, plus sûrement et Ive en a l'intuition, que ce nouvel ordre ne soit rien d'autre qu'un «but ancien», un «but éternel, jamais accompli» (p. 238), la «bienfaisante unité intérieure» (p. 233) qui prédominait au vide actuel, autrement dit l'espèce d'aura benjaminienne unissant les hommes et leurs œuvres avant que le capitalisme ne vienne détruire cette cohérence non point exemplaire mais, à tout le moins, protectrice.
Juan Branco, lui, n'hésite aucunement à caractériser la «nouvelle société» qu'il veut bâtir par un usage totalement décomplexé de la force, ainsi qu'au moyen d'un machiavélisme politique entendu au sens premier du terme. Cette nouvelle société sera «nettoyée et protégée, irriguée d'un sang neuf tenu hors de toute tentation putréfiante et dirigée par des structures où seul l'engagement pour le commun sera valorisé» (p. 213), et ce n'est évidemment pas un hasard si les dernières pages de son livre détaillent, et par le menu, la réorganisation qu'il appelle de ses souhaits, laquelle passera par une reconfiguration, y compris spatiale, des lieux de pouvoir entendus au sens large, politico-médiatique.
Ainsi, Juan Branco nous livre un programme complet de refonte, avec une économie qui «redeviendra l'outil, et non la fin de l'organisation de la cité, et l'argent un moyen de fluidifier les rapports, non une abstraction vouée à l'accumulation», la jurisprudence se voyant «elle aussi reléguée à un rôle fonctionnalisant et non formalisant», l'indignité côtoyant «l'honneur dans le régime de récompenses organisé par notre République», alors même, affirme avec force et au moyen d'une belle formule l'auteur, qu'il «n'y aura de droit que celui d'avoir des devoirs, pour quiconque souhaitera servir» (pp. 186). Il est toutefois à noter que cette volonté décomplexée et sans scrupules (cf. p. 181) de rebâtir une société qui serait «déliée de toutes les vicissitudes passées» (p. 172) trahit, bien davantage qu'un sens du bien et de l'intérêt commun que nous ne dénions aucunement à Juan Branco, une fascination proprement millénariste, qui fait tout l'intérêt à nos yeux de l'essayiste. Demandons-nous si l'auteur saura à temps s'arrêter une fois qu'il aura abattu l'ennemi car, dès que le pas des mendiants commencera à faire trembler la terre, aucune puissance ne pourra les stopper, encore moins les forcer à faire un usage raisonnable, disons, républicain, de la violence. En quelque sorte, et je renvoie à mon étude sur Aux rats des pâquerettes, Juan Branco s'arrête là où le personnage de Von Salomon a été stoppé net d'une balle, là où Nabe, qui n'agite ses muscles que sur le papier, commence, le premier se pliant à la volonté implacable de «cette merveilleuse et atroce souveraineté qui exige et requiert» (p. 37), le deuxième ayant illustré, par sa mort, la différence entre protestation et action (cf. p. 306) et s'étant pour une fois gardé de «la merde qui se couvre de grands mots de devoir et de responsabilité» (p. 305), le troisième se moquant après tout de l'irruption d'un ordre qui ne serait que la pâle refonte du précédent, quelques têtes piquées sur des pieux faisant décoration, comme des totems criards, devant l'Assemblée nationale, afin de divertir le peuple de l'unique événement : le déluge de feu purificateur, la rupture du septième sceau.

Notes
(1) Ernst von Salomon, La Ville (traduction de l'allemand par N. (pour Norbert) Guterman, préface de Jean Longueville, Gallimard, coll. Du Monde entier, 1933). Sans autre mention, les pages entre parenthèses renvoient à notre édition.
(2) Ernst von Salomon consacre plusieurs très belles pages à une critique du Progrès en roue libre, n'ayant d'autre but que d'accroître exponentiellement la rentabilité, son propre devenir de pure dévoration autotélique, aboutissant au règne de fer de la Machine. Ainsi : «Le paysan savait qu'il était un membre important de l’État et que sa production était le fondement de toute économie. Partout il voyait le même ordre rationnel établi sur l'utilité et toujours plus perfectionné. Chacun participait à cet ordre, dans tout ce qu'il créait, tous étaient poussés à travailler rationnellement et là où il y avait des lacunes, l'esprit humain s'efforçait de les combler par des organismes toujours nouveaux, toujours plus complexes; où il y avait injustice, elle était bientôt rachetée par le progrès, tout se déroulait dans un seul processus impétueux. La puissance ordonnatrice s'étendit jusqu'aux confins du monde; un esprit agissant et irrésistible conquit la terre, érigea le grand édifice rayonnant et l'illumina depuis les fondements jusqu'au sommet vertigineux. Il sembla que le progrès était l'essence même de l'Esprit; sa méthode, la transformation perpétuelle» (pp. 48-9).
(3) «Aucun événement, aucun nom ne sont assez grands pour que nous puissions d'après eux nommer cette période, aussi bien pouvons-nous la considérer comme une simple pause pour prendre haleine; l'histoire s'accorde parfois un tel temps de répit entre deux époques». La suite est plus qu'intéressante, Ernst von Salomon ajoutant qu'il ne faut toutefois pas sous-estimer ces années, grosses de bien des transformations : «Certes, elles ont été muettes malgré le fracas qui les remplissait; et malgré leur bigarrure elles ne nous ont transmis aucune image. Mais justement l'absence de tout phénomène marquant a forcé l'esprit critique à se concentrer non sur des situations et des structures dont la nature suspecte était suffisamment évidente, mais plutôt sur des processus intérieurs comme ceux qu'on devine derrière les traits figés du visage qui ressemble au masque d'un homme épuisé et torturé par des rêves confus dans un sommeil analogue à la mort» (p. 86).
(4) Il faudrait consacrer un article entier à ce dialogue puissant dans lequel le docteur Schaffer, qui se déclare sorti du judaïsme parce qu'il n'y trouvait plus une «communauté organique» et parce que, à ses yeux, «les prophètes se taisent, quand Goethe parle» (p. 148), exprime fortement sa conviction sur le destin allemand de l'époque : «Quand les temps deviennent gros, le monde attend la naissance d'une Idée nouvelle. Aujourd'hui les temps sont gros; le monde attend. Il n'y a qu'une seule idée qui puisse naître, qui soit appelée à créer un ordre nouveau, à donner son visage au siècle à venir, peut-être à dix siècles à venir. Et cette idée sera allemande» (p. 150). Ive ne souhaite pas se faire le héraut du national-socialisme, mais il n'en admet pas moins que «c'est la terre qui nous dicte» le commandement selon lequel l'Allemagne doit tendre de toutes ses forces «à entrer de nouveau dans l'histoire en tant que peuple», «la terre» donc, «encore chargée d'une histoire non accomplie, c'est la force latente encore inépuisée de la terre qui nous pousse» puisque «nous, Allemands, nous ne pouvons pas vivre dans la dispersion» (p. 156) à la différence des Juifs pour qui une «Jérusalem spirituelle» peut suffire, alors qu'une «Allemagne spirituelle» jamais ne suffira aux Allemands (pp. 156-7).
(5) Abattre l'ennemi, dont la première édition donnée par Michel Lafon est, comme je m'en suis directement ouvert à l'auteur (qui du reste s'en est très platement excusé), littéralement dévorée par une lèpre de fautes, n'a pas été relue (ou, si elle l'a été, c'est à désespérer...), selon l'habitude désormais consacrée de la plupart des éditeurs français, qu'ils soient petits, moyens ou gros. Reste à espérer que la réédition de cet ouvrage (que je n'ai pu lire au moment de terminer cette note mais que Juan Branco m'a aimablement envoyée), intéressant dans bien de ses analyses, notamment celle établissant une concaténation directe entre la défaillance voire la corruption du corps politique et celle du rapport de tout un chacun au corps et à l'amour, à l'intime donc, au plus intime du peuple français (cf. p. 164), ait été expurgée de la majorité, sinon de la totalité de ces fautes ! Sans autre mention, les pages entre parenthèses renvoient à notre édition. Rappelons que nous avions évoqué Crépuscule dans cette note.
(6) Les deux termes les plus employés par Juan Branco dans son livre sont très probablement souveraineté et légitimité.

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