Le Verbe nu. Méditation pour la fin des temps d'Armel Guerne (13/05/2019)

Photographie (détail) de Juan Asensio.
À propos de Armel Guerne, Le Verbe nu. Méditation pour la fin des temps édition établie et préfacée par Sylvia Massias (Seuil, 2014).

2970113840.JPGTout est beau, intelligent, vivifiant, dans ce petit livre qui recueille plusieurs textes d'Armel Guerne, si peu connu dans son propre pays que c'en est triste et douloureux. La préface, tout d'abord, de Sylvia Massias, à laquelle nous devons la découverte, et le travail énorme que représentent la publication des lettres de Vincent La Soudière, même si cette préface à quelque peu tendance à n'envisager l'écriture d'Armel Guerne que sub specie æternitatis. Les textes eux-mêmes d'Armel Guerne bien sûr, poète et grand traducteur, mais surtout, inlassable contempteur d'une époque devenue folle, voix unique, singulière, lyrique retrouvant les grands accents de deux des écrivains les plus admirés (avec Cioran, cf. p. 209), Léon Bloy et Georges Bernanos, qui, nous dit Sylvia Massias, «fut pour lui un ami, mais aussi un maître et un guide spirituel» (p. 18).
Il faut lire, puis relire, les mots très durs qu'Armel Guerne écrit contre Pierre Emmanuel, accusé, sans beaucoup de précautions oratoires, d'être ni plus ni moins qu'un faux poète, d'abord parce qu'il se cache derrière un nom de plume, paravent de tous les lâches, petits ou grands, talentueux ou nuls («Je puis songer, non sans consolation, aux Anges gardiens de Noël Mathieu; mais M. Pierre Emmanuel, quand il écrit, est un spectre», p. 129), ensuite parce qu'il n'écrit que pour écrire, ajouter, semble dire Guerne, un livre sur la pile immense de tous les livres ridicules et sans vie qui paraissent chaque jour en France, même si son but est de parvenir, par une introspection sans concession, à se connaître. Qui veut se connaître s'oublie, qui veut se connaître, avant de prêter une oreille complaisante à ses gazouillis intestinaux, écoute le chant du monde et, surtout, vit plus qu'il ne se regarde vivre (cf. p. 192). Cette connaissance exclusivement obsédée par soi-même est un leurre, une fausse modestie, qui empêche le poète de se déprendre de son petit moi aussi haïssable que jalousement chéri : «Mais il n'a pas le droit de se méprendre sur l'intégralité de l'être et sur les sublimes vertus spirituelles de la langue qu'il parle, dont il reconnaîtra bientôt qu'elle parle à travers lui. Il n'a pas le droit de complicité avec les errements mortels de ce monde» (p. 130), qui font oublier au poète quelle est sa mission véritable, peut-être unique : non point tant se connaître que s'oublier, pour que chante, au travers de sa propre parole encore trop boueuse, une parole plus haute, plus autre. Lisons ce passage qui, compris réellement par tous nos Lilliputiens de la plume, suffirait à faire exploser leur petit cerveau tout plein d'eux-mêmes, de leur gloire, de leur misère, de leurs mots solipsistes et vains : «Une œuvre, dès qu'on ne la tient plus pour un feuillet dans l'effarante cataracte de papier imprimé qui s'abat chaque matin sur la France, on doit se demander quel est son acte sur la terre; et non seulement de quel esprit elle procède, mais aussi et peut-être surtout, dans l'angoissante tragédie de nos jours, quels esprits et quels cœurs elle encourage et décourage. Les temps sont trop tendus, où nous vivons si mal, et l'essentiel y est trop manifestement en péril, si près de chavirer bientôt, pour que – quelle que puisse bien être l'éloquence du prédicateur –, si quelqu'un d'entre nous prend soin de gravir les degrés qui le mettent en chaire au-dessus du silence, nous ne l'attendions pas à l'efficace de sa parole» (p. 132). Il est clair, dès ce passage, qu'Armel Guerne, loin d'être un prétentieux second couteau de la littérature d'après-guerre, est en fait un humble qui ne prétend qu'à une seule chose : servir plus grand que lui. Cette humilité n'est plus comprise de nos jours, et elle est même tellement peu comprise qu'elle signifie désormais son contraire.
Pour Armel Guerne, le Verbe est tout, et la parole humaine, pour importante qu'elle soit puisque le traducteur qu'il est n'en finit pas de la servir, doit savoir quelle est sa place réelle : ce n'est qu'une servante, dont la plus grande tentation est de se croire essentielle, première, seule au monde, prétentieuse et vaine. Ainsi Armel Guerne peut-il, avec cette dureté que nous ne pouvons que trouver admirable puisqu'elle se moque des petits jeux de mots, de l'élégance assassine et de la parade nuptiale jouée par les imbéciles germanopratins, et n'est donc que sincère donc brûlante, critiquer violemment la faiblesse intime, inavouable parce qu'elle touche leur être, d'auteurs comme Kafka ou Rilke. Le premier, que nous avons récemment évoqué dans la Zone, ne semble avoir à ses yeux d'intérêt que parce que son ami Max Brod, ayant trahi sa volonté expresse, n'a pas brûlé ses manuscrits, et a révélé des textes que leur auteur lui-même avait pourtant condamnés à la disparition...

La suite de cet article figure dans Le temps des livres est passé.
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