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15/11/2014

Le Verbe nu. Méditation pour la fin des temps d'Armel Guerne

Photographie (détail) de Juan Asensio.

À propos de Armel Guerne, Le Verbe nu. Méditation pour la fin des temps édition établie et préfacée par Sylvia Massias (Seuil, 2014).
LRSP (livre reçu en service de presse).

IMG_3557.JPGTout est beau, intelligent, vivifiant, dans ce petit livre qui recueille plusieurs textes d'Armel Guerne, si peu connu dans son propre pays que c'en est triste et douloureux. La préface, tout d'abord, de Sylvia Massias, à laquelle nous devons la découverte, et le travail énorme que représentent la publication des lettres de Vincent La Soudière (1), même si cette préface à quelque peu tendance à n'envisager l'écriture d'Armel Guerne que specie aeternitatis. Les textes eux-mêmes d'Armel Guerne bien sûr, poète et grand traducteur, mais surtout, inlassable contempteur d'une époque devenue folle, voix unique, singulière, lyrique retrouvant les grands accents de deux des écrivains les plus admirés (avec Cioran, cf. p. 209), Léon Bloy et Georges Bernanos (2), qui, nous dit Sylvia Massias, «fut pour lui un ami, mais aussi un maître et un guide spirituel» (p. 18).
Il faut lire, puis relire, les mots très durs qu'Armel Guerne écrit contre Pierre Emmanuel, accusé, sans beaucoup de précautions oratoires, d'être ni plus ni moins qu'un faux poète, d'abord parce qu'il se cache derrière un nom de plume, paravent de tous les lâches, petits ou grands, talentueux ou nuls («Je puis songer, non sans consolation, aux Anges gardiens de Noël Mathieu; mais M. Pierre Emmanuel, quand il écrit, est un spectre», p. 129), ensuite parce qu'il n'écrit que pour écrire, ajouter, semble dire Guerne, un livre sur la pile immense de tous les livres ridicules et sans vie qui paraissent chaque jour en France, même si son but est de parvenir, par une introspection sans concession, à se connaître. Qui veut se connaître s'oublie, qui veut se connaître, avant de prêter une oreille complaisante à ses gazouillis intestinaux, écoute le chant du monde et, surtout, vit plus qu'il ne se regarde vivre (cf. p. 192). Cette connaissance exclusivement obsédée par soi-même est un leurre, une fausse modestie, qui empêche le poète de se déprendre de son petit moi aussi haïssable que jalousement chéri : «Mais il n'a pas le droit de se méprendre sur l'intégralité de l'être et sur les sublimes vertus spirituelles de la langue qu'il parle, dont il reconnaîtra bientôt qu'elle parle à travers lui. Il n'a pas le droit de complicité avec les errements mortels de ce monde» (p. 130), qui font oublier au poète quelle est sa mission véritable, peut-être unique : non point tant se connaître que s'oublier, pour que chante, au travers de sa propre parole encore trop boueuse, une parole plus haute, plus autre. Lisons ce passage qui, compris réellement par tous nos lilliputiens de la plume, suffirait à faire exploser leur petit cerveau tout plein d'eux-mêmes, de leur gloire, de leur misère, de leurs mots solipsistes et vains : «Une œuvre, dès qu'on ne la tient plus pour un feuillet dans l'effarante cataracte de papier imprimé qui s'abat chaque matin sur la France, on doit se demander quel est son acte sur la terre; et non seulement de quel esprit elle procède, mais aussi et peut-être surtout, dans l'angoissante tragédie de nos jours, quels esprits et quels cœurs elle encourage et décourage. Les temps sont trop tendus, où nous vivons si mal, et l'essentiel y est trop manifestement en péril, si près de chavirer bientôt, pour que – quelle que puisse bien être l'éloquence du prédicateur –, si quelqu'un d'entre nous prend soin de gravir les degrés qui le mettent en chaire au-dessus du silence, nous ne l'attendions pas à l'efficace de sa parole» (p. 132). Il est clair, dès ce passage, qu'Armel Guerne, loin d'être un prétentieux second couteau de la littérature d'après-guerre, est en fait un humble qui ne prétend qu'à une seule chose : servir plus grand que lui. Cette humilité n'est plus comprise de nos jours, et elle est même tellement peu comprise qu'elle signifie désormais son contraire même.
Pour Armel Guerne, le Verbe est tout, et la parole humaine, pour importante qu'elle soit puisque le traducteur qu'il est n'en finit pas de la servir, doit savoir quelle est sa place réelle : ce n'est qu'une servante, dont la plus grande tentation est de se croire essentielle, première, seule au monde, prétentieuse et vaine. Ainsi Armel Guerne peut-il, avec cette dureté que nous ne pouvons que trouver admirable puisqu'elle se moque des petits jeux de mots, de l'élégance assassine et de la parade nuptiale jouée par les imbéciles germanopratins, et n'est donc que sincère donc brûlante, critiquer violemment la faiblesse intime, inavouable parce qu'elle touche leur être, d'auteurs comme Kafka ou Rilke. Le premier, que nous avons récemment évoqué dans la Zone, ne semble avoir à ses yeux d'intérêt que parce que son ami Max Brod, ayant trahi sa volonté expresse, n'a pas brûlé ses manuscrits, et a révélé des textes que leur auteur lui-même avait pourtant condamnés à la disparition : «Ce que je vois très bien, au contraire, c'est l'inactualité parfaite des uns et des autres et l'inactualité étonnante de Kafka lui-même, si pâle, si perdu dans nos jours, si chétif désormais, si «passé» depuis que la réalité du monde s'est mise quotidiennement à rajouter à ses inventions, à faire pire sans cesse pour notre angoisse et à montrer et démontrer, dans l'absurde, une éloquence, une énergie et une prolixité beaucoup plus grandes» (p. 125). Ainsi Armel Guerne se moque-t-il comme d'une guigne de brûler Kafka, ce que Max Bord a donc refusé de faire, créant de toute pièce le cas étonnant d'un auteur n'ayant achevé aucun de ses plus grands textes, et qui ne peut que nous laisser dans l'angoisse, et dont les pires cauchemars ont été dépassés par la réalité : «L’œuvre de Kafka, description anticipée du monde où nous sommes, est donc un mauvais alibi dans nos jours. La brûler, pour quoi faire ? Mais ceux qui, la lisant, s'imaginent encore que le monde de Kafka est interné dans ses livres et ne voient pas qu'il est dehors depuis 1940, à leur porte, chez eux, en eux, dans la rue, partout, actuellement comme il était dans les camps d'Allemagne, partout; ceux qui la lisent comme si rien de cette prophétie ne s'était si évidemment et si vite accompli, je me demande, moi, ce qu'on peut en faire, si ce n'est les traiter d'idiots. Et passer à autre chose» (p. 128).
Passer à autre chose, c'est peut-être le véritable mot d'ordre d'Armel Guerne, comme il l'écrit à propos de Monsieur Ouine : «Georges Bernanos, romancier catholique, a célébré avec Monsieur Ouine le service funèbre de la Chrétienté tout entière» (p. 144), les pages qui suivent étant elles aussi consacrées au grand roman de Georges Bernanos, ou plutôt, à une stigmatisation du monde tel que Bernanos n'a pas craint de l'évoquer dans son roman crépusculaire et apocalyptique. De fait, n'attendons pas de Guerne une analyse littéraire, une critique proprement dite, comme le montre ce passage admirable que je cite dans son intégralité : «Depuis que tout le monde apprend à lire, n'importe qui «écrit» – à ses moments perdus, cela va sans dire. Donc personne ne sait plus lire, chacun quêtant sa pitance au niveau de sa gueule sans relever jamais le col. La littérature de «lettres» qui couvrit de ses vanités, génération après génération, les rares œuvres nécessaires, la littérature-littéraire fournit désormais à tous les étages et sa servilité n'aura jamais été aussi grande. Le roman est son passe-partout. Mais n'est-il que cela ? La différence essentielle qui sépare une clef véritable, ouvragée et précise, et qui peut seule ouvrir une certaine porte, d'avec cet instrument informe, apparenté au rossignol, qui donne à son propriétaire le droit et le moyen de visiter toutes les chambres de l'hôtel – cette différence suffit-elle à expliquer l'incompréhension de la Critique à l'égard de Monsieur Ouine ? Non. Je veux bien que l'obligation pour certains de quitter l'hôtel meublé où ils avaient leurs habitudes feutrées et de se mettre, clef en main, à parcourir les rues et avenues pour affronter personnellement toutes sortes d'aventures et de misères odieuses à leur paisible nature avec le risque, mon Dieu ! le risque de la découvrir, à la fin, cette porte cherchée et de la voir s'ouvrir sur un domaine où l'on devient un autre ! je veux bien que cela, pour certains, ait été une très-suffisante raison de silence. Essayer furtivement cette clef sur une porte quelconque du domicile habituel; ne pas ouvrir; et déclarer qu'elle est mauvaise devait suffire à l'apaisement de ces tièdes consciences. Mais les autres ? Ceux qui sortent parfois de leur chambre meublée; les intrépides que n'effarouche pas un coup de vent, un coup de froid dehors, un coup de chaud au cœur ? Car il doit bien rester parmi nous, malgré tout, quelques amateurs de chefs-d'œuvre; quelques furieux amants de la vérité qui est la forme française de la Beauté par droit d'aînesse... Et quand la Critique défaille, on doit encore, malgré tout, rencontrer de ces généreux dont la voix commence l'avenir. Les redresseurs de torts qui arrivent au pas de course, cent ans après, ne m'intéressent pas et je tiens pour de la littérature – de toutes les littératures la pire – la littérature nécrophile des professeurs, docteurs, commentateurs, exégètes, analystes, biographes, historiographes, anecdotistes, nomenclateurs et autres collectionneurs variés accumulant par bibliothèques entières leurs bichonnages posthumes sur les malheureux qui sont morts d'avoir dû trop mépriser, étant des vivants, leurs semblables. Baudelaire, Rimbaud, Lautréamont; et demain Léon Bloy. Et après-demain Bernanos» (pp. 150-1).
Armel Guerne est traducteur, et poète, au beau sens de ce mot oublié, qui signifie tout autre chose que les petits exercices bouts-rimés et prétentieux de tel gommeux, et, parce que l'attention portée au langage est finalement une attention portée à l'homme et au monde dans lequel il vit, il n'en finit pas d'être en colère, aussi, contre son époque, sa lâcheté, la patiente et stérile dévoration à laquelle se livrent les intelligences les plus sèches : «Pendant ce temps, les intellectuels subtils et innombrables, les maniaques de l'intelligence spéculative, ces parasites qui ont au lieu de cœur un miroir et au lieu de cerveau un suçoir, toute l'élite intellectuelle et tourbeuse de ce pays qui coule dans sa fiente continue à se distinguer, groupe par groupe, masse par masse, d'un «isme» à un autre «isme», dans l'exercice de ses manies et l'exécution de ses tours au milieu du cirque. Ils font du roman. Surréaliste, réaliste, moderniste, progressiste, socialiste, communiste, populiste, futuriste, contemporanéiste, existentialiste; théistes, hégéliens, marxistes, freudiens – parasites toujours – ils fournissent de la marchandise au marché noir de la corruption des esprits et de la confusion des cœurs» (p. 153).
Tous ces mots abstraits finissant en isme ont aussi servi à catégoriser les différentes écoles romanesques. Aux yeux de Guerne comme à ceux d'Ernest Hello, le roman n'est qu'une immense imposture depuis Balzac, Dostoïevski et, exception confirmant la règle selon laquelle un grand romancier est aussi, d'abord peut-être un grand poète, Georges Bernanos : «Le roman contemporain, véhicule de sommeil empoisonné fait par tous et pour tous; cet artifice misérable et polyglotte répondant, partout à la fois, à l'idée la pire que se puisse faire un boutiquier sur la nécessité de l'art (la musique adoucit les mœurs, la peinture égaye les murs sombres, la lecture aide à passer les mauvais moments); le roman contemporain, seule entreprise rentable de la littérature de tous les temps, agitant de nos jours des fortunes colossales (chez les éditeurs, bien entendu; les auteurs sont de pauvres types qui ne tirent à eux que la gloire comme bénéfice de leur trahison ou de leur innocente domesticité); – de quel maléfice tient-il son triomphe ? Si bas qu'on puisse amener une chose par l'usage qu'on en fait, comment, par quel secret péché contre l'esprit a-t-il pu, descendant de si haut, parvenir au sous-sol d'une époque moralement une des plus basses de tous les temps ?» (p. 157).
La charge paraîtra rude, peut-être même quelque peu ridicule, car enfin, nous connaissons tous quelques grands romans qui répondent aux plus hautes exigences de Guerne, mais il faut bien lire cet écrivain, et saisir de quel point provient cette immense colère : moins d'un genre littéraire que d'une parole qui est devenue tout entière celle de Narcisse et qui, par ce fait, n'évoque plus rien si ce ne sont quelques misérables petits secrets. Citons de nouveau longuement le texte de Guerne, où il évoque la place essentielle, unique, qu'ont tenue Balzac et Dostoïevski dans l'art romanesque : «Allons ! il faut le dire : le roman, vieil enfant de Narcisse a pu connaître dans sa jeunesse bien des splendeurs et des gloires. Sa vieillesse est infâme et démoniaque très-nécessairement. Aucune grimace, aucun ravaudage sur sa face ne le retireront de ce puits de tristesse où s'enfonce, dans un esseulement affreux, stérile, indolore, sans secours ni recours du côté de Dieu ou du côté du Diable, le vieux-beau cloîtré dans son orgueil qui s'était fait une religion de la contemplation de soi. Regardez-moi, comprenez-moi, observez-moi bien, disait l'homme; et voilà tout le roman. La jeunesse et le génie aidant, des avenues parfois étaient ouvertes, des perspectives qui ouvraient sur le ciel ou l'enfer. Mais alors, Narcisse était trahi, trompé, bafoué; l'étude et la contemplation de l'homme étaient un moyen, l'homme était un prétexte, un microcosme provisoire. Dostoïevski, à la veille de changements redoutables, sur la charnière d'un temps à un autre temps et qui sentait venir une volée furieuse de la civilisation après la volée paisible où elle avait vécu, Dostoïevski empoigne l'homme à la gorge et le secoue, le fait crier. Regardez-le ! Voyez ce qu'il est, jusqu'où va la puissance dont il est l'enfant, le produit, le dangereux dépositaire. Mais regardez-le donc, ce monstre, il est votre frère. Cet assassin n'est pas horrible; ce pitoyable véhicule des pensées plus dangereuses, plus mortelles que la peste ou la guerre; ce dément est un sage. Et nunc crudimini. La prétendue psychologie de Dostoïevski (dont le début du siècle fut si fier, comme d'ailleurs de toute psychologie, science-narcisse par excellence, et donc science des sciences dans le temps du Narcisse) est en vérité une poétique de la Providence. Il ne se distrait et ne distrait personne de l'éternité : ni lui, ni ses héros, ni ses lecteurs. Balzac prend la société à la gorge, la secoue, lui fait vomir son secret horrible. Il ne fait pas plus de romans que Dostoïevski; mais comme lui, comme tout créateur, s'engage, engage son salut, lutte avec l'Ange sur l'arène de ce monde dont il assumait en lui la présence et le drame. A l'Âge de Narcisse, lui, il n'usait pas de miroir, n'en voulait point avoir. Sa voyance continue et le défilé de ses visions ne le renseignaient que sur Dieu. Narcisse triomphant de façon éclatante dans tout son siècle s'est brisé sur son orgueil. Sur son orgueil de poète. Et voilà pourquoi, avant Monsieur Ouine, il m'a fallu parler tout d'abord de Dostoïevski et de Balzac; et de tous deux seulement» (pp. 158-9).
Quel est l'exact contraire de Narcisse, enchaîné à son miroir ? L'homme libre : «Un tout petit peu d'air dans ce corps rigide, est encore respiré par ces hommes-là, un tout petit espoir de vie entretenu, par eux seuls. Qui sont-ils ? Des hommes libres, qui veulent rester libres d'être des hommes. Des hommes qui veulent rester libres de ne pas mentir à eux-mêmes et aux autres, libres de ne pas servir n'importe quoi, n'importe comment pour survivre» (p. 156).
Autant dire que bien peu d'écrivains, à cette aune, trouvent grâce aux yeux d'Armel Guerne. Georges Bernanos nous l'avons vu, et celui que l'auteur de Sous le soleil de Satan admira, Léon Bloy, ennemi déclaré de «cette race étonnamment suceuse et vermiculaire des hommes de lettres» (p. 141), le Mendiant ingrat, un écrivain n'ayant jamais prononcé ni écrit «des paroles de fillettes qui se flattent d'ambitions littéraires» (p. 140) et qui peut lui aussi appartenir à la catégorie des poètes, du moins telle qu'Armel Guerne la définit, une liberté essentielle, la dernière peut-être, qu'il reste aux hommes, et qu'importe au final leur degré de génie (3) : «et dans un monde où tout le monde ment, le poète commence où finit l'homme de lettres : dans une discipline énorme de silence où l'être s'aguerrit afin qu'un jour, quand l'heure vient, si elle vient, l'élu de la parole puisse appuyer chacun des mots qu'il jettera contre le monde de tout le poids de son être, du poids entier et plein d'une existence vraie, vécue et accomplie réellement» (p. 136).
Le poète n'est pas celui qui publie pour publier. Le poète est celui qui écrit pour honorer le français, «la plus fine langue du monde» (p. 211), la langue, selon notre écrivain, la plus miraculeuse, sacrée, d'entre toutes les langues, une idée qu'illustrera Pierre Boutang. Le poète, dans «une époque désespérée que ne peut plus conjuguer aucun verbe» (p. 204), est celui qui s'installe dans le silence, et, ce faisant, honore le Verbe, dont le français est sans doute l'ultime trace. Mais il faut se hâter de monter sur «le mont Ararat» qui seul dépassera «le déluge de paroles dont on est submergé» (ibid.). Ainsi, en dépit de la «logorrhée qui se dégorge par les canaux de la télévision et de la radio, ne laissant à personne un seul lieu, ni un seul moment de répit, – et même si le français qu'on se flatte aujourd'hui de parler et d'écrire, ramassé comme un rat crevé dans les caniveaux, est une langue morte, une langue sans âme (qu'on ne reconnaît pas tout à fait encore comme telle parce qu'il lui faut encore un petit bout de temps pour être momifiée et qu'elle dégouline encore, la malheureuse, qu'elle ruisselle vaguement dans sa putréfaction liquide), il reste qu'avec un peu de modestie et d'amour, et pour peu qu'on lui offre un moment de silence, le mystère du langage – parce qu'il est, au fond, le plus divin de tous et le plus près de nous – peut encore et toujours être approché. C'est le premier de tous, et le seul efficace. C'est le plus familier, le plus naturel, c'est le plus salutaire de tous. Il est le mystère des mystères mis à notre portée. Un peu de recueillement, un tout petit peu d'intuition, et encore un tout petit peu de simplicité avec un reste de chaleur. C'est suffisant» (p. 205).
Confronté à cette mission qui doit être celle des plus grands poètes alors que les Temps approchent, puisque c'est toujours sous l'urgence de l'Apocalypse que Guerne écrit ses textes (4), alors que l'homme est toujours confronté à une «oxydation : de l'infini, de l'éternité ou des choses» (p. 104) mais aussi, sans aucun doute, de lui-même, l'auteur, comme d'autres avant lui (Bloy et Bernanos bien sûr, car «Guerne est une voix qui crie dans le désert, dont la parole est aussi essentielle qu'elle a été non reçue», p. 34), est donc contraint de chausser ses «bottes d'égoutier» et de s'enfoncer «dans la nuit des canalisations de vidange pour hurler sous les voûtes retentissantes, seul et sans écho, que la grandeur d'un pays ne s'est jamais faite par le nombre de quoi que ce soit, fût-il celui des cadavres, énorme et insupportable» (p. 211). Cette grandeur ne peut se fonder que sur la singularité, celui que Kierkegaard appelait l'Individu en sa verte primitivité et non dans sa quête pathétique du «moi ! moi ! moi !», ces «Homères du minuscule ou Orphées enchantés de la distraction» (p. 192, l'auteur souligne (5)), et que Guerne, sans doute, nommerait le Poète, celui qui devra rendre des comptes l'heure venue : Dis-moi, qu'as-tu donc fait de la parole qui t'a été confiée ? : «Et son verbe à l'image du glaive de l'Archange, son verbe sera nu et net comme une épée, à celui qui viendra et prendra la Parole, le dernier, affirmant une fois de plus devant les générations ployées sous l'épouvante que le verbe de l'homme se souvient néanmoins, parfois encore, de l'origine prodigieuse, et qu'il est l'héritier miraculé au monde des images, du Verbe formidable qui créa la terre et les cieux» (p. 194).
C'est ainsi que le Poète doit faire silence, retrouver le prestige aujourd'hui évanoui de la «parole parlée» et non plus écrite (cf. p. 60 et les travaux d'Henri Du Buit) et qu'importe, pour nous forcer la main puisque nous l'avons plus ouverte qu'à amasser de l'avoir et non plus de l'être, qu'importe si, pour parvenir à son but, le Poète doit nous enseigner la langue des naufrages, comme nous l'indique cette belle parabole : «Sur un vaisseau qui fait naufrage, la panique vient de ce que tous les gens, et surtout les marins, ne parlent obstinément que la langue des navigations; et nul ne parle la langue des naufrages. On retourne à sa longue habitude, à l'illusoire sûreté des chaînes du passé pour éviter l'imprévisible, pour se détourner encore un instant du vrai danger. L'autre langue, seule actuelle : celle de celui qui ose voir, il faut à mesure l'inventer. Poésie» (p. 41).
Poésie qui, sans jamais gommer l'humilité de la terre qui nous façonne, ne regarde que dans une seule direction : «Où qu'il tourne les yeux, l'homme ne rencontre partout que des limites, sauf vers le haut» (p. 98).

Notes
(1) Voici d'ailleurs comment Vincent La Soudière évoque Armel Guerne à son ami Didier, au moment où Cioran lui apprend la mort du poète et traducteur : «Démesuré, mégalomane, proche de la folie, avec des embardées géniales et des éclairs spirituels. Son génie a sombré très tôt. Une sorte de fêlure s'est alors installée en lui à demeure – faussant son personnage comme ses écrits. Gâchis humain ? Pas pour Dieu qui, chez le génie ou le fou, sait discerner l'enfant, l'agneau sans défense et, par lui, sauve l'homme tout entier. J'ai confiance pour Armel Guerne. Sa totale réclusion dans un vieux moulin depuis plusieurs années, son dépérissement progressif, son cœur sans cesse sur le point de lâcher..., sont des épreuves purificatrices pour un orgueilleux maladif et malheureux. Prie pour lui, je t'en prie. C'est lui qui m'a ouvert les yeux sur le drame surnaturel de Hölderlin. Il a semé, çà et là, quelques éclairs fulgurants. Sans le savoir, il m'a donné des miettes de Lumière et de feu. Son grand combat, il l'a mené avec l'Ange... Jacob à la hanche blessée... En cette blessure, la Grâce n'a pas pu ne pas germer. Armel Guerne verra la lumière de son Dieu», Lettre 552, du 14 octobre 1980, in Cette sombre ferveur. Lettres à Didier, II (1975-1980) (édition de Sylvia Massias, Le Cerf, 2012), p. 517.
(2) Georges Bernanos semble être l'un des très rares écrivains vivants qu'Armel Guerne ait admiré. Voici ce qu'il écrit de lui dans un texte consacré à Rainer Maria Rilke : «Aussi faut-il s'empresser de le dire : tous les rassemblements, toutes les mobilisations de la gloire contemporaine autour du nom de Gide, par exemple, n'ajouteront rien, pas une seconde, à la brève survie littéraire qui lui est mesurée, et pas un millimètre de plus à la petitesse de sa grandeur; aucun silence, nulle réticence, aucune dérobade, nulle distraction volontaire ou perverse ne fera moins qu'aménager, comme au sein de générations trop minuscules, l'énorme espace dont a besoin pour retentir, par exemple, l’œuvre de Georges Bernanos. Car c'est la poésie, finalement, qui commande» (p. 112).
(3) Armel Guerne évoque ainsi Baudelaire et Rilke, qu'il traduisit mais ne semble guère goûter, et ne craint pas de les opposer, qualifiant le premier de génie supérieur au second : «Et ce n'est plus ici d'une langue dans une autre qu'un charme passe et opère, toujours plus par le pittoresque, en pareil cas, que par l'essentiel; c'est dans le même verbe que les nombres secrets arrachés au mystère par le premier, en plein combat, sont repris et réutilisés par le second dans sa lutte. De l'un à l'autre, de l'inventeur (tout pantelant dans ses lambeaux de chair et d'ombre) à l'utilisateur plus conscient, le sang moins orageux, il peut y avoir parfois un progrès dans le sens de la perfection des formes, mais il y a toujours une perte de substance en ce qui touche l'essentiel : une sorte d'atténuation des feux qui passent des mystérieux degrés de l'incandescence de la fusion aux degrés plus épanouis, plus évidents, de l'incandescence de la lumière. Où il y avait, dans l'original, une magie, on retrouve désormais un spectacle, quand ce n'est pas – et c'est hélas ! le plus souvent – une parodie» (p. 121).
(4) Sylvia Massias nous rappelle que ce sont Les Jours de l'Apocalypse qu'Armel Guerne considérera comme son plus grand livre (cf. p. 22).
(5) Sylvia Massias a parfaitement raison d'écrire : «Il y a les voix qui portent parce qu'elles savent se détacher du moi pour accueillir la plénitude du Verbe vivant, et les voix qui restent étouffées, qui se replient sur elle-mêmes et sur leurs propres échos, sans avoir l'audace de se porter en avant et d'oser se déchirer sur l'aiguillon de la mort. Celles-là voudraient réparer la faille du présent en convoquant toutes les harmoniques du passé, quand les premières assument cette faille et vont y chercher, dans un écartèlement extrême, l'ouverture sur l'éternité» (p. 18).