Contrenarrations de John Keene (13/01/2017)

Photographie (détail) de Juan Asensio.
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Ce n'est pas seulement parce qu'il évoque une étrange et fort belle histoire de Juifs marrons (la quatrième), que nous pourrions affirmer que les Contrenarrations de John Keene superbement traduites par Bernard Hoepffner aux éditions Cambourakis (et précédées d'une presse anglo-saxonne aussi fine que flatteuse, sans doute parce que, à la différence de la française, celle-ci sait encore lire), proposent de l'histoire une vision anhistorique, comme celle que Gershom Scholem développa en son temps sur la kabbale. Selon une citation d'Edward Kamau Brathwaite que cite l'auteur, la «connaissance est sous-marine» (p. 173), est c'est tout ce que s'efforce d'illustrer le plongeur, travaillant parfois à de grandes profondeurs, John Keene.
L'histoire officieuse délaissera ainsi la voie (supposément) droite de l'histoire officielle, celle des victorieux, pour emprunter des voies de traverse, maquisardes, les voies mais aussi les voix des vaincus, des humiliés et des offensés, des esclaves, des sans-grades que nul ne voit, censément : les Noirs, ici évoqués au travers de personnages réels ou imaginaires, qui ne témoignent certes pas, les uns envers les autres, d'une fraternité résolument ébouriffante, mais qui n'en constituent pas moins une espèce de société secrète, douée de pouvoirs magiques et cultivant volontiers le non-dit, l'ellipse dans laquelle s'alcôvent pour se déployer toutes les rébellions.
Photographie de Juan Asensio.jpgEn fin de compte, John Keene évoque dans son roman labyrinthique, comme Siegfried Kracauer qu'il connaît peut-être, une pensée de l'antichambre, le travail de l'historien véritable devant selon ce penseur se «centrer sur l’«authentique» dissimulé dans les interstices des convictions dogmatiques du monde, fonder ainsi une tradition des causes perdues; donner un nom à ce qui était jusqu’alors innomé». Et Kracauer de poursuivre, affirmant que : «Ce n’est que dans cet état d’effacement de soi, ou dans cette situation de sans-abri, que l’historien peut communiquer avec le matériau qu’il étudie. Je suppose, naturellement, qu’il désire vraiment en saisir la texture et pas seulement vérifier grâce à lui ses hypothèses initiales et ses intuitions. Étranger au monde que ses sources évoquent, la tâche qui s’impose à lui – tâche qui est celle de l’exilé – est de pénétrer au-delà de ses apparences extérieures, d’arriver ainsi à comprendre ce monde de l’intérieur».
Je renvoie le lecteur curieux à la note que j'ai consacrée à ce bel ouvrage, les lignes que je viens de citer s'adaptant parfaitement au projet romanesque de John Keene, qui lui aussi désirer pénétrer au-delà des apparences extérieures, s'exiler dans le langage pour le comprendre, comprendre aussi le monde (car c'est tout un) de l'intérieur.
Loin de toute «validation professionnelle» (p. 26) éminemment sujette à caution lorsqu'elle concerne la matière infiniment malléable qu'est l'histoire, John Keene préfère figurer des personnages mystérieux échangeant quelque «schibboleth confirmant l'existence de la communication» (p. 64) qui inscrit une ironique contre-histoire dans l'histoire lumineuse, exposée aux regards de tous : une histoire, des histoires de contrebande, seule voie praticable pour la littérature, au rebours des itinéraires concoctés par de vagues portulans publicitaires, qui n'indiquent jamais rien d'autre que les amers de la facilité et de la célébrité. John Keene avance par des voies baroques, loin des itinéraires officiels, il emprunte des chemins qui s'enroulent autour de la voie droite où convergent les touristes de la littérature de masse, comme il existe des loisirs de masse. Ainsi, comprendre le sens de l'histoire véritable, qui ne peut être que l'histoire des vaincus officiels puisqu'elle ne saurait être exposée à tous les regards, c'est accomplir une tâche point véritablement différente que celle d'une lecture véritable, puisque passer «de longues heures à l'étude de n'importe quel texte finit par révéler des contours internes, encore jamais vus, une architecture abstraite», la lecture, singulièrement celle enseignée par les savants juifs, surtout lorsque comme, à l'instar d'un D'Azevedo évoqué par Keene, ces derniers étaient obligés de se cacher, n'arrêtant pas «d'ouvrir [d]es portes, ainsi que d'autres encore» (p. 80). De nouveau et à rigoureusement parler : des profondeurs abyssales.
Il est frappant de constater que chacun des textes composant le roman polyphonique de John Keene peut être lu séparément des autres, bien qu'ils forment un ensemble organiquement cohérent, qui délivre la certitude... d'une absence de certitude pour ainsi dire : nulle vérité admise n'est enseignée, nulle voie droite empruntée, mais, toujours, la bifurcation, le maquis, le chemin tortueux voire secret s'enfonçant dans la nuit des paysages et des récits, quitte même à ne proposer, en guise de viatique ou, justement, de schibboleth, qu'un flottement indéfini, dangereux pour la raison, au-delà de tout texte, comme l'estime Aries D'Azevedo ou plutôt, le narrateur, N'Golo Burunbana Zumbi ayant écrit au supérieur une lettre où il relate les événements consignés dans le quatrième et remarquable texte de notre roman, Une lettre à propos des procès de la contreréforme à la Nouvelle Lisbonne : «Cependant, dans ses écrits et dans ses études, il poursuit un fil de pensée qui l'amène fermement vers un conflit avec à la fois la formation que son instruction, à Coimbra et ailleurs, lui avait imposé, et également avec celle de son peuple, car chaque fois que l'on plonge le regard trop profondément sous la surface de ce monde d'hommes, il se peut que l'on trouve des vérités immergées auxquelles même la plupart des croyances et traditions les plus anciennes sont incapables de résister» (p. 106).
Comme l'histoire noire est une contre-narration, une contre-histoire, qu'elle est oblique, elle ne peut donc être qu'ironique, et ce n'est point sans un solide sens d'un humour tout borgésien que John Keene développe un récit, d'ailleurs immédiatement interrompu, par une note qui prendra les dimensions d'un véritable récit, dont le titre à rallonge mime pourtant l'effet de réel si cher à Michael Riffaterre : Glose sur une histoire des catholiques romains au début de la république américaine, 1790-1825; ou l'étrange histoire de Notre-Dame des Douleurs, la seconde partie du titre levant un coin du voile de cette histoire diabolique, qui n'est pas sans évoquer tel drame tu, étouffé, de Barbey d'Aurevilly, histoire toute pleine de langages secrets, de signes et de dessins griffonnés sous l'emprise d'une possession qui révèle les événements futurs mais, hic et nunc, montre si besoin en était que, dans «le contexte formé par le canon d'un mousquet», il n'existe probablement aucune «responsabilité morale autre que silence, résistance et ruse» (p. 126).
Il n'est guère étonnant que, instrument privilégié du secret, le langage soit aussi celui d'une émancipation de tout l'être, comme le montre assez bellement le langage (1), d'abord fruste, de l'esclave Carmel, qui finira par devenir la narratrice omnisciente des événements relatés.
Ce sont les textes les plus amples qui sont les plus intéressants, incluant Les Aéronautes, ceux qui suivent ce dernier étant les plus anecdotiques, même s'ils contiennent de beaux passages ayant trait, une fois de plus, au langage : «Avez-vous déjà remarqué comment, le jour décisif, la lumière traverse les arbres d'une certaine façon, comment les desseins de l'avenir se révèlent à la manière d'un langage spectral et qu'il vous faut faire davantage que simplement prêter attention mais faire usage de tout le savoir et de toute la sagesse que vous avez réussi à assembler pour l'interpréter ?» (p. 257).
Le langage, bien sûr, est le sujet véritable de tous ces textes, la contre-narration, ou narration oblique centrée sur des personnages noirs n'étant finalement qu'un truchement comme un autre pour dire ce qu'il importe de dire, ce qui ne saurait être révélé autrement que par un sentier qui bifurque, tout comme ces derniers d'ailleurs, les Noirs, n'ont qu'un rôle secondaire malgré leur omniprésence évidente : pour le dire autrement, John Keene eût pu choisir de figurer des Indiens, des Juifs ou n'importe quel peuple ayant pu être opprimé et faire émerger ce «lien mêlé à une solidarité abstraite, tellement fréquent chaque fois qu'on se regarde, notre peuple» (p. 281), pour nous montrer ce qu'il importe de voir : les possibilités essentielles de refuge que représente la langue, la faculté, en somme, d'écrire sous la persécution comme l'affirmait Leo Strauss.
Le dernier texte de John Keene, énigmatique à souhait, résume finalement toutes les dimensions de ce roman surécrit au sens que Borges donnait à ce terme, mais qui, parfois, ne cherche que trop visiblement à montrer la maîtrise technique de l'auteur, et ne parvient pas à s'élancer d'un seul bond, comme un texte cohérent, un roman ambitieux, ainsi que nous le montre un Krasznahorkai (2) : la poésie dans sa dimension révolutionnaire (cf. aussi p. 298, dans le texte intitulé Blues qui aborde l'homosexualité), le «pouvoir nettoyant de la violence, au service de la révolution» (p. 321) et même la sauvagerie, le temps («Le battement du tambour envoie toujours une lettre dans le futur», p. 311), le messianisme son évident corollaire, ou encore la puissance du langage («Je suis un homme de peu de mots. Vous étiez capable de tisser d'immenses filets avec les mots, avec les chiffres», p. 317) évidemment, ainsi que ses limites («Si seulement un homme pouvait devenir un dieu, sinon à quoi servent la littérature, la politique, la physique ou le militaire ?», p. 329), puisque ce dernier texte est placé sous le patronage savant de Wittgenstein.

Notes
(1) Ce n'est évidemment pas un hasard si John Keene prend le soin de remercier Samuel Delany, dont nous avons évoqué Babel 17 qui donne une place essentielle aux migrants (soit, d'une certaine façon, les Noirs de John Keene) et évidement au langage comme son titre l'indique, mais auquel nous pourrions songer à propos d'autres textes moins connus et tout aussi ambitieux, sinon expérimentaux, comme L'Intersection Einstein, Triton ou encore Dhalgren, qui n'est toujours pas traduit en français.
(2) Je cite ce grand nom, sur lequel j'ai beaucoup écrit, parce que l'éditeur lui-même l'évoque dans son argumentaire.

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