Siloé de Paul Gadenne (10/11/2018)

Photographie (détail) de Juan Asensio.
4267221969.JPGPaul Gadenne dans la Zone.








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Il n'est pas exagéré je crois de prétendre que Siloé, le premier roman de Paul Gadenne paru en 1941 (1), fait partie de ces textes romanesques infiniment rares, parmi lesquels nous pouvons sans trop craindre de nous tromper ranger La Mort de Virgile, Lord Jim, Tous les hommes du roi ou encore Sous le volcan, autant de grands romans ou, comme je les appelle, de romans monstrueux qui nous font pressentir une espèce de révélation, aussi fragile que bouleversante d'être repoussée de page en page puis, une fois donnée (mais cette révélation ne peut être communiquée; elle ne peut être que rejouée, redécouverte, rédupliquée eût dit Kierkegaard, la réduplication consistant à être ce qu'on dit), comme intimement mêlée à nos faits et gestes quotidiens, nos pensées les plus intimes, leur donnant par cette étrange onction une brillance inaccoutumée : c'est la vie informée, à tous les sens de ce terme, par la littérature.
Il est banal d'affirmer qu'un grand roman vous accompagne au long de toute une journée passé à accomplir des tâches mécaniques, à dire des mots que l'on ne pense guère, à faire des gestes sans portée; il l'est moins de préciser que cet accompagnement n'est pas un refuge fallacieux et comme un arrière-monde se dissipant ainsi qu'une buée sous la chaleur, mais la vraie vie devenue présente, s'incarnant dans nos gestes et nos paroles. Si la vraie est absente, on ne cesse de nous le redire, selon Rimbaud, trouvaille géniale dans sa simplicité devenue slogan publicitaire utilisé en exergue du prologue de Siloé, les vrais romans, eux, sont terriblement présents, si présents qu'il nous est impossible par exemple d'oublier de minuscules détails remarqués lors de leur lecture. Je me souviens, avec une précision quasiment photographique, de plusieurs des scènes traversées, à Lyon et dans sa proche campagne, auprès des personnes qu'alors je fréquentais, constituant le mouvant décor de ma première lecture d'Absalon, Absalon ! de William Faulkner, en 1995 je crois, et je connais chaque motif des tables de cafés parisiens où j'ai lu, plusieurs semaines durant, le premier roman de Paul Gadenne. Je sais aussi que certains moments de la journée, certains éclairages mordorés allumant des reflets dans les rues parisiennes seront, sont déjà immanquablement associés à ma lecture de Siloé, et il n'y a là rien que de très banal, puisque les premières pages de ce roman évoquent elles-mêmes les déambulations d'un jeune étudiant dans le Paris sorbonnard où tous les figurants sont pressés.
Cette toute banale caractérisation nous fera vite comprendre que, si les précisions d'ordre biographique ont leur importance, elles ne sauraient en tout cas expliquer le caractère unique et même providentiel d'un tel livre qui se propose rien de moins que nous convier à un festin digne des plus hauts élus : «la possession même de l'invisible» (p. 547) par le truchement de quelques signes interprétés comme l'alphabet d'une harmonie supérieure, à l'instar de cet arbre aux proportions magnifiques se posant «de nouveau comme une immense énigme, au bord du monde» (p. 318), à l'instar encore des gestes d'une femme au prénom transparent, Ariane, possédant «ce qui n'est pas toujours donné aux paroles, ce pouvoir d'être au-delà d'eux-mêmes et de vous attirer avec eux dans un cercle pur et brûlant, dans l'extrême ferveur du face-à-face, dans l'asile d'une joie haute et inaltérable» (p. 321).
C'est en tout cas dès le mois de février 1934 que le titre La Retraite miraculeuse apparaît dans les carnets du romancier, qui commence à y prendre des notes pour écrire puis achever, après cinq ans de rude labeur, Siloé. C'est au mois de juin 1933 que Paul Gadenne débutera sa cure internée au sanatorium de Praz-Coutant, au-dessus du plateau d'Assy dans les Alpes, qui deviendra, transposé dans son roman, le Crêt d'Armenaz. C'est à cette même période que l'écrivain entreprendra aussi l'écriture du Jour que voici dans lequel il tentera de faire revivre son amour pour l'une des femmes qu'il a aimées, Claire, malgré le fait d'abandonner son manuscrit au début de l'année 1934. Nous retrouverons également la trace de l'écriture de Siloé dans un texte comme le discours de distribution des prix qu'il prononce au mois de juillet 1936 à la salle des fêtes de la ville de Gap et où il écrit par exemple que «la plupart des hommes ne supportent ni l'immobilité ni l'attente». Simone Jouglas, rencontrée à Bayonne et qui, une fois séparée de Gadenne, n'en conservera pas moins avec ce dernier un lien épistolaire, aidera l'écrivain à corriger Siloé qui paraîtra finalement chez Gallimard au mois de juin 1941. De la même manière, ce sont des personnages tels que Massube et Minnie qui ont été inspirés par des personnes bien réelles que Gadenne a pu côtoyer durant son séjour au sanatorium mais nous n'osons croire que la diaphane Ariane, elle, soit autre chose que le savant mélange de plusieurs femmes, à moins qu'il ne s'agisse encore plus sûrement d'une créature sortie tout droit de l'esprit de son créateur, comme une espèce de compagne primordiale, primesautière, idéale et idéelle, d'avant la connaissance du péché, icône qui permettra de faire comprendre à Simon Delambre que l'amour «n'est rien ou il est une collaboration à l'œuvre de Dieu» (p. 327).
Pas davantage, mais cette fois d'un point de vue plus littéraire, ne nous intéresse le fait que Gadenne ait aimé Fontaine de Charles Morgan, roman aux connotations néo-platoniciennes et auteur à peu près tombés dans l'oubli car, comme le remarque avec justesse Delphine Dupic, Siloé, s'il fallait le caractériser d'un point de vue purement philosophique, serait plutôt héraclitéen puisque, poursuit cette lectrice, «le problème central de Gadenne est celui-ci : comment saisir la réalité d'un être par-delà les jugements que l'on porte sur lui et les facettes successives qu'il nous montre de sa personnalité; comment traduire dans l'écriture cette part insaisissable d'un être mouvant ?» (2).
Nous nous approcherions bien davantage de l'intention profonde du roman, intention que nous pourrions qualifier d'apocalyptique en ceci qu'elle ne cesse d'appeler à quelque «avènement formidable» (p. 469), intention évidente ayant guidé Paul Gadenne en écrivant Siloé comme en écrivant ses autres grands romans en notant cette courte remarque, extraite d'un de ses carnets tenus durant sa cure au sanatorium, en 1933, le 28 juin très précisément, et qui évoque une sorte d'urgence terrifiante et radicale émanant de la nature toute pressée, dirait-on, de se débarrasser de la mince pellicule remuante de femmes et d'hommes, malades et même en bonne santé, qui la défigurent, et ainsi de redevenir une «terre nouvelle» (p. 499) : «La terre est pourrie. Les villes envoient leurs malades dans les belles campagnes qui bientôt sont infestées. Il ne reste que les montagnes dont la splendeur étincelle sur un monde pourri» (3).
Cette remarque nous fait aussi comprendre que, bien que la thématique de l'initiation soit importante (4) dans Siloé, c'est aux encore aux réalités les plus humbles que Paul Gadenne nous demande de consacrer notre attention, et je crois que j'aurais qualifié assez justement le premier roman de l'auteur en disant qu'il n'est qu'un manuel éminemment pratique pour parvenir à toucher, fût-ce l'espace d'une trop brève seconde, la vraie vie. Comme ce manuel de survie est un roman, il ne peut, avec la vraie vie, que tenter de chercher un langage où les mots auront «cessé d'être vains» pour devenir ou redevenir des signes «gonflés, bourrés jusqu'au bord» et, de la sorte, devenir ou redevenir de véritables êtres vivants, «des sortes de créatures animées» (p. 333), des être de «chair et [de] sang», des «arbres et [des] fontaines», mais aussi «glace et soleil», pour alors se distendre sous les lèvres de Simon et d'Ariane «ainsi que des fruits prêts à éclater...» (p. 335).
Ce manuel pratique est en un sens un manuel de survie, puisque c'est la maladie qui force Simon Delambre, comme Paul Gadenne d'ailleurs, à un repos contraint et forcé qui n'a pas forcément plu, du moins au départ, au jeune homme, intellectuel conséquent que l'on sent pourtant deviner autre chose que des livres érudits derrière des rangées poussiéreuses d'autres livres érudits, parce qu'il est juste de prétendre que «la plupart des hommes ne supportent ni l'immobilité, ni l'attente. Ils ne savent point s'arrêter». J'extrais les mots qui suivent du beau discours que Paul Gadenne tint le 11 juillet 1936, alors qu'il était enseignant au lycée climatique de Gap, dans lequel nous pouvons lire bien des préoccupations qui seront plus longuement exprimées dans Siloé, comme le fait par exemple, pour l'homme moderne pressé, de se constituer des sortes de refuges, et même, en citant tels épisodes douloureux des vies de Verlaine et de Dostoïevski, de prétendre qu'existent les bienfaits de la captivité. Quel lecteur moderne pourrait tenter de comprendre, sans pousser de hauts cris d'orfraie, une telle exigence paradoxale, ou encore celle émis par un Leo Strauss évoquant les salutaires bénéfices d'un ordre coercitif dans l'élaboration d'un grand texte ? Lisons Paul Gadenne : «Il existe heureusement encore, de par le monde, ce que l'on pourrait appeler des îlots, des asiles, où il nous est permis de nous retrouver nous-mêmes et qui représentent un ensemble de valeurs authentiques et durables» (5). Finalement, c'est la maladie elle-même qui pourra être considérée, en tout cas au moment où un Simon Delambre guéri et transformé profondément quittera son sanatorium après y avoir passé une année, comme une espèce de sas permettant à celles et ceux qui la subissent et tentent de lutter contre elle, de deviner l'existence d'une réalité plus haute qui, elle aussi, ne trompe pas la plus humble réalité quotidienne mais en détache les minutes sur un fond doré, fût-il composé d'heures aussi lentes que douloureuses.
En tout cas, le début du roman nous montre un Simon Delambre qui est lui aussi un homme pressé, comme le dit la toute première phrase qui précise qu'il n'attend jamais même s'il a parfaitement conscience de la futilité de la société dans laquelle il vit, et à laquelle, pourtant, humblement, entendant les appels de son père, il reviendra une fois sa guérison obtenue, comme un fils véritablement prodigue : «Le monde lui parut engagé dans un vaste mouvement de va-et-vient, où les gestes des hommes ne semblaient pas contenir plus de pensée que ceux de la navette qui suit fébrilement son chemin, selon une volonté qu'elle ignore» (p. 14). De la même manière, notre étudiant en philologie à la Sorbonne sait que beaucoup de ses professeurs, et même de ses amis, ont «perdu conscience, petit à petit, sous la pression répétée des examens et comme par la force des choses, que la vie réelle pouvait se dérouler sur un autre terrain que celui de la philologie classique» (p. 24), les cours patiemment appris valant en fin de compte aussi peu que les slogans publicitaires des journalistes et des échotiers et les discours des dirigeants politiques vous assaillant au coin d'une rue, de toutes les rues à vrai dire, ce «bruit informe impos[ant] à Simon la vision et jusqu'à la haine des multitudes assujetties à l'autorité dérisoire de cette voix sans nuances qui répandait par l'univers un écheveau de phrases creuses et pourtant acceptées avec componction par les classes moyennes de toutes les sociétés» (p. 33).
La vie moderne, mais aussi sa composante la plus savante et noble, le savoir livresque, créent un monde fallacieux qui enferme les plus avertis, sinon les plus lucides et même celles et ceux qui, mille fois au cours d'une journée mais sans jamais y prêter attention, observent des signes trahissant une vie fulgurante absente des livres immobiles, peu importe qu'ils soient grand ou petits, périssables comme de la réclame ou taillés pour fendre les siècles puisque, dans tous les cas, ils semblent faire obstacle à la transparence qu'il importe de chercher avant que la mort ne nous pétrifie : «Le soleil montait. L'ombre se rapprochait des murs. Un rayon se répercutant dans la vitre d'une des plus hautes fenêtres vint aveugler les yeux de Simon qui en éprouva une sorte de joyeux choc. C'est que ce rayon attestait l'existence d'un monde étrange, d'un monde auquel on ne pensait pas souvent ici et qui semblait compter de moins en moins dans les préoccupations des hommes : ce monde était celui des astres. Pourtant on traduisait chaque jour des cantiques de Sophocle ou d'Euripide célébrant la beauté de la lumière. Mais ce qu'on lisait dans les textes ne pénétrait pas dans la vie : cette lumière des Anciens était sans éclat et sans chaleur» (p. 44). Cette lumière est sans éclat et sans chaleur parce que nous avons toujours un doute insidieux quant à la réalité de l'originalité des images et des métaphores utilisées par les poètes, auteurs comme Horace de tant de «ces petits vers frais et fluides» attestant «l'ancienneté au cœur de l'homme de l'émotion inséparable du renouveau» et qui peuvent à bon droit n'être que des leurres, des mots répétant d'autres mots et coupés, comme tant d'autres après eux mais même avant eux, de la vraie vie, et alors nous nous demandons en conséquence si, «même au temps d'Horace ou de quelque autre vénérable auteur, telle ou telle impression délicate, telle ou telle sensation fugitive n'a pas été déjà dite cent fois, et si ces formules n'ont pas «déjà traversé et traversé les mers» : «Bref, Horace avait-il voulu traduire une émotion ? Ou traduire en latin des vers d'Alcée ?...» (p. 45). Finalement, il faut, dans la vie quotidienne comme dans les textes, essayer de se mettre en marche pour découvrir un «pays jeune où tout [a] encore l'aspect et le rythme du jaillissement originel» (p. 361) même si dans un cas comme dans l'autre, nous savons que nous nous avançons sur une route non seulement sans fin mais qui peut-être même n'existe tout simplement pas.
Ce reproche, certes point original et qu'un Carlo Michelstaedter par exemple poussera jusqu'à sa plus fine pointe (mais aussi, sa dernière contradiction, le suicide), traverse et même structure tout le roman, et pas simplement le prologue où Simon est en butte à la froide ironie de son condisciple Elster. Toutefois, il est à noter que Chartier, un autre des condisciples de Delambre, semble ouvrir les yeux de ce dernier lorsqu'il tient ce genre de propos : «La vérité, dit Chartier, c'est que nous n'avons plus l'âge des thèmes. Nous n'avons plus la candeur nécessaire. Il y a des... mettons des disproportions qui s'accusent avec le temps. La vérité, ayons le courage de le dire, c'est que nous aspirons depuis longtemps... en bien oui, à autre chose...» (p. 53). Dès lors, les plaisirs d'érudition du très scolaire Elster peuvent, aux yeux de Simon, ressembler «à ces occupations auxquelles se livrent les condamnés à mort, pour ne pas devenir fous, derrière les murs de leurs cellules : c'était un passe-temps de désespéré !...» (p. 56) en effet que l'étude, pour elle-même et pour elle seule, des lettres, alors qu'un Pascal, à tout le moins, a su, peut-être parce qu'il a parié (cf. p. 163 : «c'est quand on a misé sa vie sur quelque chose qu'on peut commencer à s'élever au-dessus d'elle...») comme Simon l'objecte à Elster, ressusciter dans ses Provinciales la «consistance de la vie, cette matière chaude, bouillante, que les autres réduisaient à une querelle verbale» (p. 58). Dès lors, il est clair qu'Elster, comme tant d'autres, ne lisent plus les auteurs que «pour relever les anomalies de leur syntaxe», ce qui les condamne à demeurer «éternellement à piétiner dans le vestibule, dans l'office, au milieu de [leurs] petites épluchures», quitte bien sûr à en perdre de vue «jusqu'à la porte par où il faudrait entrer !» (p. 59). Ils appartiennent à l'une de ces deux catégories d'êtres, les négatifs, qui selon Pondorge, un des compagnons de Simon Delambre au sanatorium se déclarant «l'ennemi des mots» (p. 434) mais sachant discourir formidablement, «discutent toujours» et «passent leur vie empêtrés dans la rhétorique, le verbalisme et les formules» (p. 162). Nous n'échappons pas au crucifiant dilemme : il faut dénoncer comme le fait Pondorge «l'universelle prostitution des mots, des idées» (p. 438), mais le faire suppose encore de parler ou bien d'écrire !
Parvenu à ce point qui n'est, nous le savons, que celui d'un prologue, autrement dit d'une entrée en matière pouvant être considéré comme une espèce de sas par lequel Simon doit pénétrer avant de se mettre en route vers son lieu de repos, il est clair que nous savons de quel côté se situe la vraie vie, si elle n'est pas un mirage, puisque nos existences ont besoin «d'un exhaussement, d'un aliment spirituel que toutes ces analyses ne nous fournissent pas» (p. 60). C'est dès ces premières pages que Simon se sent quand même «brusquement sur le point d'arriver à une expression de lui-même dont il n'avait pas approché encore» (p. 62), la thématique de la vue brouillée et même détruite, si importante bien sûr dans un roman intitulé Siloé, apparaissant dès la page 63 où Elster s'empare du bras de Simon et lui fait traverser la rue comme un aveugle. Elster pourtant qui ne voit pas ce qu'il faudrait voir, et qui peut-être même fait ses délices de la littérature de son temps, alors que, pour Simon Delambre, elle n'est rien de plus qu'une clef qui tourne à vide (cf. p. 74), écrite par des phraseurs, commentée sans relâche par des «barbouilleurs de marges» (p. 135), coupée de la vraie vie et même d'un langage qui ne serait pas tout entier manipulateur.
Cette porte que représente la littérature, empilement pulvérulent de mots répondant à d'autres mots qui jamais ne semblent se soucier de la réalité et encore moins la soulever, il faut la franchir, cette étape étant nécessaire comme l'est celle du docteur posant son diagnostic net et implacable, avant de s'élever vers le sanatorium du Crêt d'Armenaz et, ainsi, initier «son interminable ascension vers l'inconnu» (p. 94), première étape de ce long processus de transformation par lequel Simon va réussir à «se dépouiller de la croûte sous laquelle il végétait et qui obscurcissait jusqu'à ses sens» (pp. 122-3).
Le postulat spirituel et, ici, clairement chrétien, le substrat depuis lequel prendre son élan est bien sûr nécessaire car prétendre s'élever, sans relâche entamer une ascension «qu'on ferait vers des pays élevés» (p. 165) ne servirait à rien dans un univers réduit à deux dimensions : or Simon Delambre, Paul Gadenne évidemment par son truchement, sont intimement persuadés qu'il vivent dans un «univers à double fond que nous habitons tous» (p. 138) mais que certains refusent de voir alors que sa trame même est constituée d'une multitude de signes et d'analogies (souvent signifiées par des métaphores animalières appliquées par exemple à des descriptions de paysages) dont le personnage connaît «la valeur» (p. 524) et qu'il s'agit de déchiffrer, autant d'intercesseurs qui, comme la souffrance et la maladie (cf. p. 150), comme la figure d'Ariane (Ariane résumant toutes les femmes qu'il faut savoir ne point toutes désirer, cf. p. 490), révèlent ce qu'il importe de soupçonner puis de chercher : «Simon avait parfois pensé que ce grand secret de la vie qui semble veiller derrière les choses et qui perpétuellement nous échappe, les femmes pouvaient sinon le livrer à l'homme, du moins l'en délivrer» (p. 54). Le signe cache et révèle, et il n'est donc pas étonnant que Simon, bien que contemplateur solitaire de la nature qui l'entoure puis de la silhouette et du visage d'Ariane, sans oublier le rôle de la troublante Minnie qui, elle, n'est que corps, pure séduction, charme au sens premier du terme vous détournant de votre but, estime qu'il ne voit rien, la connaissance qu'il a du visage de l'aimée et des innombrables spectacles naturels ne tenant pas «à l'exactitude de sa perception» (p. 139). Il faut considérer les signes pour ce qu'ils sont et rien de plus : le témoignage d'une réalité invisible plus haute. Quel entreprenant Don Juan n'a au moins une fois soupçonné que, derrière les traits ravissants de ses innombrables maîtresses, se tenait le seul visage qu'il importait vraiment de conquérir, celui d'une paix qui ne serait point la réserve aigrie du vieillard revenu de tout mais d'une sérénité certaine de l'existence de l'ordre admirable du monde sur lequel elle-même s'ente ?
L'ambivalence du signe entraîne, dans le roman de Paul Gadenne, la mise en place d'une dialectique assez fine, même si elle est un peu irritante à la longue car exposée de façon trop régulière et didactique, du paraître et de l'être, du visible et de l'invisible, de la révélation et de son retrait immédiat, de l'évidence de la bonté mais du surgissement incompréhensible et soudain du mal, mais aussi de l'attente et de sa déception. S'il s'agit pour Simon de parvenir à conquérir la vraie vie, s'il s'agit, «au-delà des heures stagnantes», de parier sur l'existence d'une «certaine qualité de vie à laquelle certaines heures le ramèneraient toujours» (p. 142), il faut sans cesse se mettre dans un état susceptible de recevoir le choc de la réelle présence, qui est peut-être la vie nue : «La vie se dénudait, laissant apparaître cruellement, merveilleusement, ce que l'excès des gestes dissimule trop souvent aux yeux humains», comme si, décidément, l'ami de Simon, Jérôme Cheylus qualifié d'«apôtre muet» (p. 293) ayant parfaitement raison de le souligner, nous ne pouvions vivre «sans quelque ruse» (p. 155) qui nous cacherait l'aridité inhumaine d'une pure présence au monde. Finalement, la tactique si puérilement émouvante du séducteur ou de l'esthète n'est pas que lâcheté, mais instinctive réserve du corps et de l'esprit face à la possibilité de tomber dans un gouffre duquel ne saurait aisément revenir.
Aussi, plus que de dialectique et comme résorbant cette dernière à n'être qu'un de ces jeux de lettrés constamment critiqués dans le roman, il faut se résoudre à admettre une évidence pour le moins désolante : la réelle présence, dont nous ne savons rien si ce n'est ce qu'elle n'est pas, autrement dit une vie engoncée, non point humble mais banale, répétitive, sans beauté ni amour, ne sera jamais mieux appréhendée que comme une expérience limite dont nous ne pouvons absolument rien dire en raison de l'impuissance foncière du langage (cf. p. 223), si ce n'est voir son approche plus ou moins lente et sournoise. La vraie vie est ainsi absente parce qu'elle n'est peut-être pas du tout la vie, mais qu'elle est la mort, tout du moins l'absence définitive : «Chose étrange ! C'était au moment même où il disparaissait que Lahoue se mettait à vivre en Simon...» (p. 193), constat non point affligeant voire désespérant mais riche de bien des découvertes, constat d'ailleurs plus d'une fois répété tout au long du roman, l'infect Massube, un personnage conradien et même bernanosien à bien des égards (voir ce qu'en dit Gadenne à la page 408), n'étant jamais plus présent, pour ainsi dire rédimé, qu'après sa mort, Ariane n'étant elle-même jamais plus présente que tragiquement disparue, emportée par une avalanche qui fera disparaître toute trace de son corps, comme si jamais elle n'avait existé ailleurs que dans l'esprit de celui qui l'a aimée, Simon Delambre. La comparaison suivante est belle et se répète sous différents lexiques et motifs bien des fois : «La présence s'était retirée; de cette plage qu'elle avait recouverte de ses eaux paisibles, comme une mer qui après le dernier flux, reste étale, elle avait fui dans un retrait tumultueux et n'avait laissé derrière elle qu'un rivage affreusement désert» (p. 363). Autrement dit, cette fois par le biais d'une image aussi paradoxale que saisissante, «saisir n'est pas le fait du doigt ni de la main, mais de l'Esprit et de l'Absence» (p. 308).
Cette évidence est une grâce, ce retrait une présence, cette mort une vie, cette perpétuelle attente une plénitude (cf. p. 365), cette continuelle transformation de la nature souveraine pouvant figurer «un aspect définitif» propre à «l'essence des choses» (p. 370) et Simon Delambre, quittant le Crêt d'Armenaz pour retrouver une vie d'homme banalement bien-portant, sait qu'il revient au monde, dans le monde, en emportant avec lui son amour pour Ariane : après la maladie qui, «en l'immobilisant, lui avait rendu le monde enfin visible» (p. 276), après la guérison qui semble moins due aux bons soins des spécialistes qu'aux bienfaits d'une conversion intérieure, Simon, devenu ou redevenu un civilisé inférieur s'étant dépouillé de tout «l'édifice intellectuel qu'il avait travaillé pendant tant d'années à construire en lui-même» (p. 219) a conquis la «présence formidable» (p. 206), «l'accès à une vie plus haute» (p. 273), le «sentiment de la présence de l'être à lui-même» (p. 243), la «présence sacrée qui est en nous» (p. 237) comme l'idée de Dieu se donnant par la beauté (cf. p. 199), présence réelle seule et indivise se donnant sous différents masques derrière lesquels se cache peut-être une seule réalité qui est le bonheur : «Le bonheur, c'est quand on n'attend plus, quand l'espoir ni l'anxiété n'ont plus de sens, quand il n'y a rien de ce qui pourrait être qui soit supérieur à ce qui est», et ce bonheur-là, ne nous étonnons pas qu'il soit immédiatement le signe «d'un accord intime avec le monde» (p. 230), puisque Simon n'a été retranché du monde, comme bien des personnages de Paul Gadenne, que pour revenir à lui, transformé, exhaussé, plein d'une joie qu'il va falloir à présent tenter de répandre autour de soi, comme le ferait un travailleur non plus horrible selon Rimbaud mais patient veillant à apporter sa propre minuscule pierre à l'édifice immense.
En effet, la tentation, coutumière dans les plus grands textes de Paul Gadenne comme Baleine, serait de se croire l'unique possesseur d'une terre rédimée, recréée «comme pour la visite d'un jeune dieu» (p. 247), quitte à ce que la rédemption soit le fait opportun d'un cataclysme (cf. p. 129) et que Simon, comme d'ailleurs Ariane, redeviennent Adam (7) et sa compagne, et en oublient que leur bonheur ne doit pas rester caché dans le Jardin mais au contraire qu'il doit se répandre de par les routes du monde. C'est ainsi que Simon revient à l'industrieuse et misérable société des hommes qu'il a quittée pour soigner sa maladie, ayant compris que le temps de l'isolement avait aussi été celui de la plus grande célébration, de la plus merveilleuse communion. Il a également compris, bien que nulle part Gadenne nous suggère que, comme Jérôme qui aime peindre, Simon soit autre chose qu'un lettré, que l’œuvre qu'il s'agit de bâtir ne peut être qu'une réponse à une œuvre plus grande, première, comme son écho moins répétitif que capable de féconder de nouveaux mondes. Ainsi Gadenne peut-il évoquer une pièce musicale écoutée par Simon comme «une collaboration» pouvant «rapprocher de lui, de nous, une création au-delà de laquelle on ne peut pas remonter», ce mouvement d'entraînement torrentueux faisant de Simon, à son tour, un réceptacle car, «par l'amour que lui inspirait cette œuvre», il a eu conscience «de collaborer, à travers elle, à cette création première» (p. 281).
Le monde étant enchanté, la nature semblant rendre grâce (cf. p. 381) puisqu'il y a «sous la surface de toute chose une beauté qui nous atteint» (p. 284), nous ne nous tromperons pas en affirmant que seul celui qui se veut ou se sait, se veut parce qu'il se sait condamné à la fétidité peut véritablement être qualifié de personne mauvaise, peut-être même de démon, certes de petite envergure, puisqu'il prétend s'exclure de la communauté universelle des hommes et même des créatures vivantes. Il n'a que faire de «soupçonner l'existence, en bordure du monde, de ce monde étonnant qui s'ouvre à ceux-là seuls qui savent se tenir immobiles» (p. 551), il n'a que faire d'engager un véritable dialogue avec un arbre dont la beauté peut être comprise comme le signe d'une beauté et d'une harmonie supérieures, une «affirmation exaltante et incontestable» (p. 550). Pourtant, Massube lui-même, autour duquel flotte un «relent d'infamie» (p. 262) ne peut rien contre l'intercession, à son chevet, d'Ariane. Il finira lui aussi par baisser la garde, au moment de mourir, devant cette «lente insinuation» devenant irrésistiblement, comme la lumière du jour à l'aube, «une affirmation formidable» (p. 291). Si Dieu se projette sur notre vie, nous ne devons pas craindre que les ombres elles-mêmes ne témoignent en Sa faveur, et qu'elles soient elles aussi «soumises à la lumière» (p. 301), tout comme ces êtres qui, selon Jérôme, sont créés uniquement pour la gloire de Dieu (cf. p. 302).
Dès son premier roman, Paul Gadenne se refuse donc de toutes ses forces à siéger à la place occupée par les juges; Simon, malgré sa répugnance évidente à l'endroit de Massube, finira par reconnaître sa grandeur, le considérera quelque peu comme une de ces «ombres infidèles et caricaturales que provoquaient les inégalités de terrain» mais qui affirment néanmoins «à leur manière la beauté» qui se dérobe aux justes et aux salauds, ombres infidèles et déformées qu'il n'en faut pas moins s'efforcer d'aimer «au même titre que les forces les plus gracieuses et les rayons les plus éclatants du jour» (p. 303).
Il n'est dès lors point troublant de constater que le souci de Simon Delambre à l'endroit de Massube peut être rapproché de celui de Paul Gadenne à l'égard de Robert Brasillach, auquel il écrivit une lettre qu'il n'envoya jamais, peut-être parce que, comme il l'affirma, elle était «inutile» et qu'elle serait surtout «indifférente» à l'intéressé, lettre dans laquelle il rappelle à celui qui fut son ami et qu'il peignit sous les traits d'Hersent dans La Plage de Scheveningen sa venue dans sa «chambre de malade à Praz-Coutant, en 33; je me rappelle la conférence que tu nous fis alors, et je n'ai pas oublié l'accent avec lequel, dès ce moment, tu défendais les idées qui te font condamner aujourd'hui» (8).
Simon, pas davantage que son créateur, n'a pu s'imaginer soutenir les bourreaux, car il serait pour le moins ironique et même franchement détestable et désespérant que l'aveugle-né, une fois que «l'eau miraculeuse [lui] a donné la vue» et qu'il s'en revient au monde des vivants et des voyants en refusant de «rester toute sa vie penché sur le bord de la fontaine» (p. 549) condamne, au nom même de sa vue retrouvée ou même, plus radicalement, donnée, celles et ceux qui voient, et qui voyaient avant qu'il ne voie.
Ayant en fin de compte réussi à parvenir à se reposer sans mourir d'ennui (9), ayant compris que la réelle présence est aussi la morne répétition à laquelle l'habitude la plus humble soumet, l'obéissance, l'acceptation devenant de la sorte «un enchantement» (p. 404), étant parvenu à voir la grandeur tapie sous l'infamie de Massube (cf. p. 412), ayant touché ce «point ineffable au-delà duquel la joie devient souffrance et où l'attente ne comporte plus de solution» (p. 530), étant parvenu à «la paix des accomplissements» (p. 522), étant même arrivé à ne point se griser par la vision de cet «espace plus profond où l'on n'était pas et qui vous appelait» vers «quelque chose d'inexplicable et de vertigineux» au-delà de quoi «il n'y avait plus que la mort» (p. 513), ayant compris que c'est par sa mort même qu'Ariane «allait pouvoir vivre et grandir» en chacun de ceux «qui avaient su l'aimer» (p. 546), Simon est parvenu à connaître «la vie se faisant et non «la vie non plus vécue, non plus pensée» (p. 486), la multiplicité des expressions traduisant le sens de la «présence profonde, la présence réelle» (p. 485) traduisant la certitude bien réelle mais sans doute fragile puisqu'elle sera poursuivie par Paul Gadenne de roman en roman (10), d'avoir fait «remonter l'homme à sa source» et de s'aventurer dans un univers sonnant «plein partout» (p. 484), où ne cesse de battre «le grand cœur invisible qui faisait mouvoir l'univers» (p. 483).
C'est dans ce pas gagné de haute lutte que se tient le «parfait accomplissement d'un être» (p. 448) et, tout aussi bien qu'Ariane, Simon Delambre, «arrivé au Crêt d'Armenaz comme un aveugle» (p. 310), peut à présent disparaître (cf. p. 446) comme ce «souverain qui avait abdiqué sans motif, cédant à l'attrait subit des gestes simples et mystérieux de la vie, et qui avait quitté son trône, comme cela, parce qu'il avait un jour eu envie d'aller dans les champs» (p. 441), afin de «monter de plus en plus [...] vers ce point difficile où l'être atteint sa plénitude et rend son plus beau son» (p. 314), ne plus exister ou alors exister vraiment c'est-à-dire disparaître, s'effacer, vivre la vraie vie, remplir le monde d'une présence véritable, dont l'écho nous est suggéré par l'empreinte en creux que laisse ce personnage dans l'esprit et le cœur des lecteurs.
La grande littérature, comme l'art tout entier, est appel et réponse à cet appel. La critique, modestement et à son propre niveau, ne fait elle aussi rien d'autre que répondre à cet appel souverain. C'est donc maintenant à nous de remercier Paul Gadenne de nous avoir montré qu'il était encore possible d'engager le roman français sur une route qui, bien qu'elle soit pleine d'embûches, s'élève vers le sommet, là-bas, au loin, hors de notre portée mais pas de notre vision et encore moins de notre volonté, qu'il importe coûte que coûte de gravir.

Notes
(1) Paul Gadenne, Siloé (Seuil, 1974, puis coll. Points, 2004). Sans autre mention, les pages entre parenthèses renvoient à cette édition. Signalons quelques fautes (et quelques fautes seulement, cette petite liste n'étant pas exhaustive) qui, comme toujours, auraient pu être corrigées par une simple relecture du texte : «Des lèvres remuaient en silence, comme celle[s] des dévotes» (p. 35); «Simon commençait à dout[e]r qu'Hélène eût existé» (p. 87); «et que [l]a sœur» (p. 184); «s'il consentait encore à entamer [une] partie» (p. 213); «d'un [v]isage» (p. 227); «le f[r]ont haut» (p. 295); «dans le vid[e] de l'air» (p. 479); «Ariane allait pouvoir vivre et grandir en [c]hacun de ceux qui avaient su l'aimer» (p. 546), etc.
(2) Paul Gadenne, La Rupture. Carnet 1937-1940 (édition établie, présentée et annotée par Delphine Dupic, avant-propos de Didier Sarrou, Séquences, Rézé, 1999), p. 10.
(3) In La Rue profonde. Carnets Paul Gadenne n°11 (sous la direction de Didier Sarrou, Agen, 1996), p. 179.
(4) Elle a comme il se doit été commentée, par exemple par Catherine Dobriansky (revue Sud n°76 consacrée à Paul Gadenne, Marseille, 1988, pp. 49-65).
(5) Paul Gadenne, Discours de Gap in Carnets Paul Gadenne n°12 (Agen, 2000), pp. 13-27. Ce texte a été reproduit dans Une grandeur impossible (Finitude, Bordeaux, 2004), pp. 25-33.
(6) Les références, images et métaphores évoquant l'univers religieux au sens le plus large du terme, mais surtout chrétien, une fois au moins spécifiquement la mention du Christ et, bien des fois, celle de Dieu, sont innombrables dans le premier roman de Paul Gadenne et bien sûr, d'abord, dans son titre. Je cite toutefois ce beau passage consacré au Christ, car il montre l'une des critiques constantes de Paul Gadenne contre le monde moderne, suspecté à raison d'empêcher toute forme de vie intérieure, toute grandeur : «Si Jésus-Christ était jugé aujourd'hui, pensait-il, il n'y aurait pas, grâce aux reportages radiophoniques, de coin du monde où l'on ne puisse applaudir au cri stupide réclamant Barabbas !...» (p. 99).
(7) Adam est explicitement mentionné à la page 150 et, à la page 204, nous lisons : «Peut-être même y avait-il là comme une sorte de fait humain nouveau : jamais l'apparition d'une femme, même réputée pour sa beauté, n'avait pu être attendue, en aucun lieu du monde, avec cette douceur anxieuse qui semblait remonter au premier homme». La compagne d'Adam, elle, est évoquée à la page 380, Simon affirmant à Ariane que c'est elle, et non Adam, qui s'est ennuyée la première. Signalons encore ce passage évoquant les paroles que s'échangent Simon et Ariane, lesquelles étaient de «celles qui durent être prononcées au Paradis terrestre en Adam et Ève [car] elles vous faisaient remonter au mystère et à la pureté du premier amour» (p. 422).
(8) Une grandeur impossible, op. cit., pp. 127-9.
(9) «Parce que je vais vous dire : il n'y a que Dieu qui sache se reposer !...» déclare ainsi Massube à Simon, qui ajoute du reste que dès que l'homme cesse d'être bête, donc de se divertir, il est triste (cf. p. 388).
(10) Nous pourrions à ce titre rapprocher la tentative du romancier du sens profond des photographies que Simon prend d'Ariane, qualifiées de «fragments de vérité, prélude à une vérité plus complète, quoique invisible, que Simon avait pendant quelque temps poursuivis d'image en image» (p. 455).

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