De quoi Richard Millet, Alain Finkielkraut et quelques autres sont-ils le nom ? (08/12/2013)

Crédits photographiques : Amr Abdallah Dalsh (Reuters).
À propos de David Engels, Le Déclin. La crise de l'Union européenne et la chute de la République romaine, Richard Millet, De l'antiracisme comme terreur littéraire, Vincent Coussedière, Éloge du populisme, Alain Finkielkraut, L'identité malheureuse.

C'est dans Notre inquiétude qu'Henri Petiot dit Daniel-Rops écrivit en 1927 ces mots que nous pourrions faire nôtres, à la réserve près que la mystique militaire ou sportive qu'évoque l'auteur a été remplacée par une atonie hollandiste aussi pitoyable que logique : «Nos peuples occidentaux sont inquiets; ils paraissent savoir que leur adolescence est finie. Les efforts qu'ils font pour se créer de nouvelles forces sont moins des retours vers la jeunesse que des rajeunissements de vieillards. Et pour nous le signe le plus net de la décadence est la substitution d'une volonté à un instinct. La foi vive et brutale des premiers âges est remplacée par un élan, sincère, mais conscient. Au culte instinctif de la force qui est une nécessité pour les peuples qui se battent on substitue une mystique militaire ou sportive» (1).
Si Daniel-Rops prête à l'inquiétude une vertu spirituelle évidente, il semble que celle qui est aujourd'hui devenue la maîtresse exclusive des Européens, et singulièrement des plus tourmentés et accablés d'entre eux, les Français, soit débarrassée de toute aura fécondante. Nous nous inquiétons effectivement mais beaucoup moins que nous nous ennuyons, et nous nous ennuyons à nous décrocher la mâchoire.
Nous ne possédons plus, de l'inquiétude, que la face ténébreuse, terreuse en quelque sorte ou plutôt boueuse, strictement matérielle, cette boue et cette matière étant finalement bien adaptées à notre époque, réduite, par nos dirigeants (c'est le mot, bien plus que chefs ou hommes politiques) à n'être qu'une morne esplanade, parfaitement horizontale et débarrassée de tout attrait vers le ciel (ou l'Enfer, c'est tout un, et pas besoin de lire Baudelaire ou Barbey d'Aurevilly !), où croupissent des individus qui ne sont plus des personnes, qui s'ignorent, lorsqu'elles ne se haïssent pas, les unes les autres. Autant de Frances que de Français, c'est une évidence.
Dans un livre saisissant et remarquablement documenté qui n'a pas reçu la publicité qu'il aurait largement méritée (2), David Engels, établissant de nombreux rapprochements entre la situation des peuples européens contemporains et le déclin de la République romaine tardive, rappelait quelques chiffres, édifiants comme disent les journalistes : «En 1999, en France, on estimait à 23 % le nombre des citoyens ayant un parent ou un aïeul immigré. Entre 1999 et 2005, un million d'étrangers a reçu la nationalité française» (3).
Et l'auteur, illustrant la méthode qu'il a choisie, de citer la troisième Satire de Juvénal, qui décrit la vie dans la «mégapole [Rome bien sûr] en énumérant les incendies, les bâtiments qui s'écroulent, les bouchons, les accidents, les foules, les brigandages et les disputes. Mais il insiste surtout sur la raison la plus insupportable de cette existence : la présence des nombreux étrangers», citant l'auteur latin : «Quelle race est la mieux vue de nos richards et m'inspire le plus d'éloignement, je me hâte de vous le dire, sans aucun respect humain. Je ne puis, ô Quirites, supporter une Rome grecque. Et encore ! Qu'est-ce que représente l'élément proprement achéen, dans cette lie ? Il y a beau temps que le fleuve de Syrie, l'Oronte, se dégorge dans le Tibre, charriant la langue, les mœurs de cette contrée, la harpe aux cordes obliques les joueurs de flûte, les tambourins exotiques, les filles dont la consigne est de guetter le client près du cirque» (4).
Nous pourrions commenter ce passage par un propos de David Engels qui déclare : «Cet exemple classique [celui d'Athènes résistant aux Perses] nous prouve que la cohésion et la valeur d'un ensemble politique résident dans la force de son identité, et non dans la quantité de ses richesses ou de ses territoires» (5).
L'actualité fourmille (6) d'exemples d'une population européenne qui n'en peut plus, mais que dire de l'état des esprits en France, ce pays naguère phare de l'humanité et bientôt réduit à n'être qu'un corps malade souffrant d'une occlusion intestinale, les idéologies roses et rouges faisant office de bouchon de merde précambrienne, et dont les habitants multiplient les jacqueries face à un pouvoir non seulement parfaitement incompétent mais qui tente de masquer son incompétence économique et politique en modifiant profondément les mœurs et les habitudes de la société, aussi lassée que, bientôt si ce n'est déjà le cas, ruinée dans ses franges les plus modestes et fragiles ! Le pouvoir socialiste pallie son incurie économique, de nos jours comme sous le règne de François Mitterrand, en jouant la carte cornée du symbolisme : le mariage pour tous, les jeux pour tous (illustrés par la politique ô combien caricaturale puisque festiviste du Maire de Paris), à défaut que le pain, lui, soit partagé pour tous. Toujours plus, de jeux surtout, et les petits blancs devenus les esclaves modernes d'un gouvernement, de gouvernements successifs pour lesquels ils ont tout simplement cessé d'exister.
La question de l'immigration incontrôlée qui sévit dans notre pays et, partant, celle du racisme institutionnalisé supposé de l'ensemble des Français contre lequel le pseudo-écrivain Yann Moix a pu pousser sa petite chansonnette ridicule cristallise cette atmosphère lourde, précédant peut-être quelque orage ou, à tout le moins, fait divers qui mettra comme on dit le feu aux poudres. Nous savons qu'il en faut finalement peu, en France, pour réveiller certaines volontés d'en découdre.
Peut-être s'agit-il de remettre à l'honneur (ou au déshonneur, hurleront les antiracistes) quelque moderne lex papia de peregrinis comme en l'an 65, laquelle interdisait d'office aux non-citoyens, à l'exception des Italiques, de s'installer à Rome : «En même temps, sur la proposition d'un certain Caïus Papius, tribun de la plèbe, tous les étrangers résidant à Rome, à l'exception des habitants de la contrée qui porte maintenant le nom d'Italie, furent chassés, sous le prétexte qu'ils étaient trop nombreux et qu'ils ne paraissaient pas dignes de vivre avec les Romains» (7). David Engels encore, dans son livre qui est le contre-exemple absolu du story telling racoleur de Laurent Obertone et de sa fâcheuse tendance à établir des comparaisons entre le règne animal et le règne humain, écrit : «L'intégration exagérée de tout ce qui est étranger, corollaire d'une absence pathologique de limites, implique, à la longue, la chute de tout élément identificatoire fort, et représente un risque politique non négligeable dans un monde qui se définit de plus en plus par un durcissement des identités religieuses, politiques et ethniques les plus archaïques» (8). Et l'auteur d'enfoncer le clou de ses affirmations et de tirer les conséquences probables sinon certaines de ses comparaisons éloquentes : «[...] il y a deux mille cent ans comme aujourd'hui, l'appartenance ethnique; le comportement démographique, les traditions familiales, l'identité culturelle, spirituelle, intellectuelle et artistique, et finalement les idéaux sécuritaires, institutionnels, fédéraux et politiques sont devenus si conflictuels que la résolution de cette crise devra, soit passer par une implosion du système pour trouver sa résolution, soit par un retour en force à un autoritarisme conservateur» (pp. 260-1), l'auteur de conclure son ouvrage aussi polémique qu'impressionnant en nous rappelant que c'est l'Empire qui a suivi la République romaine tardive : «Tout d'abord, la lente dissolution civique et culturelle du corps politique se trouverait neutralisée par l'avènement d'une autocratie charismatique héréditaire ou élective, basée sur la loyauté et la compétence d'une petite élite gouvernementale indépendante du libre jeu des partis politiques, bien que ce dernier puisse éventuellement être maintenu afin de respecter les formes extérieures de «liberté» et de «démocratie»» (p. 270), les Européens, comme nous le rappelle David Engels, semblant bien plus attachés à la sécurité qu'à la liberté. Un gouvernement fort, autoritaire même, pourvu que la chienlit soit éradiquée et la prospérité de tous, du moins du plus grand nombre, soit assurée, et je doute que les Français défileront par centaines de milliers pour hurler, de toute la force de leurs slogans dressés comme de petits poings, leur haine de la peste brune.
Abondamment documenté, sourcé, d'un ton sobre mais efficace, le livre de David Engels devrait être lu de toute urgence par notre René de la littérature contemporaine, dolent comme les tournesols plaintifs d'un des contes les plus énigmatiques de Poe, Silence, j'ai nommé Richard Millet bien sûr qui, dans un nouveau petit livre aussi ridicule que mal écrit, monte sur son rocher en carton-pâte et déclame sous un vent de sèche-mains l'antienne chassieuse de l'indignation anti-antiraciste. Je me souviens d'un comique involontaire du nom de Jacques de Guillebon qui signait, dans une revue du nom d'Immédiatement qu'il fit couler en quelques mois de ses bons offices, des éditoriaux enflammés où il affirmait que le monde n'avait qu'à bien se tenir et oser encore exister après sa déclamation prophétique. Richard Millet, bien que de nombreuses années l'aîné de notre Manfred de bénitier, est devenu, en quelques essais ineptes, le Jacques de Guillebon de la littérature pré-apocalyptique, ce qui n'est pas un mince exploit dans l'ordre du grotesque.
Publié par Pierre-Guillaume de Roux qui, en tant qu'éditeur, devrait sans doute conseiller une bonne fois par toute à Richard Millet de revenir à ces vrais beaux romans qu'il a, paraît-il, écrits dans une vie antérieure, à l'époque où il inondait de sa prose presque chacune des nombreuses collections de Gallimard, De l'antiracisme comme terreur littéraire (9) présente l'avantage de pouvoir se lire durant un court trajet en RER, un de ces redoutables trajets de Paris à Paris ou plutôt de Paris à Ouagadougou où, comme l'a fait remarquer l'auteur avec effroi, il peut vous arriver, vous, femme ou homme blancs, catholiques, hétérosexuels bien sûr (zut, Renaud Camus va tiquer sur cet impératif catégorique), de vous retrouver le seul spécimen de ce type avouons-le de plus en plus rare à Paris, ville française pour quelques années encore, mais depuis des lustres plus franchement blanche, hétérosexuelle et, pardonnez du peu, catholique.
Que sont les solides analyses de Richard Millet censées nous peindre l'effroyable situation des Français de souche au sein même de leur propre pays si peu souchien ? De la déclamation au kilomètre, des envolées lyriques d'une pauvreté stylistique guillebonnesque, donc, ici, frappante, d'autant plus frappante que cet écrivant ne méritant plus le nom d'écrivain, qui ne cesse pourtant de nous répéter qu'il est le dernier écrivain français digne de ce nom, est incapable, contrairement au programme qu'il s'est fixé, de nous révéler l'envers du décor, c'est-à-dire : la vérité. Ainsi, s'il n'est pas un menteur, puisque nous voulons accorder à ce Sphinx si peu énigmatique le bénéfice de la bonne foi, Richard Millet est, du moins en tant qu'écrivain, un impuissant. Un impuissant qui stigmatise l'impuissance française à redresser le cap, un impuissant du langage et de la pensée qui accable la littérature contemporaine (pas seulement française, notre homme a tout lu, quoique de travers), n'est-ce pas assez comique ?
Formules creuses et non pas vérité, comme, dès les premières lignes du livre, cette sentence de magicien constipé qui ne parviendrait même pas à ouvrir une porte de foyer Sonacotra, réclame clignotant dans la nuit de la défaite française, enseigne criarde de bar malfamé où tous les imbéciles viennent chercher une lampée de vin de vigueur et ne se voient servir qu'une limonade sans gaz : «Ce qu'on appelle littérature, aujourd'hui, et, plus largement, la culture, n'est que la face hédoniste d'un nihilisme dont l'antiracisme est la branche terroriste» (p. 11). Chacun de ces mots, assemblés dans cette phrase qui se veut sans doute coup de marteau et qui, de fait, plutôt que vous assommer, vous noie dans une purée de pois, mériterait plusieurs pages d'explication mais Richard Millet, lui, ne démontre pas, même en un seul paragraphe, mais assène des rébus et enchaîne le vent au vent, les grandes tirades gonflées à l'hélium d'un matadorisme de comptoir dignes du petit cousin d'un La Varende pris de boisson aux grandes tirades toutes pleines de mots portant majuscule, les formules autotéliques aux formules toutes faites censés désigner l'ennemi de la Vérité : «hypermarché des doxas définitionnelles» (p. 15), «Propagande» (p. 19 et sq.) répété une bonne cinquantaine de fois, tout comme «idéologie mondialiste» (p. 23), «parti médiatico-littéraire appelé aujourd'hui Culture» (pp. 26-7), «Nouvel Ordre moral» (p. 31), «assemblage ethnico-social» (p. 34), «l'Empire» (p. 35), «Programme contemporain» (p. 40), «terreur postmessianique» (p. 46), «nihilisme antiraciste» (p. 47), etc. Aucun de ces mots, pourtant riche d'un sens qu'il eût fallu à tout le moins développer, n'est expliqué, Richard Millet remplaçant le clinquant par la pesanteur d'une pensée qui, dans notre cas, semble s'être évaporée sous l'action d'un puissant rayonnement venu de haut : la haine peut-être ?
Pourtant, Richard Millet ne cesse de nous répéter que celui qui peut se targuer de s'appeler écrivain est, en tout premier lieu, l'artiste seul capable de nommer les choses, ce que jamais notre bon Homais de l'anti-antiracisme ne semble donc être en mesure de faire, qui se réfugie derrière la boursouflure et l'hyperbole auto-satisfaite, la pleurnicherie tintinnabulante se voulant force de renversement. Millet ne nous bouscule pas, il nous englue : «Est-il criminel de prétendre nommer les choses, et dire non seulement la couleur des gens, leur ethnie, leur race, leur comportement [...] ?» (p. 43), alors même que notre héraut annonçait la couleur, si je puis dire, dans cette tirade ridicule si elle n'était, d'abord, involontairement drôle : «nous sommes des écrivains, donc une constellation, cela même qui s'inscrit en blanc sur le noir de l'immensité, non le contraire, et nous séparant des accusateurs parce qu'ils ne le sont pas, écrivains, quoiqu'ils y prétendent, et donc libres, nous, de nommer le monde» (p. 24). Richard Millet ne nomme rien, si ce n'est, peut-être, l'étrange sorte de lèpre mentale qui paralyse son cerveau, le Parkinson qui afflige sa main d'un tremblé que nul ne pourra confondre avec l'effet de style du grand peintre. Les derniers textes (mais il en paraît toujours un, après quelques mois d'incubation) de Richard Millet ne sont pas grand-chose, mais ce pas grand-chose n'émousse pas le caractère pathétique du spectacle qu'ils nous offrent : une dissolution, moins dans les hordes racailles que dans une langue devenue aphasique.
Il est après tout curieux, mais pas très étonnant, que ce soient toujours les plus mauvais écrivains qui s'affublent des caractéristiques prestigieuses de ceux pour lesquels ils se prennent, les grands écrivains, et nous n'étonnerons que les cancres en rapprochant Richard Millet de Yannick Haenel ou Antoni Casas Ros, deux nullités littéraires qui, elles aussi, prétendent nous dessiller les yeux en nous dévoilant ce qui se cache derrière les trompeuses apparences, et se prennent pour des hérauts de la vérité contre le nihilisme rampant, le fait que ces trois écrivants se situent aux extrêmes opposés du spectre politique n'étant, ici, qu'un détail d'assez peu d'importance. Évoquant le nihilisme dont il a découvert l'existence dans le regard de son maître Philippe Sollers bien davantage que dans les textes de Jacobi, Dostoïevski, Nietzsche ou Heidegger (10), Yannick Haenel ne parle que de sa propre nullité et fatuité toute pressée, comme un citron, de dégorger son jus, de préférence à grand renfort de publicité sollersienne, donc dûment réglée par Gallimard, comme Richard Millet, lorsqu'il évoque son furieux anti-antiracisme, recouvre son furieux racisme d'un masque qui se veut provocateur et martial, aussi martial que l'est le paumé que Yannick Haenel cache derrière un masque dogon macéré dans un bocal du Flore.
Il est de fait frappant que Richard Millet et Yannick Haenel partagent une commune nullité stylistique dans la grandiloquence spectrale, l'un et l'autre se prenant en fin de compte pour des espèce d'hérésiarques initiés aux plus insoupçonnables mystères, l'enseignement ésotérique qu'ils ont la bonté de délivrer aux pauvres manants que nous sommes pardonnant par avance toutes leurs parades stylistiques, comme s'il s'agissait de paons présomptueux sûrs de leur munificent plumage mais peu certains de la vigueur de leur semence : ainsi Richard Millet n'a-t-il as peur de se considérer comme «un exilé de l'intérieur, un singe de l'immigré, sommé de renoncer à [sa] culture afin de mieux «accueillir l'autre» par un tour de passe-passe, une supercherie, une substitution maléfique obéissant à la logique de l'indifférenciation qui est la négation de toute littérature et contre quoi [il] propose [son] nom, dans toute sa nudité, dans la fermeté de ses syllabes comme dans l'éclat qu'il suscite et qui n'aveugle que les imbéciles» (pp. 21-2), Millet se voyant encore comme étant «seul, donc, et non pas contre tous mais dressé contre l'unanimité clabaudante dans la lumière du crépuscule, laquelle donne à toute chose, on le sait, un singulier éclairage où la vérité n'apparaît pas moins bien qu'en plein midi» (p. 25), l'auteur de poursuivre en soulignant qu'il parle, lui, «dans l'aube ou bien parmi les ombres, et non pas caché mais à la lisière où le Verbe se sépare de l'Idéologie, et si passionnément attaché à découvrir la vérité [qu'il] lui sacrifie [son] être social» (ibid.), être social qui est pourtant toujours salarié chez Gallimard, édité par Pierre-Guillaume de Roux et apparaissant régulièrement sur les plateaux de certaines émissions télévisées, comme une simple recherche sur la Toile le prouve d'abondance. Les spectres sont toujours bavards, nous le savons depuis les vieux textes du Moyen Âge et Richard Millet, lui, comme un moderne M. Valdemar ou le héros de Ubik, n'en finit pas de nous haranguer depuis l'autre côté de la rive, celui depuis lequel il a pris conscience de l'horrible réalité dans laquelle nous nous débattons : nous sommes morts, lui est vivant.
Il n'est pas étonnant, si nous nous souvenons de la phrase ridicule par laquelle Richard Millet ouvre son livre tout aussi ridicule, de constater que la charge, pardon, l'ébouriffante cavalcade de ce Metzengerstein des temps modernes contre les hautes murailles de l'antiracisme se double d'une critique virulente, mais tout aussi peu argumentée que la première, contre l'écrivain contemporain tel que l'auteur se le représente, c'est-à-dire comme le surgeon d'une littérature qui n'est plus vivante mais morte et qui est prétendûment déclarée vivante «parce qu'elle suscite d'insignifiants débats et polémiques tout en émigrant dans le clonage du roman postlittéraire et dans la vérité monocorde de la non-événementialité» (p. 26), le véritable écrivain, lui, comme l'est Richard Millet bien sûr, «croyant plus en la profondeur du sang et du temps qu'aux vertiges de l'horizontalité ou aux extases de l'ubiquité transnationale, transsexuelle, pluriraciale et multiculturelle» (p. 28).
Je serai sans doute le dernier à pouvoir affirmer, vu le combat que je mène depuis près de dix années pour défendre les grands livres et dénoncer les impostures, et tel exemple récent de pseudo-écrivain, Yann Moix pour ne pas nommer ce cacographe médiatique, ayant le culot de donner des leçons de morale à la France entière, je serai bien le dernier à affirmer que Richard Millet a tort de brocarder «l'écrivain postlittéraire en ses habits de rebelle, de clandestin, de contrebandier, de sans-papiers, de transfuge, soit tout ce qui ressortit au vocabulaire de la rebellitude antiraciste mais qui ne fait que susciter le consensus, la médiocrité, l'ilotisme, l'insignifiance, l'inexistence» (pp. 30-31, l'auteur souligne), mais enfin, ne pourrions-nous pas retourner, contre Richard Millet lui-même, chacune des critiques qu'il adresse à ses confrères détestés mais encore aimés, comme le prouve chacun de ses plus récents crachats qui appelle comme une bénédiction la main de celui qui l'essuiera sur son visage, dégoûté ?
Ne pourrions-nous pas affirmer, comme je l'ai fait sans être contredit, que Richard Millet, qui dans ce dernier livre, énième surgeon de ses précédents essais aussi mauvais les uns que les autres, et probablement pas le dernier, hélas, de son espèce phocomèle, continue à prétendre qu'il s'est battu contre «l'ennemi «palestino-progressiste» (p. 56) et qui avoue que le «goût des armes ne [le] quitte pas» (p. 54) est un cacographe et un imposteur, lui qui, justement, ne lui en déplaise, est devenu dans ses essais «un écrivain postlittéraire» qui écrit «des phrases courtes, nominales, sans hiérarchie de niveaux linguistiques, si possible sur des sujets modernes, c'est-à-dire socionarcissiques» (pp. 49-50, l'auteur souligne), lui qui, à sa façon, ment (sur la littérature contemporaine, qu'il connaît si mal, par exemple), alors que l'écrivain véritable, de race, pourrais-je dire sans choquer l'auteur, est celui qui, parce qu'il dit la vérité, entre en insurrection (cf. p. 57) ?
Nous pourrions à bon droit le prétendre et, de fait, nous l'écrivons clairement, une fois de plus, dénonçant l'imposture d'un écrivain qui, sur pareil sujet, se contente de brasser de l'air, sans jamais définir un seul des mots qu'il utilise, ne serait-ce que l'un de ceux du titre de son livre, terreur, qu'il eût fallu rapprocher du texte si énigmatique et subtil de Jean Paulhan.
Hélas, la subtilité est à Richard Millet ce que la pureté de l'enfance est à Gabriel Matzneff, un cancer s'attaquant moins à l'organe de la pensée (car alors la mort ne tarderait pas, heureusement) qu'à la pensée elle-même et, plutôt que de définir des mots tels qu'antiracisme ou, donc, terreur, qui lui servent de laxatif lui permettant, à tout le moins, de mouler son unique crotte stylistique (11), l'auteur de concaténer sans grâce ni même talent voire métier toutes les thématiques imaginables, du moment qu'elles peuvent être aisément regroupées sous les deux mamelles, tellement sucées qu'elles en ont perdu leur belle forme tentatrice, de Renaud Camus (cf. p. 47) et de Philippe Muray (cf. p. 63), ce qui nous vaut donc des enchaînements poussifs ou plutôt stupides sur les «massacres de Chatila et de Sabra» (p. 60), la prétendue inexistence littéraire des États-Unis (cf. p. 63), de nouveaux de grandes phrases ridicules et creuses sur la «transparence panoptique, insignifiance de l'ubiquité planétaire» (p. 69), l'exemple, bien évidemment honni, de Mai 68 incarnant «le devenir petit-bourgeois du narcissisme «tolérant», réévalué par le capitalisme sous la forme du «cool», lequel est la dilution du sujet aliéné dans l'entertainment américain» (p. 74, l'auteur souligne), encore une fois Mai 68 qui est, n'en doutons pas, «le nom communément admis d'un désastre spirituel et culturel dont l'antiracisme est la réactualisation théologico-névrotique" (p. 80), cette énumération dont nous pourrions nous demander si elle n'est pas le dégorgement éthylique d'un intoxiqué volontaire ne pouvant on s'en doute dignement se conclure sans mention de la Shoah dont il faut bien sûr blâmer le «romantisme hypermnésique», le génocide juif se déclinant en d'autres «segments culturels» que sont «Le Goulag, le Cambodge, My Lai, Sabra et Chatila, le Rwanda, Hiroshima, Oradour, Lidice, les Arméniens...» (p. 82). Pour un peu, nous aurions envie de prolonger cette série d'horreurs par le sacrifice consenti de Richard Millet, victime propitiatoire d'un pays livré aux hordes barbares pillant, violant, incendiant, tuant, et même recouvrant de panneaux publicitaires la si charmante campagne gersoise depuis laquelle Renaud Camus rêve de chasser les acariens métissés infestant la société et nous décrit cependant ses ébats achriens, on ne se refait pas, surtout à son âge.
Lisant ces pages accablantes, confuses et pitoyables, auprès desquelles la prose narcissique et vaine de Renaud Camus offre au moins une armature stylistique et même intellectuelle en acier trempé, composées d'isolats à peu près dignes d'intérêt (12) immédiatement suivis d'interjections où l'auteur ne cesse de répéter qu'il est un «écrivain, c'est-à-dire un praticien de cette forme de rupture qui consiste à nommer, envers et contre tout, dans cette grande pureté de langue qu'on appelle le style» (p. 92), où il lâche de fausses évidences qu'un Del Noce ou un Emilio Gentile ont démontrées durant plusieurs centaines de pages rigoureusement étayées, et qui n'ont d'autre but, sous la plume devenue folle de Richard Millet, que de frapper quelques esprits perclus de trouille et qui confondent diarrhée et pensée inextricablement entremêlées, comme «l'antiracisme réside dans le fait qu'il est un athéisme qui se donne pour une religion vidée d'elle-même : en cela il est bien un fascisme» (p. 89), lisant donc ces pages qui nous donnent à voir la ruine d'un écrivain qui a perdu son rang d'écrivain depuis quelques livres tout de même, non en raison de la nature de ses propos après tout dignes d'être exposés et même défendus mais parce qu'il ne sait tout simplement plus écrire, la jactance ne parvenant même pas à pallier son aphasie pathétique, lisant ce pauvre livre sans queue ni tête, sans cœur ni cerveau, sans organes ni colonne vertébrale, lisant donc De l'antiracisme comme terreur littéraire, dont le titre martial pouvait au moins nous faire espérer un brûlot lancé sur les gueules ligneuses et si vite inflammables des imbéciles, lisant ainsi ce pauvre livre idiot au sens clinique du terme qui en suit tant d'autres de la même lamentable facture et comme sortis d'un moule dégénéré, nous hésitons à conspuer son auteur, Richard Millet, indigné de salon, phalangiste de la vérité d'opérette, faux écrivain, je répète et assène : faux écrivain englué lui-même plus que tout autre dans la mélasse du post-littéraire, et nous nous demandons s'il ne faut tout simplement pas prendre en pitié un pauvre diable qui agite ses phrases avec infiniment moins d'art qu'un bouffon secoue ses grelots.
S'il est un petit livre que tous nos Gauvains, lecteurs transis d'un mauvais roman, Le Camp des Saints de Jean Raspail, et thuriféraires du darwinisme social le moins subtil tel qu'un Laurent Obertone a pu l'exposer dans son premier livre, La France Orange mécanique, c'est bien celui de Vincent Coussedière, intitulé, aussi sobrement que scandaleusement par les temps qui rampent, Éloge du populisme (13). Le thème de ce livre est brûlant, même s'il ne s'agit que de rappeler quelques évidences, et il brûle justement parce qu'il s'agit de rappeler des évidences, qu'un Pierre Rosanvallon habillera prudemment de la tenue moins criarde de «contre-démocratie» dans son Peule introuvable : «Il ne s'agit pourtant pas ici d'idéaliser le peuple et de dire que nos gouvernants devraient mieux le représenter. Il s'agit de dire qu'il n'y a pas de politique sans peuple, ni de peuple sans politique» (p. 20), et même de démontrer que le populisme ne saurait être un seul instant considéré «réagit à son abandon par une classe dirigeante dont fait aussi partie le démagogue» (pp. 21-2). Poursuivant son salutaire renversement des sornettes et contre-vérités journalistiques (et, hélas, politiques, mais il est vrai qu'il est de plus en plus difficile de faire la différence entre ces deux milieux putanisés), l'auteur affirme encore que le «populisme est donc le moment où l'essence du politique est encore abritée par le peuple. Dans le populisme, le peuple fait encore l'épreuve de son être politique sur le mode de l'errance» (p. 23), cette errance demandant justement que soit pris au sérieux «le moment populiste», c'est-à-dire «prendre au sérieux la détresse d'un peuple qui comprend qu'il ne pourra pas se sauver tout seul» (pp. 28-9).
S'appuyant ensuite sur les travaux, qu'il juge essentiels, de Gabriel Tarde (connu surtout, de nos jours, pour son Fragment d'histoire future), un des rares sociologues ayant échappé selon l'auteur à une «réification de la sociabilité» (p. 54), qui met au centre de la sociabilité le concept de similitude, Vincent Coussedière redéfinit le populisme comme étant «l'expression du conservatisme du peuple et de son attachement à l'imitation-coutume en dehors de toute forme partisane définitive. Le populisme, c'est le parti des conservateurs qui n'ont pas de parti» (p. 61, l'auteur souligne). Ce type de définition que nous pourrions qualifier d'apophatique me fait songer à la théologie du fantôme qu'évoquait Michel de Certeau dans sa Fable mystique, Vincent Coussedière, évoquant par exemple le populisme comme instance qui «souhaite sa propre disparition à travers le retour du peuple et d'une politique qui soit la sienne» (pp. 72-3), comme si le peuple, en fait, était l'absent de tout bouquet soigneusement préparé par nos dirigeants politiques, ou comme si le populisme était «l'aspiration non encore réalisée à retrouver cette politique qui permette au peuple de continuer à être un peuple» (p. 72).
Après des pages pertinentes et fort critiques à l'égard des idéologies de gauche (dont le gaucho-européisme), des actions de Valéry Giscard d'Estaing moqué en admirateur transi (cf. pp. 133-4) du haineux et donc haïssable Sartre, François Mitterrand, du «Che» à complexion de girouette (cf. p. 136) Jacques Chirac, l'un des plus magnifiques fossoyeurs du gaullisme selon l'auteur, sans oublier Nicolas Sarkozy (15), qualifié de «Mitterrand qui ne jouerait pas au grand homme, ou un Chirac dépourvu de toute mauvaise conscience gaulliste» (p. 140), Vincent Coussedière évoque l'avenir du populisme, condamné à singer la transcendance dans la quête identitaire. Voici un passage que MM. Renaud Camus et Richard Millet devraient inscrire en lettres capitales au-dessus de de leur lit, et qu'il méditeraient ainsi utilement avant de faire de beaux rêves dans un royaume franc débarrassé de ses Noirs, de ses Jaunes, de ses Rouges et de ses Arabes : «Comme nous l'avons déjà démontré à propos du marxisme et du nazisme, les mouvements identitaires procèdent de la décomposition des mouvements politiques. Devant l'impossibilité d'adopter librement des fins communes, les mouvements identitaires recherchent la transcendance d'une fin indiscutable qui refasse l'unité de la communauté. Sauf que cette fin est en réalité une origine, une identité à laquelle on appartient et qui contient en elle la finalité de notre action» (p. 120, l'auteur souligne).
C'est l'une des options, sans doute la plus probable, réservée au populisme, cette «entrée en résistance d'un peuple à l'égard de ceux qui prétendent le gouverner» (p. 147) car, ma foi, à la différence de l'auteur, je ne vois pas comment un grand homme pourrait encore venir sauver le peuple français : «Le populisme du peuple doit trouver ses grands hommes, lesquels ne sont véritablement grands que s'ils savent reconnaître dans le populisme le peuple lui-même» (p. 149, l'auteur souligne).
Pas davantage je n'estime que ce grand homme pourrait sortir des rangs d'une Résistance (16), comme autrefois il s'est dressé en la personne du Général face à l'envahisseur allemand, étant donné que l'école publique et le système éducatif supérieur sont désormais incapables, et cela depuis des lustres, de conférer à ceux qu'ils éduquent le terreau nécessaire (la culture littéraire, les humanités, bien davantage que la technicité de l'énarque ou du polytechnicien) à l'émergence de la grandeur de caractère et d'âme, à une intelligence pétrie de tradition : «Comme en 1940, il s'agit pour chacun de résister à la place qui est la sienne, et de reconnaître dans l'énergie particulière et l'intelligence de quelques-uns, les grands hommes qui sauront conduire le peuple sur un nouveau chemin. Ce chemin n'est pas tracé, c'est au peuple et aux grands hommes qui ne manqueront pas de renaître en son sein de le découvrir» (p. 161).
Quel avenir, dès lors, pour ce «gros animal» qu'est le peuple selon Platon (cf. République, 493 a-b) ?
Alain Finkielkraut ne semble plus guère en voir pour le peuple français, d'avenir et, plutôt que d'écrire de grands et beaux livres, il se complaît de plus en plus dans l'ornière du ronchonnement, qui risque même de devenir une catégorie de l'essai à part entière. Dans son dernier livre (17) qui est, paraît-il, un succès de ventes et qui semble avoir été écrit par un journaliste consciencieux reprenant tous les poncifs de Richard Millet, Renaud Camus et quelques autres grincheux en les saupoudrant d'extraits du grand Péguy, Alain Finkielkraut affirme que notre nation n'est plus «homogène», la «déliaison [ayant] mis le lien social à l'ordre du jour», le «morcellement et le ressentiment communautaires [ayant] fait la fortune lexicale de son antonyme» (p. 20).
Des centaines d'ouvrages existent sur ce sujet qu'il faut être un imbécile bien-pensant pour prétendre ignorer : «Et ce qui nous arrive, ce que nous prenons de plein fouet, avec ce mouvement irrésistible de recomposition et de repeuplement du monde, c'est la crise de l'intégration» (p. 21) mais enfin, en guise d'analyses conceptuelles fines et d'exemples valables sinon impressionnants, l'auteur ne nous offre que des considérations milles fois vues plutôt que lues sur un site tel que Causeur sur les dangers du multiculturalisme.
De fait, c'est encore moins ces analyses, fort justes mais pas franchement originales, sur les bobos (cf. p. 127), la vulgarité (cf. p. 158), sur la nécessité de protéger la transmission (cf. p. 132) et la mémoire des morts (cf. p. 167) ou encore sur le voile ou les difficultés de l'intégration de communautés de plus en plus repliées sur des valeurs religieuses niant le statut social et même la personne des femmes, communautés et cultures qu'une France anémiée et déchristianisée n'est plus capable de respecter ni même de comprendre, ce ne sont donc pas ces analyses qui posent véritablement problème, mais l'écriture de l'auteur, passant du coq à l'âne, du voile aux codes de la séduction à la française sans véritable concaténation, dans des chapitres qui semblent avoir été rapidement transcrits de discussions de Café du commerce, où l'auteur excelle pourquoi le nier.
Cependant, l'intelligence de la formule («Nous pouvons délaisser la syntaxe du récit national pour la parataxe de l'actualité perpétuelle», p. 147), la culture littéraire et philosophique réelle, la souplesse d'un esprit rompu à toutes les joutes n'accèdent que rarement à des moments de grâce, comme par exemple entre George Steiner et Pierre Boutang discutant d'Antigone (où Steiner, reconnaissant presque son infériorité intellectuelle, ne cesse de questionner Boutang, de le prier de lui donner des réponses, que celui-ci d'ailleurs lui donne avec la promptitude sidérative de la foudre). Ainsi, L'identité malheureuse est-il davantage la transposition d'un discours qu'un texte véritablement écrit, hormis peut-être dans un beau chapitre comme celui qui s'intitule Le vertige de la désentification, où nous pouvons ainsi lire : «L'homme, en d'autres termes, n'est pas maître du sens. Le sens passe à travers lui. Sa subjectivité est seconde. Il est issu d'une source qui le précède et le transcende. Il vient après, il suit, donc il pense. Bref, il naît avec une dette qu'il est tenu d'honorer. Annuler cette dette, repartir de zéro pour édifier une société nouvelle avec des individus autonomes, c'est-à-dire réduits à eux-mêmes, cela ne peut conduire qu'à la catastrophe» (pp. 89-90).
Je n'oublierai pas de répondre à la question que j'ai posée dans le titre de cet article avant de le conclure. De quoi, en effet, Alain Finkielkraut, Richard Millet, Renaud Camus (que Finkielkraut d'ailleurs cite, cf. p. 158, tout comme il cite Philippe Muray, cf. p. 209) et, de façon moins caricaturale fort heureusement, David Engels et Vincent Coussedière sont-ils le nom ? D'une inquiétude bien évidemment, comme je l'ai indiqué en évoquant le livre de Daniel-Rops, et d'une inquiétude parfaitement légitime : la nation ne se délite pas sous nos yeux, elle s'est délitée depuis quelques lustres déjà et cette décomposition ne fait aujourd'hui que s'accélérer. Le spectacle, qui se dresse sous nos yeux et dans des centaines de livres qui en établissent la radiographie plus ou moins fine, est implacable sans doute, mais ce n'est pas vraiment cela qui m'inquiète : après tout, la magnifique nouvelle de Paul Gadenne intitulée Baleine ne nous enseigne-t-elle pas que c'est de la décomposition même que se lève la vie future ? J'attends comme Léon Bloy, et même comme Alain Badiou (18), les Cosaques et le Saint-Esprit et il serait grand temps que la France, avant de mourir peut-être, toute honte bue, dans la bassine malodorante de la repentance mémorielle permanente, montre encore de quoi elle est capable. Cette attente n'est pas du tout inconciliable avec la volonté farouche, fanatique même, de défendre le pays, ce pays, mon pays, qui m'a donné ma langue, le dernier rempart d'un peuple contre sa menace de disparition, contre son auto-engloutissement dans le siphon de l'Histoire. Mais contre qui dois-je me battre ? Quelles hordes subsahariennes précédées de leurs nuées de mouche ou, comme l'écrivait Jean Raspail dans Le Camp des Saints, d'un nuage phosphorique de merde lâché par des îles flottantes où s'entassent des centaines de milliers d'être humains venus s'échouer sur nos côtes ? Contre quelle peuplade venue d'un ailleurs que la boboïsation de nos sociétés met désormais à la portée des plus humbles, que je prenne les armes et monte sur les barricades où, je n'en doute pas une seule seconde, je ne ferai que rejoindre les innombrables Rolands plus ou moins médiatiques, harnachés de slogans et forts de leurs rodomontades passant pour des analyses, qui veulent en découdre contre l'Envahisseur de la France, une et indivisible ?
Ce point est réglé dans mon esprit : la presque totalité des défenseurs de la France éternelle, maintenant à genoux (et dont une simple enquête anthropologique ou historique sommaire démontrerait aisément qu'elle n'a jamais été éternelle, donc immuable), sont des bravaches et des trouillards insignes qui ne font plus que répéter, de plateau d'émission télévisée en colonne de journal virtuel ou réel la même antienne de l'homme blanc délogé de sa propre terre, et ce n'est donc pas cela qu'il m'intéresserait de montrer.
C'est en 1933 que Robert Aron et Arnaud Dandieu firent paraître un livre étonnant, et que tout homme politique, mais aussi tout intellectuel dignes de ce nom, devraient relire ou plutôt lire de toute urgence : La Révolution nécessaire, dont Nicolas Tenzer, qui en a intelligemment préfacé la réédition, affirme qu'il est possible de nos jours d'en réaliser le programme politique, «alors même et parce que tous les soubassements se sont effondrés». Les soubassements de la France et même sans doute ceux de l'Europe ne se trouvent plus que dans les manuels d'histoire, alors même que l'Europe «s'engourdit dans une agonie qui n'est même pas grandiose», et je ne vois venir aucune révolution qui, selon le beau projet d'Aron et Dandieu, placerait l'homme et la spiritualité au centre de la préoccupation politique, comme si l'homme devait être le moyeu d'une «révolution humaniste, de l'homme et pour l'homme» (20).
Ainsi, si les auteurs que j'ai mentionnés dans cette note sont le nom de quelque chose, je crois bien qu'ils incarnent la défaite de la pensée française, son incapacité non point à analyser un phénomène que celle de lui apporter des solutions politiques et sociales réelles et durables. Déclassement intellectuel de la France (et que l'on ne vienne pas me bassiner avec tous les morts-vivants du stalinisme herméneutique plus ou moins assumé, Sartre, Foucault, Althusser, Deleuze, Derrida, Bourdieu et même Badiou, voire leur épigone contemporain, un Jean-Clet Martin par exemple, qui accouche d'un nouveau livre tous les neuf mois, sans doute pressé d'obtenir la médaille du plus prolifique père français de famille nombreuse), déclassement qui est magnifiquement signifié par la qualité tout au plus journalistique de sa production intellectuelle et, comme je m'efforce de le montrer depuis dix ans sur ce blog, littéraire, romanesque, mais aussi critique : où est l'Hermann Broch français pouvant rivaliser avec celui qui analysa la déliquescence de son époque dans Les Somnambules ? Où est le Robert Musil français capable d'imaginer la geste de l'homme creux français, du moins contemporain, comme le proposa l'auteur de L'Homme sans qualité ? Où est l'Elias Canetti capable d'évoquer la démission réelle, profonde, ontologique, que constitue l'abandon de sa propre langue aux slogans agitant les masses comme le vent les houles ? Où l'Ernesto Sábato sondant les souterrains d'une époque sans Dieu, où le Guimaraes Rosa nous plongeant dans les vertiges de l'identité, où le Roberto Bolaño, où la Cristina Campo, où le Malcolm Lowry traçant la destinée de l'homme dans le personnage d'un alcoolique génial, où le Cormac McCarthy de La Route imaginant la recomposition d'un monde autour de la piété, seule lumière dans un monde devenu à tout jamais fuligineux, où le László Krasznahorkai français capable de donner, dans une création littéraire de quelque ampleur et cohérence, une vision du monde et du danger surnaturel qui le menace ? Cet écrivain semble exister dans presque tous les pays du monde (je ne sais rien de la littérature lapone, ceci dit), sauf en France, tout occupée à décerner des prix littéraires totalement déconsidérés à des guignols. Et, si nous souhaitions quitter le seul champ de l'écriture romanesque, quel penseur de la modernité dresser face à une Hannah Arendt, un Günther Anders, un Ortega y Gasset, un Jan Patočka, un Victor Klemperer, Alexandre Soljenitsyne, bien d'autres encore, de tous pays ? Aucun j'en ai bien peur. La France est vide, la France, qui au début du siècle passé encore pouvait compter un Barrès, un Gide, un Proust, un Claudel, un Bernanos, un Gadenne, un Artaud, un De Roux, un Céline, un Camus, un Malraux, un Green, un Mauriac, d'autres encore, semble ne plus pouvoir aligner que quelque vieux général revenu de tout, l'admirable Guy Dupré, entouré non pas de chevau-légers mais de vivandiers, voire de bouffons médiatiques : Yannick Haenel, François Meyronnis, Antoni Casas Ros, Yann Moix, Christophe Ono-Dit-Biot, Maurice G. Dantec ou Michel Houellebecq qui sont moins de vrais romanciers que des éclaireurs, sans compter la ribambelle des vieux cons qui se réunissent autour de Gabriel Matzneff en ronchonnant et en louchant vers le cul des serveuses, et des conspirationnistes sans beaucoup de talent que sont Alain Soral ou Marc-Édouard Nabe.
Alain Finkielkraut et Richard Millet sont le nom de cette décrépitude de l'intelligence française, son génie de la langue incarné depuis le Serment de Strasbourg, transformée à notre époque en bouillie journalistique qui provoquera d'innombrables réactions dont la Toile est désormais la caisse de résonance, l'ensemble, réactions et réactions, tournant sans fin dans une noria devenue folle, un «camp de concentration verbal», comme l'appela de façon provocante Armand Robin dans sa génial Fausse parole. C'est bien l'heure de ce que j'ai surnommé la nullitologie, soit le discours que nous devrions tenir sur la nullité, à moins qu'il ne s'agisse de celui que la nullité tient sur elle-même.
Alain Finkielkraut, Richard Millet et tant de leurs innombrables épigones sont le nom d'une nation qui n'en est plus une, qui n'est peut-être même plus vraiment un pays, puisque sa communauté de valeurs est non seulement attaquée de toutes parts mais pas même soutenue par les irresponsables qui nous gouvernent, les prétendus intellectuels tout pressés d'organiser leur carrière plutôt que de penser : «Neutraliser l'identité domestique, écrit ainsi Alain Finkielkraut, cette chimère assassine, au profit des identités diasporiques et minoritaires; faire la place, en désinfatuant la nation d'elle-même, à toutes les appartenances et à toutes les orientations (religieuses, ethniques, régionales, sexuelles) marquées du sceau de la différence : telle est la voie qui s'impose si l'on veut promouvoir la diversité et remplir ainsi ce qui est, pour le philosophe Alain Renaut comme pour Vincent Duclert, l'«ardente obligation» des sociétés démocratiques contemporaines» (p. 108). L'ardente obligation de ces auteurs serait, non, une fois de plus, d'évoquer la chute de la France, sa lente agonie (depuis 1789, la Commune, l'Affaire Dreyfus, la Première Guerre, la Seconde ?) mais sa paupérisation littéraire, partant intellectuelle, à laquelle nous avons tous part, et d'abord celles et ceux qui, comme ces hongres bavards que sont devenus Millet, Camus ou Finkielkraut, ne savent plus écrire sans se nourrir de la pourriture, comme un champignon ne pousse que sur un bois en train de se décomposer.
Mais Alain Finkielkraut, Richard Millet et quelques autres, souvent évoqués dans les pages de ce blog et quelles que soient leurs orientations politiques, sont surtout le nom d'une impuissance paradoxale à nommer. Ne pouvant nommer les ravages d'un monde qu'ils engluent avec leurs petits mots, leurs maigres phrases et leur vision étique, ils paniquent et hurlent que le radeau France fait eau de toute part, et que tout le monde est pressé d'y monter, tout en sachant pourtant qu'il coule. Ils sont le nom d'une langue qui n'a plus rien à dire et qui, traversant d'immenses bouleversements, semble ne plus du tout disposer des ressources propres pour chanter, à tout le moins, sa propre déréliction et sa longue agonie. Certains écroulement sont beaux, celui de la France est hideux, et hideux justement parce qu'il n'ose se dire. Ils sont en tout cas, ces auteurs, le nom d'une langue qui semble ne plus être capable d'enfanter les grands hommes qui l'ont chantée et qui, au travers d'elle, ont chanté le monde.
Où sont nos écrivains ? Où sont celles et ceux capables, «parmi le monde entier des choses» comme l'écrivait le poète, de redonner souffle à notre langue pour qu'elle vole de nouveau à son office, qui est de chanter ?
Je n'en vois pas, j'en vois si peu, si vieux qu'ils paraissent sans voix, inaudibles de toute façon, devenus illisibles.
Mon identité malheureuse, celle de tant d'autres femmes et hommes, Français comme moi, Français plus que moi qui n'ait pas eu à lutter pour le devenir, comme j'ai essayé de le montrer dans une espèce de méditation douloureuse sur le cancer de la parole, est de constater que la langue française n'est plus capable de souffle.
Qu'on en termine, alors, plutôt que de nous plaindre, chaque semaine un livre plus ou moins moulé et malodorant nous répétant que nous sommes finis, ce qui est peut-être vrai, ce qui est sans doute vrai, tant de chiffres et d'enquêtes le prouvent. Car si, selon Maistre, Bloy, Boutang et quelques autres, la langue française possède une dimension sacrée et est donc appelée à une mission qui nous dépasse, alors rien ne pourra l'atteindre, aucune vague ne pourra l'engloutir, aucune invasion la raser de la Terre, aucune extermination en venir à bout, aucune autre langue la supplanter complètement. La seule chose qui puisse l'attaquer et la pourrir de l'intérieur, comme un langage vicié par le cancer du bavardage, c'est la trouille confite de celles et ceux qui la parlent et l'écrivent, qui la perdent en l'écrivant, la théorie innombrable des cacographes dont j'ai épinglés quelques spécimens intéressants, c'est encore la bassesse quotidienne consistant à déguiser sa haine en salutaire prise de conscience, ses innombrables petits replis et reculs sur des positions glaciales et intenables, qui vous donnent l'envie irréfragable de les raser jusqu'aux fondations, qui paralyse une langue qui a pourtant su, comme nulle autre, évoquer le monde, le recréer sous nos yeux.
Si demain, monstrueux cauchemar pour certains, divine surprise pour d'autres paraît-il, la France devenait musulmane pendant un an ou plusieurs siècles, sa langue serait bien évidemment profondément transformée par l'influence de l'arabe (ou plutôt : des langues arabes), comme le fut l'espagnol il y a quelques siècles, et qui pourtant ne mourut pas, et même se découvrit une nouvelle beauté, une beauté fascinante, la beauté de certains mots qui se prononcent dirait-on avec dans la gorge quelques grains de sable du désert.
Qu'elle chante donc à nouveau, la langue française, et qu'elle chante haut et clair, pas dans de petits textes aussi vite oubliés que lus, qu'elle chante comme elle a chanté au travers des âges, elle qui ne fait plus que bavarder et se confondre avec l'ersatz mercantile, le reportage universel dont parlait Mallarmé, voilà ce qui la sauvera, sinon de sa mort («Ce qui est beau, c'est la lutte contre la mort», écrivent Dandieu et Aron (21)), du moins de son avachissement.

Notes
(1) Daniel-Rops, Notre inquiétude (Librairie académique Perrin, 1953), p. 50.
(2) Je tentai de faire ce que je pus pour défendre ce livre devant le jury du Prix du Livre incorrect, qui lui préféra malheureusement l'inutile livre d'Éric Naulleau intitulé Pourquoi tant d'E. N. ?.
(3) David Engels, Le Déclin. La crise de l'Union européenne et la chute de la République romaine (Éditions du Toucan, 2012), p. 63. Ces chiffres s'appuient sur la déclaration de presse n° 033/2010-01-26 du Statistisches Bundesamt Deutschland ainsi que Michel Tribalat, Une estimation des populations d'origine étrangère en Franc en 1999, in Population, 2004, n°1. David Engels indique que ce chiffre correspond à 14 millions de Français. Rappelons le parti pris de cet ouvrage : «Notre but ? Montrer que la confrontation du monde méditerranéen du Ier siècle av. J.-C. et de l'Europe actuelle renferme les clefs de la compréhension de notre situation contemporaine - et, peut-être, le paradigme de la solution des nombreux problèmes qui caractérisent la crise que nous traversons aujourd'hui», p. 15.
(4) Danid Engels, op. cit., pp. 70-1. Juvénal, Satires (texte établi et traduit par P. de Labriolle et F. Villeneuve, 2002), 3, 58-65.
(5) Ibid., p. 14.
(6) Que l'on me pardonne l'utilisation d'un verbe dont les évidentes connotations animalières, donc racistes, n'auront échappées à personne.
(7) David Engels cite Dion Cassius, p. 69.
(8) Ibid., p. 257.
(9) Richard Millet, De l'antiracisme comme terreur littéraire (Éditions Pierre-Guillaume de Roux, 2013).
(10) Ce passage fait bien évidemment référence à l'ouvrage de Jean-Pierre Faye et Michèl Cohen-Halimi, L'histoire cachée du nihilisme. Jacobi, Dostoïevski, Heidegger, Nietzsche (Éditions La Fabrique, 2009).
(11) «Singulière distorsion mentale qui ne trompera que les hypocrites ou les fanatiques : plagiaires, apostats, indignés, inquiets, convertis, subvertis, pervertis, femmes déféminisées, fils d'archevêques, écuyers hémorroïdaux, zélotes de la grande santé, nihilistes de la littérature postlinguistique, mamamouchis de la créolisation générale, scholiastes de la glisse parasémantique, révisionnistes étranglés par leurs sens, dévots debordiens, badiousiens, foucaldiens, baudrillardiens, deleuziens, girardiens, derridiens [...]» (p. 52). Richard Millet étant, d'abord, un inculte, il est assez comique de constater qu'il unit dans une même détestation la pensée de Mai 68 et les exemples de Foucault, Derrida, mais sans doute aussi Althusser et Bourdieu, Mai 68 constituant de fait la défaite des antihumanistes qui, comme Vincent Coussedière le souligne, se sont dressés contre Sartre dans les années 50-60 : «Mai 68, c'est le triomphe de la subjectivité sartrienne engagée et la défaite des «structures», ce que pointera d'ailleurs un slogan de l'époque : «les structures ne descendent pas dans la rue», in Vincent Coussedière, Éloge du populisme (Elya Éditions, coll. Voies nouvelles, 2013), p. 93.
(12) «Ce qu'on s'obstine à appeler l'homme n'est plus qu'un gant retourné sous le ciel hawaïen de la transparence absolue» (p. 71).
(13) Publié, non sans avoir été visiblement mal relu, par les toutes jeunes et très intéressantes Éditions Elya (dans la collection Voies Nouvelles, 2012). Les pages entre parenthèses renvoient à notre édition.
(14) «Le terme de «populisme» laisse croire à l'inverse que l'idéologie» populiste part du peuple, va du bas vers le haut, et fournit au démagogue ses thèmes de prédilection. L'apparition du démagogue est alors pensée comme postérieure à la progression du «populisme» dans le peuple, et comme l'instrumentalisation de celle-ci» (p. 43) et «Dans le populisme, le peuple parle autrement que dans la parole politique, mais la science politique ne connaît pas d'autres manières de parler. Elle s'engouffre alors derrière le démagogue et attribue rétrospectivement au peuple la parole de celui-ci» (p. 45). L'auteur poursuivre son analyse passionnante du démagogue, affirmant par exemple qu'il «ne sait pas ce qu'est un peuple politique, et ce que serait une politique du peuple», et qu'il se contente donc de «flatter le peuple identitaire dans son opposition» aux «gouvernants» (p. 129), puisque «l'errance de l'individu dépossédé de toute communauté politique, enfermé dans une quête identitaire dont il est sommé d'être le producteur, incapable de donner substance et contenu à une identité singulière, le pousse à s'adresser à des entrepreneurs identitaires» (pp. 121-2) tels que Jean-Marie Le Pen bien évidemment.
(15) Remarquons que les dernières pages de l'impeccable analyse de Vincent Coussedière s'encombrent inutilement du baratin psychologisant à la mode (cf. p. 139).
(16) «De même que Vichy et la «révolution nationale» livraient le pays à l'occupation allemande en détruisant ses fondements républicains, la classe politique livre aujourd'hui le pays à une Europe sous la coupe des communautarismes et des oligarchies financières, qui subira de plus en plus la pression de son entrepreneur identitaire le plus puissant et le plus décidé : l'islamisme européen» (p. 148).
(17) Alain Finkielkraut, L'identité malheureuse (Stock, 2013).
(18) Qui a pu écrire : «Que les étrangers nous apprennent au moins à devenir étrangers à nous-mêmes, à nous projeter hors de nous-mêmes, assez pour ne plus être captifs de cette longue histoire occidentale et blanche qui s'achève, et dont nous n'avons plus rien à attendre que la stérilité et la mort. Contre cette attente catastrophiste, sécuritaire et nihiliste, saluons l'étrangeté du matin», Alain Badiou, De quoi Sarkozy est-il le nom ? (Nouvelles Éditions Lignes, 2007), cité par l'auteur, op. cit., pp. 103-4.
(19) Robert Aron et Arnaud Dandieu, La Révolution nécessaire (Éditions Jean-Michel Place, 1993), p. 33.
(20) Ibid., respectivement p. 276 et p. 10.
(21) Ibid., p. 276.

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