Le Temps gagné de Raphaël Enthoven, ce roman que l'on expédie d'un derrière (point tout à fait) distrait (12/09/2020)

Photographie (détail) de Juan Asensio.
Enthoven.jpgVoici quelques années, je lus rapidement, après que l'auteur m'eut fait assez bonne impression lorsque je le rencontrai durant quelques heures à L'Intime festival de Benoît Poelvoorde (les choses, depuis, ont changé, l'intéressé s'étant calfeutré hermétiquement dans sa chère Corse natale, après m'avoir promis de grandes collaborations passées à l’as sans un mot d’explication), un recueil d'articles de Jérôme Ferrari intitulé, sans doute par goût de l'antiphrase, Il se passe quelque chose, plaisamment évoqué par une Presse stupide qui n'avait pas lu ce livre bien sûr, et ne savait à peu près rien de son auteur, sinon que l'un de ses romans avait reçu le prix Goncourt, ce qui constituait pour elle un sésame ouvrant toutes les portes, y compris celles donnant sur des latrines, ce qui n'aurait pu de toute façon incommoder son odorat, tant il est très peu délicat. Ce livre, un recueil d'articles appliqués donc passables, sentant la commande de l’éditeur tout pressé de profiter de l’engouement putassier propre au prix le plus corrompu de France, ne m'a pas laissé un souvenir résolument inoubliable, et c'est certes là, aussi, une antiphrase. Or, à lire mes amis les journalistes, j'ai cru que, de nouveau, rituellement, comme toutes les années, et qu'importe que celle-ci fût entachée par une pandémie assez vicieuse pour donner un goût de cendre aux livres, mettre en difficulté les libraires, affecter les attachées de presse et donner matière à réflexion aux auteurs, sans compter, donc, à ces professionnels de la viduité que sont les journalistes, j'ai cru que quelque chose se passait, un de ces événements considérables, précédés par une inimitable rumeur à odeur de poisson, événement unique à vrai dire même s'il se répète, rituellement je l'ai écrit, toutes les années, tel délicieux frémissement d'excitation, bruissement transmis de bouche à oreille voire de queue à con et retour, bref, tel vent nouveau, aussi frais que le croupion de la Putain de Babylone, bien fait pour agiter encore une fois la surface des lettres françaises, d'ordinaire si désespérément plane : la rentrée dite littéraire de cette année de disgrâce pandémique 2020 tenait son chef-d’œuvre, comme ils n'ont pas eu honte de l'affirmer, comme, tout aussi rituellement, ils l'ont dit et écrit toutes les années précédentes de tant d'autres livres tous plus mauvais les uns que les autres, sans que nul, ni les confrères en bavardages ni, surtout pas, les auteurs et les éditeurs saluant l’aubaine par la perte de toute vergogne, du reste assez peu fournie d’habitude, ne s'avise de leur en faire reproche.
Cette nouveauté, ce nom cabalistique échangé comme un schibboleth aux pouvoirs magiques présentait en outre l'avantage inestimable, pour les oreilles jaunies de nos imbéciles, de n'être pas complètement une nouveauté, et de faire circuler, comme à la criée qu'évoquait Julien Gracq dans sa Littérature à l'estomac, les prénom et nom d'un habitué du sérail germanopratin, un des leurs, donc, puisque cela fait quelques années déjà, hélas, que le cloaque raoutien et festiviste le plus huppé du tout petit monde de la culture livresque a fourni (gratuitement) un masque (de plongée) et même un tuba à Raphaël Enthoven afin que, lui aussi, équipé de brassières fluorescentes assurant sa visibilité, il explore le vertigineusement profond gouffre rempli de jus de charogne, finissant par se poser d’un pied léger sur une estrade subaquatique où il fera croire, à des rangées de congres et de mérous, sans oublier les murènes et les poissons coprophages de toutes livrées, qu'il est quelque chose de plus qu'un ventriloque se souvenant de ses cours de philo, soit pas grand-chose en fait qu'un télévangéliste ivre de son verbe pourri, comme le surnomma Gregory Mion, appuyant sa (légère) ironie d'une méthodique démonstration.
Raphaël Enthoven, que l'on aura plus souvent entendu et vu débiter quelques fadaises, comme Yann Moix tiens, en appuyant ses dires d'un regard de braise (ce qui le différencie du précédent) à peu près vide (ce qui l'en rapproche) et d'un sourire se jugeant sans doute ravageur, que nous ne l'aurons réellement lu, Raphaël Enthoven, l'habitué des médias à tel point que certaines mauvaises langues ont pu dire de lui qu’il y était plus hermétiquement abouché qu’une moule à son rocher, Raphaël Enthoven, coqueluche percluse de fatuité du tout-Paris des Arts et des Lettres, impavide et insatiable Nemrod dont les proies ont plus l'allure de bécasses, de poules et de pintades que de tigres puissants et autres féroces prédateurs, Raphaël Enthoven allait donc publier son premier roman, que l'on nous promettait sulfureux de révélations, toutes potentiellement explosives pour la tranquillité du landerneau putanesque, et tout le monde sait qu'un pet, fût-il aussi discret qu'un friselis, lâché dans un des boudoirs où se font et se défont les alliances d’un jour et les réputations d’une colonne de journal, peut engendrer une explosion auprès de laquelle celle qui a dévasté le port de Beyrouth semblerait un pétard de fête foraine.
Si par le tout simple et fort honnête procédé que j’expose la Presse française, notamment ce qui passe pour de la critique littéraire, pouvait être réduite à ce qu'elle est, une mouche versicolore sur un étron fumant, je me contenterais ma foi sans trop de mal de mettre en regard, d'un côté, les dithyrambes impudiques, les compliments à cul tendu, les éloges à cuisses écartelées, les intumescences à vit déployé comme la patrouille de France, les embrassades à cyprine abondante, les enthousiasmes à langue gonflée et saponifiée à force d'un usage peu recommandable (sauf dans les salles de rédaction), la litanie furonculeuse de flatteries époumonées adressés au roman de Raphaël Enthoven, Le Temps gagné (1) et, de l'autre, la valeur réelle, ma foi assez maigre, de ce texte, valeur que j'estime, sur l'échelle d'Asensio de la rinçure allant de 1 jusqu'à 10, à un très honorable 6, des scores plus élevés ne pouvant être atteints que par l'élite de la médiocrité, les cochons de la bauge sollersienne évidemment, ou même par les navets arrosés à l'eau bénite de Romaric Sangars, que nous étrillerons plus loin, sans trop méchamment lui rappeler l'existence chétive de ses propres moignons de livres, de ses livres phocomèles pour ainsi dire, mais en le traitant de fameuse courge, qu'importe même si son miroir magique lui laisse croire qu’il ressemblerait à une robuste racine de mandragore, cette plante sorcière. Je précise que la note maximale, signifiant une splendide secousse sismique capable d'ébranler jusqu'aux fondations de l’édifice verbal universel, ne peut qu'aller aux livres du royal et solaire, de l'ardent grabataire Philippe Sollers, ce joyau sans éclat du lieu commun, cette momie en voie de putréfaction de la suffisance creuse, cet aleph de la médiocrité littéraire, ce nain aphasique mais pourtant prodigieusement bavard régnant sur d'autres nains, qui n'aura dû son règne fumeux qu'à de cavernicoles crétins journalistiques, à quelques morpions publicitaires accrochés par grappes aux parties les plus sales de l'édition, à ses petits sbires diligents et, bien sûr, à la marâtre insurpassable de la critique à prétentions littéraires, Josyane Savigneau en personne plus immarcescible que le diamant, dont on s'efforce encore, à grand renfort de bacs remplis à ras bord de Javel, de nettoyer la trace de langue pendante qu'elle aura laissée dans plusieurs salles de rédaction.
Revenons à Raphaël Enthoven et à son Temps gagné. Il nous faut, face à un tel objet, je parle de ce livre, nous armer de quelque défense, l'approcher mais de loin, le humer, le flairer pour ainsi dire, prudemment, pourquoi pas en arborant un riant masque chirurgical qui aura peut-être la vertu propitiatoire de filtrer quelques miasmes, non pas parce que ce livre indigent émettrait quelque rayonnement capable de nous brûler la rétine mais parce que, plus simplement, il sent particulièrement mauvais et même, pue. Une idiote stratosphérique, sur le site Causeur, attachée de presse de son état et écrivant donc comme Dorothée (celle du Club ayant enchanté nos enfances) à qui on demanderait son avis sur Heidegger, a pu affirmer, sans crever de honte, que «ce qui est plaisant dans le livre de Raphaël Enthoven, c’est qu’il fait feu de tout bois avec toutes les références culturelles d’une génération pour forger son esprit philosophique», ce qui est d’un cocasse consommé mais également d’une sottise himalayenne, et ce n’est là qu’un court extrait de cette prose exsangue puisque cette même analphabète notoire a aussi pu dire que c'est «un livre violent comme la vie avec tout ce qu’il faut de coups, de larmes, de colère et de sperme», ce qui est vrai malgré la stupidité publicitaire du propos, à condition d'ajouter que Raphaël Enthoven, grand pratiquant de la branlette comme il l'écrit plus d'une fois dans son roman bandé comme un arc ayant passé dix siècles sous le permafrost sibérien, ne saurait se limiter à l'épanchement de ce seul vivifiant fluide. Puisque nous parlons de fluide, c'est par hectolitres que Marylin Maeso, qui comme un Augustin Trapenard déploie le parapluie de son agrégation dès qu'on ose la moquer, répand les siens dans un papier pathétique pour L'Express, mais il est vrai que nous ne saurions lui tenir rigueur de saluer un confrère, en somme, puisque Raphaël Enhoven, comme elle, est édité par la même maison, L'Observatoire.
Lord Chesterfield, dans les Lettres à son fils que nous avons eu grand tort d'oublier en ces temps de crétinerie généralisée, recommandait à son illustre rejeton de profiter de la station sur le trône pour, après avoir lu les pages d’un livre, s’en servir comme torche-cul propitiatoire. Cet homme d'une époque affable et éduquée où l'on plaçait haut les humanités, puisqu'il n'était point indigne d'en saluer la grandeur depuis un lieu d'aisance, alors que, de nos jours, c’est depuis le petit coin que nos meilleures paires de fesses s’avisent de faire leurs livres, n'hésitait pas à conseiller de lire, pour accomplir cette noble besogne de toute façon vitale à la santé de l'organisme, tel texte d'auteur latin, Horace si mes souvenirs sont bons afin que, emportant quelques pages du recueil poétique, le lecteur joigne l'utile à l'agréable, apprenne, s'imprègne et chie dans un mouvement inverse du cerveau et des sphincters, et n'interrompe ainsi point sa lecture aussi roborative que digestive. Je remarque que, bien avant que tous les imbéciles de la planète ne se proposent de changer l'électricité d'origine nucléaire, totalement décarbonée, par des centrales fonctionnant à l'huile de colza et au vent de vache méthanière, cette solution, aussi simple qu'élégante, présentait l'avantage qu'offrent tous les circuits courts tant vantés par les sots promotionnels du verdissement politique : le recyclage.
Pressé surtout, pour ma part, d'expédier la lecture du premier roman de Raphaël Enthoven, j'ai bien vite cessé de m'essuyer le derrière avec son livre, non parce que je me serais rendu compte que j'accomplissais, ce faisant, un acte aussi impie que de cracher par exemple sur un tableau de Rembrandt ou de compisser un quatrain de Cécile Coulon, mais parce qu'une monstrueuse colonie de boutons eczémateux s'est bien vite mise à proliférer sur la délicate peau de mes parties les plus intimes : ni l'encre ni le papier de nos livres ne sont plus ce qu'ils étaient, décidément, m’a concédé mon médecin, tout en me suspectant de ne lui avoir donné qu’une explication fantaisiste pour expliquer la subite surrection dermatique. Plusieurs tièdes bains de siège à l'Aloe Vera n'auront pas réussi à apaiser la lèpre urticante dont le clair responsable n'est autre que la lecture, certes confortable et même relaxante mais aux effets franchement imprévus, du Temps gagné de Raphaël Enthoven. Va chier, Enthoven !
Les vrais prudes (des imbéciles, assurément) et les faux prudes (des femmelins roulant tambour mais rentrant quéquette dès qu'une ombre d'injure risquerait de noircir le tube halogène qui les bronze) trouveront que je vais trop loin et qu'il est absolument dégueulasse que j'allume un premier roman, cet intouchable tacitement honoré par tous les eunuques de France, plus inviolable même que l'ultime survivante, que mille armées de guerriers légendaires jureront de protéger des braconniers, de la mythique race des Licornes. Ils auront même relevé que ma prose s'est subitement relâchée et que je n'hésite pas à barbouiller leurs chastes écrans de quelques copeaux pixelisés de merde, certes inodore et incolore, donc point trop incommodante. Eh, mes puceaux !, la faute à Raphaël qui m'a tenu le regard vissé sur sa nullité expansive pendant quelque 500 pages d'une main pleine de glaviots, de caca et de pipi, quand elle n'était pas occupée à s'astiquer le manche germanopratin, le tout en m'infligeant de pontifiants aperçus sur les arcanes du monde comme «Une chose est de savoir l'heure qu'il est, tout autre est de sentir que le temps passe» (p. 170) et autres sentences que Carla Bruni a pieusement colligées, paraît-il, pour l’édification des générations futures et que notre causeuse stupide plus haut nommée, elle, rangera à côté de son unique volume de Michel Onfray, ce grand philosophe d’ailleurs salué par cet autre grand penseur qu’est Raphaël Enthoven dans son livre.
Car il faut le dire bien clairement, d'abord parce que c'est la vérité et, ensuite (surtout) parce que les journalistes qui me liront supposeront, bien sûr, que j'exagère, il faut ne pas hésiter à écrire que tout est merdaille, merdaillerie, merde, merdiculeuse ambition et merdivore prose dans ce premier roman, donc, de Raphaël Enthoven, tout ai-je dit (ou presque, nous verrons), et cela avant même que nous ayons réellement entamé l'histoire proprement dite de ce livre qui hélas ne sera que métaphoriquement conchié. Tout est merdaillerie et tout de suite quand j'écris, tel pourrait être le titre fécalisant du prochain opuscule, de la prochaine merdicule, du prochain texticule de Raphaël Enthoven, les éditeurs disposant apparemment d'amples boyaux pour donner consistance aux fèces qu'ils nous font humer pour de vrais livres.
C'est ainsi que la dédicace, aussi ridicule qu'un unique parasol ouvert sur la dernière plage du monde, se dresse prétentieusement (2), pour le tout-venant, le «premier venu», le badaud Raoul qui, ayant suivi les bons conseils de Raphaëlle Crétisse du Monde des Livres, lu l'appréciation souveraine d'Arnaud Lourdant pour Charles et écouté les flatteries d'Augustin Braquemart pour France Culture, se sera empressé d'acheter Le Temps gagné pour la somme modique de 21 euros. Deux pages après la dédicace, nous trouvons l'exergue, signée Apollo Creed, l'inoubliable boxeur de la série Rocky, histoire de se donner un côté populaire, de montrer que l'on n'est pas un penseur spéculairement enfermé dans sa tour d'ivoire leibnizienne, que l'on a eu une jeunesse, et une jeunesse abreuvée de toutes les séries à la con, de tous les dessins animés débiles, de tous les nanars possibles et imaginables que la société du spectacle aura produits à outrance, en l'occurrence, pendant l'enfance de Raphaël Enthoven, correspondant pratiquement à la mienne, à quatre années de différence que l'intéressé aura employées à devenir la star médiatique que l'on sait, en peaufinant une stratégie simple mais efficace consignée, avec beaucoup d'humour et de méchanceté, par Fernand Divoire dans son Introduction à l'étude de la stratégie littéraire et qui tient en peu de mots : il n'existe pas de langues inutiles, seulement des culs mal léchés.
Merdaille et bêtise vont ensemble comme Cerbère auquel on aurait coupé une des têtes : cahin-caha et il faut donc, d'entrée de jeu, ajouter à ces deux téguments un troisième, celui de la prétention : «Cette histoire est entièrement imaginée, puisque je l'ai vécue d'un bout à l'autre» (p. 11), soit, très exactement : Il faut bien faire le malin n'est-ce pas ? puisque, 1) je dédie ce non-livre à des non-lecteurs, à savoir tout le monde y compris Josyane Savigneau et une attachée de presse nous affligeant d’une quatrième de couverture étirée, 2) je te dis que toi, l'idiot, l'inutile, le froussard, tu peux te dépasser et 3) je brode mon petit couplet sur le thème archi délabré de l'illusion référentielle, tout est vrai mais tout est faux, tout est vrai parce que tout est faux et, bien sûr (c'est là que l'on reconnaît l'ancien khâgneux), tout est faux parce que tout est vrai. Comme dirait l'intéressé : branlette, et pas une goutte de foutre à la sortie, variation sur le thème qu’Enthoven brode en évoquant sa prétendue stérilité, petite tactique pour baiser tout ce qui bouge sans étouffer sa queue dans une cagoule transparente à l’odeur de caoutchouc.
J'aurais dû, d'ailleurs, me contenter du titre du livre, Le Temps gagné, qui, dans sa brièveté managériale même, devrait suffire à faire comprendre à n'importe quel lecteur à peu près passable, ce qui exclut, hélas, les attachées de presse comme celle ayant suinté (je reste poli) son adoration enthovienne, que ce livre n'était qu'un navrant décalque de Proust, ce grand horloger de la prose française et donc, une très pâle copie du maître, ce que le commis lui-même reconnaît du reste bien volontiers en évoquant ses petits stratagèmes pour faire croire qu'il est un bon joueur d'échecs (cf. pp. 190 et suivantes) : ici des phrases remarquablement longues mais qui essaient, dans un effort désespéré, y parvenant même pour notre plus parfait ahurissement, de remonter le temps, ce qui est à la portée de tout prosateur qui se respecte, mais encore plus, et c'est là le véritable tour de force, de le contenir, le faire revivre de manière spectaculaire, revigoré par une intelligence et un don de l'observation supérieurs, enfin le reconquérir et même, osons le mot, le rédimer; là, de ridicules phrases que même Christine Angot parviendrait à trouver creuses, courtes même quand elles se veulent complexes, un vocabulaire simple, simpliste à vrai dire, la vulgarité prétentieuse de celui qui ne sait pas écrire mais a réussi à convaincre de son aptitude une petite poignée de journalistes, ces caniches permanentés de la platitude reniflant toujours les culs des collègues pour savoir ce qu'ils ont lu et à quel clan, amical ou rival, ils appartiennent, de petits mots sans pesanteur ni grâce qui sont comme les déchets aphasiques d'un temps ridicule, ni rédimé ni rédimable puisqu'il s'agit de la durée toujours-déjà-perdue étouffant la pseudo-vie de l'entreprise, le temps minable, sans saveur ni odeur du N+1 tout bardé d'agendas participatifs et de phrases mongoloïdes à force d'être distendues par les forceps du line management et autres sornettes post-verbales, le temps qui est de l'argent, le temps qui eût pu nous être épargné et que nous aurions pu consacrer à d'autres lectures infiniment plus stimulantes, comme Moby Dick que j’ai relu en même temps que je lisais le livre d’Enthoven et qui, fort heureusement, a dissipé bien des mauvaises odeurs par sa puissante houle et son souffle cosmologique.
Cette mise en bouche est enfin suivie par le texte, qui se dit dans sa brutalité première, primaire, primesautière, divine : «Non» point à la ligne puis «On ne peut pas dire ça» (p. 13). Je pense qu'il y aura quelque parfait imbécile pour s'extasier devant ce fiat lux digne, non pas d'un dieu, mais d'un archonte principiel, reprenant à rebours l'écoulement de la Parole par cette volonté de défaire et non de faire, de déconstruire (ne jamais oublier qu'un auteur qui ne s'est pas au moins une fois dans sa vie piqué d'avoir lu Derrida n'est même pas digne de cracher pour les polir sur les mocassins à pompons d'Arnaud Viviant) plutôt que de construire. Les toutes premières pages nous ont donné d'emblée l'impression d'avoir affaire à un petit morveux de cour de récréation qui approcherait toutefois la cinquantaine; les toutes premières lignes celle d'un pseudo-lettré, d'un démiurge en papier toilette qui se la raconte. Dès lors, ce ne sera plus qu'une longue dégoulinade, plus ou moins moulée, plus ou moins liquide, où se confondent du reste les substances, entre la merde, celle du moutard «qui s'est encore chié dessus» (p. 58) et sa version enfantine (comme le caca dont la mère parle à table, cf. p. 16, François Périer déposant «son propre caca dans de l'aluminium à l'entrée d'un cimetière», p. 56) et la pisse (et sa variante, l'adjectif «pisseux», p. 56), qu'il s'agisse de l'urine d'une pauvre chatte s'appelant Rêve (cf. p. 19) ou du «royaume du pipi» (p. 42) dans lequel est emprisonné le pauvre petit Raphaël qui, devenu adulte, auteur adulé, philosophe nous dit-on remarquablement doué et, désormais, primo-romancier de grand talent selon tous les blaireaux de France, n'hésitera pas à écrire que sa mère le faisait chier (p. 17) ou qu'il porta, adolescent, «des santiags en peau de couilles de crocodile» (p. 59) et puis je t’emmerde, pauvre brèle de lecteur, car c'est comme la traduction en fritalien de Myamoto Musashi, Mia moto mousse et chie (p. 62) ! Oh, pardon car, pour être tout à fait complet, il faut bien se douter que le talent stercoral de Raphaël Enthoven, qui aime tant les livres qu'il est incapable de poser dessus «la main qui sert à se torcher» (p. 190), doit aussi embrasser le registre gazier, autrement dit «le vieux prout» (p. 324), les pets, délivrés d'abondance par le beau-père haï, Isidore (pour Isi Beller, cf. p. 127; nous apprenons que l'ex-beau-père d'Enthoven a attaqué en justice ce dernier, sans doute parce qu’il n’a pas supporté de se voir péter à longueur de page). Il est vrai que, dans ce même registre, l'image et la métaphore apportent une petite touche de poésie, une discrète fragrance de belle écriture : ainsi du Gros (Isidore encore bien sûr), capable non seulement de pisser, péter et déféquer, mais «de chier sa présence partout» (p. 136). Raphaël Enthoven, se souvenant peut-être de Rabelais dont il n'a évidemment pas le génie truculent, doit supposer qu'à force de «se nettoyer les fesses», il «accomplit précisément le travail du romancier, qui est de transformer la merde en or» (p. 317), selon l'explication judicieuse de Madame Maurel.
Le clou, le feu d'artifice (d'artifesse, fichu Lacan) de cette performance scatologique nous sera donné par la sympathique description de la façon de chier de celle qui fut la première femme de l'auteur, et qui n'est autre que la fille de BHL en personne. «Comment cacher le caca» alors que l'on vit dans un appartement, épineux problème, pendant, si je puis dire, d'un autre au moins aussi redoutable : «Comment insonoriser le plouf ? En cette matière, Faustine était une artiste, et des siècles de vie commune dans dix-huit mètres carrés, je ne l'ai jamais entendue chier. Comment faisait-elle ? C'est dans son sommeil qu'elle me l'apprit [oui, Faustine est somnambule]. Comme elle était incapable de se retenir au point de fabriquer un étron si volumineux qu'il remplît l'espace allant de l'anus à l'eau de la cuvette», Faustine, «qui se prenait pour Ariane et le père pour Solal», avait donc «improvisé une méthode efficace» puisque c'est «d'une main gantée de PQ [qu'elle] attrapait les grumeaux timides qui lui sortaient des fesses et les posait elle-même, inaudiblement, dans l'eau» (p. 372). Ce n'est pas une mince affaire, un détail sordide n'est-ce pas car si, au sein d'un couple, être infidèle est une chose tout à fait banale, «tout autre est de péter. Ou pire» (p. 371), chose qui sera, elle, fatale à la bonne entente des mariés, assez proche, dans l’esprit d’Enthoven, d’une digestion placide et, surtout, discrète.
Non content de nous infliger une prose qui sent la merde facile, abondante, toujours suintante, toujours odorante, toujours remarquablement assez fine pour se glisser au travers de portes en titane hermétiquement fermées ou au travers des mailles pourtant serrées de notre masque chirurgical, Raphaël Enthoven, qui écrit, on l'aura compris, comme il défèque, avec cette même tranquille assurance de celui qui n'a plus rien à prouver, une tête de journaliste dût-elle se trouver coincée sous son séant mirobolamment prolixe (à la réflexion, je crois que, moi aussi, je n'hésiterais pas à ouvrir les vannes pour célébrer pareille occasion), non content de nous affliger d'une prose qui n'aura jamais dépassé le stade anal, Raphaël Enthoven est d'une vulgarité sans nom : de telle Créole chargée de le surveiller et que notre écrivain, si maître de ses moyens, afflige d'une prononciation digne d'une guenon, il parle de «vieille pute» (p. 45) et, quelques pages plus loin, glosant ridiculement sur les livres de la Comtesse de Ségur, il se plaît à imaginer que «ces dames» (De Fleurville et Rosbourg) ont bien dû se faire «un peu défoncer pour tomber enceintes» voire que, «un jour, sur un malentendu, la teub du reup» (p. 68) a dû se tromper de trou, Enthoven nous assurant qu’«encore aujourd'hui, l'idée que Madame de Fleurville eût un anus et connût son double emploi [le] laiss[ait] intranquille» (pp. 68-9).
Ce n'est évidemment pas la seule fois, on s'en doute, que l'on croisera quelques trous du cul dans le livre d'Enthoven puisque, évoquant la grande actrice Katsumi qui, «de son propre aveu», n'a jamais été «aussi sûre de son partenaire que quand il la sodomis[ait] en l'obligeant à lui sucer les orteils», en tire cette prodigieuse sentence bien digne de figurer au répertoire de tout honnête homme : «Tout ce qui se comprend se surmonte, et il est possible de se faire taper dessus, enculer par un âne ou voler comme un touriste, tout en réalisant en secret l'affaire du siècle» (p. 96). Ailleurs, il réussit à faire sourire une pionne en déclarant lui avoir «d'abord enduit le derche» (p. 213) mais elle se vengera puisqu'elle finira par «chier dans la colle» (p. 214).
Qu'est-ce que cela veut donc dire ou, version enthovienne, «Keskeçaveudir» (p. 92) ? Pas grand-chose évidemment, et le livre d'Enthoven regorge de ce que nous pourrions appeler des apophtegmes déserts, les fameux Pères de la tradition ayant été passés à la trappe, à la moulinette d'un lacanisme d'écolier (3), apophtegmes déserts voire désertiques, tant ils ne traduisent, comme tout le reste du livre, que les hautes formulations intellectuelles d'un écrivain de comptoir et d'un penseur de pissotière, ou l'inverse, comme le montre, décidément, le tropisme constant que manifeste Enthoven pour la merde et la pisse, la vulgarité n'ayant d'autre but qu'elle-même, donc privée de la puissance que l'on trouve à chaque ligne d'un Rabelais, d'un Bloy ou d'un Céline, pourtant remercié en fin d’ouvrage. Un autre grand est cité, tiens, Aragon, dont Enthoven lit voluptueusement Aurélien. S’il avait lu le magnifique Gilles de Drieu la Rochelle, il se fût peut-être souvenu que l’on peut assassiner un personnage, une femme par exemple (la grande affaire de cet écrivain) sans élever un mot plus haut que l’autre. C'est, à l’inverse, chez Enthoven qui touille une merde dorée de petit-bourgeois mais n’a aucunement le génie bloyen de la fécalité paroxystique, un festival de truismes, un simoun de banalités, un cloaque où s'entassent images convenues, comparaisons niaises, métaphores improbables, jeux de mots idiots («Un coup de paix dans l'eau», p. 149), ajointés à la va-vite par un Montaigne qui n'aurait pas semblé s'apercevoir du fait, pourtant patent, que la puissance langagière n'est pas grand-chose de plus qu'un petit vers libre de René Char pour qui ne dispose de la capacité de pensée que de façon aléatoire : «On ne se prépare pas mieux à la mort quand on y pense que quand on pense à autre chose» (p. 126). Aligner les pensées ne compose certes pas un manuel philosophique et ne fait pas même un roman, sauf peut-être sous les pieds des jumeaux sollersiens Yannick Meyronnis et François Haenel ou l’inverse.
Que Raphaël Enthoven écrive comme il parle et, très probablement, comme il pense (comme il chie ? : «Quand ils souffrent, les enfants et les vieillards ont en commun de se chier dessus. Les premiers à regret, les seconds dans la joie. Ou inversement», p. 209), ne le rapproche pas d'une oralité dont nous saluerions la fluidité s'infiltrant dans une phrase par trop corsetée, éloignée de la liberté quotidienne : non, chez Enthoven, la vulgarité n'a d'autre but qu'elle-même, comme d'ailleurs chez Michel Houellebecq, et nous nous demandons s'il faut rire voire simplement sourire en lisant, par exemple, tel «J'étais haineux. J'avais honte. D'avoir protégé la grammaire au lieu de défendre ma grand-mère ! (4) Va chier, Lacan, petite pute ! Je te nique ta mère» (p. 121) et autre «enculé», à propos de n'importe qui ou même n'importe quoi, ainsi de ce «magnifique oiseau aux plumes noires et blanches» (p. 143). C'est là baisser d'un ton à l'évidence, car Raphaël Enthoven, on l'aura je l'espère compris, se pique de littérature et se rêve écrivain : l'insulte toute ronde, simple comme un glaviot craché sur un visage, à la trajectoire connue, comme le magnifique mollard que le jeune Raphaël veut à toute force balancer sur telle voisine détestée, c'est en somme sa mise en bouche ou en langue, et l'on se dit que la France est décidément le pays au monde qui le mieux non seulement tolère l'imposture littéraire, mais l'engraisse pour s'en nourrir, en notant telle méditation langagière sur le terme «organes», à propos d'une certaine Xaviera Hollander qui, elle, naguère, n'hésita guère à les montrer, ses organes justement, ainsi que son anus, que Raphaël Enthoven exclut bien vite, nous apprend-il, «de la famille des organes» car ce terme, «organe», lui rappelait son «amie Morgane, dont l'image était à [s]es yeux aussi loin que possible d'un trou du cul» (p. 154)
Il y a toujours, chez le sot qui est prétentieux, la double volonté de se vouloir absolument sincère et, en exposant de la sorte ses petites activités (ainsi de la masturbation) les moins nobles, de montrer qu'il est possible de dégager une destinée brillante d'une adolescence absolument commune dans son tropisme masturbatoire. Nous n'ignorons ainsi rien du «matelas plein de foutre» du cousin d'Enthoven, «dont l'unique sport, à quinze ans, consistait, selon l'expression consacrée, à se taper la queue» (p. 144), une activité que Raphaël pratiquera assidûment, « abondamment» écrit-il, et cela jusqu'à la plus récente actualité de cet éminent penseur, sous la forme, l'intéressé souligne, d'une frénétique «branlette intellectuelle» (p. 156) puisque, paraît-il car nous n'avons pu vérifier ce point, Enthoven enseigne la philo.
«Je suis entré dans l'écriture par la voie trompeuse des compliments pour enfant doué» (p. 197) nous dit, avec son habituelle modestie, Raphaël Enthoven, touchante confession à laquelle nous aimerions répondre expéditivement, en changeant le nom de ce pauvre Lacan que l'auteur ne cesse de singer (un macaque accroché au dos d'une guenon bavarde), et en écrivant donc : «Va chier, [Enthoven]. Derechef et copieusement» (p. 199), va donc chier car, à la différence de Rabelais, de Céline ou de Hugo que tu cites, jamais, sous ta plume ressemblant à un balai de chiottes, jamais cet appendice contrefait ne te permettra de trouver «un terrain d'entente» entre «l'altitude et l'excrément» (p. 218).
Je pourrais multiplier sans beaucoup de peine les exemples de barbouillages, qui semblent décidément l'un des signes les plus reconnaissables de l'art primitif voire scatologique de Raphaël Enthoven, sans réussir à convaincre davantage mon lecteur que Le Temps gagné est un livre à peu près nul, ce qui signifie, donc, je le précise pour Romaric Sangars, ce monstre de rigueur critique, ce surintendant intraitable des lettres françaises, surtout depuis que, monté sur un tabouret, il est allé gifler le visage niaisement bronzé de Jean d’Ormesson, ce qui signifie donc, mon vengeur aux petits poings fermés, qu'il ne l'est pas complètement. Mais, si je le faisais, si je pointais tant et tant de défauts d'un livre qui n'est le plus souvent qu'un monotone enfilage de truismes, je laisserais croire que les jeux, comme on dit, étaient faits depuis longtemps, depuis le moment, reculé dans la touffeur estivale et alors que je relisais un texte d'un tout autre empan que celui d'Enthoven puisqu'il s'agissait de Moby Dick, pendant lequel un vague imbécile d'un quelconque titre de presse écrite a commencé à vanter le texte de notre professeur de philosophie et, désormais, primo-romancier. Or, c'est absolument faux, car je n'aime rien tant que défendre un livre, en vanter les qualités, quand bien même elles seraient aussi étiques que les lèvres, fines à force d'avoir laissé passer tant de bêtises, de Carla Bruni. Pour m'acquitter de cette tâche, je suis même prêt à tout, à dénicher, dans une fosse abyssale toute remplie de ridicules et de facilités, l'unique image qui nous fera comprendre que Raphaël Enthoven, que l'on peut accuser de tout ce que l'on voudra mais point d'être un sot inamovible, a tout de même eu, ici ou là, l'intuition de ce qu'est le langage, un miroir fascinant où se reflète, en énigme, la colossale image du monde. En somme, à l'inverse du mouvement de Raphaël Enthoven qui, à propos d'un ouvrage de Mina Clain sur Spinoza, parle d'une merde (évidemment), je n'étais absolument pas «d'humeur à tisser des éloges au moment d'ouvrir le faux livre» et j'ai donc dû, « malgré toutes mes forces d'excuse, me rendre à l'évidence» (p. 448) : Le Temps gagné n'est pas complètement une merde.
Oui, je n'ai pas peur de l'écrire, au risque de mécontenter le prétentieusement niais Romaric Sangars, beau Romaric comme l'a surnommé la chouette à disque rayé Sarah Vajda, bôromaric qu'un de ses amis et collègue du torcheculatif L'incorrect trouve rien moins que génial, sans doute parce que, comme lui, il ne sait tout bonnement pas lire, Romaric Sangars qui s'est accommodé, avec la phénoménale facilité du poulpe à se parer des couleurs de son environnement pour s'y fondre, d'avoir écrit d'aussi affligeants navets que celui-ci et celui-là, Romaric Sangars qui est à la littérature et même à l'essai littéraire ce que le romarin est à une décoction d'eau de vie, de vodka, d'absinthe et de sucs de dragon. Dans une affligeante chroniquette qui montre, au choix, que Romaric Sangars n'a pas lu autre chose que ce que l'on a dit du roman, qui certes est ridiculement creux comme du reste tout commentaire journalistique, de Raphaël Enthoven ou bien que c'est un parfait imbécile ne sachant pas lire (et j'avoue qu'entre ces deux explications, mon cœur penche tout naturellement vers la seconde), lui qui n'a vu dans Le Temps gagné que «collection de pâtés appliqués, complaisants, pédagos, chichiteux», autant de termes plaisants qui, ma foi, conviennent parfaitement aux rinçures vaguement esthétisantes de notre moderne samouraï réactionnaire, jamais aussi complaisant qu'avec sa propre absence, pourtant criante, de talent, sinon avec celle de ses amis.
Apprends donc à lire, Sangars, avant de te prendre pour un critique littéraire et pompeusement te prévaloir d'une autorité qui est absolument inexistante en dehors des deux ou trois colonnes de L'Incorrect où tu bavardes, pour ne rien dire, comme une gamine rêvant au Prince charmant ! Si tu savais lire au lieu de te contenter de répéter ce que d'autres avant toi ont pu supposer du livre d'Enthoven, supposer puisque, comme toi, ils ont décidé de ne pas le lire, si donc tu savais lire au lieu de t'appliquer à te fondre dans le troupeau zélé des exécrateurs a priori, tu aurais remarqué la présence de petites perles (perles et non diamants, évidemment !) qui, serties ailleurs que dans un texte passable, eussent pu produire un certain effet voire, pour le dire dans des termes plus techniquement perliers, rayonner d'un certain orient. Plusieurs passages, oui, du livre d'Enthoven, comme celui où il évoque Madame Bernava, sa professeure de français, lisant remarquablement Tartuffe (cf. pp. 286-7), ou encore celui, faisant du reste malicieusement suite au précédent chapitre, où surgit l'inimitable Élie Verdu, BHL bien sûr, ne sont point mauvais et même assez drôles, mais c'est bien davantage lorsqu'il évoque le langage qu'Enthoven s'approche au plus près de ce que nous pourrions considérer, si la force de gravité nous prêtait toutefois assistance, comme l'orbite basse d'un écrivain qui, à force d'essais, réussit parfois à viser juste et à placer au-dessus de l’atmosphère une petite bestiole électronique qui, comme Spoutnik, parviendra durant quelques heures à émettre un modeste signal. S'il n'hésite jamais à moquer ou insulter Lacan, avec une facilité après tout héritée de l'imposteur en personne («Père-vers... Touche-toi, Lacan», p. 274), Raphaël Enthoven ne se montre jamais aussi inspiré que lorsqu'il glose sur les puissances du langage, les jeux incessants entre signifiants et signifiés, «la puissance illocutoire» de son père étant ainsi «au service d'apophtegmes versatiles» (p. 354), alors même que son beau-père exécré, de par son métier, était lui aussi friand de combinaisons lexicales et que l'impétrant peut également, à l'occasion par exemple d'une imitation du langage pour le moins haut en couleurs d'une de ses bonnes, Mafalda (cf. pp. 245-53) ou encore en notant les trouvailles langagières, involontaires, de Beatrice Luca (p. 460), s'amuser quelque peu avec la matière infiniment malléable des mots, cette imitation lui permettant, à l'instar de son père, de «chier une phrase mémorable» (p. 256), ce qui n'est pas rien, et même un passage que je livre in extenso, où il est question de cigarette : «Parfois, pour ajourner le drame, je laissais sortir de ma bouche immense d'énormes bouffées dont je détaillais la dislocation : déjà, l'ancienne toupie n'était plus qu'un fantôme ventru. La tête de chien, retroussant des babines molles, se distendait; des pattes folles et des oreilles de lapin qui lui donnaient un air de fête ne restaient plus que des grumeaux disparates, pugnaces, plus lents à s'estomper, dont l'emplacement portait la trace de leur ancienne position dans l'édifice, et dont le souvenir du spectateur s'efforçait de maintenir la forme comme on retient l'eau entre les doigts, ou comme, à l'inverse, des paléontologues déduisent un corps entier d'un morceau de fémur...» (p. 271). Je vois encore telle sentence pour une fois bien frappée, même si elle ressemble à une phrase d'Amélie Nothomb («Parler tout seul, c'est reprendre la discussion d'un cœur avec ses souvenirs», p. 279) ou telle notation relative au silence du monde (cf. p. 281), quelques pages drôles où le jeune hypokhâgneux évoque son professeur de latin et de grec (cf. pp. 311-5), d'autres passages encore qui, plus ou moins maladroits, ridicules, même, souvent, n'en laissent pas moins deviner que Raphaël Enthoven n'ignore pas «le désir proustien de croire qu'il y avait, au cœur de nos sensations, un éclat différent, le diamant d'autre chose, une relique du réel qui les inspire» (p. 328). Je vois aussi, un moment de pure poésie qui est bien sûr une référence directe au grand livre d’Albert Camus, La Chute et qui, je crois bien, dans sa discrétion même, suggère que le véritable roman de Raphaël Enthoven eût pu commencer ici, roman qu'il écrira, qui sait, un jour, quand il sera assez vieux pour s'en souvenir et en faire une histoire avec fin : «Nous étions en train de traverser le pont des Arts» lorsque l’ami du narrateur, Gérard Rambert, se tourne vers lui et lui dit à voix basse :
«– Olga, tu te souviens ? La fille d’Andy Warhol et de Salvador Dali ? Elle s’est noyée dans la Seine. Depuis, je tends l’oreille en traversant le pont…
– Et tu entends quelque chose ?
Il ne répondit pas. Ou alors j’ai mal entendu» (p. 517).
Il n'y a évidemment pas, dans ces maigres traces d'humour ou de méchanceté (ainsi, à propos de BHL, «l'homme qui, s'il avait eu à choisir, eût choisi son reflet», p. 486), dans une vulgarité shampouinée sur toutes les têtes alors qu'elle eût dû avoir le morfil d'une dague, dans ces quelques miettes de phrases justes, dans la moquerie d'une gauche dorée à laquelle, quoi qu'il en dise, l'auteur appartient de toutes ses fibres (6), dans la pensée de Plotin, expliquée par Jean-Louis Chrétien et appliquée à «la démonétisation cathodique» (p. 440), dans la scène très drôle où il décrit la façon dont l'inimitable épouse d’Élie, Rita Francis, se lève de sa chaise longue pour aller tremper son divin orteil dans sa luxueuse piscine marocaine (cf. p. 464), surtout, dans l'intime conviction que le langage est peut-être le monde véritable dans lequel il importe de s'enfoncer, et dans lequel il ne pénètre que bien difficilement, moins difficilement que dans le cul de sa femme, Faustine, comme il se plaît à nous le raconter (cf. p. 496), il n'y a pas de possibilité, non point de talent, mais de sensibilité littéraire véritable, évidente, irrécusable, il n'y a donc pas là de quoi sauver le brouet journalistique, même s'il s'agit d'un journalisme haut de gamme, qu’est Le Temps gagné de notre «Don Juan kantien» (p. 367) qui, une seule fois peut-être, honore véritablement l'aura proustienne de son titre (5) enfouie non pas derrière l'horizon selon Walter Benjamin, mais tombée dans la cuvette des toilettes, et il n'y a donc absolument rien qui nous laisse croire, qui puisse nous laisser penser que Raphaël Enthoven est autre chose qu'un faiseur, doué si l'on y tient mais surtout, de facto moins stupide que ses lamentables confrères, un Narcisse obsédé par l'analité; non, il n'y a rien de tout cela mais il y a, à tout le moins, de quoi nous faire penser que Le Temps gagné n'est absolument pas le plus mauvais livre de cette rentrée dite littéraire.
Rien de plus, et c'est, je vous le concède, assez peu mais, en ces temps de profonde disette littéraire, où les livres que l’on nous propose royalement ne parviendraient pas à sustenter un colibri plus de quelques minutes, il fallait au moins l'écrire.

Notes
(1) Raphaël Enthoven, Le Temps gagné (Les Éditions de l'Observatoire, 2020). Signalons, une fois n'est pas coutume, que ce livre a été visiblement assez bien relu puisque je n'y ai relevé que quelques fautes : la répétition de «de» dans «Qu'allait-il rester de de mon vieux rêve» (p. 322), l'absence d'un tilde sur le n de La vida es sueño (p. 352) de Pedro Calderón de la Barca (et non «Calderon»), un curieux «proème de Parménide» (p. 432), un fautif «enchantée» (p. 443), alors que l'adjectif concerne le beau-père d'Enthoven, un «Robin de Bois» (p. 449) et enfin ce bizarre «Ma mère (dont ma sœur)» (p. 503).
(2) La prétention aura sans doute été, de l'aveu même de l'auteur, l'une de ses toutes premières révélations ontologiques, comme nous le constatons aux pages 88-90 dans lesquelles, plutôt qu'une lourdaude distinction entre le reflet et l'image constituant une glose aussi sotte qu'inutile, nous pouvons lire une évidente jubilation à retracer le moment où le jeune Raphaël Enthoven s'est reconnu beau, alors qu'il voyage en train : «J'étais absorbé par la contemplation de ce visage inconnu, dont le fond bleu du lac d'Annecy affinait l'ovale, précisait les traits, ciselait les contours, haussait les couleurs et lissait les ridicules» (p. 88). Là où les grands découvrent leur difformité, le vice secret qui anime leurs actions les plus innocentes en apparence, quelque faille secrète qui, toute leur vie durant, lézardera leur plus innocente confiance, Raphaël Enthoven, lui, découvre qu'il est beau, et que sa petite gueule toute sa vie d'adulte lui servira, probablement bien davantage que son cerveau. En fait, contrairement à ses dires, jamais l'auteur n'a abandonné son reflet à lui-même et cessé de s'en soucier et, toujours, jusqu'à maintenant et probablement à l'heure de sa mort, fera une «bouche en cul-de-poule» devant toute surface réfléchissante, «barreau d'une chaise» ou «vitre d'une voiture à l'arrêt», voire «devanture de l'épicerie» où son si agréable reflet «semblait faire le guet» (p. 89).
(3) Raphaël Enthoven, qu'on se le dise (et, en vérité, les journalistes se le hurlent les uns aux autres et en sont même convaincus) est un écrivain et, comme tel, il ne saurait être par trop étranger aux plus hardies recherches sur le signifiant, d'autant plus pénibles, voire affligeantes, qu'elles se veulent drôles et que l'intéressé ne manque jamais d'y insister : il arrivait «que les deux mondes se croisassent. Du verbe croisasser. Qui désigne la trêve des corbeaux» (p. 132).
(4) Cette phrase à manifeste potentiel poétique fait conclusion à une longue méditation grammaticale d'Enthoven sur une insulte proférée par des «enfants montrougiens» qui lui crachent, alors qu'il s'entraîne à taper la balle contre un mur, un «Je te nique ta mère avec ta balle de tennis» (p. 120). Nous trouverons, quelques pages plus loin, un peu christique «Va te faire enculer par ton père le prêtre» (p. 501) que Raphaël Enthoven n’aura que rêvé jeter à la gueule d’un catholique allumé.
(5) «Il y a l'éternité d'un théorème, mais elle est impersonnelle. Il y a l'éternité d'une légende, mais elle s'effrite autant que le marbre. Enfin, il y a l'éternité de l'habitude à laquelle on n'a jamais pensé mais qui a survécu comme un tardigrade ou comme une rose du désert, sur la face cachée de la mémoire, et semble, en jaillissant, si claire et vivante, n'avoir patiemment attendu que l'occasion de ressusciter. En retournant sur ses pas, mon père ne s'était pas seulement souvenu du passé; il en avait trouvé la présence en lui. Et c'est ma mère, gardienne de la mémoire et garante des chagrins véritables, qui m'a enseigné, dans une page dont mon père est la muse, que le temps retrouvé n'est pas un retour en arrière mais l'immuable émotion d'un souvenir du présent» (p. 387).
(6) Pour une fois, la comparaison fécale s'impose d'elle-même : «Et en cette exquise pondération» qui, selon Raphaël Enthoven, constitue la dialectique bien huilée d'une «gauche qui avait abjuré la tentation totalitaire» (p. 413) et qui, « »indéfiniment déclinable et seulement comparable à l'envie, à peine retenue, de faire caca», tout ce beau petit monde a l'impression «d'être dans le vrai» (p. 414, l'auteur souligne).

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