Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

« Léon Bloy et l'attente de l'Apocalypse | Page d'accueil | La littérature, pour quoi faire ? d'Antoine Compagnon »

03/05/2007

Nicolas Sarkozy : un choix d’adhésion et de bon sens, par Germain Souchet

Photographie : FNAIM. © AFP - Olivier Laban-Mattei


Ailleurs

Ségolène Royal, la victime consentante, par Pierre Cormary.
Nicolas Sarkozy, le fist-fucking de masse considéré comme l'un des beaux-arts, par Olivier Noël.
Pas de deux sur France moins J (Serge Rivron et Jean-Laurent Poli).

Ici

Le crétinisme, stade suprême du socialisme français ?, par Germain Souchet.
Ségolène Royal ou la Chevalière de la mort.

Mercredi soir 2 mai a eu lieu le traditionnel débat de l’entre-deux tours entre Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal, premier exercice du genre depuis douze ans, Jaques Chirac ayant estimé en 2002 qu’il ne devait pas débattre avec Jean-Marie Le Pen. Plus de vingt millions de téléspectateurs ont suivi un événement dont la portée et l’intérêt ont été largement exagérés par les médias au cours des quarante-huit heures l’ayant précédé, sans doute parce qu’ils y voyaient la dernière occasion pour la candidate du parti socialiste de refaire son retard sur celui de l’UMP, donné vainqueur par tous les instituts de sondages depuis des semaines et sorti largement en tête du premier tour (31,1% contre 25,7% des suffrages exprimés).


Ségolène Royal égale à elle-même

Ce matin, toutes les radios et toutes les télévisions essayaient de se convaincre que les deux concurrents avaient fait match nul, la performance de Mme Royal bénéficiant d’un compte rendu très complaisant. Elle aurait en effet «surpris» en «menant le débat», en «mettant Nicolas Sarkozy en difficulté» et, surtout, en faisant preuve de «pugnacité». En entendant ces commentaires, je me suis un instant demandé si j’avais assisté à la même confrontation. Car ce sont plutôt les mots d’agressivité, de mauvaise foi, voire de haine qui me semblent caractériser le mieux l’attitude de la candidate socialiste. Mettant en doute la moralité du candidat de l’UMP – «on atteint le summum de l’immoralité politique», a-t-elle cru bon de déclarer –, le pointant du doigt, le mettant en cause personnellement à plusieurs reprises, refusant même le moindre commentaire courtois à son égard, elle s’est présentée comme la fille spirituelle de François Mitterrand, développant une virulence verbale et gestuelle que nous n’avions plus vues depuis le débat présidentiel de 1988 de sinistre mémoire.
Par ailleurs, sur le fond, elle a été incapable d’avancer la moindre proposition concrète sur des sujets pourtant fondamentaux – le pouvoir d’achat, la croissance, les 35 heures, les retraites –, se contenant de renvoyer à des discussions entre les partenaires sociaux, ce qui, en l’absence d’orientation donnée par le pouvoir politique, risque de donner très peu de résultats. Tentant en vain de masquer l’indigence de son propos par des slogans creux – son fameux «tout se tient» –, elle a enfin commis plusieurs erreurs inquiétantes pour une personne qui brigue la fonction de président de la République. En particulier, elle a affirmé vouloir «remplacer» certains fonctionnaires de l’État partant à la retraite par des fonctionnaires hospitaliers; Nicolas Sarkozy n’a évidemment pas manqué de lui faire remarquer que cela était impossible, provoquant l’espace de quelques secondes une inquiétude visible sur le visage de Mme Royal.
Cette passe d’armes est passée relativement inaperçue, les médias préférant s’appesantir sur sa vraie fausse colère, exagérée, déplacée et infondée sur le sujet de la scolarisation des enfants handicapés (1). Pourtant, elle est révélatrice des lacunes considérables de la présidente du conseil régional de Poitou-Charentes. En effet, comme le candidat de l’UMP l’a rappelé, les fonctionnaires hospitaliers et les fonctionnaires de l’État ne relèvent pas du même budget : dans le premier cas, il s’agit du budget de l’Assurance maladie, alors que les seconds relèvent du budget de l’État. Les recettes ne sont évidemment pas les mêmes, et si l’État fixe des objectifs de dépenses aux organismes de sécurité sociale – dont l’Assurance maladie fait partie –, ces objectifs ne sont pas impératifs, à l’inverse des crédits étatiques. De fait, il est légalement et même constitutionnellement impossible de faire basculer des crédits ouverts au sein de la loi de finances pour des dépenses de personnel sur le budget de l’Assurance maladie. Jouer ainsi aux vases communicants n’est tout simplement pas envisageable. Mais au lieu de reconnaître ne serait-ce qu’une trop grande précipitation dans la formulation de sa proposition (2), Mme Royal s’est entêtée, répondant à Nicolas Sarkozy : «eh bien moi je pourrai» le faire. Devant un tel aplomb, le candidat de l’UMP a habilement répondu par l’ironie, lui expliquant que s’il était élu président de la République, il ne pourrait pas toucher aux effectifs de fonctionnaires du conseil régional de Poitou-Charentes. Mais, trop fière, Ségolène Royal s’est lamentablement enfoncée en rétorquant «pourquoi pas ?», puis en lançant une pique que je cite de mémoire : «si vous ne pouvez pas faire, comment voulez-vous accéder aux responsabilités ?».
Simple erreur sans conséquence sur un sujet bien technique ? Il s’agit au contraire de propos graves : non seulement Mme Royal ignore le mode de fonctionnement des budgets de l’État et de la Sécurité sociale – soit plusieurs centaines de milliards d’euros de dépenses annuelles –, non seulement elle ne semble pas connaître le principe constitutionnel de libre administration des collectivités territoriales – après tout, cela ne fait que trois ans qu’elle préside la région Poitou-Charentes –, mais en plus elle estime que ces règles ne sont pas importantes et qu’elle pourra très bien s’en affranchir. Or il s’agit là de règles constitutionnelles ou de loi organiques que le président de la République doit évidemment respecter, lui qui, en vertu de l’article 5 de notre loi fondamentale, «assure, par son arbitrage, le fonctionnement régulier des pouvoirs publics». Mais Ségolène Royal sait-elle seulement ce qu’est un État de droit ?

Nicolas Sarkozy en présidentiable crédible

Alors que la campagne n’avait pas encore atteint son rythme de croisière, j’avais émis quelques réserves, non pas sur la capacité d’homme d’État de Nicolas Sarkozy – on ne passe pas quatre années à la tête d’un ministère sensible comme celui de l’Intérieur, avec les résultats qui sont les siens, sans prouver qu’on est à la hauteur de la charge –, mais sur sa capacité à se hisser au niveau de la fonction présidentielle. En effet, pendant plusieurs semaines, il a semblé éprouver quelques difficultés à se défaire de son costume de ministre de l’Intérieur, se contentant, dans les autres domaines, d’avancer des idées assez conventionnelles pour un candidat de droite. Mais, depuis plus d’un mois et demi, M. Sarkozy s’est métamorphosé, imposant les thèmes de la campagne – le travail, le pouvoir d’achat, l’identité nationale, la question des valeurs – et acquérant une grande aisance sur à peu près tous les sujets, même si on ne peut que regretter le peu de place occupé par les questions de défense et par l’avenir de la politique étrangère de la France au cours des débats.
Au soir du premier tour, Nicolas Sarkozy a su se poser en rassembleur, «tuant» médiatiquement la soirée électorale en intervenant une vingtaine de minutes après les premières estimations, alors que Mme Royal allait attendre plus d’une heure et demie pour prononcer son discours, creux et hors sujet, comme toujours. Ayant obtenu la confiance de 11,5 millions d’électeurs, soit 31,1% des suffrages exprimés – le meilleur score de la droite à une présidentielle depuis 1974 –, le candidat de l’UMP est sorti manifestement transformé de cette première confrontation au suffrage universel national, plus confiant et manifestement conscient de l’espérance immense que sa candidature a suscitée en France. Ce n’est pas un hasard, en effet, si le Front National a perdu 6 points le 22 avril dernier, s’effondrant littéralement dans certaines régions (Alsace, Rhône-Alpes ou PACA, notamment). Avec un taux de participation record – le meilleur depuis 1965, tout simplement –, le premier tour de l’élection présidentielle a montré que les Français étaient prêts à faire confiance, sans doute pour la dernière fois, à une droite qui les avait si souvent trahis.
Lors de ses passages sur TF1 puis sur France 2 la semaine dernière, ainsi qu’à l’occasion de ses différents meetings, Nicolas Sarkozy a montré qu’il avait compris le message du 22 avril. Ne cédant rien sur son projet, lançant même de nouvelles propositions et engageant de nouveaux débats, comme sur le triste héritage de mai 68, le candidat de la droite républicaine est apparu plus serein, plus confiant et plus déterminé que jamais à réussir son passage à l’Élysée, si toutefois les Français lui font majoritairement confiance le 6 mai prochain.
C’est ce Sarkozy «nouveau» que l’on a retrouvé hier soir lors du débat de l’entre-deux tours. Ne répondant jamais aux provocations de Mme Royal, il a à la fois infligé un cinglant démenti à ceux qui l’accusaient d’être «agité» et «brutal» et poussé la candidate socialiste à montrer un visage beaucoup moins avenant que celui de la «maman-protectrice» de 60 millions de Français qu’elle avait tenté de se forger au cours de la campagne. Manifestement plus à l’aise que sa concurrente sur les sujets techniques – l’économie, les retraites, l’Europe –, il a présenté un programme cohérent, structuré et avancé des propositions précises.
On peut naturellement estimer qu’il reste, sur certaines questions, prisonnier d’une forme de pensée unique : sa charge contre les patrons «voyous» la semaine dernière, sa volonté, affichée dans son programme et dans son livre Ensemble, de bâtir un «capitalisme familial», de même que ses critiques en règle des marchés financiers ne correspondent pas tout à fait à la réalité économique moderne. De même, sur des sujets de société, avec par exemple sa proposition d’union civile en faveur des homosexuels (offrant les mêmes droits que le mariage à l’exception de l’adoption) ou encore sur l’immigration, toujours présentée comme «une chance pour la France», il est finalement très peu conservateur si on le compare aux autres dirigeants de droite du monde occidental. Néanmoins, le grand mérite de Nicolas Sarkozy est d’avoir rouvert certains débats clos à double tour depuis des décennies par le terrorisme intellectuel et la «bien-pensance» de gauche, ayant parfaitement compris que cette absence de débat faisait le terreau du Front National. On pourra m’objecter que, depuis cinq ans, M. Sarkozy a fait plus d’effets d’annonce qu’il n’a obtenu de résultats. Peut-être. Mais avoir pu imposer ses idées et donner le ton à la campagne, alors même que depuis 1981 ce rôle était réservé à la gauche, n’est pas la moindre de ses réussites. De cela, on ne peut que lui être reconnaissant.

Un choix décisif

Alors, le 6 mai, il s’agira de ne pas faire la fine bouche. On pourrait peut-être espérer mieux. Mais il ne faut pas oublier que l’on n’a pas eu de meilleur candidat à droite depuis plus de trente ans. On pourrait émettre des réserves sur certaines de ses propositions. Mais on doit reconnaître la cohérence de sa pensée politique et une apparente volonté d’agir qui ont tant fait défaut à la droite républicaine dans ce pays depuis l’accession au pouvoir de François Mitterrand en 1981. Il est donc nécessaire de prendre conscience qu’une victoire de Nicolas Sarkozy mettrait fin à un cycle ouvert il y a 26 ans, au cours duquel la droite a toujours agi en réaction aux idées et aux propositions de la gauche, et en étant intellectuellement paralysée par la montée du Front National. Une victoire du candidat de l’UMP ferait sans doute exploser le parti socialiste, l’obligeant à effectuer son aggiornamento tant de fois repoussé, marquerait très probablement la mort du Front National – comme la victoire de Mitterrand en 1981 signifia celle du Parti communiste français – et permettrait à la droite de s’imposer de nouveau comme la vraie force de progrès et de modernisation de la société française, rôle qu’elle n’aurait jamais dû céder à un socialisme passé maître dans l’art de l’imposture.

En fait, une victoire de Nicolas Sarkozy constituerait la première véritable alternance en France depuis 1981. Une occasion à ne pas manquer, assurément.

Notes :

(1) En effet, entre 2002 et 2007, le nombre d’enfants handicapés scolarisés dans des établissements scolaires traditionnels est passé de 89 000 à 160 000, et le nombre d’élèves accompagnés de 6 000 à 20 000. Mais évidemment, dans l’univers socialiste, seules les intentions et les crédits publics dépensés comptent : comme la droite a supprimé progressivement les emplois jeunes créés par la gauche dans le cadre du plan «Handiscol», les remplaçant par des emplois pérennes, les résultats obtenus (multiplication par deux du nombre d’enfants scolarisés) n’ont de fait plus aucune espèce d’importance. Idéologie, quand tu nous tiens…
(2) Il serait possible, par exemple, de ne pas remplacer certains départs à la retraite dans la fonction publique de l’État et de créer des postes de fonctionnaires hospitaliers; le nombre global de fonctionnaires serait identique et l’effet sur les finances publiques consolidées (c’est-à-dire sur la somme des dépenses de l’État, des collectivités territoriales et de la sécurité sociale) neutre.

Pour aller plus loin (comme l'écrivent les journalistes)

François Bayrou ou les impasses de l'extrême centre, par Germain Souchet.
L'imposture chiraquienne (entretien Jean Charbonnel/Raphaël Dargent).
Jacques Chirac en Bartleby.
Aux origines du gaullisme : note sur le personalisme d'Emmanuel Mounier, par Francis Moury.