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16/02/2010

Carnets d'un vaincu de Nicolás Gómez Dávila

Crédits photographiques : Dieu Nalio Chery (Associated Press).


514K7VYw4ZL._SS500_.jpgÀ propos des Carnets d'un vaincu de Nicolás Gómez Dávila paru aux éditions L'Arche, 2009.
LRSP (livre reçu en service de presse).


Vous avez dit réactionnaire ? Mais oui, c'est un beau mot, que les petits délateurs anonymes du MRAP citent avec effroi, et que je ne crains pas d'écrire. S'il faut saluer les Éditions de L'Arche pour avoir publié Nicolás Gómez Dávila, un auteur singulièrement absent des programmes des éditeurs hexagonaux, je me demande en revanche par quels termes caractériser la personne qui a traduit le titre original de ce petit livre, Sucesivos escolios a un texto implicito (première erreur, puisque le sous-titre donné par le volume de L'Arche est Scolies pour un texte implicite) par le faux, grotesque et inadmissible Carnets d'un vaincu (1).
Si toute traduction est une trahison, que dire de pareil procédé qui oriente forcément la lecture que nous ferons des féroces et lumineux aphorismes de Gómez Dávila en jugeant sa position politique, ô combien courageuse, comme une illusion non pas qu'il faudrait dépasser mais, littéralement, qui a été défaite. Je ne sais si le choix de ce titre est dû à la traductrice, Alexandra Templier ou bien à l'éditeur, mais de tels procédés, quelle que soit la volonté de l'éditeur de rendre un livre plus attrayant aux yeux du public, sont inadmissibles.
Certes encore, pour tempérer ce jugement, je constate que c'est la première fois qu'un éditeur français respecte scrupuleusement et in extenso le texte original, à la différence des éditions du Rocher, qui affublèrent leurs deux volumes d'une numérotation ne correspondant à rien de ce qui se trouvait dans les textes originaux. Je sais aussi parfaitement que l'auteur lui-même, dans au moins deux de ses aphorismes (2), utilise le terme vaincu en tant que nom commun. Reste que je ne puis me défaire du sentiment que l'éditeur (ou le traducteur donc, ou les deux ensemble) ont outrepassé leurs droits, commettant une impolitesse et peut-être même un peu plus qu'une simple impolitesse sur le dos d'un mort.
J'aurais aimé aussi, comme Le Rocher l'avait excellemment fait (dans Les Horreurs de la démocratie, avec des textes de Samuel Brussell et surtout Franco Volpi), que L'Arche nous eût proposé un texte de présentation de la pensée (et de la vie, fort peu connue) de Nicolás Gómez Dávila, cet écrivain qui, à une époque où n'importe quelle ridicule bluette pré-nubile est publiée (3), choisit le modèle spartiate de la scholie (du grec scholion, commentaire), moins parce que celle-ci est censée illustrer «une pensée vacillante, pleine de contradictions, qui voyage inconfortablement dans le wagon d'une dialectique indécise» (Notas, 17, cité par Franco Volpi, p. 372 des Horreurs de la démocratie, Le Rocher, coll. Anatolia, 2003), que parce qu'elle mime le silence propre à toute véritable littérature.
Afin de vous mettre l'eau à la bouche si je puis dire, je me contenterai de noter ci-dessous quelques-uns des meilleurs aphorismes extraits de cet ouvrage (4).

46636166.jpg«La pensée du marxiste se fossilise avec le temps; celle de l’homme de gauche devient spongieuse et flasque» (p. 10).

«Lorsque la possibilité même d’une transcendance s’avère impensable, la pensée reste utile, mais perd tout intérêt» (p. 11).

«Nous autres réactionnaires octroyons aux imbéciles le plaisir de se croire de hardis penseurs d’avant-garde» (p. 13).

«Les textes réactionnaires paraissent obsolètes aux contemporains et d’une surprenante actualité à la postérité» (p. 18).

«Seul l’homme intelligent et le sot savent être sédentaires.
La médiocrité est inquiète et voyage» (p. 19).

«Le moderne a substitué à l’Imitation du Christ la parodie de Dieu» (p. 20).

«La presse de gauche fabrique pour la gauche les grands hommes que ni la nature ni l’histoire ne lui fabriquent» (p. 22).

«Ce qui est notoire dans toute entreprise moderne c’est le décalage entre l’immensité, la complexité de l’appareil technique et l’insignifiance du produit final» (p. 24).

«Deux critiques littéraires disant la même chose : l’un peut nous paraître illisible et stupide, l’autre agréable et subtil.
L’art de la critique est indissociable de la personnalité du critique» (Ibid).

«Si la conjoncture ne l’y contrait pas, aucun juif n’est radicalement de gauche.
Le peuple qui a découvert l’absolutisme divin ne saurait pactiser avec l’absolutisme de l’homme» (p. 27).

«Certaines proses ne semblent pas être les étapes de l’histoire d’une langue mais les cristallisations d’une langue hors du temps» (p. 28).

«La machine moderne est chaque jour plus complexe et l’homme moderne chaque jour plus élémentaire» (p. 35).

«Nous avons commencé par appeler démocratiques les institutions libérales et nous avons fini par appeler libérales les servitudes démocratiques» (Ibid).

«Lorsqu’il est insuffisamment familier des lettres grecques et latines, le critique assigne des rangs avec la bienveillance de l’ignorance» (p. 46).

«L’homme n’a pas la même densité à toutes les époques» (Ibid).

«La perte de transparence est le premier symptôme de décadence d’une langue» (p. 48).

«La sécularisation d’une société consiste en la perte du sens de la dépendance» (p. 62).

«En découvrant la source d’une œuvre, le critique littéraire croit découvrir son explication alors qu’il ne fait que se heurter contre son prétexte (p. 65).

«Sans lecteur intelligent pas de texte subtil» (p. 66).

«Tradition, propagande, hasard ou conseil choisissent nos lectures.
Nous ne choisissons que ce que nous relisons» (p. 67).

«La médiocrité d’un livre requiert parfois des années avant de devenir manifeste» (p. 79).

«Je ne comprends pas comment on peut être de gauche au sein du monde moderne où tout le monde est plus ou moins de gauche» (p. 84).

«Pour le progressiste moderne, la nostalgie constitue l’hérésie suprême» (p. 89).

«Burke a pu être conservateur. Les progrès du «progrès» obligent à être réactionnaire» (p. 92).

«Le geste, plus que le verbe, est le véritable transmetteur des traditions» (p. 93).

«Intérioriser n’est pas passer de la transcendance à l’immanence mais de l’extériorité à la transcendance» (p. 106).

«Tout charlatanisme débute par l’abus innocent d’une métaphore» (p. 116).

«Le réactionnaire n’est pas conseiller du possible mais confesseur du nécessaire» (Ibid.).

«L’erreur du chrétien progressiste consiste à croire que la polémique pérenne du christianisme contre les riches est une défense implicite des programmes socialistes» (p. 128).

«Être de gauche c’est croire que les présages de catastrophe sont augures de prospérité» (p. 133).

Notes
La photographie de l'écrivain illustrant cette note est celle qui a paru (sans mention d'auteur) dans le supplément Lecturas dominicales du journal Tiempo, le 26 juin 1994.
(1) Je rappelle que Pierre-Guillaume de Roux fit éditer, du temps où il travaillait au Rocher, deux volumes de Nicolás Gómez Dávila, Les Horreurs de la démocratie et Le Réactionnaire authentique. Je l'ai écrit, une erreur demeure dans le sous-titre des Carnets d'un vaincu, Scolies pour un texte implicite puisqu'il ne s'agit pas de la traduction exacte du titre original (Sucesivos escolios a un texto implicito) ! Ce titre est donc faux puisqu'il désigne un ouvrage déjà traduit en français, Les Horreurs de la démocratie justement, dont le sous-titre est Scolies pour un texte implicite. Je rappelle que la série des Escolios comporte trois ouvrages qui sont : Escolios a un texto implícito (2 volumes, Bogotá, Instituto Colombiano de Cultura, 1977), Nuevos escolios a un texto implícito (2 volumes, Bogotá, Procultura, Presidencia de la República, Nueva Biblioteca Colombiana de Cultura, 1986), et enfin Sucesivos escolios a un texto implícito (Santafé de Bogotá, Instituto Caro y Cuervo, 1992; Barcelona, 2002). L'édition moderne la plus complète des Escolios est celle de Villegas Editores. Il reste encore beaucoup de textes à traduire de cet auteur (comme celui-ci), bien plus connu en Allemagne ou en Italie qu'en France mais qui s'étonnera de ce triste constat ?
(2) «Sur la nature des choses, seul le vaincu parvient à avoir des idées saines» (p. 31) et «Compte tenu de ce que le monde moderne s’est révélé être, seul est douée de sonorités intelligentes la prose des grands vaincus» (pp. 86-7). Un troisième aphorisme peut expliquer le titre :
«Être réactionnaire c’est avoir compris que nous ne devons pas renoncer à une vérité simplement parce qu’elle n’a aucune chance de triompher» (p. 122). Citons en outre Cioran qui, dans son Précis de décomposition, évoque la cruauté des vaincus «qui ne sauraient pardonner à la vie d'avoir trompé leur attente», in Œuvres (Gallimard, coll. Quarto, 1995), pp. 720-1.
(3) Florent Georgesco, patron de la Revue littéraire, est un homme qui déploie un grand souci pédagogique. L'avantage de cette belle complexion est que la leçon du maître de lecture qu'il prétend être aux élèves poussifs que tous nous sommes à ses yeux, est répétée deux fois. Ainsi, dans le cas du texte ridicule, ruisselant de clichés de Marie Rivière, je crois qu'il y a plutôt récidive dans le grotesque puisque cet extrait est orné d'épithètes enflammées dont l'effet est pour le moins comique sous la plume d'un homme dont la profession est de savoir lire et, à l'occasion, de défendre les textes qu'il propose autrement qu'en faisant taire toute forme de critique ou en accolant, au-dessus des épaules de Gabriel Matzneff, deux ouvrages bien choisis, l'un de ce dernier, l'autre de Marie Rivière. Mais, comme il est vrai que Matzneff, que jamais nous ne saurions soupçonner de népotisme, salue lui aussi de façon di-thy-ram-bi-que le texte de Marie Rivière, nouvelle étoile de la littérature française et peut-être même mondiale selon l'auteur des ennuyeux Carnets noirs, que vouliez-vous donc que fasse Florent Georgesco sinon opiner vigoureusement du chef ?
(4) Nicolás Gómez Dávila, Carnets d’un vaincu [Sucesivos escolios a un texto implicito] (traduit de l’espagnol par Alexandra Templier, L’Arche, 2009).