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07/02/2014

2666 de Roberto Bolaño, 2 : du mystère de l’homme à l’intuition de Dieu, par Gregory Mion

Crédits photographiques : Essdras M. Suarez (EMS Photography).

Essdras M. Suarez : EMS Photography.jpg2666 de Roberto Bolaño, 1 : au bord du précipice et du monstre romanesque, par Gregory Mion.




«Il ne fait pas de doute que, dès le premier moment, il voulut faire partie de ce monde. Il comprit vite qu’il n’y avait que deux manières d’y accéder : par la violence ouverte, dont il n’était pas question parce que c’était un homme au caractère doux et inquiet auquel répugnait la seule vue du sang, ou par la littérature, qui est une forme de violence occulte et offre de la respectabilité et, dans certains pays jeunes et sensibles, est un déguisement des différences sociales.»
Roberto Bolaño, La littérature nazie en Amérique latine.

«Rentrez en vous-même. Explorez le fond qui vous enjoint d’écrire; vérifiez s’il étend ses racines jusqu’à l’endroit le plus profond de votre cœur, répondez franchement à la question de savoir si, dans le cas où il vous serait refusé d’écrire, il vous faudrait mourir.»
Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète.

«Les philosophes de la nature rapportent qu’une certaine sensation déplaisante dans l’estomac précède l’appétit pour que, de la sorte, la nature qui a la capacité de se conserver saine soit stimulée à refaire ses forces. De même, je pense pouvoir dire avec raison que s’étonner, ce qui est commencer de philosopher, précède le désir de savoir afin que, de cette façon, l’intellect dont l’acte d’intelliger est tout l’être atteigne sa perfection dans l’étude de la vérité. Les choses rares en effet, fussent-elles monstrueuses, nous poussent habituellement à réfléchir.»
Nicolas de Cues, La docte ignorance


Lola et Oscar Amalfitano : le doute et la certitude, la nomade et le sédentaire

Le professeur Oscar Amalfitano enseigne la philosophie à l’Université de Santa Teresa. Il a joué un rôle de connecteur d’ambiance auprès de Pelletier, Espinoza et Norton dans la première partie. Quinquagénaire d’origine chilienne, il s’est précocement expatrié en Espagne, à Barcelone, où il a eu une fille (Rosa) avec sa femme Lola. Âgée de dix-sept ans, Rosa ne s’est jamais tenue loin de son père, contrairement à sa mère. Les époux Amalfitano ont vécu une complicité libérale, avec d’une part un mari enclin à se reposer, à se laisser porter par le cours des événements, et d’autre part une femme exaltée, aventureuse, qui s’est toujours promenée avec un couteau à cran d’arrêt (p. 255). Si l’une mord la vie à pleines dents, si elle fauche de ses tranchants les pièges ficelés du destin, l’autre, en revanche, consent aux mouvements du monde, en philosophe qui sait qu’il ne sert à pas grand-chose d’agir sur ce qui ne dépend pas de nous. Pour formuler cette union en termes philosophiques, on dira que Lola fait la sceptique, celle qui ne se contente pas de l’ordre établi, alors que son mari Oscar fait le stoïcien, celui qui accepte les surgissements sans cause, celui qui ne se préoccupe pas beaucoup des «pourquoi». Et c’est ce qu’il est volontiers resté jusqu’à ce qu’il plie bagage pour le Mexique, un stoïque, un homme rigide qui aime se relaxer dans ses raisons, un homme qui ne saurait même pas trouver une cause déterminante à son déménagement pour Santa Teresa (p. 253), outre que celui-ci a été le fruit d’une sollicitation professionnelle à l’époque où son contrat d’enseignement touchait à son terme à Barcelone. Est-ce une raison suffisante pour risquer d’emménager à Santa Teresa ? On verra plus tard comment envisager et revaloriser ce choix du Mexique.
Pour le moment, il convient de s’attarder sur le personnage de Lola Amalfitano, parce que son parcours nous servira à clarifier l’identité apparemment austère de son mari. Ce qui se dégage d’abord comme une évidence, c’est que Lola est une femme dont les sens écrasent les facultés de l’esprit, tandis que son époux Oscar, en bon professeur de philosophie, existe selon les modalités d’une raison qui sait se conduire et qui fait confiance à la vérité comptable des sciences. À eux deux, en un seul être, ils symbolisent le tiraillement de la nature humaine tel qu’il a été synthétisé par plusieurs siècles d’histoire des idées. Tout individu, en principe, éprouve deux façons concurrentes d’apprécier l’existence : soit il estime que les vérités ne sont pas accessibles et que la certitude est une erreur, dans ce cas il essaiera de résorber ce déficit de connaissance par un surcroît d’apprentissages concrets, soit il juge que sa raison est éminemment sage, et dans ce cas il peut considérer non seulement que la vérité n’est pas indécouvrable, mais qu’il est encore possible, en cumulant le vrai, de se faire l’égal de Dieu. Ces deux postures, quand elles deviennent excessives, correspondent respectivement à la conscience malheureuse de celui qui se sait mortel et à la conscience vaniteuse de celui qui place la raison au-dessus de tous les attributs humains. Cette répartition antagonique schématise la grandeur et la faiblesse qui cohabitent en tout être humain. Lola, parce qu’elle est entreprenante, avantage l’esprit de controverse. C’est une femme hors foyer qui expérimente le besoin de tester le monde. À l’opposé de cette disposition intentionnelle, Oscar se vit dans la droite ligne du mouvement des choses. Il entretient un rapport d’appartenance avec le monde. Ce qu’il ne sait pas de sa situation ou de celle d’autrui, la philosophie ou la littérature finira par le lui apprendre. C’est un homme qui pratique une sorte d’ontologie dans un fauteuil alors que Lola s’extériorise par le biais d’une phénoménologie des plus classiques – elle part en quête de descriptions pendant qu’Oscar se paralyse dans ses déductions.
La persévérance de ce conflit abstrait pousse Lola à se retirer de la vie domestique. Elle a été fascinée par un poète catalan, rencontré à Barcelone, et avec qui elle a sexuellement partagé la couche. Son objectif est de retrouver ce poète (qui, d’ailleurs, n’est nommé que par ce substantif, preuve que son langage n’est pas soluble dans celui des raisonnements philosophiques), ce qu’elle finit par initier avec son amie Inmaculada – l’Immaculée –, sorte de petit gnome duplicateur de Lola. En stoïcien qui devine l’absurdité qu’il y aurait à vouloir dérouter les projets d’investigation de Lola, Amalfitano laisse faire, sachant que la non-intervention est sûrement le meilleur moyen de vérifier ce que la main invisible du monde décidera. Que Lola aille creuser l’humanité, c’est son droit; lui doit plutôt ériger des raisons, ordonner des théories, d’autant qu’il ne semble pas chagriné à l’idée de s’occuper de la petite Rosa, totalement absente de l’horizon de sa mère, étant donnée l’attraction de Lola pour le poète.
Dorénavant la trinité des Amalfitano n’existera plus. La communication sera épistolaire et Lola inondera son mari de lettres profuses, exubérantes, emblématiques de son tempérament archéologique : «[Lola et Inmaculada] parlaient d’autres temps, de la lutte contre le franquisme, de la prison de femmes de Saragosse. Elles parlaient d’une cavité, d’un trou très profond d’où l’on pouvait extraire du pétrole ou du charbon, d’une forêt souterraine, d’un commando suicide de femmes» (p. 259). Pour Amalfitano, ce langage représente tout au plus un mignon charabia, l’effervescence de deux copines qui sont parties voir du pays, l’une certainement plus hallucinée que l’autre, comme Don Quichotte avait influencé Sancho en vertu de son délire chevaleresque. Ceci dit, quelle différence existe-t-il entre Don Quichotte et Lola ? Le premier poétise le monde en s’appuyant sur les lettres mortes de la chevalerie; la seconde embellit son univers avec le même degré d’aveuglement merveilleux, n’ignorant pas que la poésie n’a plus guère droit de cité, aussi est-il indispensable d’aller la chercher en profondeur, à rebours des mouvements, à l’endroit même où elle pourrait être ensevelie, parce qu’elle est la forme la plus immunisée du langage : «La poésie seule n’est pas contaminée, la poésie seule n’est pas dans le coup. Je ne sais pas si vous me comprenez […]. La poésie seule, et encore pas toute, que ce soit clair, est un aliment sain et pas une merde» (p. 348).
Il est entendu que toute poésie ne saurait apparaître que de manière involontaire dans la vie d’Amalfitano. Et lorsque cela adviendra de façon détournée (pp. 287-292), il entamera un long chemin de déprise – nous y reviendrons. Pour l’heure, notons que le poète pisté par Lola végète dans un asile de Mondragón, à proximité de Saint-Sébastien. L’asile est une structure isolée, paradigmatique des lieux désocialisés, séparé de l’extérieur par des intervalles de végétation sans rigueur apparente (cf. p. 265). Que la poésie ait pour ainsi dire élu domicile dans cet épicentre de la folie, ce n’est guère surprenant. Si la folie est une rupture avec le champ normal des connaissances humaines, elle ne dérange pas le poète puisque celui-ci, par son langage émancipé, par ses tournures désaffectées des normes prédicatives, est prédisposé à faire de toute aberration une chance pour la reconquête du monde. Si le monde tel qu’il progresse est entré dans l’ère du Mal, si les années 2000 doivent être celles qui accompagnent l’œuvre d’un démon souterrain, alors il n’y a que la folie qui puisse s’en délester, et par extension il n’y a que la poésie qui puisse réhabiliter le foyer des hommes, la patrie de l’Humanité, tel que cela pouvait être à une époque dépourvue du sentiment d’être apatride en son propre univers. Au reste, si l’on nous autorise à parler d’un asile poétique, il est primordial de rappeler en quoi la mission du poète aspire à se réaliser in fine en dehors des circuits politiques. Elle peut évidemment commencer en politique, mais elle ne peut s’y maintenir si elle souhaite rejoindre cette patrie originaire, ce «chez soi» qui transporte en lui une idée plus magnanime que le sentiment ordinaire d’appartenance politique. Car la poésie ne corrige pas le politique, elle finit chaque fois par le surmonter. Cette différence de degré dans l’appréciation de la patrie est tangible dans la langue allemande, et singulièrement dans celle de Rilke, qui sut distinguer le Vaterland du Heimat, en l’occurrence le pays paternel, le point de repère éventuel d’un nationalisme familier, du pays intime, du pays intérieur où naître signifie d’abord que l’on habite au cœur de soi, dans le plein centre d’un engrenage où le lien avec l’autre ne saurait s’accorder dans l’idéologie (1).
Conformément à cette définition de la mission poétique, il est possible que Lola, en abandonnant la vie de famille, nourrisse l’ambition d’une description existentielle moins politisée. Elle se risque à emprunter des chemins hors limites, des routes de fond qui plongent dans l’abîme et qui se dirigent peut-être vers le monstre poético-romanesque, en partance vers un site que certains personnages pourront atteindre, et d’autres pas, ceux-là étant destinés à soupçonner, à spéculer, à tourner autour du pot, loin, si loin des facultés de voyance qu’il leur faudrait mobiliser pour laisser entrer en eux ne serait-ce que la griffe de ce monstre. Amalfitano, de toute façon, n’est qu’un universitaire; il est de la même envergure que les Pelletier, Espinoza, Morini et Norton, aussi lui sera-t-il pénible de rejeter un peu de ses accoutumances timorées pour accueillir un degré supplémentaire de dynamisme, ou, disons, une énergie sans précédent qui puisse le délivrer de ses représentations statiques. Il en ressentira cependant les prémisses lorsqu’il s’armera lui-même d’un couteau, après avoir été inquiété par une voix intérieure, semblable, on peut le supposer, aux voix ancestrales qui ont pu suggérer à Lola de se munir d’un couteau à cran d’arrêt (cf. p. 312).
En tant que tel, l’asile incarne une caution d’aventure. Il institue une brèche mentale nouvelle, une autre vérité potentielle. Désirant se rapprocher du poète et de l’asile de fous, Lola est moins le symbole de la fuite que l’agent qui corrobore une force attractive, plus forte, par exemple, que les attractions d’une société ravagée par sa banalité. Toutefois, en voulant prendre de la hauteur perceptive, Lola est paradoxalement attirée par ce précipice qui paraît borner le roman de part en part. À l’instar d’Archimboldi qui pouvait être minotaure ou basilic, le poète de l’asile démultiplie les visages de ce monstrueux qui demeure au milieu de ce dédale littéraire. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Inmaculada, l’amie de Lola, récite devant le poète un poème qui traite d’Ariane et du labyrinthe (cf. p. 268). Malgré la ruse qu’elles ont dû employer pour franchir les portes de l’asile, les deux amies, en face du poète, sont plutôt interdites, pas très prolixes, redevables de l’attraction poétique qui les tétanise et qui demande probablement un temps d’adaptation. Comme elles sont venues pénétrées du langage normal en dépit de leurs intentions éminentes, elles ne savent pas tout à fait être folles, elles ne savent pas encore tenir la longueur d’un langage poétiquement patriotique. Il n’y a que le docteur Gorka, qui s’occupe du poète depuis quelque temps, qui est apte à rendre compte de ce langage positivement apatride. Sur la langue du poète, les paroles du médecin sont sans concession et abreuvées d’une lucidité qui remet beaucoup de choses à l’endroit : «Un jour, il sortira d’ici […], un jour le public d’Espagne devra le reconnaître comme l’un des grands, je ne dis pas qu’on lui donnera un prix, pas du tout, le Principe de Asturias, il ne va pas y avoir droit, pas plus qu’au Cervantès, et il va encore moins pantoufler dans un fauteuil de l’Académie royale, la carrière des lettres en Espagne est faite pour les arrivistes, les opportunistes et les lèche-cul, passez-moi l’expression. Mais un jour il sortira d’ici. C’est un fait» (pp. 269-70).
Comment ne pas être tenté de prendre les mots du Dr. Gorka à l’image d’un diagnostic de la plupart des succès littéraires du présent siècle ? Est-ce que l’écriture poétique serait le dernier rempart contre une production excrémentielle et outrancièrement revendiquée ? À vrai dire, l’édition de masse ne se cache même plus de publier ce genre de littérature, et les auteurs qui s’en accommodent coïncident avec l’esprit de servilité que le médecin du poète dénonce. Un grand nombre de sites intellectuels ont l’air d’avoir rétréci dans cette perspective, amaigris par le calcul des intérêts, réduits aux opérations du théorème du petit monde, théorème que nous évoquions dans notre première note, en relation avec le milieu universitaire. Ce phénomène généralisé d’enkystement ne s’est pas seulement contenté d’affaiblir des institutions qui, hier encore, tiraient leur épingle du jeu. L’avilissement de la littérature, frère de la gangrène universitaire, a ruiné la puissance du langage, diminuant simultanément l’effectif des hommes dont le dessein était d’habiter le monde poétiquement, à l’instar du projet vanté par Hölderlin. Dans les conditions actuelles d’un pareil monde, la vie poétique est difficile d’accès. Elle semble ne devoir se réaliser qu’au prix d’un sacrifice qu’on essaiera de minimiser par la récompense escomptée (Lola quittant sa famille et se disant que le poète lui montrera ce que, jusqu’à présent, elle n’aurait fait que pressentir).
Il est triste en fin de compte d’avoir transféré le poétique dans une espèce de pari pascalien : s’il n’existe au final aucun langage poétique valable, nous ne perdrons rien et nous reviendrons au foyer politique; s’il en existe un, nous aurons tout gagné et nous aurons possiblement résolu la tension du corps et de l’âme, le mélange querelleur du désespoir et de l’orgueil (le corps désespère de mourir et l’âme nous conseille d’être ferme devant la mort), ces deux extrêmes pouvant être résolus par une tierce instruction davantage subtile et que Pascal appelle «l’esprit de finesse». C’est quelque chose de ressemblant que Lola s’en va chercher à l’asile de Mondragón, et c’est cela que son mari intègrera durant son quotidien à Santa Teresa, une fois qu’il aura été secoué dans ses certitudes. Il ira même plus loin que Lola car celle-ci n’aura été que dans la démesure de ses tendances sceptiques, corps en ébullition lors même qu’il aurait fallu qu’elle se freine en raison, pétrifiée en dernier ressort par la mort insurmontable. Amalfitano, en revanche, corrigera malgré lui ses excédents, basculant peu à peu d’un monde axiomatique à un monde plus finement agencé. Son impassibilité gagnera en affection et les pouvoirs de Santa Teresa ne seront pas étrangers au raffinement de son esprit.
Lola, pour sa part, a sans doute manqué de rigueur pour être en mesure de rééquilibrer les débordements de ses expériences. On l’a souvent reconnu : la théorie est moins dangereuse que la pratique, et de ce point de vue, tant que les élucubrations d’un Raskolnikov pouvaient rester sur le papier, elles étaient libres de valoir ce que leur auteur leur imputait, mais dès qu’elles se sont échappées de l’univers mental, elles se sont avérées intenables et désastreuses. Lola n’a tué personne, encore heureux, cependant elle s’est tuée elle-même, par surcroît de vitalité et par transfiguration de la tâche poétique. Ses foyers ont été particulièrement durs : elle a vécu dans une pension proche de l’asile pour être au plus près de l’attraction poétique (cf. p. 271), elle a dormi au cimetière, dans une crypte vide (cf. p. 274), elle a même fait l’amour au cimetière, et malgré toute ses peines, malgré ses efforts pour vivre dans le voisinage de l’amour poétique, elle n’aura jamais été davantage qu’une frontalière, une femme qui aura pu mettre un pied dans la poésie et qui en aura gardé un autre dans le monde superficiel, naviguant à la périphérie de l’asile et scrutant la cour d’icelui, fouillant, épluchant, décortiquant la gestuelle de ces aliénés afin d’y repérer un indice, un code secret susceptible de l’envoyer dans un monde passé au crible du poétique, en direction d’un «ailleurs» de réconciliation, un «ailleurs» en quelque sorte antécédent, préhistorique, privé de cette dispute qui oppose le sens et la raison (cf. p. 277). Devinant l’inconcevabilité de l’état poétique, et qui plus est mal outillée en théorie pour faire de cet état un début de solution pour le qualifier autrement, Lola quitte la région poétique et poursuit le cheminement qu’elle croit pertinent.
Dès son arrivée en France, elle s’enfonce dans un goulot d’étranglement. Là-bas, elle vivra une communauté d’expériences zoliennes : dans sa dernière lettre à Oscar, elle lui relate la vision des éclopés de Lourdes, l’entrée des trains en gare des douleurs, les wagons qui se vident, le bruit des grabataires et la discrétion des miracles (cf. pp. 279-281), comme si, déjà, s’insinuait en elle l’empreinte matérielle de la nature, la considérabilité de celle-ci, une nouvelle force attractive qui l’emmène à réfuter son obsession d’un monde nouveau qui serait bâti par le poète, ceci au profit du monde tel qu’il est, prospère en souffrances et en variété de gémissements. Lola Amalfitano, de passage à Lourdes, est une évocation spirituelle de l’abbé Pierre Froment, personnage zolien par excellence, qui, lorsqu’il débarque en gare de Lourdes, après avoir subi un horrible voyage dans un train d’amertumes et de supplices, amorce une perte de la foi qui ne se démentira plus, jusqu’à devenir l’adversaire de son frère, un chimiste et un anarchiste qui prévoit de faire sauter les fondations de la basilique du Sacré-Cœur (2). La comparaison étant esquissée entre les deux individus, ce n’est pas tant que Lola rejette l’inassouvissement qui la constitue, pas plus que l’abbé Froment se transforme en total incroyant, c’est plutôt qu’elle décide de façon sous-entendue de devenir insatiable en ce monde-ci, au même titre que l’abbé va restructurer ses références. En effet, à quoi bon valoriser un monde artificiel quand le nôtre exige des résolutions plus urgentes ? L’abbé Froment perd la foi à Lourdes, Lola perd en force subjective dans la même ville, mais les deux personnages optimisent une partie d’eux-mêmes qui les rapatrie au cœur d’un environnement plus facilement habitable. Ils adoptent enfin des morales à la première personne après avoir respectivement vécu un moment dans la cité de Dieu et dans la cité poétique. Ils se sont avancés beaucoup plus loin dans le mystère que les universitaires ou les écrivains d’un système, mais ils y ont renoncé, du moins en cette vie, probablement trop petite pour savoir accueillir du monstrueux.
Ensuite Lola sera femme d’entretien à Paris, elle contractera le sida (la maladie du siècle, le mal des années «2666»), puis, brièvement de retour en Espagne, elle confiera à Oscar le peu de temps qu’il lui reste à vivre. Dans une lettre précédente, elle avouera aussi qu’elle a été internée, comme le poète, sans qu’on ne sache toutefois de quelle maladie mentale elle fut récipiendaire. On suppose qu’elle a été moindrement accaparée par l’insalubrité mentale, sinon elle ne serait pas sortie, elle serait restée malade (enferma en espagnol), à la fois verrouillée dans son crâne et dans un asile qui aurait pu se transformer pour elle en asile poétique. Mais ce n’est pas cette sorte de maladie qui la fera mourir. Le sida, d’une certaine manière, représente pour elle une maladie proportionnelle à ce que fut sa vie. Son scepticisme lui a fait mériter le dérèglement progressif du corps, pas celui de l’esprit. On aime imaginer que c’est ainsi qu’elle aurait décrit le processus de sa mort, excessivement, désespérément rassasiée de n’avoir approché que des contre-vérités, mais heureuse, en définitive, de s’en aller la tête bien faite, contrairement à la tête bien pleine d’Oscar, homme stationnaire, sédentaire, mais pas moins jeté dans la finitude, pas moins accaparé par la question du mourir qui s’exacerbe avec la confession sidaïque de Lola, et qui trouvera à Santa Teresa un terrain de réflexion encore plus aggravant.
Finalement, que ce soit Lola, Oscar, ou n’importe qui d’autre, ces hommes qui transitent dans la vie ont tous un point commun : la mortalité. Que ce soit par le doute ou la certitude, ils s’en divertissent, ils s’en détournent, ils se donnent des ordres de mission exubérants (la traque du poétique ou l’élucidation de l’énigme-Archimboldi), mais ils sont quand même obligés d’y revenir et de se positionner en conséquence.

Santa Teresa : l’occasion pascalienne de prendre conscience du mystère de l’homme et de l’intuition de Dieu

Après le témoignage des tribulations de Lola, Oscar se réveille posément d’un sommeil dogmatique. Il mène une vie de pacha à Sant Cugat del Vallès, une agglomération très bourgeoise au nord de Barcelone, le genre de cité qui n’incite pas à remuer ses convictions. Le contraste avec Santa Teresa est maximal. Il souligne chez le professeur Amalfitano un début de remuement, parce qu’il a bien fallu que cet homme soit attiré par autre chose qu’un travail pour aller de Sant Cugat à Santa Teresa (une ville qui «avait l’air d’un cimetière qui à l’improviste se serait mis vainement à réfléchir», p. 287 –, une ville où l’eau est curieusement dense, terreuse, cf. p. 314). La légèreté de Sant Cugat est donc niée par la pesanteur de Santa Teresa, aussi lourde qu’une pierre tombale, aussi plombée que la dureté de son désert limitrophe. Mais la ville est «populeuse», elle «défie le désert» (p. 294), comme si sa nature singulière venait se superposer à la nature en tant que telle, narguant les panoramas écrasants, contredisant «un paysage qui […] semblait ne convenir qu’à des jeunes gens ou à des vieillards imbéciles ou des vieillards insensibles ou des vieillards infects disposés à infliger ou à s’infliger une tâche impossible jusqu’au dernier souffle» (p. 318). Ces jeunes, donc, est-ce que ce sont les universitaires, est-ce que c’est Amalfitano et sa fille Rosa ? Et ces vieux croulants dégueulasses, est-ce que ce sont les Archimboldi de ce monde, est-ce que ce sont les meurtriers de femmes qui voudraient éradiquer toute la population féminine ? Force est d’admettre que le juste milieu paraît aboli dans la ville de Santa Teresa et ses alentours. À tout le moins, il s’agit d’un juste milieu à conquérir, bien enseveli sous les monceaux de cadavres et l’extravagance des jeunes gens qui se dressent devant la robustesse de la nature. Cela étant, malgré les fièvres délétères qui sévissent par ici, Amalfitano a tout de même déménagé, ce que n’ont pas fait Pelletier, Espinoza et Norton, simples visiteurs qui ont longtemps hésité à sortir de leur hôtel (cf. p. 197). Par conséquent, Amalfitano, indépendamment de sa profession d’universitaire, nous semble être un meilleur candidat en vue d’obtenir une vision plus généreuse du trou noir vers lequel tout à l’air de concorder. Et quoi de plus didactique qu’une ville archi-meurtrière pour se frotter au mystère de la finitude humaine ? Quoi de plus attrayant que Santa Teresa pour conjurer le divertissement et se donner la force d’une intuition plus vaste ?
Pour justifier ces questions, notre postulat est le suivant : Oscar Amalfitano est un personnage pascalien qui part de la science et qui aboutit à une plus haute dignité de la pensée. Mais au contraire de Blaise Pascal, le professeur Amalfitano s’écarte de la science par hasard, précisément parce qu’il débusque dans ses cartons un livre de Rafael Dieste, le Testament géométrique, et il n’a aucune idée de ce que ce livre fait dans ses affaires (cf. pp. 287-292). Pourtant le livre est là, et dans l’esprit du professeur, il est nécessaire qu’il s’en fasse une raison. Certes il s’agit d’un ouvrage scientifique, assez ésotérique d’après ses intentions, toutefois, dans sa manière d’apparaître dans le quotidien d’Amalfitano, il instaure un jaillissement inconditionné, quelque chose de non rationnel qui confère à la scène un substrat poétique. En d’autres termes, il y a autour de ce Testament géométrique une injonction irrationnelle, de même qu’une évidente intention d’en finir avec la géométrie, d’en livrer les ultimes trouvailles, avant de s’appliquer à tester de nouveaux espaces, moins tangibles dans la tête mais davantage expressifs dans le cœur. Pascal l’aura bien compris en affirmant que les premiers principes sont d’abord sentis par le cœur et que la raison, par la suite, ne peut demander au cœur ni compte-rendu, ni démonstration de ces principes fondamentaux. Les vérités essentielles sont recueillies par le cœur et lui seul peut s’offrir à l’amour du Dieu chrétien. Et puisque la raison ne peut mieux faire que s’en remettre à la connaissance immédiate du cœur pour entamer son travail déductif, il nous faut reconnaître que le cœur est le ressortissant d’un monde qualitativement supérieur, plus délicat et plus crucial, en cela qu’il ne s’adresse pas uniquement à l’esprit, mais surtout à la part infinie de nous-mêmes, celle qui certifie d’emblée la présence divine, celle qui ne recule pas devant l’infiniment grand ou l’infiniment petit.
Juste avant de se consacrer entièrement à l’apologétique des Pensées, Pascal termine son dernier travail scientifique sur la cycloïde, et juste avant de renverser progressivement ses croyances, Amalfitano accroche sur sa corde à linge le Testament géométrique, répétant ainsi une inspiration de Marcel Duchamp (cf. p. 295), laissant à la nature, au vent ou à la brise mexicaine le choix de compulser l’ouvrage et d’en sélectionner les pages décisives, d’en résoudre les problèmes capitaux, ou de n’en détériorer que les pages superflues. Cette fantaisie esthétique d’Amalfitano est moins radicale avec la science que la rupture que s’est prescrite Pascal, lui qui écrira à Fermat, en 1660, que la géométrie est le plus beau métier du monde, mais qu’elle n’est, à tout prendre, qu’un métier. C’est-à-dire que Pascal est résolu dans sa décision tandis que le philosophe de Santa Teresa se montre davantage hésitant. Il est d’ailleurs tellement hésitant qu’il va tomber dans une frénésie spéculative délirante, se mettant à dessiner des figures pseudo géométriques dont chaque droite, chaque sommet ou chaque centre est l’occasion d’une dédicace savante, chaque point portant le nom d’un intellectuel la majorité du temps philosophe (cf. pp. 297-301). Il est amusant de noter que dans ce florilège de géométrie profane, le nom de Pascal n’apparaît pas, ce qui tend à faire d’Amalfitano, osons le supposer, l’image même de l’homme qui se divertit au sens pascalien du terme.
Conformément à l’hypothèse du divertissement, le name dropping auquel s’adonne Oscar ne serait au fond qu’une façon de combattre l’absurdité des corps anonymes qui s’empilent à Santa Teresa, ou alors, plus terre à terre, ce serait une stratégie de contournement, un refus encore vivace de se penser à égalité avec ces corps de femmes assassinées, des femmes injustement délaissées par une enquête volage et une gestion ambiguë de la situation (cf. p. 299). C’est pourquoi les loisirs farfelus du professeur ne nous paraissent pas incongrus – ils sont pleinement justifiés par un contexte atroce. En sus, Amalfitano a beau endosser le rôle du distrait volontaire, cela ne suffit pas à atténuer les mises en exergue lapidaires du massacre, piqûres de rappel, phrases insulaires qui émergent à l’improviste dans le corps du texte, aussi violentes et subites qu’une rafale de balles perdues. En outre, comment ne pas voir que le quartier s’est dépeuplé ? Comment ne pas réagir à ces maisons qui semblent avoir été précipitamment abandonnées ? (cf. p. 309). Le reflux de la population, conjugué au flux de cadavres, est une permutation qui résiste à tous les subterfuges du divertissement. L’inquiétude d’Oscar pour sa fille grandit, mais il maintient son cap, il ne quitte pas le navire, décidé à vérifier certaines des fulgurances qui ont surgi au cours de ses séances de géométrie novice. Derrière cette attitude, c’est toute sa définition de l’appartenance au monde qui pourrait changer. Le fait est là : Santa Teresa affecte son tempérament de stoïcien et pourtant cela ne lui inspire pas la fuite. Il se peut qu’il soit déjà en train d’entrevoir la dignité de pensée qui jusqu’à présent lui a fait défaut. Il se peut qu’il soit en train de participer d’un esprit de finesse.
Cette distinction cognitive rend le personnage d’Amalfitano plus riche que ses contemporains universitaires. Lorsque nous nous plaçons dans son orbite, la béance ténébreuse qui troue le roman se charge d’une couleur moins connotée. Alors que les autres protagonistes ont tendance à ne pas se rendre compte de ce trou noir dans lequel ils dévalent, faute d’en être tout à fait conscients, et faute encore de savoir se révoquer en doute, le professeur Amalfitano parvient à en visualiser une partie, ou à tout le moins il parvient à en renifler la sinistre haleine : «Quand il se ressaisit et jeta un regard sur les autres commensaux, il s’aperçut que personne n’avait perçu cette minuscule ombre semblable à un trou creusé précipitamment et d’où émanait une fétidité inquiétante» (cf. p. 339). Cette hyperesthésie olfactive le submerge. Il est provisoirement englouti par le désagréable parfum de la peur et on s’attendrait à ce qu’il réagisse comme il l’a toujours fait, c’est-à-dire en dressant entre lui et le monde un rempart protecteur érigé par sa raison. Mais à ce stade de son séjour à Santa Teresa, Oscar a engrangé des expériences qui ont bousculé ses arguments d’autorité. Parmi ces expériences, nous en retenons deux (la première est évidente et incontournable, la seconde est graduellement fondatrice d’une raison plus intuitive) : 1/ les meurtres incessants qui frappent la ville et qui rendent la mort omniprésente; 2/ le livre de Dieste pendu à la corde à linge.
Le Testament géométrique de Rafael Dieste a résisté à l’offensive de la nature (cf. pp. 303-4). Subjugué par la qualité matérielle de cette édition, Amalfitano est presque dérangé par la faible membrane de poussière qui s’est attachée à l’ouvrage tout au long de son exposition. Que ce soit à la belle étoile ou sous la chaleur incrustante du soleil mexicain, le livre n’a quasiment pas été altéré. Cela signifie que l’atmosphère de Santa Teresa n’est peut-être pas si pestilentielle qu’on le dit. La responsabilité de la nature dans la vague meurtrière est quelque peu discréditée par cette expérience moderne du ready-made. Qu’il puisse y avoir une logique du Mal en ce qui concerne les centaines d’assassinats, personne ne le nie. En revanche, plutôt que d’argumenter à la faveur d’un Mal métaphysique, il faudrait discuter selon les critères d’un Mal artificiel, entièrement créé par la main de l’homme et par ses manières de faire civilisation. De plus, en circonscrivant l’imputabilité du Mal à la nature humaine, certes nous perdons en puissance spéculative, mais dans le même temps nous gagnons en clarté puisque nous remettons les problèmes dans le bon ordre : d’abord un questionnement davantage approfondi d’un point de vue anthropologique, ensuite, éventuellement, un questionnement plus transcendant sur la probabilité d’un archi-monde, indépendant de l’homme, et qui serait sous la gouvernance d’une force intraduisible, par essence affranchie de toute comparution et de toute justification (3). En posant ainsi le problème, on se met à distance respectable du précipice inhérent à 2666, et tout en nous éloignant de cette béance, on envisage un précipice moins ténébreux où se joue non pas la partition du monstre romanesque à visage humain, mais celle d’un personnage que le texte a rendu à la fois apathique et indispensable : Dieu en tant qu’il peut être retrouvé dans sa relation impromptue avec quelques hommes, donc Dieu en tant qu’il peut être senti et non pas déduit.
Longtemps préoccupé par des problèmes d’ordre métaphysique, le professeur Amalfitano a modulé les abus de sa raison en présence du Mexique, mais nous pensons que cette modulation est intervenue dès le bref retour de Lola en Espagne, un épisode pendant lequel Oscar aura pu évaluer les conséquences d’une vie qui n’a fait que répondre à une idée fixe (en l’occurrence, pour Lola, une constante tyrannie de la sensibilité, au détriment d’un esprit rationnel qui l’aurait canalisée). Autrement dit, et bien qu’elle se soit admirablement rapprochée d’une certaine forme de mystère, ce que Lola a pu comprendre trop tard, Oscar le comprend avec un à-propos remarquable. Même ses divertissements géométriques se modèrent, comme s’ils étaient déjà éreintés par la vanité qui en découle. Les figures géométriques se changent en une liste de trois colonnes, avec sur la colonne du milieu, écrit intempestivement cette fois, le nom de Pascal (cf. p. 320).
On nous reprochera à juste droit de surinterpréter, et nous accepterons volontiers cette remontrance. Cependant le nom de Pascal, aussi accidentel qu’il soit dans cette deuxième partie du roman (4), nous paraît essentiel dans l’optique d’étudier différemment les initiatives post-Espagne d’Amalfitano. Après avoir avancé dans le monde avec les œillères du savant qui dévale, Amalfitano opère une décélération. En écrivant ceci, nous ne voulons pas dire qu’il est celui qui se détourne du trou noir qui en a aspiré beaucoup d’autres avant lui; nous ne voulons pas dire non plus qu’il est celui qui bouche ce trou après l’avoir senti, car ce serait trop facile et même inenvisageable. En réalité, Amalfitano n’est pas tant celui qui se dérobe de ce monde odieusement troué que celui qui se donne une chance d’y repérer un autre gouffre, si possible moins enténébré que le premier. Par conséquent il ne remet pas en question l’existence d’un Mal émergeant ou transcendant, toutefois il s’engage à essayer de faire coexister deux espèces de béances, l’une hostile, l’autre bienveillante mais de moins en moins tangible. Pour exprimer les choses de façon concrète, en s’ouvrant aux affections de Santa Teresa, en intégrant ses meurtres et en respirant son souffle pas si contagieux, Amalfitano découvre un monde où il est de plus en plus compliqué d’exister en fonction d’une dimension spirituelle, la violence ayant contrarié jusqu’à la bonté de Dieu, pour ne pas dire qu’elle a remisé Dieu dans un cratère indigne de son amour.
Amalfitano esquisse de la sorte une expérience de la foi, impulsée par le miracle du livre inaltérable de Rafael Dieste. On ne sait pas si cette expérience trouvera son parachèvement, par contre, ce dont nous pouvons être assurés, c’est qu’elle concerne bel et bien le registre de la ferveur. Plus il progresse dans l’environnement de Santa Teresa, plus Amalfitano devient incapable de faire taire les voix qui murmurent en lui. Ce sont des voix qui ne sont pas siennes, des voix déraisonnables qui s’adressent à d’autres secteurs que ceux de son intelligence pure (cf. pp. 312-29). Ces voix lui apprennent allusivement que la nature humaine n’est pas seulement le lieu d’un tiraillement des sens et de la raison, tel que lui et Lola pouvaient en être l’illustration, mais qu’il existe une voie alternative que Pascal, nous l’avons notifié, appelle le cœur. C’est peut-être cet accès du cœur que l’universitaire est venu chercher au Mexique, recherche qui se situe bien au-delà d’une simple décision professionnelle ou d’une énigme littéraire. Ainsi, ces voix qui le tarabustent, ces voix qui le déstabilisent et qui le jettent hors de ses raisons, ce sont par hypothèse celles du cœur. Ce sont elles qui lui permettent de ne pas avoir à réfléchir à la mortalité selon les deux options classiques – d’une part celle du scepticisme qui finit souvent par s’épuiser dans un désespoir résigné (Lola), d’autre part celle du stoïcisme qui se termine parfois dans une arrogante désinvolture (Amalfitano avant son emménagement à Santa Teresa). Enfin ce sont elles, supposons-le, qui le font rêver d’une mathématique apaisée du monde («offre + demande + magie», pp. 350-1).
En réacheminant ses affections, en se livrant au prologue de la foi, Oscar Amalfitano, premièrement, est prêt à se reconsidérer lui-même (cf. pp. 341-46 – ce passage décrit un long tourbillon affectif, de longues cogitations textuelles au cours desquelles le professeur réévalue ses origines chiliennes). Deuxièmement, il est prêt à réexaminer le mystère de l’homme abstraction faite de son infernal dévalement. Et troisièmement, il se met dans la position d’accueillir tous les infinis, celui du Mal et celui de Dieu, les deux centres absorbants du roman, ceci en dépit du fait que le premier écrase le second. La promiscuité de ces deux centres, plutôt que de favoriser la matrice d’un roman à thèse, pousse l’écriture à se confesser sur l’aspect difforme d’une grande œuvre : «[Elles sont] imparfaites, torrentielles, [elles] ouvrent des chemins dans l’inconnu. [Elles contiennent] du sang et des blessures mortelles et de la puanteur» (p. 349).

Notes
(1) Cf. Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète (Flammarion, coll. GF, nouvelle édition de 2011), avant-propos de Claude Porcell, p. 12.
(2) Cf. Émile Zola, Les Trois Villes, trilogie grandiose qui prend la suite des Rougon-Macquart. Dans l’ordre chronologique, les trois villes sont Lourdes, Rome et Paris, et chacune des trois fait l’objet d’un roman. Lourdes décrit l’effritement de la foi de l’abbé Froment. Rome est une immense méditation théologique qui culmine dans la rencontre de l’abbé Froment avec le pape Léon XIII. Paris, enfin, est un affrontement symbolique entre deux frères spirituellement antithétiques : l’un a conservé en lui les rudiments d’une foi pas tout à fait morte, l’autre n’a jamais cru en rien sinon au pouvoir de la science. C’est la preuve, ou du moins l’illustration fictionnelle, que la foi n’a pas besoin d’une autorité consultative comme l’Église pour survivre à ses possibles déraillements.
(3) Il n’y a assurément que la littérature qui puisse faire comparaître un archi-monde. Il ne fait pas de doute que c’est ce qui se passe avec 2666.
(4) Pour le dire encore plus rapidement, il s’agit d’un hapax.