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17/02/2015

Ultima necat. Journal intime, 1, 1978-1985 de Philippe Muray

Photographie (détail) de Juan Asensio.

3483137319.jpgPhilippe Muray dans la Zone.





B7izZxNIAAEaAnz.jpg large.jpgÀ propos de Philippe Muray, Ultima Necat. I. Journal intime, 1978-1985 (Postface d'Anne Sefrioui, Anne d'Alexandre de Vitry, Les Belles Lettres, 2014).
LRSP (livre reçu en service de presse).



14608290319_d387579945_o.jpgLes Belles Lettres, qui ont publié les œuvres complètes de Sophocle, Homère, Platon, Plutarque, Virgile et Didier Goux, semblent être devenues l'éditeur officiel de Philippe Muray, comme le montre la parution du premier volume du Journal intime de l'auteur, postfacé avec beaucoup d'intelligence et de pudeur par Anne Sefrioui. Cette parution doit en principe être suivie de celles de cinq autres volumes, au rythme de deux volumes par an.
Je ne sais, à vrai dire, si ce bien trop gros volume (qui sera donc suivi par d'autres, sans doute tout aussi épais) intéressera un lectorat très large, autre que celui, tout de même assez étique je le crains, qui est déjà passablement spécialisé avec les textes de Philippe Muray et qui serait absolument impatient de connaître le dessous des cartes de ces derniers, la vie quotidienne de l'auteur et, nous annonce sa veuve, quelques croustillantes (espérons-le, car sinon, quel ennui !) révélations sur les maîtresses du polémiste. En France, l'excellent Maxence Caron, Alexandre Vitry, qui n'a jamais écrit des choses bien intéressantes sur Muray comme le confirme si besoin en était l'Annexe de ce volume, et Jacques de Guillebon qui n'écrit, lui, que des nullités quels que soient le sujet ou l'auteur qu'il badigeonne de son incompétence gommeuse, seront ainsi ravis et, à l'exception de quelques lecteurs poussifs, aimant Muray pour de strictes raisons idéologiques et le citant à tout-va de la même façon ridicule qu'ils citent d'autres noms comme celui de René Girard, et enfin d'une ou deux poissonnières journalistiques, nous aurons fait le tour de son lectorat modeste, quoique réel.
Ce volume du Journal, qui s'étend des années 1978 à 1985, évoque les tout premiers textes de Philippe Muray, comme L'Opium des lettres paru en 1979 chez Christian Bourgois, mais aussi le mûrissement, l'écriture et enfin la publication de son meilleur ouvrage, peut-être même de son seul véritable ouvrage, le cratère duquel tous les autres sont sortis, le trou noir où, tous aussi, ils sont attirés, Le 19e siècle à travers les âges bien sûr, ainsi qu'un texte qui ne paraîtra pas sous forme d'essai unique, et qui peut-être même ne paraîtra pas du tout, intitulé Le Genre humain (abrégé en GH par l'auteur).
La grande question qui taraude Philippe Muray, durant ces années brouillonnes et bien que l'auteur ne soit plus exactement ce qu'il est convenu d'appeler un jeune premier, est celle de l'Unité, du Un face à la multitude, déclinée au travers de nombreuses problématiques, comme celle par exemple de la quête de l'origine (cf. à propos de Faulkner, p. 150).
Il est à ce titre frappant de constater que cette recherche ne semble pouvoir se faire, chez Muray, que par le biais de notations, de pensées que nous pourrions qualifier de rhizomiques, l'auteur procédant par associations constantes, parfois frappantes, parfois ridicules et confuses (lui-même, d'ailleurs, se relisant et mettant au propre une partie de son texte, ne cesse de pester contre l'obscurité de ce qu'il a pu écrire, et qu'il ne semble même plus comprendre), bien davantage que s'il était entraîné, comme il le souhaite, par une image, «dans un bruit de départ général» (20 août 1978, p. 9). Le bruit de départ général, chez Muray, ne vient jamais, sauf peut-être durant cette «heure bénie, entre midi et quinze heures», alors qu'il roule en voiture avec sa compagne Nanouk sur une route des États-Unis, le 20 février 1983, moment «où brusquement» ça lui est arrivé, où la vision l'a visité et justifié, où il a vu le fil de son roman enfin (cf. p. 249). Qu'en a-t-il fait, de cette vision et de cette discrète mais pas moins réelle miraculeuse épiphanie ? Nous ne savons.
Philippe Muray affirme qu'il «cherche une preuve littéraire de l'existence de Dieu» (22 août 1978, p. 10, l'auteur souligne) et c'est comme si tout ce qu'il lit lui apportait non pas une mais des centaines de preuves de cette existence paradoxale, de cette véritable «peur du Christ» (31 octobre 1978, p. 18, l'auteur souligne), le Fils de Dieu ne nous laissant d'ailleurs qu'une preuve ambiguë de sa présence (le Saint-Suaire) «pour retourner dans le nombre» (26 novembre 1978, p. 20), finalement dans la littérature, puisque, aux yeux de Muray, la fausse littérature qui se soumet à l'Un «s'effondre ou glisse sous la philosophie», elle-même qualifiée de Réforme, alors que la vraie littérature, elle, «est toujours Contre-Réforme» (30 novembre 1978, p. 21). Rappelons tout de même, à toutes fins utiles que, si Philippe Muray n'hésite jamais à comparer son travail à une longue prière (cf. p. 232) ou rapproche encore son journal d'«un livre de prières» (15 octobre 1982, p. 209), il s'amuse de l'étonnement qu'ont manifesté trois catholiques quand il leur apprend qu'il ne l'est absolument pas, catholique (cf. p. 201), pensant, lui, que cette sainte triade était composée d'athées !
Philippe Muray, trop souvent, comme le poète, réserve sa traduction, et il est assez malaisé de le suivre dans le labyrinthe de ses pensées forant autant de conduits souterrains qui ne mènent nulle part, où sur des idées qu'il développera dans l'un de ses innombrables textes. De fait, les pages les plus intéressantes de Philippe Muray sont encore celles où il applique ses vues sur ses semblables, des écrivains, comme Léon Bloy, le si paradoxal et complexe Léon Bloy critiqué par le personnage principal de Soumission de Michel Houellebecq (ce qui est normal, puisque ce personnage aime Huysmans, mais vanté, et bellement défendu, par un autre personnage de ce même roman), que seuls les plus gras imbéciles rejettent en l'ayant lu comme ils se bâfrent, évacuant ce qu'ils ont englouti sans l'avoir assimilé, Léon Bloy donc, évoqué dans un article intitulé Léon Bloy : l'autre écriture des limites, où Philippe Muray remarque, à juste titre, que «Bloy, Hello et quelques autres» lui paraissent «plus audacieux, plus iconoclastes, plus subversifs, moins refoulés, moins névrosés que les plus sublimes de leurs contemporains rationalistes et athées», bien trop «conjugalement unis au ricanement» (p. 26). Je ne puis qu'être d'accord avec ce constat, et laisser ricaner dans leur coin les imbéciles, dont c'est la mission sur terre que de ricaner.
L'année 1979 se place elle aussi sous cette double quête, ou double contrainte, de l'unicité et de la multiplicité : tout d'abord, l'évocation de la figure de Léon Bloy, qualifié de «premier véritable écrivain moderne» (21 juin 1979, p. 32), car il s'inscrit dans une «tradition extra-canonique», dans «la descente aux enfers [qui est] déjà la littérature et les écrivains» (4 juillet 1979, p. 33), Léon Bloy, qui se trouve «entièrement là où se déroule ce qu'il faut bien appeler le mystère de l'écriture, le mystère dans les lettres» (p. 48), Léon Bloy encore, évoqué dans un long et passionnant texte (cf. pp. 34-52); et, ensuite, directement via la question de l'Unité en lutte avec le grouillement, le «multiple humain dispersé» (18 juin 1979, p. 31) ou encore,la «masse des hommes» venant «profiler son abîme grouillant d'émeute sacrée» (p. 34), Philippe Muray ramassant son propos, toujours dans ce même article foisonnant et contestable sur Bloy, en écrivant que, en réalité, «il n'y a qu'un seul conflit : celui du verbe fait homme contre l'homme fait or» (p. 50). Après Léon Bloy, Philippe Muray pourra ainsi affirmer que c'est Charles Baudelaire qui n'a cessé de méditer la question essentielle de l'Un et du multiple (cf. 28 septembre 1980, p. 93), et remarquer, aussi, que lui-même, en tant que penseur et écrivain, est incapable de «passer du singulier à l'universel», ses propres romans étant au contraire bâtis en tenant compte de «l'itinéraire de l'universel au particulier» (18 octobre 1980, p. 100). D'un côté, l'Un, l'Unique, Dieu, le syncrétisme, le «différencié», de l'autre «l'amalgame» (28 octobre 1980, p. 104), «l'embouteillage» (18 novembre 1980, p. 107), le «siècle immatériel des fantômes, de l'inconsistance habitant des noms d'hologrammes, de doubles» (p. 123), la question, pour le Christ comme pour l'écrivain, résidant dans «l'incorporation du multiple» (29 décembre 1980, p. 111). Un auteur tel que Philip K. Dick semble inconsciemment appelé par ces affirmations et nous verrons plus loin que Philippe Muray l'a lu et aimé.
Finalement, l'écriture, toute écriture un tant soit peu sérieuse ne peut qu'être une recherche de l'identité première, invisible, de l'homme, selon une idée abondamment développée par Léon Bloy que Philippe Muray obscurcit bien trop souvent avec des considérations sur la sexualité (qui semble l'obséder, comme en témoignent de nombreux rêves (1)), les petits jeux de mots lacaniens (2) ou un inutile et pesant baratin psychanalytique (3), enfin quelques sentences absconses (4) sinon creuses, comme par exemple celle-ci, sur Céline : «L’œuvre de Céline étant une tentative interminable d'incarner la fonction paternelle, c'est-à-dire d'être mort et inoubliable, d'être absolument absent et incontournable, sur le corps grouillant, maternel, du monde, il est le plus biblique des écrivains» (9 octobre 1979, p. 62, l'auteur souligne).
Il est à ce titre intéressant de constater que, puisque le monde contemporain n'a plus de profondeur, ou que sa profondeur ne peut plus qu'être contrainte de s'étaler sur deux dimensions, ne cessant de tisser une toile de rhizomes comme je l'ai dit, l'éternité, aux yeux de Muray, consiste à «ne pas savoir qui vous êtes, ne pas avoir de mère dans la bouche pour le dire» (p. 41). Bloy, bien sûr, lesté de flotteurs psychanalytiques criards. Je ne crois pas contredire Philippe Muray quand il affirme que l'Histoire n'est plus, comme par le passé, «horizontale, étale, plane» (27 février 1981, p. 127), car elle est en chute, comme n'a du reste cessé de l'affirmer Léon Bloy, mais me contente de pointer le fait que, en chute, l'Histoire de notre monde se donne comme mirage de platitude, la sensation, vertigineuse, de chute, ne pouvant être que l'apanage des plus lucides, dont Philippe Muray fait incontestablement partie. Comme Baudelaire donc, Philippe Muray souffre du vertige de l'homme vertical vivant dans un monde plat, en tout cas perçu comme étant plat par la majorité de ses congénères. Il est frappant, ainsi, de constater que Philippe Muray est affligé de «dermatoses, psoriasis, petites affections de peau, rougeurs cachées, petits eczémas disséminés», qu'il analyse comme autant de «petites bêtes qui grouillent, pas méchantes, pas mortelles, qui écorchent, qui agacent» (21 octobre 1980, p. 101), la dialectique de l'Un et du multiple s'incarnant ainsi, de façon grotesque si l'on veut, sur la surface de son propre corps, comme celle de la lutte entre Dieu et Satan s'écrivait directement sur la peau des possédées selon les témoignages conservés de la grande affaire de possession collective de Loudun.
Le premier juge, et sans doute le plus sévère, de ce que Philippe Muray a écrit (5) n'est autre que lui-même, comme il le note à la date du 18 août 1980, cette remarque ayant ben évidemment une portée générale : «Misère de faire une œuvre qui ne vaut sens pour le lecteur que s'il a perpétuellement à l'esprit tout le reste de la littérature. Je me rends comte qu'un livre comme Le GH [soit, comme je l'ai précisé, Le Genre humain, qu'il est alors en train d'écrire] ne peut donner de la jouissance qu'à qui a en tête sans cesse l'ensemble des autres livres, la totalité de ce qui a précédé ce livre. Cela a sans doute été vrai de tout livre et de tout écrivain, mais ce que je fais, contrairement à ce que faisaient les autres écrivains, ne peut pas valoir comme vérité humaine immédiate. Seulement comme vérité de ce qu'ils représentaient comme vérité humaine» (p. 81).
C'est en fin de compte prétendre que Philippe Muray a parfaitement conscience d'arriver tard, trop tard sans doute, dans un monde où l'image de la réalité n'est jamais qu'une image d'une autre image car, si «ce monde était un livre, nous en serions l'index», la vérité, pour le dire avec un autre, étant, comme nous le savons désormais, truquée : «Nous en sommes en quelque sorte l'index, c'est pour cela qu'il y a tant de noms et qu'on ne peut que les feuilleter. Si ce monde est un livre, nous sommes à ses dernières pages, tout contre la couverture» (19 août 1980, p. 83). Muray évoque plusieurs fois cette thématique, mais jamais plus nettement que lorsqu'il écrit ces mots : «Il est incontestable qu'à passer sans cesse, comme je le fais en ce moment, de Proust, ou Baudelaire, ou Hugo, ou Balzac, à ce qu'on appelle encore le texte moderne, celui des autres ou celui que j'écris, c'est l'insoutenable laideur, la balourdise, l'opacité du second qui apparaît par comparaison. Ce genre de textes ne me paraît plus véhiculer aucune vérité. C'est même l'amputation de toute vérité dont il est l'incarnation. Les mots y sont castrés de toute violence et de toute pensée. Pire encore : sont devenus incapables de penser cette castration qui est aussi celle de l'époque. Ils resteront comme des traces innommables du chaos, des graffitis de chiottes, des signes pour sociologues du futur, rien de plus. Si mon livre a quelque mérite, ce sera d'avoir essayé de se relever lentement de ce désastre» (1er octobre 1980, p. 94, l'auteur souligne). Philippe Muray ou l'écriture du désastre, titre blanchotien pour chronique journalistique, expression qu'il faut entendre dans sa polysémie : écriture du désastre, écriture contre le désastre, échec paradoxal dans les deux cas, puisque nous manque la hauteur surplombante capable de donner sens à une parole qui tourne à vide, que le moyeu du langage s'est mis à tourner comme une toupie devenue folle, éjectant tout sur son passage, centre perdu que seuls quelques illuminés s'efforcent encore de chercher dans le gouffre de Babel.
Je ne sais si nous pouvons affirmer que tant de pages écrites, publiées ou pas, ont pu se «relever lentement de ce désastre» évoqué par l'auteur, ou bien si, au contraire, ce sont des dizaines de pages de ce Journal qui illustrent, à leur manière tout à la fois ironique et profondément triste, consciente de l'échec, ce désastre : allusions obscures, incessants jeux de mots («Nombre et nombril. La masse comme étymologie du cordon ombilical», 28 septembre 1982, p. 204, «huis-clone», 29 octobre 1982, p. 214), notations mimant parfois le style oral, mots manquants à des observations qui ne pouvaient avoir de sens que pour l'auteur seul, puisqu'il s'agissait pour lui de noter, avant qu'elles ne se perdent, des bribes susceptibles d'aider à faire progresser l'écriture de plusieurs textes menés de front, références constantes à des sottises et de vieilles chèvres psychanalytiques (Lacan et son séminaire intitulé les Non-dupes errent, p. 241), passages entiers parfaitement illisibles et donc incompréhensibles (6), autant d'aspects qui ne peuvent absolument pas compenser des fulgurances, par exemple sur le traitement du visage par la peinture contemporaine (7), des traits destructeurs et drôles, comme sur la gauche et la disparition intellectuelle de la droite (cf. p. 189) devenue «intégralement socialiste (et honteuse de l'être)» (27 septembre 1982, p. 203), ou encore sur le socialisme dans son rapport avec «l'occulte qui le supporte» (6 mai 1982, p. 171), thèse bien connue du 19e siècle à travers les âges, dont les pages du journal de l'année 1982 nous donnent le début (cf. p. 170) de la longue et complexe gestation. Ce désastre comme figure de l'écriture est encore signifié par une métaphore, qui permet à Philippe Muray de comprendre parfaitement de quoi il en retourne : en effet, il désigne ses essais comme des «satellites», «petits ou gros», mais «privés de ce autour de quoi ils tournent» (7 septembre 1982, p. 197), et il n'est pas si difficile que cela de savoir quel est ce grand corps manquant, un roman véritable, un roman, en somme, romanesque, pas honteux d'utiliser les vieilles ficelles que les bousilleurs du Nouveau Roman ont prétendu détruire selon Muray, et non un essai déguisé en roman, comme il en a écrit plusieurs, et trop souvent inintéressants.
L'écriture des premières semaines de l'année 1983 devient, enfin, après tant de pages anecdotiques, brouillonnes, toutes bruissantes de mille idées, tour à tour ennuyantes ou fatigantes, une écriture digne de ce nom, du nom de Journal, et c'est d'autant plus drôle, mais point étonnant après tout, que Philippe Muray y relate son calamiteux séjour en Californie, où il est allé pour donner des cours à l'Université de Stanford. L'auteur, qui s'ennuie à mourir, y poursuit ses analyses, souvent fort drôles et surtout frappantes de justesse, sur la spectralisation du monde moderne (cf. p. 209), en lien avec «la progression fantomale de Baudrillard» (1er octobre 1983), en lien aussi avec sa propre thèse sur les liens qu'entretiennent l'occultisme et le socialisme (ce dernier étant défini comme «le protestantisme, la femme, l'occulte, la reproduction, la Californie, la santé, le sport, croire que Freud est dépassé, etc.», 5 février 1983, p. 241), la sexualité (elle aussi menacée de spectralisation, cf. pp. 291-2), à ses yeux abominable mais qui est rendue moins atroce par la conscience qu'elle est un péché (cf. p. 227), tout comme il prolonge ses critiques féroces sur le triomphe de la gauche et la disparition de la droite (cf. pp. 212, 215), mais aussi sur le véritable sujet des épopées «depuis mille ans», qui n'est autre que de tenter «de remplir le vide laissé par la fin du christianisme» (9 janvier 1983, p. 228) en pardonnant à Satan, comme le montrent les exemples des textes, sans grand intérêt, de Ballanche, de Quinet, de Soumet ou encore, tout de même plus intéressant quoique grandiloquent à souhait, de La Fin de Satan de Victor Hugo.
J'ai parlé trop vite, car, une fois Nanouck venue rejoindre son compagnon, voici de nouveau Muray écrire comme sous la dictée d'une idée fixe qui le possède, comme s'il était pressé de toute dire, d'un seul coup, toute l'horreur du monde contemporain se cristallisant dans un seul mot, honni, celui de socialisme, à savoir, selon lui, reprenant pour le parodier un mot célèbre de Chesterton, le monde «plein d'idées protestantes devenues folles» (18 février 1983, p. 247), Muray ne se lassant plus dès lors d'évoquer les phénomènes, réels ou imaginaires, de spectres et de doubles, parallèles à une espèce de fin de la littérature qui constitue le «fond du sujet» pour un nouveau roman rêvé par l'auteur, qui bien évidemment n'est pas dupe du fait que c'est sur une telle affirmation qu'il prétend établir, lui «l'existence de [s]a propre littérature» (24 février 1983, p. 253) et qu'il n'y parvient pas.
Le reste de la si longue, du moins littérairement ou plutôt polygraphiquement, année 1983 est occupé par des lectures qui renforcent si besoin en était le sentiment de solitude de Muray (passage touchant où il évoque la solitude de ses propres parents, cf. p. 270, ou encore ses propres difficultés, cf. p. 279 avec Nanouk) par opposition à la spectralisation, la ghostisation de la réalité tout entière (cf. p. 500 : «Les siècles ghostiques, l'époque ghostique, l'art ghostique»), la lecture de Philip K. Dick n'y étant sans doute pas pour rien (le génial Maître du Haut Château est ainsi évoqué (cf. p. 269), moins cependant que La transmigration de Timothy Archer, cf. p. 268) et, surtout, la sexualité. Sexualité qui donne lieu à des jeux de mots et des notations assez mauvais (cf. p. 258, sur l'importance de se savoir enculé ou enculeur; consternantes et ridicules étymologies, sur les brisées d'un certain Jean-Pierre Brisset, cf. p. 301), des confidences (comme celle sur une énigmatique rencontre féminine qui a eu lieu avant le retour en France, cf. p. 261; celle encore sur une certaine Diane, le genre de femme qui ne semble pouvoir être rencontrée que dans «les sous-sols», cf. p. 303, etc.), des lectures bien sûr, notamment celle de Sexe et Caractère de Weininger.
L'année 1983 paraît réellement interminable, occupée à la mise au propre du manuscrit du 19e, livre tentaculaire qui est chargé de tout dire, «anti-matin des magiciens» (28 octobre 1983, p. 349), de tout récapituler, l'histoire de la littérature et de l'esprit du siècle (l'ocsoc ou l'occulto-socialisme) alors que Philippe Muray note des centaines de pensées sous le terme Roman, matière de ses futurs textes ou ébauches et pistes qui jamais ne déboucheront sur des textes publiés. C'est aussi durant cette année que les notations concernant le sexe, vécu ou rêvé, s'amoncellent, parfois dans de longs passages d'une étonnante crudité (je songe à ces réflexions de Muray sur la pratique de la sodomie avec les femmes, pp. 379-80, son obsession des anus féminins, cf. p. 396; je songe encore à l'évocation d'une certaine E., avec laquelle il faut déjeuner, mais surtout, «la convaincre de baiser», p. 376 ou bien à la mention des odeurs féminines, cf. p. 395) (8) et que les critiques contre le vieux sphinx Philippe Sollers, qualifié de «douanier entre maison d'édition et public», «prélevant au passage sur le produit ce qui est médiatisable et l'utilisant à son profit» (30 octobre 1983, p. 350), notations innombrables qui se font plus précises et appuyées, même si Muray, qui cite les rinçures grotesques de Kristeva, semble encore bien loin de se débarrasser de l'influence de cette théorie de baudruches sonores.
Preuve que l'auteur nourrit quelques idées fixes, il se déclare lui-même, du reste, comme «systématique, injuste, obsédé» (27 décembre 1983, p. 393), l'année 1984 voyant d'ailleurs fleurir les mêmes thématiques que celles de l'année qui l'a précédée, même si s'accentue l'obsession sexuelle, annale plus précisément, et les notations, toujours aussi crues, de scènes de baise (cf. p. 439). C'est bien simple, le sexe, «ce qui fait bander ou pas bander» (10 juin 1984, p. 465) envisagé comme unique critère de la critique d'art, le «cul des femmes» (cf. p. 479) est même le seul sujet qui relie les très nombreuses analyses de Muray sur la peinture (comprise elle-même comme «moyen à travers les temps d'ouvrir le cul des femmes») d'un Renoir par exemple (ses toiles décrites comme «le paysage flou que voit ma queue», 25 juin 1984, p. 476, l'auteur souligne), la disparition de l'homme consécutive au triomphe du féminisme, l'explosion, à la vue de tous, sans le moindre complexe, de la «maladie homo après la maladie socio-occulto» (29 juin 1984, p. 480) qui se pavane sur l'une «des rives de la Seine, la droite, à partir des Tuileries et du Louvre, envahie par les pédés» (17 juin 1984, p. 468), la religion (belle analyse sur le Paradis, cf. p. 456), les romans (comme Madame Bovary, cf. p. 457), les dessous, si je puis dire, du 19e siècle, occulto-socialiste (cf. p. 409), l'oc-soc donc, qui est partout, et même, ô surprise, dans Le Nègre du «Narcisse» de Joseph Conrad (cf. p. 476), le socialisme, honni (voir son analyse comme manifestation de foules, p. 450), qui ne peut être lui-même qu'une «attitude sexuelle» (28 janvier 1984, p. 420), la spectralisation, la fantomisation du geste du créateur, comme du monde dans son ensemble et même le livre que Muray a publié : «On est nécessairement obligé de parler de ça comme d'une bite, comme d'une queue : énorme livre; gros livre; immense ouvrage... Une bite mythique, bien sûr. Une bite littéraire. C'est ce que j'ai voulu faire : leur faire une bite écrite dans le dos... Montrer que quelqu'un aujourd'hui pouvait jouir longtemps. En volume (pas comme les femmes, qui elles aussi peuvent jouir longtemps, mais en géométrie plane...). Les premiers comptes rendus témoignent déjà du choc ressenti d'un gros vit inattendu...» (30 avril 1984, p. 452, l'auteur souligne).
Ces sujets, enfin, plutôt : ce sujet obsédant, cette impression de désordre, de perpétuels et le plus souvent franchement peu gracieux sauts de cabri de l'une à l'autre de ces thématiques qui n'en sont qu'une ne sont rien, et cachent, comme les arbres la forêt, ce qu'il importe de voir et que Philippe Muray, bien sûr, ne manque pas de voir, de contempler même, et de consigner : son échec, qu'importe si son livre «additionne contre lui les plaintes de tous les lobbies» (23 juin 1984, p. 472), moins, certes, les défauts de ses livres (qu'il nomme : «flot de bavardage ininterrompu qui atteint dans l'éloquence fiévreuse excitée des sommets presque cosmiques», 9 mars 1984, p. 431), que sa volonté de consigner coûte que coûte les raisons de l'échec fondamental dans lequel l'artiste contemporain ne peut qu'inscrire ce qui porte le nom abusif d’œuvre, et qui ne peut vivre très longtemps, sauf à être assisté médicalement, puisque l'art meurt de contraintes et que nous nous employons à les abolir toutes : «Pour le Roman, s'articulant à ma note du 28 février, je développerai l'idée que l'activité généralisée de ghost est la seule qui reste à l'écrivain occidental qui, n'étant ni opprimé comme dans les totalitarismes socialistes, ni libéré comme dans les confuses nations du tiers-monde, n'a plus rien à dire que l'artifice littéraire en tant que tel» (2 mars 1984, p. 430). L'échec est aussi constitutif à la complexion intellectuelle de Philippe Muray : celui qui a tout lu ne sait écrire une œuvre qui, pour exister, doit s'abêtir volontairement, oublier et s'oublier en somme, Muray arrivant trop tard, toujours trop tard, après Balzac, après Bloy, après Proust, après Céline : «Au bout du monde, à la fin de l'histoire, une mémoire qui écrit se souvient de tous les styles de l'évolution humaine...» (19 mars 1984, p. 436).
S'il n'est pas dupe de sa propre impuissance à être un véritable romancier, Philippe Muray cherche toutefois à la minimiser, à la détourner à son propre profit, en écrivant par exemple que l'ère de la critique dans laquelle nous vivons ne peut que favoriser la naissance d'un roman «supercommenté» : «Le commentaire c'est le jugement, la présence analytique, la performance critique» (17 novembre 1984, p. 516), ce dédoublement spéculatif n'étant au fond pas si différent que l'obsession de la sexualité, et sa figuration dans le roman lui-même, celui que Muray projette d'écrire : «Il s'agit de montrer que moi, baisant comme tout le monde, je ne suis pas resté moi comme tout le monde dans l'insaisi, je me suis au contraire ressaisi pour essayer de le saisir encore tout chaud et je l'ai détaillé, ce qui implique que je me suis efforcé de ne pas demeurer englobé dans la maternité, c'est-à-dire l'égalité, c'est-à-dire l'anonymat dont la cohésion sociale a besoin absolument» (19 novembre 1984, pp. 517-8).
Et Muray de décrire, en conséquence, que le roman se caractérise en tout premier lieu par sa «capacité d'associer palimpsestement, de citer, d'analyser» (14 novembre 1984, p. 513).
Émettre des hypothèses sur cette forme d'impuissance s'accompagnant d'un tropisme borgésien à tout lire, tout écrire, est une entreprise vaine sinon ridicule, mais il faut peut-être ne pas craindre de désigner l'hyper-intellectualisme de l'auteur comme cause principale, évidente, de cette sécheresse romanesque. Ainsi, lorsqu'il se demande à quoi peut bien servir un Journal, Philippe Muray ne craint pas de répondre en ces termes : «A témoigner, mieux que les ordonnancements et les compositions des livres eux-mêmes [...] du tohu-bohu, du mélange, du perpétuel bordel dans une tête, de la superposition constante de préoccupations d'ordres multiples et différents» (5 novembre 1984, p. 507). D'ailleurs, comme lui-même le confesse encore, écrire ne le met-il pas «immédiatement dans l'ouverture et la possibilité du tout» (13 juillet 1984, p. 484), dans un geste hautain qui finalement ne fait que consacrer, jour après jour, la volonté tenace de s'extraire de la masse féminine et féministe, infantile et même, du «discours normatif pédomane» progressiste, égalitariste, bref, encore, toujours, parfaitement socialo-occultiste (cf. p. 512) ? Le graphomane qu'il est (la graphomanie étant caractérisée comme «la peur de l'ennui», cf. p. 575) prenant ses petits plaisirs là où il peut, dans la lecture et l'écriture, du moins celle de livres qui ne seraient pas uniquement des commandes alimentaires.
Ce sont les morts, horribles, Muray dira même les meurtres (cf pp. 527-8), de ses parents, surtout celui de sa mère qui l'a beaucoup marqué, qui rendent l'auteur plus humain, moins obsédé par la question du sexe (encore que, ce n'est sans doute là qu'une illusion), même s'il continue, tout au long de cette funeste année 1984, puis de celle qui suit et qui ferme ce premier volume du Journal intime, à écrire son «roman très spécial», destiné «à l'ère de la critique» (17 novembre 1984, p. 516), entre acharnement, grands moments de lassitude et même de désespoir et affirmation de son absolue et irréductible singularité en tant qu'écrivain puisqu'il s'agit, toujours, de s'administrer «un droit de propriété que personne ne vous a donné, dont on n'a pas hérité non plus» (2 décembre 1984, p. 522; voir encore p. 530).
L'année 1985 est celle qui occupe le moins de pages, durant laquelle Philippe Muray poursuit difficilement la rédaction de son roman, tout en s'interrogeant sur les modalités de son écriture, à la fois, nous l'avons dit, ultra-sophistiquée et consciente d'elle-même, et pourtant obéissant à la bonne vieille impulsion de l'inspiration et même de la vision (cf. p. 541). Obsédé comme nous l'avons constaté par la seule question du sexe et, partant, de son refus de la paternité censé le préserver de toute forme d'accointance avec le règne spectral, féministe et festiviste de l'occulto-socialisme (10), Muray multiplie les analyses sans concession avec les travers de notre époque, nous bouleverse lorsqu'il affirme, bien avant Michel Houellebecq qui n'aura décidément rien inventé, que l'athéisme «est viable, mais extrêmement difficile : moi» (12 avril 1985, p. 547), nous intrigue lorsque, en quelques mots, il évoque une rencontre amoureuse (cf. p. 550), nous intéresse lorsqu'il affirme qu'un petit roman n'est composé que de confessions, de malheurs personnels, de tracas et de maladies, à savoir «ce que tout le monde voit et vit» et qui n'élargit «la vision de personne», alors qu'écrire un roman, c'est ou ce devrait être «montrer qu'on s'est aperçu qu'il existait quelque chose que personne n'avait encore vu» (6 décembre 1985, p. 573), nous émeut lorsqu'il conclut cette année par ce constat implacable : «Bilan de l'année. On a beaucoup parlé de Céline et pas de mon livre sur Céline. On a beaucoup parlé de Hugo et pas de mon 19e. Tout ce que j'écris s'efface» (24 décembre 1985, p. 577).
Seul un imbécile ou un lecteur d'une mauvaise foi sidérante pourrait contester l'intelligence, parfois fulgurante, de Philippe Muray. Mais d'où vient donc, alors, ce pénible et si vivace sentiment d'avoir lu plusieurs centaines de pages qui se sont effacées quelques heures à peine après que j'ai refermé Ultima Necat ?

Notes
(1) Les rêves de Philippe Muray sont systématiquement consignés par l'intéressé, cf. p. 146, qui s'efforce d'en déchiffrer le sens.
(2) «19e : le denier du culte, le dénié de l'occulte, l'Un dénié de l'occulte, les trente deniers de l'occulte» (8 août 1981, p. 148). Pas étonnant que Philippe Muray ait terminé sa carrière en composant de ridicules textes pour rap de trentième zone. Certains de ces jeux de mots sont toutefois de véritables trouvailles, comme cet engagement dans le langage, condensé en «langagement» (21 juillet 1980, p. 78, l'auteur souligne) ou le calque savoureux d'un titre de Gide, Les Pourritures terrestres (6 août 1980, p. 79).
(3) Cf. p. 116. Voir encore l'analyse, pour le moins sommaire et réductrice, du diable chez Bernanos, assimilé à la vie intérieure (cf. 28 février 1981, p. 127). Il est d'ailleurs étonnant que ce soit l'auteur de Désaccord parfait, qui écrivait qu'il fallait oser, avant de penser, se dresser contre «tout ce qui fait de vous un enfant de son siècle», qui semble ne pouvoir se détacher de la psychanalyse, mais encore d'auteurs aussi passables que Lacan, Sollers et Kristeva. J'ai évoqué Philippe («Méphistophilippe», 21 février 1983, p. 252) Sollers, à la «bêtise insolente» (19 février 1983, p. 251), avec lequel les relations ne vont pas manquer de se distendre. C'est peut-être en fin de compte l'un des aspects les plus intéressants de ce premier tome du Journal intime de Philippe Muray, que de constater à quelle vitesse, finalement fort lente, l'auteur s'éloigne du vieux podagre, alors qu'il avoue que son plaisir à lire Elias Canetti tient non point tant à son génie qu'au fait que «Sollers n'a pas encore mis sa marque de fabrique, son badge autocollant «qualité Ph. S»» (22 mai 1983, p. 277). Muray, toute intelligence qu'il est, finit par comprendre que celui qu'il surnomme «le directeur de la Compagnie» a «mis au point la fidélité flexible, l'esclavage ondoyant, ma mobilité adhésive, l'orthodoxie à l'état gazeux, la soumission intégrale mais en zigzags obligatoires» (31 décembre 1983, p. 397).
(4) «En dernier ressort, pas de guerre entre l'Un et le multiple, pas de contradiction entre le Dieu-Un et le pluriel divin. Il y a, en revanche, une lutte acharnée, immémoriale, entre Dieu-Un et Dieu-Une. C'est tout. Le polythéisme n'a jamais existé comme antagoniste et symétrique du mono. A la limite, n'a jamais existé réellement. L'Une, oui, et comment !» (26 novembre 1979, p. 64). Voir encore : «GH : convoquer toutes les histoires et toute l'histoire pour leur demander ce qu'elles ont à dire en face de l'histoire allégorisée dans mon histoire et les retransformer en allégories de mon histoire allégorisée» (12 septembre 1980, p. 89).
(5) En note écrite le 24 avril 1990, Philippe Muray déclare ainsi : «Dactylographiant, aujourd'hui, qu'il me tarde de sortir de cette puérilité jargonnante ! Et j'avais déjà trente-cinq ans !» (p. 104). Ailleurs, il se contente d'un triple point d'interrogation en relisant ceci : «Bien entendu, pour que la description soit rigoureuse, il faut que ce vide soit parfaitement plein, que le quantitateur éthéré de sa supposée qualité y soit désigné» (19 janvier 1981, p. 120). Ailleurs encore : «Charabia ! Charabia» (p. 145).
(6) «La question de la représentation. Sa clôture. Ne pouvoir savoir (voir) aucun objet fixe, n'apercevoir à la place de l'objet qu'une «catastrophe» : une contradiction, une lutte non localisable, non identifiable. Représentation de l'immédiat néanmoins maintenu en tant qu'éclatement de toute identité, identification, spécularisation, donc en tant que ruine de la représentation. Représentation des opérations concrètes – sexuelles, mortelles, sociales – qui excèdent la spécularisation et son sujet. Représentation d'un non-savoir inconnu. Le sujet y est mais on ne s'y connaît pas et s'y représente. D'où enfer et jugement dernier comme pas – limite du récit dans l'ordre de la représentation –, le pas suivant étant l'abstrait ou rien... Indépendance des événements (de la couleur, etc.) par rapport au récit – à la représentation au signifié. Éclipse de la représentation : aux abords des incertitudes imaginaires du sujet parlant – là où se construit et détruit une image censée lui être propre... Antérieure au stade du miroir, économie du refoulement originaire. Contrée du narcissisme primaire. Symptôme : revalorisation de la parole. Représentation de chose : désigner la charge pulsionnelle inconsciente liée à (provoquée par) des objets. Quand l'objet est perdu (séparé du moi – schizophrénie) les représentations de mots sont investies plus intensément pour permettre de le récupérer. Pas d'objet comme objet signifié (le sens = représentation). Le seul objet à apparaître est le mouvement même de la fin. Tout cela comme mécanisme de l'ère du fini... (notes d'après Kristeva)» (23 juin 1982). Kristeva : mon Dieu, mais l'illisibilité de ce passage et d'autres du même empan hermétique s'explique donc ! Il n'en reste pas moins que de tels passages ne peuvent que dissuader les meilleures volontés, et laisser perplexes les meilleurs interprètes de la pensée de Philippe Muray, au premier rang desquels nous n'hésitons pas à ranger Élisabeth Lévy bien sûr.
(7) «L'Incarnation est l'événement historique qui dévoile la figure comme un accident, une «catastrophe», l'ensemble des grains de sable criblés par le péché originel. La figure ne se rapporte plus à l'essence, elle est de l'ordre de l'accidentel. Elle reste néanmoins supportable tant que sa laideur foncière s'adosse à cette Incarnation comme à la lumière qui lui est promise. Cette lumière semblant s'éteindre, la laideur devient crue, apparemment définitive, en tout cas solitaire. D'où l'art abstrait pour s'en détourner. Un simple mouvement pudique impossible à soutenir longtemps. D'autant plus que dans les tableaux abstraits eux-mêmes, la figure couve, ici ou là, fait trembler toute la surface de sa hideur en attente» (2 mars 1982, pp. 162-3).
(8) Je cite l'un de ces passages, pour le moins cru mais fort drôle : «Le côté déodorisé des scènes de cul du roman de Sollers (il faut bien que je lui trouve des défauts). Bonheur dans le cul car pas d'odeurs. Les femmes sentent. Fort, la plupart. Difficile de jouir longtemps avec ça. Etc. La scène de cul sent. La scène primitive odorifère. Pas nécessairement une odeur désagréable, mais elle est là... Je détermine mes préférences pour les femmes en fonction des odeurs (bien plus que les yeux, la bouche, le cul, etc.). Nanouk est la seule vraiment aimée avec persévérance pour cette raison... Avec d'autres, certaines baises m'ont dégoûté à cause de ça. J'ai dû interrompre des débuts de liaison, écourter des scènes... Le em>malheur pour moi dans la baise est là principalement. Bordure de dégoût. Frontière vite touchée. Cul frontalier du haut-le-cœur.» Vient alors la description d'une scène très drôle, avec une certaine D. (Diane, encore toi ? Décidément...) «Je me souviens du cul de D., un jour... Quatre pattes, tendue, ouverte, bouches de derrière soufflant généreusement, moi juste au-dessus. Revivre ça... La seule fois où j'ai débandé en plein vol. Circuits coupés. Plus de communication avec la tour de contrôle. L'odeur dessine les femmes, le profil d'une aventure, le tracé de leur voix... La fore de leurs seins. Détailler tout ça. Catalogue des odeurs des femmes. Aporie dans laquelle ça me met (si leur odeur m'incommode, malheur sexuel; si le parfum me plaît, bonheur mais alors on vit avec – et d'autres malheurs commencent)... (28 décembre 1983, p. 395, l'auteur souligne). Quelques pages auparavant, Philippe Muray dissertait sur les différences entre les trous du vagin et de l'anus, le premier n'étant qu'une «fente molle qui s'évase», le «trou de balle» étant, lui, davantage «sélectionniste» car il «n'est pas offert à tous les clients» (8 décembre 1983, p. 379).
(9) Il n'est à ce titre guère étonnant que Philippe Muray se considère lui-même comme un grand exotériste, chargé de montrer ce que les autres n'ont pas su ou voulu voire, la grande littérature ne pouvant qu'être considérée comme un exorcisme (cf. p. 422) puisque, en chassant les démons, elle les révèle aux yeux de tous.
(10) Mais aussi, à ses yeux, condition impérieuse de toute écriture, la littérature étant définie comme «quelque chose qui s'arrache» au «prélèvement d'homme sur la demande d'enfant» (30 juin 1985, p. 556).