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18/07/2020

Le cœur est un chasseur solitaire de Carson McCullers, par Gregory Mion

Crédits photographiques : Christopher Tomond (The Guardian).

Carson.jpg«[…] la terrible réalité de notre isolement, de cette impénétrable et transparente, insaisissable et perpétuelle solitude; de cette solitude indestructible qui entoure, enveloppe, revêt toute âme humaine du berceau jusqu’à la tombe et peut-être au-delà.»
Joseph Conrad, Un paria des îles.

La ségrégation élargie

Deux ans après la mort précoce du géant Thomas Wolfe, l’Amérique de Roosevelt découvre en 1940 un autre aspect de la précocité romanesque avec Le cœur est un chasseur solitaire (1) de Carson McCullers, portrait topographiquement versicolore d’une «ville du Sud aux étés longs» et «aux rares mois froids» (p. 16) mais où le sentiment d’un bi-chromatisme social prend rapidement le dessus. La thématique de la ségrégation est en effet indissociable de ce roman, comme elle l’est de toute façon pour la plupart des livres sudistes. Cela dit, une fois dépassée l’impression facile d’une première lecture, il semble que cette ségrégation se redéfinisse à l’instar d’une particularité nationale, d’une discrimination entre un pays normal et un pays pathologique, Carson McCullers ayant choisi de raconter une version prétendument lépreuse de son pays, c’est-à-dire les annales d’une de ces villes anonymes où les indigènes portent sur eux «l’expression désespérée de la faim et de la solitude» (p. 17). Or ce portrait d’une Amérique marginalisée n’en est que plus touchant aussitôt qu’on s’aventure à le prendre comme un autoportrait rétrospectif de la romancière, laquelle a subi de nombreuses faillites de la santé, jusqu’à mourir en 1967 à l’âge de cinquante ans. On peut en outre justifier la thèse d’une ségrégation plus vaste que son habituelle sémantique dès le tout début du roman, lorsque deux sourds-muets – Spiros Antonapoulos et John Singer – montent sur la scène littéraire et nous initient aux problèmes de la différence, du handicap et de la désocialisation, terrible trident qui requalifie le nègre par-delà les seules fureurs du racisme étant donné qu’à partir d’un certain seuil d’isolement on est toujours le nègre d’une élite bien intégrée, dût-on appartenir au camp des Blancs. Par conséquent Le cœur est un chasseur solitaire amplifie le sujet de la question noire en interrogeant une forme encore plus sournoise d’excommunication de l’Évangile américain, à savoir l’indifférence absolue, le mépris, l’avilissement possiblement organisé d’une population qui pourrait correspondre aux grands oubliés du New Deal. Au fond tous les personnages de ce chef-d’œuvre gisent dans le même moule ontologique, celui des invisibles que la littérature doit sauver, celui des outsiders condamnés par un faisceau de déterminismes qui devraient faire honte à ceux qui les cautionnent en se rassasiant d’une inertie bourgeoise.
Parmi tous ces réprouvés de la norme occidentale, incompatibles à l’hypocrisie et inassimilables à la monstruosité des psychologies carriéristes, John Singer s’illustre par son silence vocal et son intelligence discrète. Sa solitude acoustique est un appui considérable pour les cœurs esseulés qui viennent se confier à lui (cf. pp. 118-123). Il incarne un oracle taiseux qui agit en point de suture au sein de cette société blessée, toutes les pensées «[convergeant] vers lui comme les rayons d’une roue au moyeu» (p. 267). Il est l’oreille surnaturelle qui peut entendre les histoires des uns et des autres, une contre-oreille de Denys qui rassure et qui délivre, qui entend plus intensément, de la même manière qu’il a entendu Spiros pendant une décennie avant que celui-ci ne soit interné dans un asile, moins à cause d’une folie pure qu’en raison d’un excès de vitalité qu’un monde psychiquement anéanti ne pouvait tolérer. Du reste, on l’aura compris, la valorisation d’un personnage sourd-muet n’est pas un effet de manche ou un condiment émotionnel accommodant. La puissance narrative qui se joue à travers John Singer est telle que cet homme symbolise le maximum de réalité à l’intérieur d’un minimum de volume – son tempérament éclipsé fonctionne à rebours de sa capacité d’influence. De sorte que John Singer nous évoque un autre sourd-muet de la littérature sudiste, en l’occurrence Dummy, le mutique décisif et magistral de Shelby Foote dans Tourbillon, le muet légèrement voyeur par l’intermédiaire duquel tout bascule. Au même rang d’importance, donc, John Singer contribue à renverser de nombreux éléments de cette chronique méridionale. C’est un muet qui s’exprime à l’écrit ou par gestes depuis les profondeurs de la vérité, qui accouche progressivement ses interlocuteurs de ce qui les tracasse ou de ce qui leur enflamme le cœur, comme si la vérité ne pouvait apparaître que par petites touches successives, en cercles concentriques de plus en plus resserrés. Et forcément la vérité virtuelle de ce texte mythique se prononce en faveur d’une communauté de la souffrance davantage qu’en faveur d’une opposition triviale entre les Blancs et les Noirs. Derrière la ségrégation socio-politique flagrante se dresse l’emblème d’une corporation des Justes exclus du récit national.
Se dessine ainsi un conflit des légitimités entre les égarés du Sud et les favoris de la société de l’American way of life, les premiers n’étant que les bouc-émissaires des seconds, les soi-disant déviants montrés du doigt par la middle-class society, à ceci près toutefois que l’humanité décrite par Carson McCullers contient un réel degré de moralité par rapport à ceux qui se sont opportunément affirmés selon des lois inégalitaires ou des procédés douteux. La noblesse d’âme qui se dégage de cette ville de trente mille habitants, théâtre tragique de ce roman éternel, se comporte à l’instar d’un véritable produit de contraste pour corriger les discriminations superficielles et séparer plus subtilement le bon grain de l’ivraie, à savoir, d’une part, les puissances humaines volontairement reléguées dans un état d’impuissance et, d’autre part, les cabales de faibles qui ont voulu se venger des forces authentiques de la vie (2). Aussi ne voyons-nous jamais ces revanchards qui ont directement ou indirectement fabriqué le genre d’urbanité révélée par Carson McCullers, mais nous les devinons, nous les décelons par-delà les frontières de cette Cité mise au ban, nous les pressentons comme on anticipe un bruit suspect dans la nuit noire, tout comme nous soupçonnons leur «honte de n’avoir aucune chance d’être [vaincus]» (3). En d’autres termes, si Carson McCullers insiste sur les invisibles de l’Amérique, si elle fait de son livre un coryphée de la solitude en train de braconner la moindre trace de chaleur humaine, elle insiste également sur les invisibles qui prétendent avoir réussi en nous suggérant leur déloyale et spectrale omniprésence. Or c’est peut-être cela qu’il s’agit de traquer au-delà d’une fraternité si difficile à atteindre quand la pauvreté neutralise toute forme de réciprocité, c’est peut-être cela que tous ces cœurs solitaires recherchent inconsciemment : une silhouette de l’injustice, un prélude objectif à leur malheur, une raison valable de se réunir et de conjurer la mécanique perverse des discours officiels. Et outre le rôle fédérateur de John Singer pour accomplir cette formidable perquisition, il est indispensable de signaler celui de Biff Brannon, gérant du Café de New York, un troquet où ce limonadier voit passer tous les anormaux présumés, tous les désaxés que la Terre a pu engendrer, ce qui lui donne l’occasion de «saisir quelque chose de réel» (p. 28) en révoquant la tentation des apparences. Animé par une «chaude sympathie pour les malades et les infirmes» (p. 36), Biff Brannon, par exemple, ne juge pas l’ébriété polymorphe de Jake Blount, à la fois «paysan» et «professeur» (p. 30) durant ses monologues d’ivresse, tour à tour pragmatique et pédant, accoudé au zinc jusqu’à ce qu’il décroche un emploi de mécanicien pour un manège de chevaux de bois (cf. p. 86), allégorie de son tournis endogène et de son quotidien d’ivrogne, chaque pièce de ce carrousel étant comme l’inquiétante jument de Füssli dans Le Cauchemar.
Biff Brannon juge d’autant moins ses clients que sa femme Alice est une figure achevée de la vulgarité, de la mesquinerie et de la rudesse, prompte aux jugements expéditifs (cf. pp. 26-7). Biff Brannon est le type d’homme qui a embauché un Noir dans sa cuisine – Willie – et Biff Brannon est aussi le type d’homme qui peut laisser entrer dans son café le docteur Benedict Mady Copeland, le paternel de Willie, tout en feignant de n’avoir pas entendu cette ignoble remarque adressée au picoleur Blount : «Vous savez que vous n’avez pas le droit d’amener un négro dans un lieu où boivent les Blancs» (p. 37). À de multiples égards, le bistrot des Brannon est une plaque tournante de la ville, un électrochoc qui réveille de la léthargie municipale, une sorte d’endroit où l’on vient se réapprovisionner en joie de vivre afin d’alimenter ses fantasmagories ou son «kaléidoscope de l’ivresse» (p. 91). L’on y croise aussi bien un Blount insurgé, bituré de bonne heure et lecteur de Karl Marx, déçu de la passivité d’une populace médiocre et assoiffé de Grands Soirs alcoolisés, que la petite Mick Kelly, douze ans, fille de modestes propriétaires et mélomane, victime des préjugés de son époque dans la mesure où elle ne conçoit pas qu’un «homme de couleur» puisse être médecin (p. 68). Ce préjugé n’a en outre aucune espèce d’intelligibilité dans l’esprit de Mick – il n’est qu’une réaction, un cadavre idéologique rejeté par un glacier de croyances, le reflet d’une élite suprématiste qui n’habitera jamais dans cette ville mais dont les opinions néfastes ont eu le temps d’essaimer. C’est pourquoi les personnages d’une classe apparemment supérieure ne sont chez McCullers que les égaux des inférieurs supposés : eux aussi appartiennent au cadastre de cette ville abandonnée, imperceptible depuis les métropoles et les vastes centres financiers, de moins en moins attractive, semblable à un micro-continent obsolète qui serait à la dérive sur l’océan des bannissements.
Par un effet de choralité qui crée une brillante polyphonie, Mick se retrouve confrontée à Portia, la sœur de Willie, boniche au domicile des Kelly. L’athéisme vaniteux de Mick n’est pas sans soulever la ferveur de Portia qui recommande à sa maîtresse mineure les pratiques de l’Église presbytérienne ainsi qu’une dose d’humilité (cf. pp. 69-70). Puis l’avertissement succède à la recommandation, même si les mots de Portia ne relèvent pas tant de la menace que du désir d’arracher Mick à ses entêtements incultes lorsqu’elle assène ceci à la jeune fille : «Votre cœur battra assez fort pour vous tuer parce que vous n’aimez pas et que vous n’avez pas la paix» (p. 70). Pour preuve, Mick, en dépit de la grande maison de ses parents peuplée de locataires (parmi lesquels nous recensons John Singer), n’en est pas moins retranchée au fond de sa déréliction, attirée par la rue et par l’errance.
Un peu plus loin vers les périphéries de la ville, en plein dans le quartier nègre nécessairement excentré (cf. p. 94), le docteur Copeland rumine ses études et sa mélancolie. Ce militant déclaré de la contraception estime que la diminution des naissances aurait pour conséquence immédiate une amélioration du bien-être des Noirs (cf. p. 99). Ce n’est pas non plus un partisan des lexiques de la sensiblerie en ce sens qu’il se fiche que l’on utilise le mot «nègre» ou le terme «gens de couleur» (p. 103). Il ne minimise pas les efforts que la communauté noire doit fournir car la société n’est pas disposée à remettre en question «la tranquille insolence de la race blanche» (p. 111). C’est la raison pour laquelle il aurait voulu que ses enfants deviennent des intellectuels au service de la cause noire, des Richard Wright ou des Langston Hughes, afin qu’ils ouvrent une voie supplémentaire d’émancipation et qu’ils se libèrent du «joug de la soumission et de l’indolence» (p. 106). On comprend dès lors toutes les dissensions qui l’éloignent de sa famille, toute la déception qu’il a pu accumuler en observant les situations respectives de Willie et de Portia, mais aussi celles de ses deux autres enfants (Hamilton et Karl Marx (4)), esclaves de l’économie sudiste et adorateurs d’un dieu qui maintient le statu quo de l’injustice (cf. pp. 186-9). À ses yeux de scientifique matérialiste, l’idée de salut post-mortem n’est qu’un appât pour les opprimés, une illusion de tribunal céleste qui accentue l’assoupissement terrestre. On ne s’étonnera pas qu’il ait reproché naguère à sa femme Daisy d’avoir enseigné à leurs enfants les valeurs religieuses, «le culte de l’humilité» (p. 107), autant de fadaises, selon lui, qui servent à fortifier le pouvoir des Blancs et l’impossibilité des Noirs. Par ailleurs, ce tempérament de révolté rapproche Benedict Copeland de Jake Blount, tous les deux étant fascinés par l’œuvre marxiste, tandis que son impiété de médecin le noue aux rébellions profanes de Mick.

Physionomies de la solitude et mystères de la vie

Quatre genres principaux de la réclusion existentielle gravitent ainsi autour du solitaire archétypal John Singer : Bartholomew «Biff» Brannon, l’époux malmené qui apprécie les parias, Mick Kelly, la pré-adolescente qui se confine dans sa «chambre intérieure» telle une Virginia Woolf à la recherche d’une indépendance propre (cf. p. 208), Jake Blount, le biberonneur séditieux, puis le docteur Benedict Mady Copeland, le fanatique au «cœur rempli d’une violence brutale» (p. 184), signe avant-coureur d’un Martin Luther King rough around the edges. Ces quatre variations de la solitude procèdent d’une ample stratification romanesque à travers laquelle Carson McCullers sonde les gouffres de l’Amérique, dévoilant au fur et à mesure quelques dérangeantes survivances qui permettent d’esquisser un panorama psychique des États-Unis, pour ne pas dire, dans le vocabulaire de Jung, un inconscient collectif (5) où nous nous apercevons graduellement que la liberté des uns s’enracine dans la sujétion des autres, que le Sud n’est peut-être que l’esclave originel du Nord depuis le 4 juillet 1776 (cf. pp. 360-382). À tour de rôle, chacun de ces individus, chaque membre de ce quartette déshérité, précise ses aveux ou ses velléités d’épanchement à John Singer. Ce faisant, par le biais d’une narration où toutes ces voix ont vocation à se rencontrer sur un terrain d’humanité commune, chacun agrandit l’encoche qu’il a taillée à la surface de sa conscience et nous fait progressivement descendre dans une région plus intime de lui-même, à l’endroit où nous pouvons postuler une orée de l’inconscient. C’est en outre ce qui rend le roman de Carson McCullers si particulier ou si interminablement énigmatique : plus nous avançons dans ce reportage de la citoyenneté sudiste, plus nous sommes ballotés par cette tectonique de l’âme humaine, par le sentiment d’avoir approché un mystère crucial sans pour autant être capable de l’exprimer distinctement. Par conséquent le livre de Carson McCullers va du conscient à l’inconscient, du plus évident au plus insaisissable, et nous n’apprendrons d’ailleurs pas grand-chose au sujet de John Singer, sinon qu’il suppute que les quatre pénitents qui se confessent à lui ont tous un cœur persécuté, débordant de tout ce qui fatigue les États-Unis, à quoi il faudrait même ajouter une nuance de délire en ce qui concerne Jake Blount (cf. pp. 269-281). Ce qui est certain en tout cas, c’est que Singer est à ces quatre suppliants ce que Spiros Antonapoulos est pour John Singer himself, en l’occurrence une présence tutélaire qui apporte généreusement de la sécurité mentale. Du reste on se rend compte de l’importance d’Antonapoulos à la proportion de son absence croissante : l’internement du Grec est difficilement supportable pour John Singer, et, alors que les mois s’écoulent et atteignent la somme d’une année, la séparation devient toujours plus intolérable. C’est pourquoi le décès d’Antonapoulos, survenu dans la misère d’un hospice et dans le redoutable secret d’une solitude subie, plonge instantanément Singer dans un état voisin d’abattement et l’incite à se tirer une balle dans le cœur (cf. pp. 403-6), façon de dire par l’entremise d’un langage non verbal toute l’indignation des orphelins de la société. Mais personne ne parviendra réellement à démêler le geste fatal de Singer (cf. pp. 409-445), ni Biff Brannon, pourtant amateur de chorégraphies existentielles détraquées, ni Jake Blount, désolé par la vacuité d’un monde qui peut susciter la mort volontaire, ni Benedict Copeland, un peu revenu de ses chimères, ni Mick Kelly, doublement accablée par ce suicide parce qu’elle a trouvé le corps de cette pythie muette et masculine. S’agit-il éventuellement d’une injonction agressive qui devrait encourager les rescapés de la solitude à se rebeller d’une manière ou d’une autre ? S’agit-il encore d’une justification littérale de l’intitulé de ce livre, d’un cœur qui, faute de prédateurs complices et de proies idoines, était voué à se transformer en chasseur de lui-même jusqu’à ce qu’il décide de se tuer ? À ce moment-là du roman, le degré d’inconscient auquel est parvenu Carson McCullers n’autorise que des hypothèses.
Tâchons alors de remonter quelque peu le fleuve de ces péripéties afin de colliger des indices relativement convaincants sur les uns et sur les autres. Entre la première (cf. pp. 13-123) et la deuxième partie (cf. pp. 127-406) du roman, de l’eau a coulé sous les ponts et Mick Kelly, par exemple, frôle désormais les quatorze ans. Elle se rêve dans la peau d’une compositrice, passionnée de piano et possiblement inspirée par le parcours de la musicienne Amy Beach. Elle prend aussi la mesure de la solitude professionnelle de son père, Wilbur Kelly, diminué après un accident (cf. pp. 127-152). La vision du paternel affaibli exerce en elle une soudaine envie de gaieté partagée. Lors d’une réception qu’elle donne chez elle et où elle invite nombre de ses camarades d’école, Mick franchit «la nuit la plus excitante qu’elle [a] jamais connue» (p. 150), éprouvant un crescendo de désordre et de liberté, ravie à l’idée d’abandonner son corps au chaos des sensations festives. Durant cette inoubliable soirée, elle se promène avec son jeune voisin Harry Minowitz, bientôt seize ans, un Juif qui déteste les nazis (cf. p. 146) et qui a même un plan pour assassiner Hitler (cf. p. 306). Grâce aux commentaires d’Harry sur les événements dramatiques de l’Europe, Mick Kelly dilate son horizon, elle aiguise son imaginaire et elle prépare sa mue, son entrée dans l’univers des femmes expérimentées. Elle connaîtra du reste son premier baiser avec Harry, au cours d’une ballade en vélo (cf. pp. 343-346), unique circonstance d’un amour pur et intact dans Le cœur est un chasseur solitaire, quoique furtif et balbutiant, vite estompé par la fuite de Minowitz et par la résignation de Mick. À la décharge de cette dernière, la situation générale de sa famille ne plaide pas en faveur d’une extension des libertés qu’elle a pu entrevoir pendant la réception joyeuse de ses copains et copines. En effet, peu après cette récréation nocturne de collégiens, son petit frère Bubber, tout juste âgé de sept ans, a fusillé sinon accidentellement, du moins inexplicablement, la nièce de Biff Brannon (cf. pp. 213-6) : Baby Wilson, quatre ans, une enfant gâtée par sa mère Alice depuis que son mari violent, Leroy Wilson, a pris la tangente (cf. pp. 161-8).
L’épisode consacré à cet accident ou à ce mouvement homicide perturbant est aussi étrange que le meurtre de l’Arabe dans L’Étranger de Camus. Cela dit, contrairement à l’Arabe d’Algérie, la fillette ne meurt pas, mais les frais médicaux et le déshonneur ne sont pas épargnés à la famille Kelly, tant et si bien qu’ils se confrontent à une réduction massive de leurs économies (cf. pp. 298-9). Ces conditions défavorables ont pu logiquement participer au manque de combativité de Mick lorsqu’elle a été témoin de l’esquive de Minowitz, comme elles ont pu contribuer à son renoncement à la musique lorsqu’elle a pris un poste de commerçante à dessein de soulager ses parents (cf. pp. 397-8). Plus déstabilisant encore, Bubber perd son surnom après son forfait, renouant avec son véritable prénom (Georges), symbole d’une mutation négative et anticipée qui inscrit sur lui tout le futur d’une vie d’adulte mortifiée, voire, également, toute la vérité d’une immonde perversion qui devait tôt ou tard se manifester (cf. pp. 228-9). Il en résulte de troublantes inimitiés de Mick à l’encontre de Biff Brannon, qu’elle perçoit comme responsable de sa détresse à un niveau inintelligible de son tribunal moral, et, du côté de Brannon, il en résulte une troublante attirance pour Mick, affecté par cette «obscure faute de tous les hommes, sans définition et sans nom» (p. 293). Est-ce pour Brannon un effet secondaire du décès brutal de sa femme Alice (cf. p. 158), emportée par une tumeur ? L’ambiguïté qui court tout au long du texte de Carson McCullers élimine assez prestement ce type conventionnel d’interprétation, quand bien même l’attirance pédophile de Brannon, in fine, s’altère et se consolide en banale tendresse désintéressée (cf. pp. 442-3). Il est plutôt vraisemblable que le goût prononcé de Brannon pour les asociaux ou les éclopés traduise quelque chose de ses propres penchants inavouables.
L’ambivalente polarité qui unit Brannon et Kelly possède un parallèle avec les relations tout aussi ambivalentes qui unissent Copeland et Blount. Ce sont deux contempteurs de l’idéologie capitaliste. Selon Jake Blount, l’accumulation des capitaux a métamorphosé l’Amérique en «un asile de fous», fondé sur un «mensonge» énorme qui enlaidit l’humanité (p. 194). Son discours dissident prend le pouls d’une Amérique dominée par le fétichisme des marchandises et par l’influence très probable des méthodes managériales issues du fordisme. Sachant par ailleurs que Carson McCullers situe son histoire à la fin des années 1930, on imagine aussi que Blount, une décennie auparavant, a été pour le moins écœuré par la crise de 1929 et ses conséquences illimitées. Il n’accepte pas que la servitude continue de passer pour la liberté (cf. p. 202), que des hommes se tuent au travail en ignorant que la richesse de leurs patrons n’advient que parce qu’une classe en exploite une autre, la bourgeoisie abusant d’une masse prolétaire tellement épuisée qu’elle ne parvient plus à mobiliser les énergies d’une révolution nécessaire. L’insoutenable mensonge qui irrite Blount provient donc de ce qu’une majorité d’hommes «devient d’autant plus pauvre [qu’elle] produit plus de richesse» (6) pour le privilège des exploitants. L’enjeu est de faire croire de façon systématique à l’impossibilité d’un modèle alternatif d’existence, et, plus perfidement, il s’agit d’entretenir l’illusion que l’ouvrier, en donnant toute la substance de son existence à la marchandise, prend part d’une manière essentielle à la vie de sa société. Or le surcroît de vitalité que l’on vend à travers ce paradigme du travail n’est qu’un odieux blasphème de la vie. Car si Blount est frappé par un alliage de «solitude» et de «terreur» (p. 196), c’est qu’il a compris, davantage qu’un autre et sans doute autant que Copeland, la banqueroute du rêve américain et l’impureté du processus capitaliste. En bon marxiste et même en bolchevik assumé (cf. p. 356), Blount est révulsé par le fait que la Machine capitaliste a dûment remplacé la Machine religieuse, ou, plutôt, que le Capital apparaisse comme une opportunité d’incarner une divinité jusqu’à présent désincarnée. Les croyants de jadis, qui offraient toute leur vie à un dieu invisible, sont dorénavant substitués par les ouvriers qui offrent toute leur vie au dieu visible de la marchandise, lequel, en contrepartie, les rétribue en espèces sonnantes et trébuchantes, fût-ce chichement. En outre, c’est précisément ce lien pervers entre la religion et le travail capitaliste qui permet à Blount et Copeland de fraterniser, qui leur permet provisoirement de dépasser l’opposition classique du Blanc et du Noir, car l’on sait à quel point le docteur Copeland déteste la dévotion imbécile de ses enfants. En un mot, ce qui réunit Blount et Copeland, c’est la certitude que la religion et le travail capitaliste désignent un même expédient d’aliénation.
Sans qu’ils ne le sachent avec conviction, sans qu’ils ne se le disent ouvertement, Blount et Copeland partagent ce que le docteur appelle son «ferme idéal» (p. 179), à savoir un infatigable désir «[d’enseigner] la vérité» (p. 184), de proclamer la liberté, dussent-ils en payer le prix de la solitude ou des comas éthyliques. Et si Copeland apprécie tant John Singer, s’il respecte ce Blanc davantage qu’il ne respecte Blount, c’est qu’il a deviné chez le sourd-muet un idéal similaire au sien, l’unité souveraine d’une âme opprimée (cf. p. 174), voire l’unité d’une âme juive de spinoziste harcelée par les potentats d’une nouvelle Inquisition (cf. p. 237). Cette réflexion de Copeland démontre sa volonté intermittente de proposer une équivalence des calamités entre les Juifs et les Noirs, une incapacité de nier la réalité d’une question juive et d’une question noire, à condition toutefois de se souvenir que Le cœur est un chasseur solitaire va plus loin en suggérant une question méridionale qui établit la synthèse de toutes les ségrégations répertoriées. Ce qui intéresse Carson McCullers au premier chef, ce n’est pas telle ou telle forme de la ségrégation, mais le phénomène en tant que tel de la ségrégation, le mécanisme de son enracinement sur les terres infortunées de l’Amérique sudiste où semble se jouer le drame de l’humanité tout entière. En cela, le défaut de Copeland ou le défaut de Blount, c’est de ne pas faire l’effort de prêcher au-delà de leur paroisse, même s’ils ont réussi à s’entendre un petit moment sur l’inadmissible déconvenue du «Sud étranglé», du «Sud méprisé» et du «Sud esclave» (p. 371). Mais au lieu d’associer toutes leurs luttes à la matrice du Sud, au lieu de construire une transitivité des luttes, ils retombent dans le péché de l’individualisme, notamment lorsque le docteur Copeland insiste lourdement sur le «problème nègre» (p. 373). À partir de là un dialogue de sourds s’installe, et Blount, dénonçant la pourriture et la corruption du «système de la démocratie capitaliste» (p. 374), ne parle plus que pour lui. C’est dommage parce qu’il trace une ligne commune entre les Blancs et les Noirs qui sont broyés par le mensonge et le servage, par la désolation d’un monde qui «contraint l’homme à être injuste pour vivre» (p. 381), par une sorte de «force sourde et malfaisante» (p. 358) qui s’est emparée de la ville, la rendant «plus solitaire que toutes celles [qu’il a pu connaître]» (p. 356). Assez nettement, le capitalisme est ici accusé de faire du cœur un chasseur solitaire, de l’astreindre à une existence profondément intransitive, insupportablement érémitique car sans aucune manifestation de spiritualité ou d’amour véridique.
On peut néanmoins expliquer la rage incurable de Copeland par une terrible série de vexations. Tout d’abord, l’arrestation de son fils Willie, à la suite d’une rixe dans une house of ill repute, remue le couteau dans la plaie de ce père qui aurait tant voulu avoir une descendance d’intellectuels (cf. p. 179). Il faut cependant se demander s’il n’y a pas là une féroce contradiction. L’intellectuel n’est-il pas celui qui a plus ou moins pactisé avec l’institution ? La radicalité de Copeland l’empêche de s’interroger sur des phénomènes plus ténus. Qu’il soit influent ou cantonné à un auditoire privé, l’intellectuel, dans l’esprit de Copeland, est un individu qui s’est assis sur les bancs d’une Université assermentée, qui s’est donné la peine d’étudier, qui a lu les bibliographies souvent recommandées par la classe dominante. Conformément à cela, le cheminement du docteur Copeland est d’une certaine façon sujet à caution, ne serait-ce déjà que parce que sa réussite aux examens transcrit une docilité qui n’est pas moins contestable que la docilité qu’il reproche à ses enfants. On peut même réfléchir à la potentielle jalousie de Copeland, ou plutôt à sa potentielle mauvaise conscience, car l’acharnement qu’il montre à critiquer ses enfants révèle peut-être la culpabilité latente qu’il ressent à avoir triomphé là où ses fils et sa fille ont échoué. Si bien qu’à la vexation de l’arrestation peu reluisante d’un des siens s’ajoute la vexation davantage enfouie d’une âme potentiellement adaptée aux valeurs culminantes. La religion des livres n’est objectivement pas meilleure que la religion du Livre que sa femme Daisy a préférée pour éduquer Portia, Willie, Hamilton et Karl Marx.
Mais il est indispensable d’affirmer que la radicalité du docteur Copeland n’est pas qu’une affaire d’identité personnelle éludée ou de blessure narcissique mal digérée. Au nombre des vexations qui lui ont prêté toute latitude pour sortir de ses gonds, il y a aussi les sévices arbitraires que Willie a subis pendant sa détention, à tel point d’ailleurs qu’il a fini amputé des deux pieds (cf. p. 319). Et lorsque M. Copeland s’est déplacé pour consulter le juge de la Cour Supérieure à propos de cette maltraitance, le shérif a profité du caractère sanguin du médecin, le provoquant et l’humiliant, le molestant puis le barricadant en cellule au motif d’une attitude inappropriée envers l’autorité constituée (cf. p 327). Le commentaire subséquent du shérif est éloquent de mépris et de sottise auto-satisfaite : «C’est l’ennui dans cette région […]. Des sacrés nègres qui font l’important comme lui» (p. 327). Ces vicissitudes réverbèrent tragiquement le lot quotidien des Noirs et dédouanent le docteur Copeland de ses égarements familiaux ou de ses fanatismes théoriques. D’où la fierté qui est la sienne, en amont de cet outrage, quand on le sollicite pour juger un paquet de dissertations répondant à ce libellé polémique : «Mon ambition. Comment puis-je améliorer la position de la race nègre dans la société» (pp. 231-2). Parmi ces copies dans l’ensemble similaires et plates, l’une d’entre elles se détache, à la fois grandiloquente, maladroite et punitive. On y lit ceci : «Je veux être comme Moïse qui fit sortir les enfants d’Israël de la terre des oppresseurs. Je veux fonder une organisation secrète de chefs et de savants de couleur» (p. 232). Et plus loin : «Je hais toute la race blanche et je travaillerai toujours pour que la race de couleur puisse se venger de toutes ses souffrances» (p. 232). En dépit du tempérament clairement belliqueux de cette composition, le docteur Copeland est séduit par la vérité de la tripe, par la simplicité presque naïve de ce désir véhément de justice directe. La copie n’en est que plus cohérente dès lors qu’on apprend qu’elle est l’œuvre de Lancy Davis, jeune homme dont la sœur a été violée par un Blanc. Malheureusement, ce même jeune homme, un jour d’août 1939, trouve la mort dans une bagarre contre des Blancs près du manège de Jake Blount (cf. p. 430). Les journalistes, fort opportunément, récupèrent l’événement et accusent la propagande communiste de mettre le feu aux poudres. Cela ne fait que décupler la colère de Blount, résolu à quitter la ville, non seulement consterné par la vacuité de toutes choses (cf. pp. 425-8), mais également sidéré par la pauvreté de plusieurs quartiers et par la fatalité d’un monde trop statique, impuissant à s’affranchir d’une axiologie défaillante (cf. p. 433).
Parmi l’agglomération de ces ténèbres, on retiendra les lueurs de l’espérance, le baiser volé de Mick et le charisme de John Singer, mais aussi le traditionnel discours de Noël de Benedict Mady Copeland, adressé au public noir de cette ville innommable que Carson McCullers a voulu laisser dans le flou géographique d’un Sud divinement misérable (cf. pp. 241-7). Ce n’est évidemment pas la nativité du Christ que le docteur a l’intention de célébrer. Ce qu’il a en ligne de mire, c’est la Nativité de l’Esprit Critique, le besoin viscéral de susciter un soulèvement populaire, une prise de conscience définitive. Les accents de son allocution empruntent volontiers leurs thèses au corpus marxiste : «Nous sommes forcés de vendre nos corps pour pouvoir manger et vivre. Et le prix qui nous est donné est juste suffisant pour que nous ayons la force de travailler plus longtemps pour le bénéfice des autres» (p. 241). Et lui qui est habituellement si catégorique sur le sort inacceptable que l’on fait aux Noirs et à eux seuls, une fois n’est pas coutume, se modère et estime que «l’injustice de la misère» doit rassembler «toutes les races et toutes les croyances» (p. 242) rançonnées par le mensonge démocratique international, par l’affabulation d’État qui aggrave la pauvreté, par ce genre d’abomination sociale qui a pu enfermer une Mick Kelly dans un magasin dont elle ne se libèrera probablement jamais (cf. pp. 434-6).

Notes
(1) Dans la toute première traduction de Marie-Madeleine Fayet en 1947 aux Éditions Stock (notre édition étant celle du Livre de Poche, 1972).
(2) Cf. Nietzsche, La généalogie de la morale (Premier traité).
(3) László Krasznahorkai, Tango de Satan.
(4) L’ironie est cruelle pour cet homme qui a osé prénommer l’un de ses enfants Karl Marx alors que celui-ci est devenu le supplicié paradigmatique de tout ce que le marxisme a pu combattre.
(5) Cf. Carl Gustav Jung, L’homme à la découverte de son âme.
(6) Karl Marx, Manuscrits de 1844.