13/02/2007
François Bayrou ou les impasses de l’extrême centre, par Germain Souchet

Rappel à l'ordre de nos hommes politiques, baudruches qu'il s'agit de dégonfler de peur qu'elles n'explosent en touchant les limites de la stratosphère, comme le fait à propos de l'inénarrable François Bayrou, candidat dilaté à l'hélium médiatique, dans les lignes implacables qui suivent, Germain Souchet.
Ségolène Royal, Chevalière de la mort.
Crétinisme et socialisme.
Jacques Chirac, gaulliste de foire.
Jacques Chirac en Bartleby.
Impossible, désormais, d’ignorer le «phénomène» François Bayrou. Cela fait plusieurs semaines que, dans les enquêtes d’opinion, il a franchi la barre des 10%. Depuis une bonne vingtaine de jours, il dépasse régulièrement les 15% d’intentions de vote et a atteint, de manière répétée, des scores compris entre 17 et 19% des voix au premier tour, les derniers sondages le plaçant même au-delà du chiffre symbolique des 20%.
D’aucuns persistent à n’y voir qu’un feu de paille et prédisent à François Bayrou la même dégringolade que celle de Jean-Pierre Chevènement en 2002. C’est oublier un peu vite que les mêmes commentaires sarcastiques avaient accompagné la montée en puissance de Ségolène Royal au printemps dernier, en vue des primaires socialistes. C’est ne pas se souvenir que Jean-Pierre Chevènement n’avait atteint le seuil des 14% d’intentions de vote que dans une poignée de sondages à la mi-janvier 2002, alors que nous sommes déjà mi-mars. C’est ignorer enfin que toutes les élections présidentielles, depuis 1965, nous ont réservé leur lot de surprises : du ballottage du général de Gaulle à la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour, en passant par la défaite cuisante de Jacques Chaban-Delmas au profit de Valéry Giscard d’Estaing, ou des victoires inattendues de Jacques Chirac sur Raymond Barre en 1988 et sur Édouard Balladur en 1995, aucune élection ne s’est déroulée selon les prédictions des observateurs politiques les plus aguerris.
Est-ce à dire que François Bayrou créera la surprise lors de l’élection présidentielle de 2007 ? Il paraît difficile de le voir passer devant Ségolène Royal pour retrouver Nicolas Sarkozy au second tour, même si, dans le passé, un affrontement entre la droite et le centre-droit a déjà eu lieu (entre Alain Poher et Georges Pompidou en 1969). Mais il s’agissait là d’une autre époque, la famille socialiste étant alors totalement décomposée, tandis que Ségolène Royal devrait cette fois bénéficier du vote utile suite au traumatisme qu’a connu la gauche en 2002.
Néanmoins, il est fort vraisemblable que François Bayrou obtienne un score à deux chiffres et qu’il s’établisse en troisième position, aux alentours de 15% des suffrages exprimés, devançant de peu Jean-Marie Le Pen. À cela, trois raisons : la première est que la base structurelle de l’UDF est d’au moins 10% de l’électorat. En effet, la droite et le centre ont, lors des précédentes élections, totalisé au premier tour entre 35 et 40% des voix. Si Nicolas Sarkozy récolte 28% des voix – ce qui serait un score très solide, en comparaison de ceux obtenus par Jacques Chirac en 2002 et en 1995 – il reste donc entre 10 et 12 points «disponibles» pour François Bayrou. À ce socle quasi-incompressible pourraient s’ajouter les voix du centre-gauche, déçu par la candidature Royal qu’ils espéraient plus sociale-démocrate que socialo-marxiste, et sur lequel le candidat de l’UDF a grignoté plusieurs points ces dernières semaines. Enfin, contrairement à 2002, tout semble indiquer cette fois que les électeurs disperseront beaucoup moins leurs suffrages, ce qui devrait profiter au quatuor Sarkozy – Royal – Bayrou – Le Pen (1). Or, même s’il ne faut jamais sous-estimer les ressources de ce dernier – ni l’exaspération profonde des Français –, son âge avancé et l’impasse du second tour de 2002 ne devraient pas jouer en sa faveur. Un espace politique existe donc pour François Bayrou qui a choisi la posture contestataire comme stratégie de campagne, mais qui reste plus fréquentable que le chef historique du Front National.
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21/01/2007
Ségolène Royal ou la Chevalière de la mort

«[…] la France vidée […] était humainement, raisonnablement défunte, condamnée, damnée comme une sorcière de joie qui aurait séduit l'univers et qui ne mériterait aucun pardon; — à moins, pourtant, que l'excès de son opprobre n'eût été précisément calculé pour la souterraine germination de quelque Sauveur INCONNU dont l'avènement ne serait possible qu'en l'absence absolue des compétitions.»
Léon Bloy, La Chevalière de la mort.
«Je ne crois pas que dans la France telle qu'elle est aujourd'hui, un homme providentiel qui pense avoir raison tout seul et qui promet tout et qui donc demain ne tiendra rien, je ne crois pas que cela corresponde à ce dont la France a besoin.»
et, tout dernièrement :
«comme disent les rappeurs Paris est dans la place et moi aussi je suis là.»
Voici l'une des phrases les plus stupides je crois qu'il m'a été donné de lire. Cette stupidité nous révèle évidemment une vérité irrécusable sur l'état de la France qui, selon l'adage cuisant, a les hommes et les femmes qu'elle mérite, les paroles qui en mesurent la ruine splendide, les augures qui annoncent sa tranquille disparition. Cette phrase, je ne crains pas de prétendre qu'elle est tout simplement admirable puisqu'elle nous révèle d'insondables profondeurs, celles-là mêmes dans lesquelles notre élite politico-médiatique s'enfonce davantage chaque jour, chaque heure, sans paraître même s'en rendre compte. Léon Bloy aurait distillé de cette eau saumâtre de capiteux alcools et extrait, de cette veine brute de platitude bourgeoise, une vérité inaltérable, étincelante comme un diamant qu'il eût taillé à la roue abrasive de sa colère : le fait par exemple de croire qu'un homme providentiel imposerait une volonté, la sienne, qui ne serait point acceptée par le peuple qui l'a pourtant fait sortir de son propre sang, qui a exigé de lui sa venue, son impérieuse et nécessaire apparition, son joug non moins nécessaire et impérieux. L'homme providentiel, cette incarnation la plus haute de la politique et comme son dépassement apocalyptique, sait ce que veut le peuple parce qu'il a de lui une connaissance qui en aucun cas ne peut s'apprendre sur une place de marché, sur un plateau de télévision, à une tablée de journalistes ou de conseillers, ces piètres penseurs, ces surgeons dégénérés d'une majestueuse grandeur politique et militaire (et, par la même occasion, je le dis afin de choquer les ânes, artistique) réduite à l'alcôve humide du putanat, où s'ébrouent de placides morpions chroniqueurs. L'homme providentiel est le peuple, est la France, est leur incarnation plénière et réelle, leur réelle présence, ne craignant donc jamais de les induire en erreur ou même de les tromper (il s'en moquerait même, sauf dans le cas de la douce et guerrière Jeanne d'Arc, cet ironique et enfantin homme providentiel), parce qu'il a répété dans son esprit et son âme la geste formidable d'une race chantée par une mémoire aussi bien littéraire qu'orale, charnelle que spirituelle. L'homme providentiel, d'une certaine façon pouvant être représenté sous les traits du héros selon Carlyle, est la France, son corps malade, son âme hébétée, qu'elle soit paresseuse, lâche ou héroïque, veule ou admirable, ruinée ou prodigue de ses ultimes richesses. L'homme providentiel est la langue sacrée que la France a parlée au monde saisi de stupéfaction, pour son effroi et son salut. Ne parlant plus, désormais, qu'en bégayant les sordides antiennes d'un humanisme de vieillard chiffonné, frileux, bien-pensant et, pour tout dire, qui confond les hommes avec leur abstraction idéalisée par la Révolution, nous ne devons point nous étonner du fait que ce langage est proprement incompréhensible, si ce n'est des organes de celles et ceux auxquels il semble si merveilleusement destiné : les journalistes, non pas les Français qui, je l'espère, n'ont pas oublié le principe selon lequel une idée claire s'exprime, le plus souvent, clairement, voire, avec quelque panache n'ayant que faire de la mine grise de l'impeccable Raison.
Je n'ai sans doute pas besoin de préciser l'auteur de cette extraordinaire sentence, tant le style absent, vide, d'une inimitable nullité grammaticale, d'une évidente incapacité locutoire, d'une pathétique pauvreté sémantique, donc intellectuelle, tant ce style qui est donc l'absolue négation de tout style est caractéristique de, colle plutôt à cette femme dite politique comme une lamproie colle à la bête qu'elle va lentement vider de ses chairs. Disons, commodément, bien que je ne pense point qu'il s'agisse seulement d'une image, que l'inepte Ségolène Royal a vidé de toute substance une langue qui n'est apparemment pas la sienne puisqu'elle est devenue celle de tout le monde, qu'elle ne comprend pas et qui, en juste retour d'un balancier que l'on rêverait cependant beaucoup plus tranchant, comme le pendule diabolique imaginé par Poe, ne la comprend pas, ne peut et sans doute, ne veut l'inclure dans l'immense phrase française longue de plusieurs siècles, dont les mots les plus nobles et les actions d'éclat furent écrits par Chrétien de Troyes, Bossuet, Pascal, Maistre, Chateaubriand, Balzac, Baudelaire, Rimbaud, Barrès, Bernanos, De Roux, Dupré et combien d'autres, inconnus ou célébrés.
Ségolène Royal, avant même d'avoir perdu ces ridicules élections présidentielles dont l'issue ne passionne que les imbéciles et les journalistes (suis-je bien certain de vouloir différencier ces deux catégories ?), a perdu, bravement, lamentablement, royalement, le droit de se réclamer d'une tradition glorieuse que chacune de ses paroles maladroites et surtout stupides, que chacune de ses phrases que l'on dirait avoir été écrite par quelque logiciel antédiluvien de traduction ayant perdu toute sa mémoire, que chacun de ses gestes faussement spontanés en si total accord avec une parole aussi dénuée de grâce, affligent d'une taie de misère intellectuelle criante, d'une matérialité invincible et aussi lourde qu'un quintal de plomb, d'un manque de légèreté qui est esprit, d'une pesanteur qui, cette fois-ci et n'en déplaise à Michelstaedter, est rhétorique labile, et faussement vertueuse, et réellement trompeuse. Montons donc à bord de ce bathyscaphe participatif, et, en nous pinçant bien fort le nez, n'ayons pas peur de nous lancer dans l'exploration d'un gouffre de médiocrité bavarde où nous sommes tous conviés à descendre, entraînés par notre propre poids, sans doute pour nous rassasier d'un plantureux banquet de plancton translucide, cette soupe de micro-organismes que filtrent sans relâche les cétacés acéphales parcourant les ténébreuses abysses socialistes.
À moins, bien sûr, qu'il ne nous faille descendre encore plus bas (allons-nous pouvoir résister à la formidable pression qui rend ces mondes inconnus inhospitaliers ?), là où croît ce qui sauve selon le poète, la très longue et très fragile naissance d'une parole claire.
À moins, bien sûr, que la langue française, comme l'hébreu selon Gershom Scholem, ne doive être à ce point défigurée, maltraitée, insultée, pour oser seulement prétendre renaître de ses scories malodorantes, s'extraire de sa flache utilitariste et retrouver quelque aura, depuis longtemps évanouie, évaporée, de sacralité, que j'imagine être, en premier lieu, parfaite adéquation entre le mot et la chose qu'il nomme plutôt qu'il ne la désigne.
À moins que l'apparition consternante de Ségolène Royal, au haut d'une chaire où se bousculent des prétendants aussi vains qu'elle, affligés par un commun sentiment de vertige devant tant de siècles d'un passé qu'ils méprisent et dont ils n'écoutent plus la geste supérieure, à moins que l'ubiquité médiatique de Ségolène Royal ne nous indique décidément, précisément, ne nous montre impérieusement d'un doigt tendu quelque indice soigneusement caché de putréfaction d'une langue (la nôtre, la sienne, celle de la France), tellement avilie qu'elle mérite finalement de pourrir, gonflée et difforme, suintante et puante, dévorée par le cancer foudroyant du mensonge, s'animant comiquement dans la bouche pourtant impeccable d'une femme qui ne peut se taire et parle donc pour ne strictement rien nous dire.
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