15/09/2008
Quelques fleurs sur la tombe de Pierre Frayssinet

Luca Giordano, Le Bon Samaritain, 1685.
«Peut-être le vent n’est-il pas du vent. Ni la mort, de la mort. Un monde inconnu nous entoure et puisqu’il n’est pas donné à l’homme de bondir hors de ses pensées, nous ne l’approcherons jamais – quitte à en soupçonner les signes et comme la trace dans une fumée, qui monte d’où ? dans une fente du mur, dans quelque influence errante, dans tout ce qui nous frappe par une allure d’absence et d’étrangeté.»
Jean Paulhan, Les Fleurs de Tarbes ou la Terreur dans les Lettres (Gallimard, coll. Folio essais, 1990), p. 281.
Je ne suis pas certain de beaucoup aimer les poèmes de Pierre Frayssinet, l'un de ces auteurs impeccables et insignifiants, aussi impeccables qu'insignifiants d'ailleurs, dont on retrouve les obscurs égaux dans cette magnifique collection hélas épuisée qu'édita La Différence, Orphée. La mort seule, sans que nous sachions exactement quelle maladie a emporté Pierre Frayssinet, semble avoir auréolé d'une lueur tragique ses poèmes tendus au cordeau et époussetés avec le soin maniaque d'une grand-mère, alors que le Journal d'un autre écrivain mort lui aussi jeune (à vingt-six ans), Jean-René Huguenin, gronde d'une force intérieure et d'une colère annonciatrice, on le dirait, de toutes les catastrophes insignifiantes qui se sont produites (et continuent de se produire) depuis la seconde moitié du XXe siècle. Huguenin chante contre la génération lyrique disséquée par François Ricard, imposant ses belles notes aux innombrables couacs de ces castrats sans pensée et sans coffre. Frayssinet, lui, semble bercé par la douce mélodie de ses propres poèmes chantant l'or tragique des heures enfuies, mélodie créant comme un doux cocon à l'abri duquel il rêva, sans se souvenir des éclats tragiques des voix de la guerre toute proche, la Grande et celle qui allait venir, qu'il ne vit pas et ne soupçonna, selon toute apparence, pas davantage.
Nous sommes à l'époque où, comme l'écrivait Paul Gadenne, l'écrivain doit se dresser, tout du moins ne pas avoir peur de se dresser et écrire dans cette unique attente, face au bourreau. Comme je préfère, dès lors, la force à l'affèterie, la manière barbare aux interminables préséances d'une politesse sombrant dans la préciosité la plus ridicule, Jean-René Huguenin, dont nul n'a fleuri la tombe, surtout pas ce Judas de petite corde qu'est Philippe Sollers, plutôt que Pierre Frayssinet !
Ce sont donc bien évidemment les qualités évidentes du livre de Mathieu François du Bertrand (pseudonyme de Jimmy Rodriguez, qui a tout de même plus d'allure) qui m'ont fait goûter les dernières années de la vie de ce jeune poète mort en 1929.



























Imprimer