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16/01/2011

Apprendre à prier à l'ère de la technique de Gonçalo M. Tavares

Crédits photographiques : Rahmat Gu (AP Photo).

41ydMi8k9XL._SL500_AA300_.jpgÀ propos de Gonçalo M. Tavares, Apprendre à prier à l'ère de la technique (Éditions Viviane Hamy, 2010).
LRSP (livre reçu en service de presse).


«À l'évidence, on commençait à entrer dans un monde nouveau. Une action plus puissante avait mis les dieux à terre; l'éclat des choses était désormais l'éclat exclusif des choses, un feu de joie émettait de la lumière en raison de ce qui le constituait concrètement, le divin n'était plus un élément qui illumine plus encore, désormais il était simplement autre chose [...].»
Gonçalo M. Tavares, Apprendre à prier à l'ère de la technique.


Cet étrange ouvrage (1) de Gonçalo M. Tavares, un écrivain d'ores et déjà présenté comme un futur prix Nobel par José Saramago et encensé par la critique journalistique, que l'on dirait avoir été écrit par quelque improbable Gottfried Benn qui aurait décidé de fondre en un seul personnage, Lenz Buchmann, le fou maléfique Moravagine de Blaise Cendrars et le spéculaire et radical Monsieur Teste de Paul Valéry (cf. p. 68), clôt d'énigmatique manière le cycle intitulé Le Royaume (qui comprend Um Homem : Klaus Klump, A Máquina de Joseph Walser, et Jérusalem, seul titre de cette série ayant été traduit en français).
Chacun des très courts chapitres, autant de saynètes qui m'ont semblé avoir un impact plus fort dans Monsieur Kraus, qui constitue ce livre étonnant peut être lu comme le développement circonstancié d'une question que le personnage principal, Lenz Buchmann, tente d'analyser ou, mieux, essaie d'incarner, puisque, à l'évidence et malgré sa grande intelligence, nous confie le narrateur, Lenz est un homme d'action, qui traduit chacun de ses actes comme la manifestation idoine d'une volonté de fer héritée de son père, qui n'a pas hésité à tuer et, le moment venu, à se tuer.
Incarnation sujette à caution puisque ce didactisme, d'autant plus évident que Tavares ne songe nullement à donner une biographie réellement consistante à ses personnages ni même à planter le décor qui, de fait conviendrait tout aussi bien au XXe qu'au XXIIe siècle, peut très vite lasser, malgré l'évidente qualité de certaines réflexions de l'auteur (je songe par exemple à celle sur la charge littéralement explosive de certains noms propres, cf. pp. 173-5, qui rappelle telle notation d'Elias Canetti (2)).
Mais une suite de réflexions, aussi bien vues et, parfois, surprenantes soient-elles, ne constituera jamais un véritable roman : une contre-initiation, la relation d'une vie dévorée par la soif de puissance et la tentation du surhomme inscrivant celle du célèbre vagabond Lenz de Büchner sur le fond d'une époque en guerre intestine contre le monde et l'humanité qu'elle porte, peut-être est-ce là encore prêter trop d'intentions à l'auteur qui déclare écrire sans intention précise, comme un fou avant d'ordonner la matière brute qu'il a couchée par écrit, sans y prendre garde comme s'il s'agissait d'un livre dont il fallait se défaire avant de le faire ou refaire. Ainsi la fin de ce livre me paraît-elle manquer son but qui consiste peut-être à nous faire comprendre que l'homme de l'ère technique, l'implacable Lenz Buchmann ayant tué d'un coup de fusil sa propre femme, a l'illumination finale qu'il mérite, parfaitement ridicule donc...
Ainsi éprouvons-nous assez rapidement, en lisant le livre de Tavares, une gêne voisine, bien que plus subtile, à celle qui fut la nôtre au moment de refermer le bizarre ouvrage de Yann Martel, bien trop commercialement taillé pour être honnête, Béatrice et Virgile : au contraire d'un grand roman qui s'enfonce dans l'inconnu sans rien tenter d'expliquer, l'intention de cet auteur portugais un peu trop rapidement porté aux nues, intention que nous pourrions qualifier de parabolique (ou boutangienne, que l'on songe ainsi à un livre tel que Le secret de René Dorlinde ou La Maison un dimanche), échoue, parce que, sous la plume des faiseurs, aussi habiles soient-ils et l'auteur, je veux bien l'admettre, est plus qu'habile, le mystère véritable (celui, justement, que les récits des paraboles évangéliques sertissent de leur miraculeuse et impénétrable simplicité) se dévalue en compliqué, en énigmatique et, dans le meilleur des cas, en secret, d'ailleurs vite éventé. Je tiens par exemple un Brian Evenson pour l'un de ces petits scribes à peu près insignifiants (mais dont une certaine critique nous rebat les oreilles) qui essaient de jouer à Kafka et dont les ouvrages, plutôt que de posséder l'inhumaine et minérale clarté des paraboles du grand pragois, sombrent dans l'indigeste complication des figures abstruses.
C'est le manège, vite fatigant, véritablement mécanique, sans impulsion spécifiquement littéraire (à moins que la littérature ne soit que commentaire infini de livres...(3)), de ce que nous pourrions ironiquement intituler les questions disputées par Gonçalo M. Tavares (en voici quelques-unes : la décadence du Royaume provoquée par la faiblesse et la peur des foules, la puissance de la volonté, l'état d'exception, l'État comme exception, l'ascension et la chute du dictateur, la puissance du discours, la morale, l'a-morale du surhomme, l'inéluctable désenchantement du monde et sa conséquence logique, la perception d'une nature devenue sourdement hostile à l'homme, etc.), c'est ce petit manège trop bien huilé, enfourchant sur ses petits chevaux laqués les figurines de Heidegger ou Agamben, qui empêche paradoxalement à ce brillant exercice qu'est le livre de Tavares d'être un grand roman, plein de défauts peut-être qui semblent dans notre livre inexistants, mais, d'abord, un roman, une œuvre charnelle qui n'a qu'un rapport de surface avec l'exercice philosophique, quitte à retrouver, par d'autres voies, les sources profondes de la réflexion.
Comme si, en fait, le dessèchement universel, ontologique, que Gonçalo M. Tavares décrit à l'œuvre, avec la froideur clinicienne du chirurgien accompli qu'est Buchmann, avait contaminé son propre texte dont on se demande bien quelle est l'intention profonde, si ce n'est de nous montrer l'immense faiblesse, la faiblesse devant la maladie et la mort, de l'homme le plus fort, ou qui se croit tel, de ce type d'homme «pour qui une arme et la transmission de l'idée qu'elle pourra être utilisée à tout moment font partie des arguments que l'on pose sur la table» (p. 153).
À moins, hypothèse de lecture qui pourrait s'appuyer sur quelques discrets indices (4), à moins que l'ouvrage de Tavares ne suive, à sa façon, la leçon de Monsieur Ouine de Georges Bernanos, roman dans lequel M. Ouine, lui aussi, meurt misérablement, bien que sa longue agonie paraisse être capable, à la différence de celle de Lenz Buchmann, d'aspirer notre époque entière par l'orifice béant qu'est devenu l'ancien professeur de langues ?
Tant de pages, parfois fort belles, pour nous révéler cette vérité ? Tant de pistes indiquées, dont l'exploration eût pu se révéler passionnante, que l'auteur eût pu emprunter pour finalement n'aboutir que sur une autoroute chargée de milliers de touristes en partance pour le ciel aussi doré que consensuel ? Comme si Apprendre à prier à l'ère de la technique était, non point quelque surgeon crépusculaire de L'Homme sans qualités de Robert Musil (le personnage d'Ulrich, à cet égard, est sans doute l'un des modèles du héros du livre de Tavares) mais le résultat des propres notes prises par Lenz Buchmann (cf. p. 262) d'une main de moins en moins ferme nous dit l'auteur, qui visiblement sous-estime sa propre poigne, comme si le livre de Tavares, en fin de compte, affirmait qu'il est bel et bien impossible de prier à l'ère de la technique et peut-être même d'écrire un roman échappant au mal de l'impuissance.

Notes
(1) Dont il faut souligner néanmoins l'excellente traduction et l'impeccable relecture, une qualité devenue désormais plus que rare dans l'édition française, y compris concernant des livres publiés par des éditeurs que l'on prétend grands. Le passage cité en exergue de cette note provient de la page 26 de notre livre.
(2) Dans un texte datant de 1956 : propos des noms dans l’histoire : «Des noms puissants seulement, car les autres meurent. Donc on peut évaluer d’après le nom la force de survivance. Jusqu’à ce jour, c’est la seule vraie forme de survivance. Mais comment le nom survit-il ? Son étrange gloutonnerie : le nom est cannibale. […] Il y a des noms qui n’ont d’appétit que lorsque leur possesseur est mort. D’autres forcent ces derniers à avaler tout ce que, durant leur vie, ils rencontraient sur leur chemin; ce sont des noms insatiables. D’autres jeûnent de temps en temps. D’autres hivernent. D’autres doivent rester cachés longtemps pour surgir brusquement, pleins de voracité; ils sont très dangereux. […] Des noms innocents, enfin, qui vivent pour s’être abstenus de toute nourriture», Elias Canetti, Le territoire de l’homme (Le livre de poche, coll. Biblio, 1998), pp. 236-7.
(3) Tout lecteur attentif aura remarqué que la thématique de la régression à l'infini (cf. p. 140 : «C’est alors que Lenz se sentit observé. Il se vit à nouveau comme le prêtre magnanime qui bénit ou absout une foule de croyants, mais qui est à son tour, sans le savoir, béni ou absout [je corrige] par un homme qui se trouve dans son dos; et cet homme a lui aussi un autre homme dans son dos; et celui-ci encore un autre; et ainsi de suite jusqu’à la fin des temps et de l’espace sur une ligne coïncidant avec la succession des générations qui l’avaient précédé et de celles qui le suivraient») est assez voisine de celle de la bibliothèque, aux étranges pouvoirs : «La bibliothèque du père obéissait à un ordonnancement qui devait avoir une continuité naturelle. Il y avait un intervalle d’intensité entre chacun des livres et il était nécessaire de connaître cet intervalle, d’atteindre son cœur, afin de pouvoir donner une suite à la bibliothèque, en la tenant et en la conduisant sur le même chemin qu’auparavant, comme un cheval qu’il faut maîtriser, en usant de brutalité si nécessaire, mais avec un objectif précis» (p. 121).
(4) Ainsi du passage suivant, que les lecteurs du dernier roman de Bernanos ne manqueront pas de rapprocher du prodigieux dialogue entre Steeny et l'infirme Philippe : «D’ailleurs, Lenz défendait une théorie dont il vérifiait à chaque instant le bien-fondé : si un homme en proie à l’ennui était atteint par une balle à la même vitesse et dans les mêmes conditions qu’un autre homme qui se trouvait au contraire en plein combat, aux aguets, concentrant toute son énergie, le premier mourrait beaucoup plus rapidement que le second. L’indolent trépasse en un instant; celui qui est atteint en plein mouvement, alors que toute son attention est mobilisée, pourra survivre» (p. 35). Voici le texte de Bernanos (Œuvres romanesques. Dialogues des Carmélites, Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1974, p. 1387) : «Ne m'interrompez pas. Sinon je ne saurai plus, je perdrai le fil. Il y a mort et mort. Les morts de la guerre sont des morts à part, pas comme les autres. Les épuisés, les résignés, ceux que la maladie, les fièvres, les sueurs ont dégoûtés de leur corps, qui finissent par le haïr [...] ou bien ceux que la catastrophe a surpris, qui sont entrés dans la nuit les yeux grands ouverts, tels quels, avec leurs pauvres petits soucis quotidiens [...]... au lieu que...
- Es-tu bête ! La cheminée qui dégringole, l'autobus qui vous tombe dessus, une balle en plein front, quelle différence ?
- Énorme, Steeny ! La mort pouvait les prendre à l'improviste, elle ne les surprenait pas. Abattus en pleine vie, en pleine force et presque toujours à la minute même, comprends-tu, où ils engageaient les dernières réserves de l'âme. Comment veux-tu que ce soient des morts pareils aux autres, qu'ils acceptent, qu'ils se résignent ?»
Lenz Buchmann, tout comme M. Ouine, semble hors de porté de la divine charité, peut-être parce qu'il n'a jamais accepté de se confier au Saint-Esprit : «Lenz avait détruit depuis longtemps ce qui servait d’abri à l’ingénuité et que même les personnes les plus lucides conservaient encore, un abri dont il avait appris très tôt l’étrange nom, donné par l’Église : le Saint-Esprit. Il n’embarquait jamais : il faisait mine d’embarquer et s’empressait de redescendre de l’autre côté, pour ne jamais quitter le port où il occupait la position privilégiée de l’observateur dont les pieds reposent sur la terre ferme, et non sur les eaux imprévisibles» (p. 161).