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15/04/2004

Le diable et l'historien de Robert Muchembled

Crédits photographiques : AP Photo.

Il est toujours instructif, et parfois fort comique, de voir de quelle façon le diable est considéré par l'homme de science : billevesée impropre digne des mentalités du Moyen Âge (évidemment) sombre ou bien vapeur labile de quelque vieille folle qui, suspectée de sorcellerie, est obligée de quitter la ville et de partir au vert (comme le montre Michelet dans sa Sorcière mais aussi The Blair Witch Project), la conception même qu'une époque se fait de Satan offre au chercheur l'une des clés de son épistémè. Sans constituer un travail très érudit (l'érudition est à chercher plutôt dans la collection Atopia de Jérôme Millon) ni offrir un texte forcément inspiré, Une histoire du diable écrit par Robert Muchembled est sur cette question éminemment complexe un assez honnête ouvrage certes peu suspect d'une équivoque fascination à l'égard du sujet étudié, le démon, puisque l'historien nous y réchauffe la vieille écuelle (lapée par les petites langues gauchies) du progrès indéfectible des connaissances humaines.
Que des esprits a priori intelligents n'aient toujours pas compris quelle était la nature réelle du Mal, qu'ils persistent à confondre avec le désordre politique ou le chaos socio-économique voire, ineptie totale, avec le degré d'avancement d'une civilisation, voilà à mes yeux l'un des prodiges (au sens que les hommes de la Renaissance donnaient à ce mot inquiétant...) les plus diaboliquement fascinants qu'entretient sans doute celui qui, selon Baudelaire, n'en finit pas de nous persuader qu'il n'est rien de plus qu'une fumée, une histoire de fantômes, nous dit Verbal Kint, tout juste propre à effrayer les gosses un soir d'hiver.

Une histoire du diable de Robert Muchembled, Seuil, 2000 (puis coll. Points Histoire, 2003).

La publication d’ouvrages consacrés au démon, quoique irrégulière et bien souvent parfaitement inepte, est importante et semble, ces toutes dernières années, retenir l’attention de nombre de chercheurs (1).
Je passe sur la multiplication des ouvrages rédigés par des prêtres exorcistes, dont les confidences étonnent parfois par leur prudente naïveté, pour évoquer les études remarquables d’une Sophie Houdard consacrées aux ouvrages d’inquisition (2) (plus spécifiquement, aux discours des démonologues) ou la série des études et des textes publiés par Jérôme Millon dans la collection Atopia. Le dernier ouvrage de Robert Muchembled, qui a déjà consacré plusieurs recherches à l’univers démoniaque, se tient à la charnière de l’érudition et de la vulgarisation, cette dernière diluant la première dans une mélasse de références qui ne présentent pas toutes, loin s’en faut, la même pertinence. L’auteur dresse un portrait de Satan au travers des âges, une «identification du Démon», ce projet de livre dont Gide caressait l’écriture; réduite à son épure, la thèse de l’historien est simple, pour ne pas dire simpliste. Le Démon, sur l’existence de laquelle le chercheur n’a pas le droit de se prononcer (cf. p. 10), agit tout au long de deux millénaires d’histoire de l’Occident comme un puissant ferment de progrès : en effet, «donnant sens à ce qui paraissait n'en plus avoir, il fut de ce fait un puissant moteur de l'évolution.» Ainsi, par exemple, de «la guerre sans merci déclenchée partout contre lui, qui produisit des vocations religieuses, des reclassements intellectuels, politiques et sociaux, des efforts de dépassement de toute nature et dans tous les domaines» (p. 205). Cette idée revient tout au long de l’ouvrage comme un leitmotiv pesant et, faut-il le dire, imprécis, vague, inconstant comme ces créations du Mal qui fascinaient le juge Pierre de Lancre, inquisiteur du pays du Labourd (cf. son Tableau de l’inconstance des mauvais anges et démons). En somme, luttant contre les pompes du Démon, l’Occident a tenté de vaincre sa propre part d’ombre; c’est aussi prétendre, implicitement, que, selon le proverbe portugais, Dieu écrit droitement par des voies tortueuses, Muchembled, comme beaucoup d’autres, ne parvenant décidément pas à s’extraire de la mélasse spongieuse de cette funeste idéologie d’un Progrès indéfini de l’être humain. Ce n’est pas tout, car le Diable, dont la figure, note l’historien, n’a jamais été plus puissante qu’à la fin du Moyen Âge, a contribué à la création d’un modèle d’organisation politique et social en érigeant, au-dessus de son esclave déchu, un Maître divin, tout-puissant; dès lors étaient posées les assises d’un gouvernement fortement hiérarchisé, fondé sur la légitimité de l’autorité d’un Père dont la colère plaçait l’âme de chacun sous la lumière glaçante et tranchante de la responsabilité individuelle. C’est ce tournant que Muchembled analyse au quatrième chapitre de son ouvrage : «L'image d'un Dieu terrible concerné par chaque action de l'être humain renvoyait en écho celle d'un démon d'une extraordinaire puissance qui suivait pas à pas sa proie, du berceau à la tombe. Ce mécanisme de personnalisation et d'intériorisation du péché fut le fondement même de la modernisation de l'Occident» (p. 150). On voit donc comment, une nouvelle fois, le Diable, devenu au passage père de l’inconscient et de ce que Sartre nommait la mauvaise foi, est synonyme pour l’auteur de progrès, intellectuel autant que social. L’auteur poursuit, nous conduisant cette fois au seuil de notre époque où, il fallait s’y attendre, l’homme s’est enfin débarrassé de la funeste illusion, ayant remplacé l’espèce de sublime conscience collective qui caractérisait la foi du Moyen Age par un individualisme angoissé commenté jusqu’à la nausée par nos intellectuels : «La question de la responsabilité collective sous le regard d'un Dieu terrible laissant agir Satan pour punir l'humanité cède la place à celle de l'individu face à lui-même. Nu, armé de son seul doute méthodique dans un univers vide, l'homme ne peut plus accuser Dieu ni diable de lui gâcher l'existence, car il est l'unique responsable de ses malheurs» (p. 213). C’est au dernier chapitre que tout se gâte, l’auteur passant fastidieusement en revue les multiples métamorphoses du Démon dans les arts, privilégiant les productions cinématographiques et les bandes dessinées au détriment, on se demande bien pourquoi, de la littérature, de la peinture ou même de la musique. Nulle analyse réelle dans ces pages pléthoriques, nulle vue lumineuse, rien que des banalités qui noient la problématique développée par Muchembled : les productions artistiques des États-Unis, parce que la société américaine est toujours très fortement hantée par l’idée d’un Démon personnel héritée de son tenace puritanisme, sont beaucoup plus sombres que celles du Vieux Continent, où l’esprit voltairien de raillerie tend à se moquer du Diable et de ses séides. Voir. Je sais plusieurs romanciers contemporains (Gustaw Herling, dont il faut absolument lire l'Entretien sur le Mal avec Édith de la Héronnière (3), Ernesto Sabato, Pär Lagerkvist) qui toute leur vie ont été taraudés par la perception de la réalité démoniaque, sans doute affrontée d'une façon qu'il ne nous appartient pas de sonder, humainement, charnellement, dans les affres d'une lutte spirituelle tout autant qu'artistique, dont l'œuvre même a été comme une réponse définitive face à l'atermoyante circonspection qui paraît constituer le pain noir du chercheur, cet indéfectible optimisme qui balaie sur les gouffres son pinceau de lumière étroit et prétentieux.

Notes :
(1) Citons quelques ouvrages marquants : Entretiens sur l'homme et le diable, sous la dir. de Max Milner (Centre Culturel International de Cerisy-La-Salle, Mouton & Co, 1965); Figures du démoniaque hier et aujourd'hui, Publications des Facultés universitaires Saint-Louis (Bruxelles, n° 55, 1992); Le Diable (Colloque de Cerisy, Dervy, coll. Cahiers de l'Hermétisme, 1998); Le Mal dans l'imaginaire littéraire français (1850-1950), sous la direction de Myriam Watthee-Delmotte et Metka Zupancic (éd. David et L'Harmattan, 1998); Le mal et le diable. Leurs figures à la fin du Moyen-Age, sous la direction de Nathalie Nabert (Beauchesne, coll. Culture et Christianisme, n°4, 1997); Les Arts du Diable, Revue des Sciences Humaines, n°234, 1994.
(2) Sophie Houdard, Les sciences du diable. Quatre discours sur la sorcellerie (Cerf, 1992).
(3) Gustaw Herling, Variations sur les ténèbres (trad. de Thérèse Douchy, Seuil, 1999).