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12/05/2004

Rimbaud, Bernanos et Frank Herbert

Crédits photographiques : Russell Cheyne (Reuters).

J’ai bien du mal à poursuivre ma lecture du Rimbaud le Voyant de Rolland de Renéville, qui systématiquement applique aux poèmes du passant considérable une grille de lecture ésotérique. Sur les pages jaunies de mon exemplaire, qui, édité Au sans pareil, date de 1929, un lecteur abasourdi a griffonné quelques expressives interrogations soulignant sa stupeur : «Quelle déformation !» ou un comique «Hénaurme !» en face de ce passage, il est vrai lui-même ridicule : «Rimbaud, par conséquent, voulut signifier que les esprits ne pouvant s’assimiler d’un coup ses révélations doivent abandonner leur corps avant d’avoir eu le moyen de parvenir en une vie à la perfection qu’il leur faisait entrevoir». Le reste du livre est hélas du même tonneau, de vinaigre plutôt que de vin quintessencié, à réserver aux seuls ectoplasmes amateurs, donc, car il y en a, de poésie. Affirmer de façon aussi grossière que Rimbaud serait un Sage qui s’ignore, ce n’est pas seulement s’exposer au ridicule, c’est forcer le texte de façon inadmissible, au-delà même des évidents emprunts que le poète a faits au langage versicolore de l’alchimie. Au contraire de ce que fait Rolland de Renéville, il faut coller au texte, voilà la seule et unique règle de critique que je connaisse, quelle que soit du reste l’amplitude herméneutique de l’explication qui est proposé d’une œuvre.
Derrida ainsi, lorsqu’il se contente d’être un lecteur (c’est ce qu’il sait faire de mieux, lire…) et surtout pas un bien-pensant ayant le monopole de l’intelligence et du cœur, s’éloigne bien rarement des textes qu’il déconstruit, à la différence de ses petits épigones qui, avec Richard Pedot par exemple, font mentir le texte commenté, en l’occurrence Cœur des ténèbres de Conrad, comme je l’ai dit dans mon article par dans L’Atelier du roman. J’y évoque d’ailleurs le concept de trou noir (encore que je lui préfère celui, tombé en désuétude, d’astre occlus), saint Graal s’il en est de l’astrophysique contemporaine. Mais n’est-ce donc pas là, justement, pourrait-on me rétorquer, s’éloigner considérablement de toute retenue interprétative ? Bien sûr, mais je me dois de faire remarquer les points suivants : je ne tente pas, comme Pedot le fait, de faire rendre au texte un élément que j’y aurais introduit subrepticement, par fraude, intrus qu’il cracherait ainsi dans un spasme violent lui ayant fait retrouver sa respiration naturelle. Pedot lui, essaie de montrer que les derniers mots de Kurtz, contemplant un paysage d’horreur que lui seul peut voir, sont un cri de victoire non seulement du langage articulé sur le chaos mais aussi, cette fois sur la folie et l’abomination d’une régression de l’humanité vers la bête, de la droiture éthique de l’aventurier devenu maître, que dis-je, idole d’une tribu de sauvages. Ensuite, j’applique le concept de trou noir et ses corollaires physiques exotiques (comme l’horizon des événements, le disque d’accrétion, etc.) à certaines œuvres seulement où, visiblement, le langage paraît s’effondrer comme s’il tombait dans un gouffre, tout en émettant, dans sa chute, une quantité prodigieuse d’énergie, comme le fait la lumière qui serait avalée par l’ogre stellaire. Je n’ai pas besoin, une nouvelle fois, d’indiquer les quelques titres qui me paraissent devoir retenir l’attention des chercheurs désireux de comprendre ce qui se joue dans ces ouvrages extrêmes, limites.
Qu’il me suffise de dire, pour remettre en place les minuscules idées des quelques perroquets journalistiques ayant (mal) évoqué Villa Vortex de Dantec, que je tiens ce roman, en dépit même de ses évidents défauts ou peut-être à cause d’eux, comme l’une de ces œuvres bâties sur un langage qui s’épuise et tombe, littéralement. J’ai relu les admirables Méditations d’un solitaire en 1916 de Bloy puis, immédiatement après, Dans les ténèbres. Ces deux ouvrages, pour qui n’a rien lu du mendiant ingrat, sont l’une des meilleures façons de pénétrer dans l’immense cathédrale de signes obscurs, parfois grotesques, dont Bloy est l’officiant courroucé, qu’il tente de déchiffrer avec une patience de moine copiste. Il y a dans ces deux œuvres une remarquable familiarité avec la mort qui permet à l’écrivain de pousser très loin ses exégèses de l’invisible, dont l’horrible spectacle visible, la première guerre mondiale, ne constitue qu’un imparfait décalque. Le lecteur de Bernanos songe immédiatement à certaines des pages des Enfants humiliés ou même aux textes somptueusement dépouillés du Chemin de la Croix-des-Âmes, rédigés de 1943 à 1945. Marc-Édouard Nabe, qui tonitrue à qui veut l’entendre qu’il est une espèce de Bloy redivivus, devrait lire ou relire les derniers ouvrages de son prétendu mentor pour apprendre ce que peut être une espèce de sérénité crispée, l’adjectif est toutefois bien faible, si l’on se souvient de la fureur avec laquelle Bloy n’en finit pas d’attendre Celui par lequel la chiennerie du monde sera balayée.
J’ai également commencé la relecture de l’immense cycle de Frank Herbert consacré à la destinée de la famille des Atréides, Dune, dans la nouvelle édition en deux volumes intelligemment présentée par Gérard Klein. Un détail me trouble, un seul alors que le cycle s’étend sur plusieurs milliers de pages, souvenir d’une lecture bien lointaine à présent : la réapparition, dans le dernier tome de la série, du mystérieux Reste juif, ce terme étant compris dans son acception apocalyptique. Un seul détail, pour lequel je relis l’ensemble du célèbre cycle… c’est sans doute le prix bien modeste à payer pour ne pas même être certain d’écrire autre chose que des balivernes.