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09/06/2004

Pétition pour l'intelligence - Lyber 6

 

Je ne comprends guère l’étonnement scandalisé de celles et ceux qui s’affligent de voir l’enseignement des humanités (quel mot admirable !) jeté dans la fosse septique doublement profonde du constructivisme (quel mot horrible !) pédagogique et de l'adaptation à notre bienheureuse modernité marchande. Je ne le comprends guère mais le respecte infiniment et le soutiens, étant d’ailleurs l’un des signataires de cette pétition pour l’intelligence, même si la plus petite once de réflexion dévoile que, à l’évidence, il n’y a pas que des contraintes budgétaires imposées par le gouvernement, fussent-elles bien réelles, à l’origine de cet universel et tragique bradage du savoir. Je m’étonne encore de voir que l’on n’emploie guère ou jamais, sauf erreur de ma part, le mot qui conviendrait pourtant à la caractérisation de cette entreprise de démolition, le mot de haine qui est ici (ici, messieurs les imbéciles des Inrockuptibles), crime impardonnable, crime contre l'esprit, haine contre l’esprit. Disons plaisamment que leur étonnement m'étonne. Car enfin, n’y a-t-il pas un lien évident entre la honte que certains pays, dont le nôtre assurément, éprouvent à l’endroit de leur histoire, éminemment chrétienne, pétrie d’un savoir qui est (le veuillent-ils ou pas) d’abord, avant tout, affaire de langage, c’est-à-dire de lettres et d’écrits, et cette volonté torve mais puissante de casser la colonne de la tradition, de saper les fondations de l’immense et fragile colonne du logocentrisme ? N’y a-t-il pas un lien évident, mille fois répété mais néanmoins systématiquement nié, entre le fait de stigmatiser tout respect du passé et de l’autorité et le mépris voilé dans lequel l’enseignement du français est cantonné, notre langue étant elle-même riche d’un passé immémorial ? Car le moyeu sur lequel l’Occident a entamé, depuis des siècles, ses révolutions (au sens historique du terme pas moins qu’astronomique) et, maintenant, ses girations devenues folles comme le disait Chesterton, est celui du Verbe. Je ne puis donc qu’être, sur ce point, d’accord non seulement avec George Steiner (texte ci-dessous de mon essai, soit le Lyber 6) qui jamais ne se lasse de stigmatiser ceux qu’il juge, bien souvent à raison, comme étant les responsables directs de la destruction de la langue (ou tout du moins de l’accélération de cette même destruction), Jacques Derrida et sa cohorte universitaire de nains bavards mais aussi avec Pierre Boutang aux yeux duquel notre langue jouissait d’une sorte de privilège ontologique dans son droit (et son devoir) d’évoquer la beauté. C’est un premier point qui aura au moins eu l’avantage de nous plonger dans les arcanes d’une transmission qui, de siècle en siècle, a permis que la parole des présocratiques et celle de Socrate puisse encore être écoutée par un adolescent de Villeurbanne ou de Montreuil, qui peut même, s’il le désire, se pénétrer de l’étrange langue des Serments de Strasbourg, rédigés en 842 si ma mémoire m’est fidèle, qui peut même encore être ému par les voyages merveilleux d’Ulysse et saisi d’effroi par les sombres destinées des héros d’Eschyle. Ce n’est hélas pas tout car, inévitablement, après la plongée dans les grands fonds mystérieux, la rugueuse réalité aura vite fait de nous aspirer pour nous laisser, dégoûtés et trempés, barboter dans une flache de médiocre insignifiance, je veux parler de l’extraordinaire prétention du corps professoral (et des étudiants !), de son incroyable suffisance, dont j’ai pu souffrir plus d’une fois. J’ai dit ce que j’avais à dire sur l’un de ces professeurs, de philosophie en l’occurrence, mandarin lyonnais qui d’ailleurs a signé la pétition en question. Je renvoie mon lecteur à ce texte qui m’a valu quelques franches réactions, certaines très amusées et, bien sûr, aucune de la part du monarque drapé dans sa kierkegaardienne toge d’humilité chrétienne. On me répondra banalement, naïf que je suis, qu’il y a toujours un gouffre entre la lettre et l’esprit, entre les intentions affichées et le comportement réel, entre la raison et le cœur… Oui, c’est une évidence… Mais je ne puis et je l’espère ne pourrai jamais l’avaler comme s'il s'agissait d'une sucrerie et n’y plus songer. J’avoue ainsi être parti d’un grand éclat de rire en lisant ce texte, vieux de quelques années, d’une insignifiance toute universitaire, rédigé par une des anciennes élèves (à présent mariée, elle reste encore une élève…) du maître. Bien vite cependant, le rire, fût-il horriblement jaune, a disparu pour faire place à une immense colère que je croyais éteinte au profit de sa transsubstantiation en mépris, cet or du pauvre. Alors que cette imbécile ronronne la douce mélopée apprise patiemment dans les volumes vert bouteille de l’Orante, alors que sont pieusement alignés les poncifs, pas mêmes dignes de figurer dans quelque condensé du Reader’s Digest, sur la sincérité, l’honnêteté et la vérité, que croyez-vous que cette ménagère diplômée, dans l’incognito de son intériorité, dans la fine pointe de sa relation avec le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, dans le secret paradoxal de l’Individu livré aux affres d’une vie bourgeoise parfaitement insignifiante et remarquablement assumée, que croyez-vous donc que faisait, sans doute au moment même où elle rédigeait sa docte bluette, que croyez-vous que faisait cette jeune femme, ses lunettes minutieusement pointées sur les lignes du philosophe danois, sa preste main rédigeant d’une écriture lilliputienne quelque fulgurante percée sur l’histoire de ce grand esprit qui toute sa vie médita sur une douloureuse séparation trop célèbre pour que je m’étende, oui, que croyez-vous que faisait à ce moment-là Natacha V.-G., thésarde perpétuelle, consciencieuse épouse d’un probable notable lui-même réduplicable (ré et pas re disait-elle...) à l'infini, que croyez-vous qu’elle faisait au moment même où, une fois de plus, elle devait se pencher sur l’œuvre paradoxale d’un philosophe qu’elle méditait depuis des années comme un élève obstiné tente de déchiffrer un texte obscur ? Que faisait donc cette inconsolable Régine Olsen qui se donna à Thierry plutôt qu’à une vie de solitude orante ? Rien… Ah, si ! tout de même : elle conchiait en toute bonhomie, sans l’ombre d’un doute, son indéracinable profession de foi kierkegaardienne et jetait à la pissotière les immarcescibles (le mot vous plaît Jean-Noël) notions – en effet, elles n’étaient bien que cela dans son esprit ! – d’intériorité, de sincérité, de vérité, de foi… Que l'on vienne se lamenter, ensuite, que l'on me serve les trémolos aigres de mille chœurs antiques de vierges éplorées, que l'on déplore en se battant la coulpe du naufrage des humanités alors que leur premier enseignement, à l'endroit même de celles et de ceux ayant choisi d'enseigner, est une exigence qui, bafouée, se retourne contre celles-ci et ceux-là qui n'ont jamais eu de mots assez forts pour la défendre et, dans le secret de leur âme, assez d'empressement pour la trahir. En tout cas, il est évident que, si la philosophie et l'enseignement d'un français respectueux de ses origines latines devaient disparaître, si les places réservées aux jeunes agrégés devaient décidément décroître d’année en année, l’existence même de ce type d’institut au demeurant parfaitement légitime, piloté par notre maître en ironie, serait sérieusement compromise… Du moins, pour une fois, gageons que ce bourgeois incognito trouvera dans cette polémique quelque occasion de sortir de sa réserve marmoréenne, afin de revêtir l’armure dorée du chevalier de la foi et combattre à visage découvert la horde adverse de la médiocrité soixante-huitarde (toujours elle...) s’il veut continuer à gagner sa vie grâce à sa noble profession ! J'avoue attendre avec une noire jubilation de pouvoir contempler cet étonnant spectacle…

 

***

 

Voici le sixième Lyber de mon essai sur George Steiner, extrait du chapitre 3 (intitulé La mise à mort du verbe) de la troisième partie de l’ouvrage. Pour une plus grande facilité de lecture, j'ai supprimé les notes de bas de page. La Fausse parole est le titre d'un ouvrage remarquable d'Armand Robin.

 

La fausse parole  

 

Qu'est-ce que la fausse parole ? C'est d’abord une parole qui a perdu son innocence, c'est-à-dire sa vertu poétique de jeu, sa capacité évocatoire de mondes fictifs. Ainsi, dire la phrase admirable (admirable selon l'auteur) : Le lion mit à sécher son burnous dans la rivière, c'est témoigner de notre liberté intrinsèque, de notre capacité de désamarrer le langage de sa rive logique (31) et, face à la stupide et consommable facilité avec laquelle il est dévoyé vers sa gabegie utilitariste, c'est témoigner encore de sa parfaite vertu conjuratoire. Pécheresse, vicieuse, la fausse parole rendue supérieurement consciente n'a qu'un but, la mise à mort du Verbe, la mise à mort de l'innocence, de l'Innocent, crime occulté derrière un nuage de fumée, le déferlement des mots trompeurs (45), le voile d'illusion qui nous enlève le bon usage de la parole, nous entretient de l'effectivité fictive de la muetteté (44) toute pleine et sonore de cadavres de mots, de paroles désensibilisées, décapitées, désaxées, déshumanisées. Car c'est à l'homme, bien évidemment, qu'on a retiré la parole, à l'homme qui, comme un mort-vivant, continue à remuer les lèvres (Id.). Cette subtilisation est l’œuvre de ce que Robin nomme succulemment les éperviers mentaux, de redoutables êtres psychiques assiégeant la planète, obsédant l'humanité, cherchant des peuples entiers d'esprits à subjuguer (41), qui se sustentent de toutes nos inattentions à penser, s'engraissent de tous nos manquements à ce naturel génie de vivre que nous avons tous reçu (42). Encore une fois, seule l'extrême innocence des cœurs et des âmes pourra vaincre l'avidité carnassière de ces maléfiques oiseaux de proie. Cette criée, comment en expliquerions-nous la sourde violence, le hourvari désordonné ? Comment expliquerions-nous que des millions d'hommes et de femmes ont succombé à leur faux prestige ? La puissance de ces volatiles charognards n'est pas suspectée, ce n'est pas elle qui est à l'origine de cette violence ni de ce rapt, puisque leur existence n'est qu'un simulacre de vie : leur enveloppe, comme celle de Kurtz ou de Ouine, comme celle de Hitler, ne recouvre que du vide. C'est en fait parce que le peuple s'est lassé de devoir rechercher la Vérité qu'il a accepté de se laisser berner par la propagande pourtant grossière, qui ne trompe, généralement, personne, et qui va même, ô suprême ruse !, jusqu'à choisir des paroles, véhiculer des mensonges dont l'énormité goguenarde sera comprise de tous comme s'il s'agissait d'un monstrueux clin d’œil (81), qui de surcroît ridiculisera la vérité dissoute dans une farce pantagruélique. Il est donc possible, nous avoue Robin, qu'une bonne partie de l'humanité actuelle ne désire plus du tout de vraie parole, qu'elle aspire à être entourée quotidiennement des bruissements des oiseaux de proie psychiques (52). L'homme, parce qu'il ne supporte pas (plus ?) le poids immense de sa conscience, parce qu'il cherche à n'importe quel prix à rejeter l'effroi que lui confère son inaliénable liberté, remet celle-ci, comme la parabole du Grand Inquisiteur nous l'apprend, aux pieds de l'Idole qui saura prendre en main sa destinée. Une dernière cocasserie guette l'esclave. Car cette idole est elle-même enchaînée, nous confie l'auteur, elle claque au vent parce qu'elle est vide comme une cosse ; en effet, le suprême paradoxe, et l'illusion tragique dans laquelle plonge cette humanité déshumanisée, qui n'a plus droit à la parole parce qu'elle en a refusé la garde altière et risquée, c'est de comprendre que son maître est absent, qu'il n'existe pas, qu'il a été détruit et dévoré par ses propres paroles trompeuses, qu'il est tombé dans l'état de muette prostration dans laquelle végète le Satan de Dante. Je me permets de citer longuement le texte magnifique de Robin, qui écrit (51) : Si le dictateur possédait selon son rêve l'univers entier inconditionnellement, il établirait un gigantesque bavardage permanent où en réalité nul n'entendrait plus qu'un effrayant silence ; sur la planète règnerait un langage annihilé en toute langue. Et cet envoûteur suprême, isolé parfaitement dans l'atonie, loquacement aphasique, tumultueusement assourdi, serait le premier à être annulé par les paroles nées de lui et devenues puissance hors de lui ; il tournerait indéfiniment en rond, ajoute Robin, qui poursuit sa métaphore infernale par une image extrême, avec toujours sur les lèvres les mêmes mots obsessionnels, dans un camp de concentration verbal. Je crois qu'une trop pesante glose étoufferait la force de pareilles phrases, où tout est dit ; la puissance dérisoire de l'imposture, mais aussi l'effarante capacité de copie du réel dont elle dispose, l'étonnante et réellement diabolique puissance de simulacre qui érige une réalité en second, ou plutôt en creux ; réalité illusoire, irréalité manifeste encore accentuée par l'annulation stylistique opérée par les doublets de termes antinomiques, avant d'être elle-même rongée par le vide à quoi elle a donné naissance, avant d'être à son tour dévorée par le monstre vide qu'elle a enfanté, avant de laisser place, comme en une parousie négative, à l'absence d'un être digéré par une parole stridente mais insonore.

J'ai parlé d'emprisonnement infernal. Du reste, ayant posé que le langage avait perdu son innocence, nous n’avons pas identifié l’auteur du délit. Robin, explicitement (et contrairement à la prudence de Steiner qui, sur ce sujet, hésite), fait référence à la puissance de Satan, à l'assaut de Lucifer (81), ce contre-Verbe qui parodie la surrection divine de la Parole par le surgissement d'un non-langage (51) et la reprise loufoque de termes éminemment religieux, voire liturgiques (86). Satan, qui est cet être déchu dont la capitulation ontologique n'est peut-être jamais mieux appréhendée que par l'image d'une giration folle, d'un tournoiement infini qui est chute dans le gouffre de l'abîme. Robin parle ainsi d'une intelligence tombant de cercle en cercle jusqu'à ce dernier degré des abîmes (60), ou encore d'univers géants de mots qui tournent en rond, s'emballent et s'affolent, sans jamais embrayer sur quoi que ce fût de réel (54), d'un langage séparé du Verbe, qui est alors mis en circulation autour de la planète en une inlassable ronde où les très brefs arrêts sont de haines adverses qui, pareillement, hébergent, réchauffent, nourrissent, remettent en route ce vagabond dérisoire (66). Parvenue à l'ultime rebord de l'Etre, là où, selon Hugo, Satan a réussi tout de même à s'accrocher après une chute de plusieurs millénaires, l'angélique intelligence est condamnée au monologue, dans lequel sont répétées sans fin, avec grincements de rouages, les formules à jamais inchangeables de la possession (60). Possession de quoi ? Possession de soi-même, muette union d'une conscience dévorée par la faim de sa propre dévoration, selon un tête-à-tête démoniaque qui fascinait Baudelaire, que peignit monstrueusement Milton par les auto-engendrements saturniens de son immense Satan. Cette hyper-conscience, cette conscience dans le Mal, pour utiliser le vocabulaire du poète de La Fanfarlo, son unique effet est d'entretenir le fil ténu d'une inexistence percluse sur les rebords, sur les marches de l'Etre, qui rumine sa vengeance bovine en l'attelant à la certitude creuse d'être la source, la sentine de son engendrement parodique ; Satan joue à Dieu, il est divin à l'envers (p. 89, cette expression étant appliquée au bolchevisme), parce que, dans son inlassable et monotone monologue, il croit usurper l'autonomie divine, qui est dialogue aimant, croit acquérir une personnalité alors qu'il n'est que l'esclave de sa haine, ne pouvant faire autre chose qu'entendre, sans jamais une seule seconde de répit, le ressassement perpétuellement prévisible de l'ondée du sous-langage (91).

 

Portrait de l'homme médiocre

 

Le verbe dévalué nous enferme dans la banalité parodique de la répétition inlassable. La fausse parole, parce qu'elle est toujours à l'affût (comme l'oiseau de mauvais augure qu'elle est) de ce qui est neuf, est déjà vieillie avant que d'avoir été seulement prononcée, déjà ridiculisée par une nouvelle parole qui elle-même ne sera pertinente que le temps qui la séparera d'une nouvelle redite incongrue et décisivement caduque ; de sorte que la fausse parole est la parole de l'homme médiocre, qui est l’homme de la redite. Cette phrase peut étonner : la fausse parole est la parole de l'homme médiocre. N'ai-je pas écrit qu'elle était l'apanage indiscutable de personnages tels que Kurtz, Ouine ou Hitler ? Eh bien ! quoi ? N'est-il pas clairement visible que ces trois-là organisent une véritable constellation d'astres mort-nés, mi-éteints, mi-allumés, ne disposant, pour alimenter leur fade combustion, que d'un feu qui ne dévorerait pas la plus petite poussière, qui ne remplirait, comme l'action maléfique exercée par Ouine, le plus petit creux d'une entaille ? L'homme médiocre est le père du faux langage ; certes, il n'en est pas le géniteur véritable, puisque celui-ci n'est autre que l'insignifiance d'une conscience qui, parce qu'elle est perpétuellement occupée par elle-même, est absolument vide : Satan. Je parle de paternité dans le sens d'une analogie spirituelle inversée : l'homme médiocre est le père de la fausse parole parce qu'il lui offre un toit — sa propre bouche d'avare — où abriter sa ronde déboussolée, avare elle-même de toute violence, de tout excès qui l'engagerait sur le sentier de la vie, c'est-à-dire de la vraie parole. Nul mieux qu'Ernest Hello, nul mieux que l'auteur de L'Homme n'a qualifié avec plus de justesse l'épouvantable atonie dans laquelle l'homme médiocre fait son nid : L'homme médiocre est juste-milieu sans le savoir. Il l'est par nature, et non par opinion ; par caractère, et non par accident. Qu'il soit violent, emporté, extrême ; qu'il s'éloigne autant que possible des opinions du juste-milieu, il sera médiocre. Il y aura de la médiocrité dans sa violence. Atonie, refus de l'action et du choix qui entraîne l'adhésion plénière au mouvement des vivants, prudente circonspection molletonnée par le rembourrage de l'entre-deux, froideur — plus même : froid ontologique, glace du Satan dantesque et du Démon selon sainte Catherine de Sienne. Hello écrit encore : L'homme vraiment médiocre admire un peu toutes choses ; il n'admire rien avec chaleur. Si vous lui présentez ses propres pensées, ses propres sentiments rendus avec un certain enthousiasme, il sera mécontent. Il répétera que vous exagérez ; il aimera mieux ses ennemis s'ils sont froids, que ses amis s'ils sont chauds. Ce qu'il déteste par-dessus tout, c'est la chaleur —, telles sont quelques-unes des plus évidentes caractéristiques de la médiocrité selon Hello.] D'ailleurs, comment l'homme médiocre pourrait-il ne pas trouver séduisante la fausse parole, cette parole qui refuse de s'engager, qui ne fait que parler, sans que son inébranlable aptitude verbale trouve un quelconque ancrage sur la terre ferme, comme on le voit dans l'extraordinaire Bavard de Louis-René des Forêts ? Comment le médiocre ne chérirait-il pas — comme l'avare chérit son trésor, ou plutôt, l'idée même de son trésor — le trésor dilapidé d'un verbe condamné à l'inaction porcine, si l'homme courageux, l'homme de hauteur, bref, l'homme de parole, pense comme Hello que la Parole est un acte. C'est pourquoi, écrit Ernest Hello, l’homme héroïque essaie de parler ; c’est pourquoi, ajoute-t-il superbement, j'essaye de parler.

Pour Hello, il n'y a pas de rédemption possible pour le médiocre ; non point parce que Dieu, comme un aigle, refuserait de fondre sur sa proie et, l'ayant ravie, de la sauver, mais parce que le médiocre, comme je l'ai dit, est l'homme du non-choix, l'homme du doute érigé en non-style de vie. Il est le froid absolu qu'aucune parcelle de rayonnante chaleur ne pourra arracher de son permafrost ontologique. A la différence de celui qui fut le grand ami de Léon Bloy, le tableau que nous dresse Robin d'un monde gorgé comme une outre d'une parole fausse et labile, bien que sombre, n'est pas désespéré. D'abord, l'humour de l'auteur troue utilement les ténèbres rances puis, toujours, sous l'amoncellement des sombres nuages, se devine la petite lueur qui déchirera les monstres chargés de mots comme s'ils étaient des lambeaux de coton ; ainsi, l'auteur opère-t-il, selon ses propres termes, une outre-écoute, une écoute d'au-delà des mots factices, qui traverse comme un coursier de lumière le royaume instable, inconstant et, finalement, inconsistant comme un mauvais rêve, et trouve, au terme de sa chevauchée, sur la terre rédimée où les mots lavés, comme le blé nouveau, pousseront dru, l'aura d'un beau feu de bois flambant.

 

Sur Le Transport de A. H. Sur Monsieur Ouine. De la littérature considérée comme un trou noir

 

Dans Le Transport de A. H., Hitler n'est pas un homme, parce qu'un homme est d'abord une voix, et qu'une voix est la gerbe qui relie entre elles chacune des directions, des dimensions qui font la vie d'un homme, qui façonnent son visage et son âme, ceux des autres, ceux des hommes et des femmes qu'il aime, admire ou hait, morts depuis longtemps ou pas encore nés. Hitler n'est pas un homme parce qu'il n'est qu'une voix, et que celle-ci, à son tour, onctueuse, puissante, fanatique, démesurée, folle, charmant les serpents et les âmes, ne s'ente sur rien, ne se fixe sur aucune assise d'où lancer sa gerbe étincelante, mais se contente de parasiter, de se nourrir des mots pourris qui la fascinent et desquels elle ne peut se délier, afin de pourrir à son tour les cervelles de celles et ceux qui les écouteront, subjugués ou simplement écœurés, subjugués et écœurés. Hitler n'est pas un homme, il n'est qu'un homme médiocre, affreusement banal, non pas mis au ban, selon l'étymologie du mot qui en fait — en aurait fait — un intouchable, mais rejoignant expressément la communauté des hommes, elle-même affreusement banale, affligée, pendant les premières pages du roman, par les sangsues, les tiques, la chaleur et l'humidité, les diarrhées et les rêves puérils. Hitler qui parle — et ne fait que cela, parler : Il pouvait faire des mots ce qu'il voulait. Les mots dansaient pour lui et ils saoulaient les hommes ou les battaient à mort (Trans, 137) —, n’est pourtant pas un homme. On ne voit pas son visage : si on le voyait, une lueur d'humanité, de fatigue ou de douleur serait bien capable de faire oublier à ses ravisseurs les crimes monstrueux qu'il a perpétrés jadis. Il n'est qu'une voix, dont l'étrange et perfide mélopée contamine les pages du roman de Steiner, comme les mots de l'ancien professeur Ouine contaminent les pages du roman éponyme de Georges Bernanos, comme les mots de l'aventurier Kurtz contaminent celles de l’œuvre de Joseph Conrad, Cœur des ténèbres, comme les mots du héros de Dostoïevski contaminent les recoins puants de son souterrain, comme les mots, enfin, du vagabond Marius Ratti contaminent les cervelles d'un petit village tyrolien où Broch fait éclore la parole vide du Tentateur. Autre chose que les seules et troublantes similitudes narratives existent pourtant entre ces œuvres : dans le roman de Steiner, l'action se déroule dans une forêt en décomposition, où le coeur des ténèbres s'est tapi, comme Kurtz l'a fait, s'entourant d'une horde fanatique : Il s'est tapi sur ce banc de vase, centre inerte du marais, dont il faut que nous nous arrachions (Trans, 34), nous est-il dit d'Hitler. Identiquement, aller vers Kurtz ou A.H., c'est aussi faire un voyage dans le temps, vers un âge du monde désormais révolu où l'homme, encore familièrement proche des animaux, pouvait comprendre les signes d'une nature luxuriante qui à présent le menace et veut le tuer. Remonter le fleuve ténébreux ou s'enliser dans les marais puants, explorer le château des Néréis dans lequel s'est réfugié le podagre Ouine, c'est être confronté à la mort, certes, de manière évidente, et à toutes ses floraisons — vermine, fièvre, saleté, humidité, pourriture et décomposition —, mais c'est aussi s'exposer au venin de la plante mère, au Mal personnifié. Autre similitude : chacun de ces trois personnages, Ouine, Kurtz et A.H., sont remplis de vent : ainsi, lorsqu'il composera ses Hollow Men, T. S. Eliot placera en exergue une phrase du Cœur des ténèbres. A. H., lui aussi, n'est rien de plus qu'un pantin, une carcasse creuse ; son secret est d'être acteur jusqu'au bout, il a l'obsession théâtrale parce qu'il a toujours été, et il continue d'être l'arbitre souverain de son public (Trans, 11). Et Ouine ? Bien trop nombreuses sont les occurrences qui, dans le texte de Bernanos, signifient la vacuité du personnage. Ouine n'est rien, rien de plus qu'une voix étouffée, gonflée par le pus de la maladie : mourant, il réclame à l'adolescent qui l'assiste, Philippe surnommé Steeny, un dernier secret, même pitoyable et ridicule, même minusculement inintéressant, autour duquel, comme une perle noire, il pourrait toutefois reconstituer sa nacre : Ouine est un parasite, il se nourrit de la lente décomposition du village de Fenouille, paroisse mourante plus que morte. Kurtz n'est rien lui aussi, rien d'autre qu'une ombre, comme l'était le nègre du “Narcisse”, autre personnage de Conrad, un homme dont la caboche remplie d'un peu de bourre, comme s'en souviendra T.S. Eliot, fomente dans l'obscurité impénétrable de la jungle des plans grandioses d'éducation, de rédemption des sauvages dont nous ne saurons rien, si ce n'est qu'ils préconisent, alors que l'aventurier, comme un missionnaire démoniaque, est parvenu au bout de la nuit, d'exterminer toutes ces brutes ! A son tour, le héros du Souterrain n'est rien, rien qu'un homme sustenté par la haine et l'envie les plus minusculement médiocres, qualités des hommes sans qualité que Fédor Sologoub, dans son Démon de petite envergure, saura retrouver avant Musil et son Homme sans qualités, avant Broch et ses Somnambules, avant Julien Green et ses Epaves, avant même que Bardamu ne déambule sous nos yeux, la silhouette défraîchie et l’haleine lourde, explorant les boyaux puants dont Céline, bon prince, l’a fait aventurier misérable. Enfin, Marius Ratti n'est rien, rien de plus qu'un vagabond, un prophète raté réclamant des paysans qu’il a fascinés qu'ils abandonnent l'utilisation des machines et retournent à l'exploitation de la mine fermée des dizaines d'années plus tôt, afin que les puissances de la terre, celles-là même que Hitler saura admirablement évoquer dans ses discours chthoniens, retrouvent leur antique grandeur, détruite — ou seulement étouffée ? — par le christianisme.

 

De la littérature considérée comme un trou noir

 

Que puis-je bien vouloir signifier, par ce sous-titre étrange et, je l'avoue sans peine, légèrement provocateur ? Maurice Blanchot qui l'emploie dans Le Livre à venir, met en rapport l'espace poétique et l'espace cosmique : nous mettons en rapport la négativité d'un espace aboli, celle d'un astre inversé, et la déhiscence, au sein d'une écriture romanesque, d'un vide qui la creusera jusqu'à son amuïssement final. Rien, dans ces romans, rien dans Monsieur Ouine, Le Transport de A. H. ou Cœur des Ténèbres n'est clairement offert à la compréhension du lecteur, qui le plus souvent en est réduit, pour combler les trous du tissu romanesque, à devoir échafauder des hypothèses narratives — ainsi en va-t-il de la destinée surnaturelle de monsieur Ouine : est-il perdu ou sauvé ? — ou à tisser une trame qui, dans le roman de Bernanos comme dans la nouvelle de Conrad, s'effiloche. Nous nous trouvons ici face à des objets insolites, malgré les évidents rapprochements qui existent entre eux et les autres oeuvres du corpus des deux auteurs. De plus, dans l'un comme dans l'autre, force est de constater que le Mal, aussi remarquables que puissent en paraître les effets et les manifestations, n'est rien d'agissant : c'est son épuisement, c'est son tarissement qui en constituent l'aboutissement inversé, celui-ci n'étant jamais mieux figuré que par la consomption de la voix des personnages maléfiques principaux. Ces prémisses posées, les différentes oeuvres dont j'ai parlé pourraient être analysées comme l'illustration symbolique d'un objet exotique qui n'a rien à voir avec le monde de la littérature, une abstraction dévoreuse que les scientifiques appellent trou noir. Bien avant que les moyens expérimentaux n'apportent des preuves fragmentaires de l'existence de ces colosses d'absence, ceux-ci avaient fasciné l'esprit des poètes qui les évoquaient dans de singulières visions : ainsi de Blake dans son Mariage du Ciel et de l'Enfer, ainsi encore de Nerval, dont les vers extraits des Chimères demeurent célèbres : En cherchant l'œil de Dieu, je n'ai vu / qu'un orbite / Vaste, noir et sans fond, d'où la nuit qui l'habite / Rayonne sur le monde et s'épaissit toujours. Jadis, les chercheurs surnommaient ces ogres des astres occlus, c'est-à-dire fermés, refermés sur eux-mêmes, des corps noirs, inimaginablement froids. Ainsi de l'ancien professeur de langues vivantes, monsieur Ouine, qui tombe dans le propre gouffre de son âme, après avoir exercé autour de lui, sa vie durant, une influence mauvaise et dévoratrice, vampirique ; ainsi encore de Kurtz, que l'auteur ne cesse de nous peindre comme un homme creux, cherchant qui dévorer.

Cette comparaison, du reste, n'est qu'une image, que nous pourrions insérer dans la vaste trame de ces oeuvres d'auteurs qui, de Léon Bloy jusqu'à Paul Celan (bien que demeurent irréductibles leurs radicales différences), ouvrent la Modernité et proclament la mort de Dieu, la brisure ontologique irréversible d'un ordre jusqu'alors fondé sur le Logos, sur l'assurance que celui-ci garantissait la pérenne cohérence d'un univers perçu comme l'espace où se déployaient les signes admirables de Dieu, qu'il fallait tenter de lire. Foucault décrit parfaitement cette coupure entre le signe que l'homme utilise et son référent ultime, cette progressive fissuration, puis l'écroulement de la fondation et de l'ordre logocentriques. Mon propos ne se limite pas à ce seul constat. Ce qui est en effet beaucoup plus intéressant, c'est de voir comment le roman tout entier de Bernanos, ainsi que celui de Conrad, à l'instar du concept d'astre froid qui, posant des questions nouvelles aux théoriciens, favorise l'émergence d'outils de travail (qui naissent eux-mêmes des bouleversements conceptuels engendrés par les tentatives de compréhension de ces objets aporétiques), poussent les chercheurs à poser à ces objets originaux des questions qu'ils n'auraient pu imaginer sans eux, qui même, n'auraient eu de sens en dehors de leur étude. Monsieur Ouine, Cœur des Ténèbres, chacune de ces oeuvres est une singularité, cette fois littéraire, objet fascinant de recherche et d'interrogation. Et le Mal absolu — dira-t-on qu'il est le Néant ? — est ce puits, cette frontière, ce disque d'accrétion qui dirige l'imprudent voyageur tombé dans sa spirale, au-delà de l'horizon, vers une réalité inapprochable autrement, absolument inconnaissable, radicalement insoupçonnable. La seule difficulté, mais elle est de belle taille, est que ce voyageur ne peut plus faire marche arrière, car, comme Monsieur Ouine ou Kurtz, il est désormais hors d'atteinte, hors de toute possibilité de secours, parce qu'il est perdu dans l'au-delà de cet horizon des événements qui forme la membrane imperméable du trou noir. On ne peut soupçonner ce qu'il y a derrière cet horizon ; la question même est saugrenue, n'a de sens que dans un univers dans lequel l'information — ici, l'écriture romanesque et la parole de Kurtz et de Ouine — en ordonne la parfaite cohérence. De même, on ne peut imaginer dans quoi le vieux podagre est tombé, main de Dieu ou main du Diable, à moins que la main avare et maigre du Néant ne soit celle qui agrippe Ouine. Ainsi, la destinée du professeur, l'exploration du roman de Bernanos, la compréhension du destin de Kurtz, ne valent que par la borne qu'elles posent péremptoirement sur le chemin de notre réflexion. Toutefois, quelle n'est pas notre surprise de constater que, fondée sur le gouffre, le vide, la béance, l’œuvre, aussi lacunaire, tronquée ou effilochée qu'on le voudra, existe bel et bien ? Notre étonnement n'est-il justement pas que ces oeuvres, bâties sur une parole (celle de Kurtz, celle de Ouine ; symboliquement, celle de l'Occident dédouané de Dieu, dont la mort lente est ainsi figurée) dont le progressif épuisement nous conduit vers une fin de partie aphasique et sépulcrale que nous pourrions rapprocher du concept-limite de l'il y a dont parlait Emmanuel Lévinas, que de telles oeuvres donc existent, et continuent, coûte que coûte, taraudées par l'urgence prophétique qui commande leur inextinguible loquacité, de dessiner le nouvel espace où se joue sans doute le destin de l'écriture de notre âge ?