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08/03/2005

Le cadavre du Roi

Abbaye royale de Fontevraud, Richard Cœur-de-Lion et sa belle-sœur Isabelle d'Angoulême.


Je ne résiste pas au plaisir de citer in extenso cette courte lettre envoyée par mon ami Tibolano hier même, lettre inspirée par mon texte consacré à Baleine de Paul Gadenne et aux Harmonies Werckmeister de Béla Tarr. Je n'ai le temps ni l'envie, aujourd'hui, d'évoquer plus longuement cet aspect, en effet assez original, que Tibolano a cru lire, à raison je crois, dans un film somme toute modestement réussi à mon sens (hormis la superbe composition de Michel Bouquet) qui effectivement se moque du personnage réel que fut Mitterrand (sans doute bien plus diabolique que ne le laisse entrevoir le film de Guédiguian) pour en privilégier son évocation par le verbe (celui du président certes, drôle, railleur, ironique, sec, envoûtant ou fatigué mais aussi ceux de Chardonne, Bloy, Rimbaud, Péguy...). Du reste, je crois avoir quelque peu évoqué ce sujet dans ce billet en partie consacré à Ernst Kantorowicz et au thème des deux corps du Roi.

Voici donc le court texte de Tibolano, auquel je rappellerai toutefois que, pour Gadenne, l'Attente n'est jamais vaine, le cétacé échoué que contemplent les deux personnages de la nouvelle étant bien le signe (certes aussi difficile à déchiffrer qu'on le voudra) de la Promesse :

Cher Juan,

en effet, aucun événement n'est le fruit du hasard : j'ai acheté hier matin la réédition de 1993 de Baleine, que j'ai lu ce matin, juste avant de découvrir ton billet...
Ce texte, et la lecture que tu en fais, m'a étrangement fait penser au film Le Promeneur du Champ de Mars de Guédiguian, que je suis allé voir la semaine dernière. Non non ne ris pas ! L'as-tu vu ? Si ça n’est pas le cas, vas- y !
Je sais, le rapprochement peut paraître saugrenu, mais je t'assure que le corps de Michel Bouquet (qui incarne l'esprit, ou plutôt le Verbe de Mitterrand, plus qu'il ne joue son personnage) tient dans ce film sensiblement la même place que celui de la baleine chez Gadenne. Le personnage de Jalil Lesper se demande lui aussi si cette rencontre est vraiment un hasard alors qu'il est en instance de divorce, qu'il va devenir père et qu'il rencontre un nouvel amour. Cet homme malade, le dernier des grands présidents, cet homme qui se meurt, c'est pour lui (pour nous ?) cette baleine, notre passé. Mais ce presque cadavre lâché par tous, cette momie républicaine (cf. le pharaon de Gadenne et souvenons-nous de Mitterrand et de l'Égypte...), est aussi celui qui incarne, pour Guédiguian comme pour beaucoup, non seulement les défaites de la Gauche mais aussi celles de la France, son fantôme, l'inventaire infaisable. Gadenne écrit admirablement :
«Cette défaite, cet effacement silencieux, cela redevenait une présence ; ce crachat, cette traînée de pourriture apparue subitement sur une plage à nous familière, et que le regard devait d'abord chercher, nous comprenions que c'était un spectacle solennel. Nous n'aurions pas besoin de faire effort pour le graver en nous ; il y était inscrit depuis toujours, il était notre plus ancienne pensée.»
Oui, le pourrissement, promesse de renouveau. En 1949, peut-être. Mais en 2005, notre futur c’est d’être des gisants, en Europe.
Moi qui sans avoir jamais été socialiste (Dieu m'en garde !) mais qui suis de cette génération Mitterrand, je suis sorti de ce film dans le même état que Pierre et Odile. Triste, très triste. Cette baleine qui pourrit, ce corps et ce pays qui meurent, ne sont plus promesse de rien, ou alors de blanc, «un blanc sans lumière, un blanc gelé, entièrement refermé sur lui-même, tournant le dos à toute gloire, avec une résignation à peine pathétique»…