Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

« Deux tristesses : William Faulkner et George Steiner | Page d'accueil | Christophe Colomb devant les cochons »

18/03/2005

En gaine de plomb souvent gist glaive d'or ou la vie imaginaire d'Arnaud Bordes

Oedipe et le Sphinx
Gustave Moreau, Oedipe et le Sphinx, 1864.

«Lorsque Dieu approcha Sa bouche des narines d’Adam, il y avait probablement de l’opium dans son souffle.»
Nick Tosches, Confessions d’un chasseur d’opium



Peu importe la quête après tout si, étant sincère, elle exige que nous nous y perdions corps et âme. Ainsi Nick Tosches poursuit-il un rêve opiacé (dans une nouvelle publiée par Allia), qu'il finira tout de même par réaliser et Arnaud Bordes, comme tous les écrivains dont les influences tressent des motifs énigmatiques dans son très beau recueil de nouvelles, Le plomb (aux éditions, décidément excellentes, A contrario), essaie-t-il de découvrir le Livre absolu, celui qui, irréel, monstrueux, est le seul à même de recoller les disjecta membra éparpillés par une fureur dont il ne nous est rien dit mais qui souille les âges sombres et héroïques évoqués dans ces pages envoûtantes.
Mais le rêve, y compris opiacé par une quête de ce qui est irrémédiablement perdu (l'art et la manière, donc, de fumer l'opium...), est fugace et a vite fait de se dilacérer en traînées de chiques et le plomb ne se transforme que bien rarement en un métal moins vil. Arnaud Bordes le sait bien qui essaie plusieurs fois la délicate opération : parfois maladroitement, comme dans la nouvelle qui ouvre le recueil (justement intitulée Disjecta Membra), parasitée d'un avant-texte fuligineux ou dans celle intitulée Une iconographie qui est, elle, inutilement assombrie par une plongée finale dans une mythologie de bazar, hors-texte qui en somme et paradoxalement simplifie le mystère là où il eût fallu l'alourdir. Pourtant demeure la fascination terrible et la quête du Livre qu'il faut coûte que coûte poursuivre puisque c'est elle seulement qui apportera la révélation, noire plutôt que blanche, la confrontation périlleuse ou plutôt mortelle avec le Sphinx insatiable. Arnaud Bordes écrit ainsi : «J’ai dû, aux yeux du monde, feindre de croire à la réalité simple, univoque et inébranlable, j’ai dû taire, alors que j’avais envie de le crier, que la nuit était plus grande que le jour, et je sais, seul, sans me déguiser des oripeaux de la philosophie, que la lumière n’est rien que l’illusion que la nature miséricordieuse consent à nous donner pour que nous ne sombrions pas dans la démence.»
Cette découverte stupéfiante (je songe à celle, identique, que le maléfique Fernando Vidal Olmos de Sabato fit avant de pénétrer dans le monde englouti des Aveugles) constitue sans doute le motif à peine caché de l'emblématique et splendide nouvelle, à mon sens la meilleure du livre, intitulée La lèpre de Schwob qui, de façon remarquablement condensée, regroupe pour les subsumer tous les clichés propres à la littérature décadente : le Livre, le Sexe, la Mort et... le Diable, peut-être caché dans l'une de ces pages faites de la chair pourrie de l'écrivain qui inventa les Vies imaginaires, démoniaque (plutôt qu'un démon trop maladroitement personnifié) libéré par le massicotage du livre fantôme qui est comme l'ombre du texte officiel, ainsi que Bordes l'écrit superbement. La mise en abyme, autre procédé cher à l'écriture du Huysmans de Là-bas (et que dire de Borges, la plus évidente des références que l'écriture de Bordes illustre...) y permet de sertir, comme s'il s'agissait d'une gemme noire, les cinq vies imaginaires maudites (à la différence de celles de Marcel Schwob, ces dernières ne respectent pas une chronologie, fût-elle fantaisiste) dans la narration développée par Sépulcre Penthas, qui mourra de ses lectures interdites, la pourriture de la lèpre contaminant l'ensemble de la bibliothèque du malheureux en commençant (amusante moquerie) par les auteurs les plus ennuyeux comme... Corneille. Il y en a d'autres... Le Livre, qui récapitule les âges les plus lointains de la Création (cf. Carnaval ou La lecture du Mégamnène) est donc toujours puits dévorant, vortex (qui disloque les autres livres, comme le montre Disjecta Membra) dans lequel il ne faut pas craindre de tomber (l'image étant redoublée par le motif lancinant de la bibliothèque Bathus, à Ragz, en Hongrie, véritable matrice de la Bibliothèque infinie), si l'on veut devenir, comme l'enseigne la légende rappelée par Arnaud Bordes, «homme bibliomorphe, [...] espèce de golem fabriqué à partir d’un suc de livre
Voici donc un livre et c'est là, sans doute, le plus beau compliment que je puisse adresser à son auteur, voici donc un premier ouvrage qui, enté sur le mythe du Livre babélique, parvient à s'oublier en se parodiant avec une confiante jubilation, à se démultiplier en n'évoquant pourtant que son idiosyncrasique plaisir de donner à lire, à se transformer en un sable chaud capable de s'infiltrer dans les imaginaires les plus hermétiquement clos sur leur pulvérulente insignifiance. Le plomb s'alchimise ici du fait d'avoir été patiemment décanté : disparition de la littérature dans le Livre total avec, demeurant au fond de l'athanor comme une mince pellicule de déchets, la couche verdâtre d'un Moi dépassé, sublimé.
Je dois dire que, Matthieu Baumier m'ayant amicalement envoyé le livre de Bordes qui, me glissa-t-il malicieusement, me plairait, j'avais tout de même quelque crainte de devoir formuler sur celui-ci l'expéditif jugement de Paul Léautaud sur les Vies imaginaires de Marcel Schwob : «C’est truqué au possible» (Journal littéraire, 1903). Oui, comme me paraissent l'être beaucoup des romans de Rachilde, Lorrain (y compris son Monsieur de Phocas) ou Bourges, jadis dévorés maladivement par un adolescent goûtant les lectures proscrites qu'il dénichait dans tel essai de Mario Praz (comme l'un des trois tomes du Pacte avec le serpent), lui-même savant à la réputation sulfureuse. Jugement expéditif certes mais pas totalement faux même si Léautaud n'a guère semblé goûter la beauté ténébreuse d'une nouvelle intitulée Cyril Tourneur, poète tragique, encore moins celle, de noirceur contenue et digne des contes de Poe, du texte ayant pour titre MM. Burke et Hare, assassins. Surtout, Léautaud ne me semble pas avoir compris l'intention profonde et vertigineuse de Schwob qui déclarait dans sa Préface à ces mêmes Vies : «Le livre qui décrirait un homme en toutes ses anomalies serait une œuvre d’art comme une estampe japonaise où on voit éternellement l’image d’une petite chenille aperçue une fois à une heure particulière du jour.» Le livre comme miroir infini du Livre qui n'est rien d'autre que l'univers passé, présent et futur, riche de tous ses possibles, des bégaiements de l'Histoire et des procrastinations de la Volonté, Borges a dû bien évidemment se souvenir de cette déclaration de Schwob avant de nous dévoiler quelques-unes des facettes prodigieuses de son rayonnant Aleph.
Quant à Arnaud Bordes, qu'il se rassure, le plomb dont il a entrepris la transformation est d'une belle densité.