Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

« Petites branlettes entre amis (journalistes) : à propos de Gilles Cohen-Solal | Page d'accueil | Que fait Frédérique Toudoire-Surlapierre pour la critique ? »

15/09/2009

La chanson d'amour de Judas Iscariote, fragment

Trent Park, Untitled, 2001-2.jpg
Photographie de Trent Parke, Untitled, 2001, extrait de Dream/Life & Beyond.



Rappel
La chanson d'amour de Judas Iscariote devient un livre.

Qui suis-je donc ?
Autant répondre sans faire de manières, puisque je n’ai pas peur du ridicule. Je suis l'écrivain de la nuit. Ma complice... et maîtresse. C'est elle qui... C'est elle qui a bavé cet épanchement informe, déjà retourné au silence sans visage d'où il a coulé, d'où elle-même a coulé, comme une tache sur le miroir du néant autrement impeccable, superbement lisse, radical et incolore, illimité, je dirais… pacifié, oui, pacifié. Je suis aussi, mais peut-être ne m'en suis-je pas encore rendu parfaitement compte – car, bien que m'observer et m'étudier soient désormais les seules occupations dont je puisse jouir, il reste sans doute, dans quelque recoin de mon cerveau où la sonde de l'attention n'a pu aller encore, où ma volonté, paralysée par l'effort qu'elle a dû faire pour s'effacer devant sa propre réalité effroyablement opaque, a battu en retraite, une parcelle minuscule de noirceur, un mince ruisselet qui me réservera peut-être la surprise de l'éclat doré, la joie rare de l'orpailleur dont l’œil accroche comme une splendide irrégularité la découverte de cette pépite de l'âme qui bien sûr devra me sembler suspecte comme à Néron jadis l'angoissante imminence de sa disparition parut inquiétante et même choquante : qualis artifex pereo, s’exclama-t-il en mourant, la pépite d'or recouverte à jamais par la boue, les grandes actions englouties par les flots du temps, voilà ce qui lui parut constituer l’unique scandale ! –, je suis peut-être tout autre chose, le dernier être humain vivant qui par un réflexe ridicule écrit ses pensées sur des feuilles qu’il ne prend même pas le soin d’assembler, un pathétique Ugolin dont l’indicible souffrance semble s’être concentrée dans les plis amers entourant une bouche douloureusement close. Cette inspiration prouve que j’ai rêvé ? Non, tout au plus qu’il m’est impossible désormais de mettre un peu d’ordre dans le chaos de visions et de paroles qui me hante toutes les nuits, pendant que la nuit poursuit son patient travail.

Parution début 2010.