Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

« L'Enfance d'Ivan de Tarkovski, par Francis Moury | Page d'accueil | La République bananière de Pierre Assouline »

24/06/2005

Coucher de soleil sur la littérature française

Sol 489 (19 mai), coucher de soleil sur Mars, cratère Gusev, photographie prise par le robot Spirit
Je suis tombé sur ces lignes signées par Dan Simmons et rapportant tel propos acerbe de Tom Wolfe sans vraiment parvenir à croire ce que je lisais. Enfin ! Et quel dommage tout de même que l'on ne lise pas plus souvent pareilles charges, concises mais implacables (bref : américaines jusque dans leur absolu pragmatisme) sous la plume d'intellectuels français qui pourtant, je le sais bien, en assez grand nombre ne peuvent souffrir la pensée et l'écriture de Jacques Derrida. Reste qu'il ne faut tout de même pas exagérer et donner quitus à Simmons quant à cette ineptie concernant l'absence de grands écrivains français au XXe siècle. Et encore, bah, pourquoi pas ? Pourquoi ne pas accepter la déclaration de Simmons pour ce qu'elle est : une évidence, à savoir l'invisibilité, à quelques exceptions près, de presque tous nos écrivains hors de la sphère de diffusion de la langue française ? En effet, qui pouvons-nous opposer (j'entends déjà : Proust ? Céline ?... Le seul peut-être, oui, Céline...) et pour nous en tenir aux seuls auteurs anglo-saxons, à Conrad, à Faulkner, à Joyce, à T. S. Eliot et combien d'autres encore ? Il est vrai, aussi, que certaines sirènes laidement publicitaires nous annoncent pour la prochaine rentrée un lever (voire un double lever) de soleil fameux sur le paysage littéraire français, plus désolé que le désert martien. Nous verrons bien mais je ne ferais sans doute que me répéter en affirmant ceci : l'écrivain véritable, si tant est qu'il doive venir de notre vieux pays aphasique (mais pas moins verbeux), se passera à mon sens de toute béquille publicitaire.

«Alors que j’écris ces lignes, en ces premiers mois, ces premières heures du XXIe siècle, la vaste et rancunière machine de la critique universitaire est pilotée par les mains mortes de quelques nabots français tels que Michel Foucault et Jacques Derrida. La France, une nation qui, selon toute probabilité, n’a produit ni grand écrivain ni grande littérature durant la totalité du XXe siècle contrôle néanmoins la totalité du discours sur la littérature du XXIe siècle, et ce grâce au sophisme tout simple qui consiste à nier le caractère central de l’auteur, la réalité des personnages et la puissance transcendante du langage et de la littérature elle-même. Comme l’écrit Tom Wolfe dans un récent essai : «Ils (Foucault, Derrida et leur légion lycanthropique de suiveurs) ont commencé par gonfler hors de toute proportion une déclaration de Nietzsche selon laquelle il n’est pas de vérité absolue, mais seulement plusieurs «vérités», qui sont autant d’outils de divers groupes, classes ou forces. À partir de là, les déconstructionnistes ont abouti à la doctrine selon laquelle le langage est le plus insidieux des outils. Le devoir du philosophe est de déconstruire le langage, d'exposer ses arrière-pensées et de contribuer à sauver les victimes de l’«establishment» américain : les femmes, les pauvres, les non-Blancs, les homosexuels et les arbres.»
Dan Simmons, Worlds Enough & Time (Subterranean Press, 2002).