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25/10/2009

Au-delà de l'effondrement, 9 : Le travail de la nuit de Thomas Glavinic

Crédits photographiques : Kevin Frayer (AP Photo)

«Walter Benjamin savait que la rupture de la tradition et la perte d’autorité survenues à son époque étaient irréparables, et il concluait qu’il lui fallait découvrir un style nouveau de rapport au passé. En cela, il devint maître le jour où il découvrit qu’à la transmissibilité du passé, s’était substituée sa «citabilité», à son autorité cette force inquiétante de s’installer par bribes dans le présent et de l’arracher à cette «fausse paix» qu’il devait à une complaisance béate.»
Hannah Arendt, Walter Benjamin 1892-1940 (Allia, 2007), pp. 86-87.


Remise en une d'une note initialement publiée le 7 juillet 2007.

a5fb310cc1cbea0e59f3cf961677cc97.jpgNé en 1972, Thomas Glavinic a dû selon toute vraisemblance regarder, jeune, un des épisodes rediffusés de la fameuse série intitulé Twilight Zone de Rod Serling. Dans l'un d'entre eux, le tout premier d'ailleurs de la première saison au titre pour le moins suggestif, Where is everybody ?, épisode réalisé par Robert Stevens, un homme se retrouve subitement être le dernier homme vivant sur Terre. Il s'agira bien évidemment d'une illusion : le personnage n'est que le sujet d'une expérience menée par des scientifiques sur un astronaute dont il faut tester les capacités de résistance face à la solitude absolue. Un autre conte de la série télévisée mythique se rapproche davantage de la trame du roman de Glavinic : intitulé The Mind and the Matter (soixante-troisième épisode de la deuxième saison, réalisé par Buzz Kulik), le scénario de Rod Serling nous présente Archibald Beechcroft, un atrabilaire qui décide un beau jour, en utilisant des pouvoirs psychiques nouvellement révélés par un livre, de vider la planète de tous ses désagréables habitants. Une fois le vide fait et s'ennuyant à mourir au bout de quelques heures, le misanthrope finira par repeupler la Terre d'autant de clones puis revenir à la normale après avoir compris que son caractère irascible seul était la cause de tous ses déboires. Le thème du dernier homme, lui-même surgeon du mythe de la catastrophe d'envergure planétaire qui semble hanter l'imaginaire occidental, singulièrement celui des États-Unis, filon du reste abondamment exploité par des auteurs de science-fiction (on songe au Fléau de King mais aussi, en France, aux toutes premières pages de La Possibilité d'une île de Houellebecq) n'est qu'un rêve, ou plutôt un mauvais rêve, un cauchemar.
Thomas Glavinic, lui, évacue d'emblée dans Le travail de la nuit (Die Arbeit der Nacht), par une légère ironie plus convaincante que mille développements, les raisons un peu trop farfelues (une expérience menée par des extraterrestres, une catastrophe nucléaire, etc.) qui expliqueraient la mystérieuse et brutale solitude de son héros, Jonas, avalé par un monstre et soustrait à la vue des autres. Dans Le travail de la nuit, Jonas ne sera toutefois pas rendu au monde des vivants. Apparemment, c'est l'espèce humaine tout entière qui a bel et bien été avalée par quelque vide inimaginable. L'étrange roman de Glavinic va se contenter de suivre, jour après jour, les faits et gestes de son personnage dans un monde tout entier privé d'autres hommes mais aussi de toute forme de vie animale. Brutalement confronté à un absurde sans partage, Jonas n'a strictement aucun moyen de savoir la raison d'une aussi fulgurante disparition de toute forme de vie : une fois qu'il a composé, des jours durant, tous les numéros possibles et imaginables, consulté l'Internet de toute façon hors service, laissé des messages écrits dans tous les coins d'une ville qu'il ne cesse de sillonner au volant d'une voiture volée (ce terme, dans un monde privé d'hommes, ne signifie d'ailleurs strictement plus rien), que va-t-il faire ?
S'observer. Se filmer à son insu, par exemple lorsque Jonas dort. Car toute forme de vie n'a pas complètement disparu de la surface de la planète puisque lui, Jonas, continue de s'alimenter, de respirer, de se souvenir de Marie, son amie, de rêver, d'espérer. Glavinic écrit : «Quelque part il y avait une réponse, il y en avait nécessairement une. Le monde, dehors, était grand. Lui n'était que lui. La réponse qui était dehors, peut-être ne la trouverait-il pas. Mais celle qui tenait à lui, qui était en lui, il fallait qu'il la cherche. Qu'il ne cesse pas de la chercher» (p. 125). Également, ausculter sa mémoire, par exemple en retournant dans l'appartement familial. Alors l'évidence, terrible, se fait jour : la solitude à laquelle Jonas a été condamné (par quelle décision ? Par quelle main et quelle bouche souveraines a-t-il été ainsi désigné pour être le dernier être vivant sur Terre, une espèce d'élu à rebours ?) existait, de fait, bien avant qu'il ne soit même plus entouré d'insectes ou d'oiseaux. Car Jonas a toujours été seul, comme chacun d'entre nous d'ailleurs : celui que je suis aujourd'hui n'est absolument pas le même homme que celui qui hier a lu, parlé, s'est nourri, s'est endormi et a peut-être même rêvé à l'homme qu'il serait le lendemain, dans un an, dans vingt. A fortiori suis-je un parfait étranger pour le jeune adolescent que j'étais il y a quelques années. Et que dire de mon rapport avec le bambin qui s'amusait sur les genoux de ma mère ?
De sorte que Jonas, il va très vite s'en rendre compte puis craindre de devenir fou, n'est qu'un étranger à ses propres yeux, comme une série de gestes inexplicables l'en persuadent, fixés sur la bande des cassettes vidéo qu'il regarde à longueur de journée. Celui qui dort, appelé simplement le dormeur est bien sûr Jonas mais il est aussi un autre, une autre personne vivante donc, dont le somnambulisme, de plus en plus inquiétant au cours de notre roman, ne suffit pas à expliquer telle main pointée impérativement vers le mur qui pourtant, le jour levé, sera examiné millimètre par millimètre sans que le moindre signe puisse être déniché. Ou bien avec un signe, un couteau planté dans le mur, que Jonas, malgré tous ses efforts, ne parviendra pas à arracher alors que le dormeur, comme en témoigne une des cassettes, y parvient très facilement. Daniel moderne, c'est-à-dire prophète privé de pouvoirs, Jonas est de toute façon strictement incapable de comprendre les signes que lui laisse... Qui donc ? Quelle main invisible écrivant d'incompréhensibles termes ? La sienne ? Lui-même ?
La solitude n'est donc pas le thème véritable de ce roman. Pas davantage n'est-il le fantastique ni même l'horreur, certains passages de notre œuvre (comme celui où Jonas, au moyen d'un pendule, tente de savoir si les personnes dont il a conservé les photographies sont vivantes ou pas : la réponse que lui donnera l'instrument sera pour le moins équivoque...) évoquant le monstrueux familier des meilleures histoires de Dick, par exemple l'irréalité angoissante d'Ubik.
Le thème véritable du roman de Glavinic est le temps, plus précisément son horreur absolue, le fait que le temps dresse entre l'homme que je fus et celui que je suis à la seconde où j'écris ces mots une frontière qu'il m'est parfaitement impossible de franchir, comme le rappelle la belle parabole de Chris Marker, La Jetée. Ce temps devenu gouffre, désert qu'il nous est impossible de traverser, ce temps gelé ou juxtaposé (1) explique peut-être la longueur du roman, sa réelle monotonie : à dire vrai, Jonas ne fait pas beaucoup de choses pour occuper ses journées, si ce n'est, après avoir laissé, dans sa Vienne natale, quelques signes inutiles puisque personne ne pourra les lire, en parcourir les rues vides tout en se filmant. Il se rendra également en Angleterre, hanté par le visage de la femme perdue, Marie, puis reviendra en Autriche, ayant rapporté avec lui quelques souvenirs du fantôme. Ayant donc terminé ce long roman, il y a fort à parier que le lecteur le plus sceptique quant au talent de Thomas Glavinic regardera les plus petits objets de son appartement avec une attention nouvelle. Peut-être même pensera-t-il que le regard que lui renvoie cet homme dans un miroir est décidément suspect. Le temps a fait son œuvre en somme. Le lecteur du Travail de la nuit ne peut plus être le même que celui qui, il y a quelques jours encore, ne savait rien de cet auteur. Notre lecteur fatigué, parfois franchement agacé par la fastidieuse répétition de certains motifs et questions (2) que la phénoménologie a évoqués, dans toutes leurs combinaisons, un bon milliard de fois, ne peut tout de même complètement se désolidariser du malheur de Jonas, malheur éminemment contemporain : se retrouver absolument seul, sans même le secours de Dieu (3).
Intéressante tout autant l'intelligence dont Glavinic a fait preuve en modernisant la vieille fable de l'anneau de Gygès. Dans notre roman, le dernier homme n'est absolument pas ivre de son pouvoir puisque personne ne peut le voir, à la différence de l'histoire édifiante consignée par Hérodote. Jonas se contente de dérober des aliments pour survivre ainsi que différents moyens de locomotion pour s'assurer que sa ville est vide, puis pour tenter de rejoindre Marie qui réside en Angleterre. Accablé, tout proche, peut-être, de basculer dans une paranoïa maladive et destructrice, Jonas, comme le sombre héros du Démon de Hubert Selby Jr., trouvera qui sait le mot de l'énigme en chutant. Mais la chute de l'un est sans aucun doute la plongée définitive dans un gouffre que ses actions, de plus en plus mauvaises, ont désespérément invoqué.
Jonas lui, chutant, se noyant métaphoriquement dans ses propres souvenirs, ne s'enfonce pas dans l'Enfer. C'est du moins son ultime certitude.

Notes :
(1) Inlassablement répété, ce thème sera utilement résumé par la phrase suivante : «La sensation l'envahit que le temps gelait sous ses mains» (p. 110). Pour la juxtaposition, plutôt que la succession de différents plans temporels, cf. p. 343. La succession permet, en toute logique, de passer d'un moment à un autre, empêchant qu'aucun d'entre eux ne soit totalement coupé de ceux qui le précèdent et de ceux qui le suivront. La succession permet donc la transmission alors que la juxtaposition, elle, n'autorise que des regrets à l'endroit d'un temps définitivement perdu, puisque l'enfermement de Jonas est conditionné par le fait que les différents plans dans lesquels il vit et (ou...) a vécu, parallèles, ne se recoupent jamais (ou alors très rarement, l'instant d'un éclair, par le truchement de l'art, comme dans Le maître du Haut Château de Dick).
(2) Une chose qui n'est point regardée par un être humain est-elle une chose ? Existe-t-elle réellement où est-ce seulement le travail de ma conscience qui lui confère son être ? Exemple : «Voilà ce qui l'avait préoccupé. Le fait qu'il y aurait des journées sans lui, des journées qui seraient perçues sans lui. Paysage et soleil et vagues dans l'eau : sans lui. Quelqu'un d'autre verrait cela et songerait que, dans le temps, d'autres déjà avaient été là. Ce quelqu'un penserait peut-être même à Jonas. À sa perception des choses, de même que Jonas avait pensé à Goethe. Et alors Jonas se représentait la journée dans cent ans, qui s'écoulait sans sa perception» (p. 133).
(3) «Vivre pour revenir et faire présent à autrui de cette vie. Voilà ce qu'avait été Dieu pour lui. Et maintenant il se demandait si le fait que toute vie eût disparu signifiait que Dieu, que les autres se désintéressaient de sa vie. Si la sienne, nul n'en avait l'usage» (p. 240).