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01/04/2008

La Ville, son archange de misère, l'espérance (Un cauchemar, 1)

Crédits photographiques : Jack Delano.

…alors, puisqu'il faut redire les mêmes mots, toujours les mêmes mots, répéter les mots qui claquent sous la langue comme des cosses vides, briquer les vieux sous vert-de-gris pour en faire reluire le profil de cuivre pâle et délavé, vil comme l'anneau adultère de Gygès, traître comme le profil de Judas toujours fuyant, la rousseur chafouine obliquant la perspective du Salut, faisons étinceler chacune des facettes du précieux diamant — à la fois solitaire et crapaud, il est l'exemplaire unique, le monstre de cent mille carats que nul n'ose fixer — qui, comme ces illustres modèles enserpentés aux cous des splendides du demi-monde, cailloux translucides où se reflètent les éblouissants maléfices séduisant les femmes, a ébloui plus d'un faux-monnayeur : l'espérance.
Un beau mot, l'espérance, un mot d'enfant, un mot transparent, brillant comme un diamant, un mot du début, un mot de l'ouverture de l'histoire de l'homme, du premier homme, Adam, un mot du premier jour levé sur l'homme du premier jour, Adam, un mot de la terre et du matin rayonnant où elle dresse son arche nouvelle, un mot lumineux, adamantin, un mot qu'Adam assurément n'a pas employé, un mot qui n'existait pas, un mot inconnu comme le temetum d'Augustin (De Trinitate), c'est-à-dire un mot innocent, non pas charrié avec les scories d'une langue morte, ses courants nauséabonds, mais un mot inutile, pas encore né, puisque l'acte de nommer la Création est à lui seul louange et prière : l'espérance n'existe qu'à partir de la reconduite hors du jardin, lorsque parler n'est plus que palabrer. Avant, l'homme qui n'attend rien, et qui n'attend rien parce qu'il n'a encore rien perdu, n'a pas besoin d'espérance. Après, l'homme chassé qui n'a plus rien à perdre l'invente pour tromper son ennui. Si l'Éden est le lieu éminent de la Présence, l'orangeraie réelle et désaltérante où bruisse l'ondée légère du Vent, l'espérance qui chante son absence n'a lieu d'être que lorsque l'avis d'expulsion est tombé, après le premier matin, à cette heure brune où les ténèbres recouvrent la terre comme l'eau lourde et lente d'un port la nuit, à cette «heure de la nuit qu'aucun homme ne connaît parfaitement, n'a possédée tout entière», écrit Bernanos, lorsqu'il se débat avec les spectres blancs qui se déchirent entre eux sa pauvre âme, ni noire ni blanche, mais brune, lorsque l'espérance ne brille plus que comme une petite lumière égarée, et que, chaque nuit tombée, tout le travail patient du jour n'aura pas seulement été détruit, mais effacé, oublié : il faudra alors «tout réinventer, même l'espérance — même l'espérance qui était de se croire, chaque matin, à la merci d'aimer avant la nuit», comme l'écrit admirablement Jean-René Huguenin.

Lien permanent | Tags : littérature, georges bernanos, jean-rené huguenin | | |  Imprimer |