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02/08/2011

Troisième nuit de Walpurgis de Karl Kraus

Crédits photographiques : Daniel Ochoa de Olza (AP Photo).


415QCQRRJEL._SS500_.jpgÀ propos de Karl Kraus, Troisième nuit de Walpurgis, traduit de l'allemand par Pierre Deshusses, préface de Jacques Bouveresse («Et Satan conduit le bal...». Kraus, Hitler et le nazisme), Éditions Agone, Marseille, coll. Banc d'essais, 2005.
LRSP (livre reçu en service de presse).

Signalons également le sobre essai cinématographique de Frédéric Choffat, Walpurgis, édité par Les films du Tigre, riche d'une lecture du texte de la Troisième nuit de Walpurgis donnée par José Lillo ainsi que d'une conférence sur Karl Kraus prononcée à Lausanne par Jacques Bouveresse.

«Une fois chaque année, le 30 avril, revient la nuit de Walpurgis. La nuit où, selon ma croyance populaire, les fantômes se libèrent. Mais il y a également des nuits de Walpurgis d'ampleur cosmique [...]. Elles sont trop espacées dans le temps pour que les hommes s'en souviennent, de sorte qu'elles apparaissent à chaque fois comme des phénomènes inédits et inouïs.»
Gustaw Meyrink, La Nuit de Walpurgis [1917] (Flammarion, coll. GF, présentation et traduction par Jean-Jacques Pollet, 2004), p. 118.

«L’étrange, c’est qu’il n’y a rien chez lui qui ressemble à du divin, mais qu’il manifeste néanmoins cet absolu de l’exigence qui fut autrefois religieuse. L’absolu s’est sécularisé en s’appropriant le discours comminatoire de Dieu sans bien réfléchir à ce qu’il faisait : il menace, il punit, il est inexorable.»
Elias Canetti, Le Cœur secret de l’horloge (Le livre de poche, coll. Biblio, 1998), p. 25.

«Silence, savoir et vigilance : cette triade constitue la personnalité du polémiste Kraus. Son silence est une digue à l'abri de laquelle le lac aux mille reflets de son savoir ne cesse de s'approfondir.»
Walter Benjamin, Cette grande époque précédé d'un essai de Walter Benjamin (Petite Bibliothèque Rivages, 1990), p. 23.

«Le plus sacré problème de cette époque est : qu’elle a du papier et que ce qui s’imprime, cela vînt-il même du rectum, agit comme verdict et comme humour.»
Karl Kraus, La nuit venue (Éditions Gérard Lebovici, 1986), p. 68.

«Le journalisme ne sert qu'en apparence le quotidien. En vérité, il détruit la réceptivité spirituelle de la postérité.»
Karl Kraus, Dits et Contredits (Éditions Ivrea, 1993), p. 85.


Des mois entiers d'une lecture fébrile, harassante, sans cesse abandonnée puis reprise, rougissant de l'évidente certitude que la note, pas même écrite, qui en fixerait la trace point trop labile, serait ridiculement inappropriée, vague, point digne de ce lanternarius que doit être le critique véritable, vrai cicérone devant connaître par cœur, faute de buter sur une pierre et de se blesser voire de chuter lourdement et de tomber dans un gouffre, le terrain difficilement parcouru par l'auteur ne sachant rien de son enfer, ou plutôt ne pouvant disposer du savoir, de la lumière dont celui qui viendrait après, bien tranquillement au milieu de ses livres, sachant tout ou presque de ses livres justement et même de sa vie et du chemin immense parcouru dans la peur, la rage et l'épuisement, ferait un usage dispendieux peut-être mais nécessaire afin d'alléger, un peu, quelque temps, les épaules du vagabond avançant dans les ténèbres déchirées par les cris.
Quelle œuvre prodigieuse, torrentielle, énigmatique, paradoxale, inventive en diable, drôle, méchante, remarquablement acrimonieuse, parfois incompréhensible pour un lecteur non versé dans les arcanes de l'histoire de l'accession au pouvoir de Hitler, hermétique même pour des lecteurs de langue allemande tant l'auteur pousse la langue dans ses derniers retranchements, que cette Troisième nuit de Walpurgis de Karl Kraus, impeccablement traduite, il faut saluer ce travail exceptionnel, par Pierre Deshusses et éditée avec une préface de Jacques Bouveresse presque plus épaisse (et non dépourvue de répétitions) que le texte du polémiste autrichien, ainsi qu'un remarquable appareil critique !
Oui, il faut saluer le travail impressionnant réalisé par les Éditions Agone sur les textes les plus importants de Kraus, inconnus pratiquement, hormis de quelques germanistes spécialistes de l'auteur, du public français si peu curieux, comme le sont hélas encore Les derniers jours de l'humanité, également édités par cette maison courageuse.
Nous interroger quelque peu devant ce triste constat serait aussi bien utile : seul semble aujourd'hui capable, en France, un éditeur politiquement engagé comme l'est Agone de mener à bien pareil travail d'édition, comprenant la traduction méticuleuse d'un texte réputé impossible à traduire, la constitution d'un pesant mais fort utile apparat critique (notes, glossaire, chronologie des événements, etc.) ainsi qu'une préface pour le moins volumineuse écrite par un spécialiste de Kraus. En tous les cas, un tel travail éditorial est digne d'éloge et donne, enfin, au public français, une large ouverture dans l'épaisse muraille que constitue l’œuvre de Kraus, qui devrait être enseignée, bien avant les techniques pour réaliser un bon reportage de rue (dit vox pop) ou un article idiot dont l'accroche aura tout de même captivé le regard chassieux de quelques congres d'élevage, dans toutes les écoles de journalisme, et même au Celsa.
Je me bornerai, sur ce texte torrentiel, à ne faire que quelques remarques sur l'attitude de Kraus vis-à-vis du langage et de ce que celui que l'on surnomma Nörgler, le grincheux, appela le «mur de la langue» sur lequel il butait sans cesse, sur lequel il cogna durablement, et ce choc lui fut probablement fort douloureux, au moment d'évoquer Hitler, la préface de Jacques Bouveresse, longue de quelque cent cinquante pages, abordant de toute façon bien des questions sur lesquelles je ne puis m'étendre, faute de place (le croira-t-on ?) et, surtout, de compétences.
Un point, d'ailleurs, me gêne dans cette si longue préface qu'elle constitue un essai à part entière : le soin, extrême, un peu ridicule, que prend Bouveresse pour expliquer le comportement de Kraus face au nazisme en dépit même du fait que le polémiste autrichien n'était pas franchement un amoureux déclaré de la démocratie (1). N'est-il pas étonnant de constater que c'est, en France, un Georges Bernanos, contempteur de la démocratie, qui fut l'un des adversaires les plus acharnés du nazisme mais aussi de ses défenseurs et alliés, petits et grands collaborateurs, français ?
Se pourrait-il qu'existe une parole d'une violence inouïe seule capable, au moment où les choses se défont, où les bons perdent d'un coup toute leur force alors que les salauds brûlent d'une intensité insupportable, de dire ce qui mérite d'être conservé et défendu contre la barbarie des ogres, l'art, la beauté, la faiblesse, le chant du monde ayant donné un peu de sa force à celle ou celui qui, tout entier engagé dans la lutte, non seulement ne ménagera pas sa peine mais y laissera, peut-être, sa peau, écrira en tout cas comme s'il était persécuté et même comme s'il s'était tenu face au bourreau ?
Elias Canetti, qui admira Kraus tout autant qu'il le détesta, nous renseigne quelque peu sur le singulier personnage, à tel point infréquentable que les professeurs éloignent de leur lorgnon ses livres brûlants : «On s’étonne qu’il ait pu exister une haine d’une telle ampleur; à la mesure même de la guerre mondiale, qui s’acharna sans démordre, avec une fureur lucide, quatre années durant. Faible était, en comparaison, la haine des combattants mêmes, qui s’acharnaient contre un ennemi désigné pour eux et, jour après jour, dépeint sous les couleurs les plus fausses», le même Canetti poursuivant, «Karl Kraus, en lui, porta seul cet Etna de haine; durant les quatorze années de la Fackel, il s’était exercé pour cela; par des offensives grandes, petites, et mesquines aussi, il avait appris tout ce qui lui profitait maintenant» (2). Jacques Bouveresse n'ose pas faire en somme, dans son texte fort savant et remarquable dans son ensemble, ce que Canetti a fait simplement, ce que Walter Benjamin (3) a lui aussi fait, sans rien cacher de leur trouble et de leurs hésitations : défendre Kraus sans jamais occulter ses parts les plus ténébreuses, aussi fascinantes que rebutantes. Mais peut-être faut-il, pour parvenir à une telle intelligence de la littérature et de ses exigences formidables, surhumaines même, une volonté qui n'est pas celle du penseur ou du philosophe, mais, spécifiquement, celle d'un écrivain ayant dû affronter, comme Kraus, des démons qui n'étaient point seulement des créatures de papier.
Dépliée dans sa chronologie la plus sommaire, cette époque, «immense dépotoir de phrases» comme la nôtre (mais tout de même moins que la nôtre) et pourtant rien de moins que banale si nous nous contentons de la scruter dans la concaténation de ses événements, ne nous semble plus vraiment présenter ce caractère exceptionnel, inouï, qui caractérise selon Meyrink le retour des diableries sur terre, et pas seulement sur les monts chauves où dansent les sorcières. Et pourtant, l'immense polémique créée par Hannah Arendt désireuse d'étudier la banalité du Mal, tant d'exemples de figures démoniaques et bourgeoises (Peredonov, Ouine, Du Paur) aussi, nous renseignent suffisamment sur ce point : l'inouï diabolique s'enserre toujours dans la trame la plus sordide de la banalité quotidienne. C'est ainsi au mois de mai de l'année 1933 que Karl Kraus commence à rédiger sa Troisième nuit de Walpurgis qu'il achèvera au mois d'octobre de la même année. Cette rapidité d'écriture explique peut-être le constat, frappant, que le texte de Kraus n'est point divisé en chapitres, dont les titres mêmes auraient été gommés par l'auteur pour accentuer la fluidité de l'ensemble, mais se présente bien davantage comme une sorte de roche monolithique sur la surface de laquelle seraient encore visibles les différentes strates, intimement imbriquées les unes dans les autres et pourtant toutes dissemblables.
Année cruciale s'il en est, donc, qui s'ouvre en Allemagne par une crise politique majeure provoquée par des élections qui se sont tenues le 6 novembre 1932. Les nazis du NSDAP (ou parti allemand national-socialiste des travailleurs) y ont reculé de 3,7% alors que le parti national allemand a lui, en revanche, gagné 2%. Mais c'est la progression, dépassant les 15%, des communistes du KPD qui doit être signalée, puisqu'elle permet à ses membres de devenir la troisième force politique du pays. Le 4 décembre 1932, Schleicher devient chancelier après le renversement de Papen et le refus opposé par Hitler de devenir chancelier sans obtenir les pleins pouvoirs. La confusion règne en Allemagne, paralysée par une grève des transports de Berlin, où les communistes et les nazis, et ce ne sera pas l'unique fois où ils marcheront main dans la main avant de devenir ennemis mortels, se sont opposés de front à la direction et aux syndicats. Le 16 février 1933, signalons que l'écrivain Heinrich Mann quitte l'Académie des arts de Prusse pour protester contre les nazis qui, le 27 février, accusent les communistes d'avoir incendié le Reichstag. Ce n'est que le 23 décembre de la même année que la Cour suprême de Leipzig annoncera son verdict concernant cet événement : l'incendiaire présumé, le Hollandais Marinus Van der Lubbe, sera condamné à mort (et décapité le 10 janvier 1934). Le mois de mars aura vu l'inauguration officielle avec annonce par voie de presse du camp de concentration de Dachau, réservé, pour l'heure, aux détenus politiques mais surtout, le 23 mars, le vote des pleins pouvoirs accordés à Hitler pour une durée de quatre ans, lors d'une réunion du Reichstag à l'opéra Kroll où Hitler se présente en tenue SA. Dès le lendemain, le Syndicat patronal remercie le nouveau chef de l'Allemagne d'avoir sauvé son économie. Le 20 avril 1933, l'accès aux écoles, lycées et universités est limité aux Juifs alors que Göring crée la Gestapo, la police secrète d'État, le 26 avril. Le 31 juillet, soit six mois après la prise de pouvoir, les premiers camps de concentration comptent déjà, selon une information ministérielle, 26 789 prisonniers politiques tandis que le 4 octobre, un mois à peine après que Kraus a achevé d'écrire son ouvrage, Adolf Hitler met fin à la liberté de la presse et menace les journalistes de prison. Le 19 octobre, l'Allemagne quitte la Société des Nations.
Ces quelques précisions, que nous pourrions d'ailleurs multiplier à l'infini en nous enfonçant davantage dans la trame confuse et complexe de ces jours où l'ogre nazi façonna les méthodes de son pouvoir sans partage, constituent une partie non négligeable du texte de Karl Kraus qui n'ignorait rien des faits divers les plus anodins (en apparence du moins, jamais sous son prodigieux regard de médecin légiste) de ces années sombres et fascinantes.
Il est d'ailleurs étonnant de constater de quelle façon, strictement métaphorique (un simple jeu de mots peut servir de cheville entre deux paragraphes), Kraus relie les différentes parties de son texte, puisqu'il passe d'un événement à l'autre moins en sondant sa réalité, ce qui sera affaire d'historien, qu'en déchiffrant leur trace dans les textes de ses contemporains, journalistes aussi bien que dignitaires nazis se piquant de lettres.
Peu importe, même, que ces textes n'évoquent que de façon fort lointaine les événements qui secouent l'Allemagne de cette époque troublée, puisque, selon le polémiste, la contemporanéité même de quelques grandes œuvres comme celles de Shakespeare (auquel Kraus, tout au long de sa vie, voua un véritable culte en plus de le traduire en allemand) ou de Goethe (celui, bien sûr, du Faust), suffisent amplement à pénétrer dans les souterrains du royaume de papier et de mots mensongers qui constituent l'empire hitlérien. Souvenons-nous que, selon Tilo Schabert, Erich Voegelin, aux étudiants qui lui demandaient quels textes leurs seraient nécessaires pour comprendre le nazisme, répondait, invariablement, en énumérant les titres suivants : «Les Démons et Les Mérovingiens de Heimito von Doderer, Docteur Faustus de Thomas Mann, L'Homme sans qualités de Robert Musil, Les Somnambules de Hermann Broch, les Sonnets sacrés de John Donne, Gargantua et Pantagruel de François Rabelais, Le Roi Lear de William Shakespeare, Monsieur Bonhomme et les incendiaires de Max Frisch, Don Quichotte de Miguel de Cervantès et, bien sûr, la Troisième nuit de Walpurgis [de Karl Kraus]» (4).
Ainsi assistons-nous à un déferlement de jeux de mots («Mais même s'il fallait payer plus, on se rend compte que l'aigle économique ne protège pas du vautour de la faillite», p. 445), d'anecdotes que le seul génie de Kraus parvient à relier entre elles, alors même que l'échec littéraire à rendre compte du déferlement de l'horreur n'est jamais très loin, plane comme une menace, sans cesse conjurée, sur le texte de Kraus, ainsi que le remarque Bouveresse glosant sur le fameux silence du polémiste autrichien face à Hitler : «Quand la réalité elle-même réussit avec la plus grande simplicité et le plus grand naturel à se montrer chaque jour encore plus inventive que ne pourrait le faire le satiriste lui-même dans la conception de l'horrible et du ridicule, les moyens dont il dispose cessent totalement d'être adaptés à la situation» (p. 78).
Il est vrai que, face à la force de la propagande nazie, parfaitement relayée par les imbéciles et les lâches qui ne pipent mot ou répètent ceux qu'on leur ordonne de répéter, la parole de Kraus nous paraît caduque, parce qu'elle refuse de servir la brutalité et de se mettre aux ordres de celui que Max Picard appellera l'homme du néant. La brutalité polémique de Kraus semble même éteinte, passablement affadie, face à la puissance de cette langue appauvrie, pervertie, que Klemperer n'en finira pas d'analyser pour en traquer l'essence volatile, malfaisante, labile, la langue du Troisième Reich, qu'il appela LTI, respectant l'usage des slogans et des sigles si prisés par les idéologues de l'hitlérisme.
C'est que la langue nazie, en chassant l'esprit de la langue allemande, la réduit à une espèce de novlangue strictement utilitaire, une langue technique qui permettra à des hommes prodigieusement banals d'enfourner vivants des femmes et des hommes réduits à l'état de sous-hommes, et à réaliser des horreurs pour la seule raison que la réalité est réduite à une chaîne de montage dont ils ne seront que l'un des innombrables chaînons et leurs prisonniers des pièces qu'il faut utiliser jusqu'à ce qu'elles rompent ou jeter, encore plus simplement et sans le moindre débat de conscience, au rebut, le feu qui détruit tout, les chairs, les hurlements, les pièces défectueuses.
La réification absolue de la réalité, tout entière pliée à l'avènement du Reich millénaire brillamment techniciste, à laquelle le régime nazi est parvenu en si peu d'années, ne peut s'expliquer sans admettre que c'est le langage qui, en tout premier lieu, a été plié, frappé, refroidi, tordu, comme un vulgaire bout de métal, dans les forges criminelles. Plié, frappé, refroidi, tordu par qui ? Les nazis me répondra-t-on mais je crains que la réponse de Karl Kraus, sur ce sujet, ne soit effrayante : par nous tous qui tenons une plume et, d'abord, par celles et ceux dont c'est le métier de la tenir, les journalistes et les intellectuels : «Car le national-socialisme n'a pas détruit la presse, c'est au contraire la presse qui a créé le national-socialisme. En apparence seulement comme réaction mais en vérité comme continuation» (p. 464; voir aussi p. 469). L'étroite imbrication entre la réalité et l'univers fantomatique édifié par les mots pipés que prostituent les journalistes (eux-même des putains, cf. p. 464), est une des dimensions les plus originales et fascinantes des textes de Kraus, qui écrit : «Nous avons vécu une mise en page et une correction de l'évolution, mais les coquilles de l'histoire mondiale sont préformées dans le journal comme des avantages, comme les traîtres d'une vérité qui ne se révélerait sinon qu'à la postérité» (p. 451). Ailleurs, Kraus écrira, dans une phrase que n'eût point rejetée Léon Bloy, qu'il vit à une époque «où l'on trempe sa plume dans le sang et les épées dans l'encre, il faut faire ce que personne n'a pensé» (En cette grande époque, texte datant de 1914 recueilli dans Cette grande époque, op. cit., p. 170).
Devant l'«éclosion de la phrase qui devient acte» (p. 304), devant un langage privé de vie par l'utilisation criminelle qu'en ont fait les journalistes, les intellectuels et les nazis, devant une langue «mise en veilleuse» (p. 296), puisque réduits l'un et l'autre à un sabir strictement utilitaire, que peut donc la langue surpuissante d'inventivité de Karl Kraus, sinon, une nouvelle fois, désigner les coupables ? Absolument rien : «La parole, écrit ainsi Bouveresse, est devenue action et c'est l'action qui a désormais la parole : à force de parler sans penser, il est normal que l'on finisse par agir également sans penser et, au stade ultime, par considérer l'action elle-même [...] comme la seule façon de parler réellement, le seul langage qui soit encore capable de se faire comprendre» (p. 47). Ajoutons ces mots de Karl Kraus sur l'action : «Quiconque approuve les actions, outrage la parole et l'action et se rend doublement méprisable. Cette sorte de métier existe toujours. Ceux qui actuellement n'ont rien à dire parce que les actes ont la parole, continuent de parler. Que celui qui a quelque chose à dire se montre et se taise !» (in Karl Kraus, Cette grande époque, op. cit., pp. 170-171).
Inanité de la parole, du moins quand la porte le désir, l'espérance même, que sa vertu d'énonciation ne soit pas seulement bonne à rédiger des mémoires uniquement utilisables par les fonctionnaires du Troisième Reich et les si piètres journalistes que Karl Kraus tient pour responsables de toutes les catastrophes (cf. p. 285), lesquels, en conjuguant leurs efforts, sont parvenus à rendre diaboliquement effective l'alliance entre Tinte, Technik und Tod, à savoir l'encre, la technique et la mort ? Rien n'est moins sûr, si l'on en croit une confidence faite par Kraus, que rapporte le musicien Ernst Krenek, ami du polémiste durant les dernières années de sa vie et qui écrit, dans un texte nécrologique publié en 1936 : «Alors qu'on s'excitait précisément sur le bombardement de Shanghai par les Japonais et que je l'avais rencontré au moment où il était aux prises avec un des problèmes de virgule, il me dit à peu près : Je sais que tout cela est dénué de sens, quand la maison est en feu. Mais aussi longtemps que c'est possible d'une façon quelconque, je dois faire cela, car si les gens qui y sont tenus par obligation avaient toujours veillé à ce que toutes les virgules soient à leur bonne place, alors Shanghai ne serait pas en train de brûler» (5) (p. 92).
De sorte que Jacques Bouveresse a tort, du moins en partie (6), lorsqu'il écrit que la conviction profonde de Karl Kraus est que «même si l'horreur, également imaginable avant qu'elle ne survienne, de la Première Guerre mondiale a préparé et annoncé celle qui est en train de se produire, on a affaire à nouveau à quelque chose d'incommensurable dans l'abomination, à une catastrophe qui est d'une dimension encore différente et appartient à une autre catégorie, ce qui fait que les concepts et le langage appropriés pour la décrire risquent de manquer encore bien plus» (p. 110).
Car il est fascinant de constater que, quels que soient les doutes que Kraus lui-même exprime sur la réalité de l'événement fantasmatique qu'il veut décrire et les moyens verbaux dont il dispose, rien n'y fait, ce sont plusieurs milliers de mots qui suivent cette interrogation ouvrant la Troisième nuit de Walpurgis : «Ce qui est arrivé ici à l'esprit est-ce encore l'affaire de l'esprit ?» (p. 184) et, quelques lignes plus bas (p. 185) : «On en reste tellement coi qu'il est difficile de touver des mots. Pour dire ce qui est arrivé, la langue ne peut que balbutier et rester à la traîne». La langue de Kraus, elle, ne balbutie pas et ne reste pas à la traîne, à tel point que l'on sort de la lecture, éprouvante, difficile, de la Troisième nuit de Walpurgis la cervelle bourdonnante, l'esprit au bord de se perdre dans un dédale infini de mots que Kraus a dressés contre les mensonges nazis. Illusion contre illusion en somme, mais l'une profondément délétère et l'autre, désireuse seulement de réveiller les consciences, quitte à employer des méthodes de coercition subtile comme s'en effraiera Elias Canetti lorsqu'il se souviendra d'un prestige malsain que Kraus exerçait sur les consciences de celles et ceux qui l'écoutaient (le polémiste étant, avant tout, un fabuleux lecteur public) et le lisaient.
C'est l'irréalité même du mauvais rêve dans lequel l'Allemagne, hallucinée, s'est enfermée, qui semble réduire à néant les dons, pourtant exceptionnels, de Kraus pour la satire. En fait, l'univers nazi étant parodique, la parodie et celui qui l'exerce magistralement ne semblent plus capables de le saisir, puisque a été détruit, bien trop souvent (uniquement, selon Kraus) par l'action néfaste de la presse, la séparation entre réalité et parodie : «Il existe un mystérieux accord entre les choses qui sont et leur dénégateur : elles produisent la satire en autarcie, et la matière adopte si bien la forme que j'étais autrefois obligé de lui choisir pour la rendre transmissible, crédible et pourtant incroyable, que je deviens superflu et n'ai plus aucune idée sur elle» (pp. 192-3). Dès lors, nous nous trouvons aux prises avec une forme de la parodie à front de porc telle que la décrit André Hirt qui n'est pas celle, ironique, seconde, supérieurement rusée, pratiquée par Kraus laquelle, au contraire de la parodie nazie, indique le ciel en se moquant, moins qu'il n'y paraît, de lui : «La parodie, cet inverse du paradis, est le bavardage de la surnomination, soit la substitution des signes proliférants aux choses, dans l’impropriété désastreuse et usurpatrice de la nomination» (in L’universel reportage et sa magie noire, Éditions Kimé, 2002, p. 45).
Et Kraus, de caractériser la difficulté de la tâche surhumaine qui l'attend par cette phrase étonnante dans ses métaphores : «l'individu simple» (qui ne l'est en aucun cas, puisqu'il s'agit du polémiste !) serait-il donc «privé de la première possibilité de défense consistant à mettre en lisière, par une réduction de sa réceptivité et une limitation de sa volonté de mise en forme, l'hypertrophie de ce qu'il a déjà vu et stigmatisé : l'horreur menteresse, le déshonneur de la vérité dans le halo de sainteté de la langue déshonorée, la prostitution de la vie et de la mort au profit d'un objectif, le péché mortel perpétré chaque jour contre l'esprit et la nature ?» (p. 195).
Kraus, car nous savons que son silence, pourtant constitutif de son art selon Walter Benjamin (7), lui fut âprement reproché, a été il est vrai, un temps, sidéré (8), paralysé par l'effroi (cf. p. 350) et par les actions perpétrées par les meurtriers mais nul, aujourd'hui ni même d'ailleurs à son époque où fort peu nombreux furent les résistants, parmi les intellectuels, de la toute première heure, nul donc ne peut raisonnablement l'accuser de la plus petite tolérance face aux Nazis. Un texte comme celui de la Troisième nuit de Walpurgis est tout bonnement impensable dirigé contre le plus placide des gouvernements mais, contre le pouvoir nazi, il a rendu celui qui l'a écrit expédiable en camp de concentration, ou bien éliminable d'une balle dans la nuque. Karl Kraus fut même, en plus de son courage (qui ne fut pas seulement celui, selon ses propres dires, de déceler des ennemis dans ses propres rangs), l'homme le plus lucide de son temps sur la nature, tout entière criminelle, du régime nazi et, une fois qu'il décida de convoquer les prestiges d'une nouvelle, la troisième, nuit de Walpurgis, il ne céda jamais un millimètre de terrain.
Pardonnons-lui, dès lors, cette pointe d'humour noir, lorsqu'il s'écrie : «Au déclin du monde, je veux me retirer dans mes quartiers» (p. 197), si c'est depuis le lieu même où il réside que Karl Kraus fait feu sur l'imposture d'intellectuels et de journalistes qui n'ont jamais hésité à vanter les pouvoirs du tyran !
Pardonnons-lui d'avoir été, quelques semaines, incapable de proférer une parole ni même d'écrire un mot contre le mauvais rêve nazi (9), puisque Kraus savait parfaitement dans quel chaudron de sorcières il allait devoir plonger, lorsqu'il traduisait, dans cette longue phrase qui se referme sur Kraus comme s'il était le prisonnier d'une prison de papier, la longue théorie de ses propres craintes : «Quand je me demande maintenant comment j'ai pu surmonter cette réticence si compréhensible que je ressens encore à entrer dans la vaste aventure d'une nuit de Walpurgis d'où se réveillera l'Allemagne après être venue à bout de l'autre mot d'ordre; dont le plus grand poème a livré bien des explications à ses mystères; dont l'abondance des personnages m'a donné ses meilleurs voyants [...]; dont l'effroi inclut aussi la plus sanglante vision shakespearienne : Le présent nous pousse à l’exagération, / Je m'en tiens surtout à ce qui est écrit – quand je me demande comment j'ai pu supporter une matière dont les racines et les obstacles sont à la hauteur du brouhaha de la Guerre mondiale [...] – quand je me pose ce genre de question, c'est en même temps la question de la justification morale de porter un jugement sur un événement élémentaire dont, pour la presse, la toute-puissance est liée à mon aversion pour elle» (pp. 463-4).
De sorte que, ultime paradoxe de ce texte qui en est truffé, notre société devrait, si elle veut tenter de survivre à la folie de la presse, ce «goître du monde» comme Kraus la surnomme, se débarrasser au plus vite de celle-ci, ainsi que le polémiste l'écrivait quelques années avant cette fameuse année, 1933, qui vit la presse atteindre des sommets de ridicule et de mensonge, du reste immédiatement dépassés toutes les années qui suivront celle-ci : «Plus que par le remords de l'action, soyons pris par le dégoût pour le verbe, qu'il s'empare de nos esprits pour que plus jamais nous ne nous laissions prendre nos biens et notre sang par une presse irresponsable qui a déformé l'appel de la patrie et voudrait maintenant se cacher parmi ceux qui chantent la paix éternelle. Lorsque la grande époque qui, dans nos régions, fut l'époque de l'avilissement, deviendra enfin une époque grandiose, elle le sera pour nous quand, dans un second haut-le-corps, nous nous débarrasserons de ce vain bazar politique en même temps que de toutes les immondices de l'esprit, du bric-à-brac d'idées hors service, de tout l'inventaire de ces criminels qui pervertirent le verbe» (10).
Car le faire, ce serait, non pas retrouver la paix (11) ou reconquérir quelque chimérique pureté du verbe (12), mais rendre à tout le moins à ce dernier son éclat et, surtout, le faire servir un absolu bafoué par les chiens nazis et les cacographes journalistes. Cet absolu porte le plus simple et pur des noms, cet absolu se nomme la vérité : «L'enjeu est d'assurer la base de la vie, qui ne me semble aucunement altérée par une restriction de la liberté de la presse. Pas même par la réduction des titres, main portée contre le nerf vital de la tyrannie d'opinion, mise en lisière des parasites du cerveau; entreprise audacieuse qui sait ce que signifie le culturel et pour laquelle il faut plus de courage contre la presse que ce courage des metteurs au pas qui, extorquant l'expression de leur propre volonté, restent soustraits à la critique – action et bonne action pour laquelle chaque page de Die Fackel contient un avant-propos et un remerciement; et dont l'action, dans le cri étouffé du marché, est perceptible comme dans le dégoût grinçant des marchands. Il ne manquerait plus maintenant que la réduction du texte et tout serait en ordre; si elle s'était produite avant et partout dans le monde, celui-ci n'aurait aucune guerre à regretter et aucun Hitler à redouter» (pp. 400-1).
C'est à ce prix, une fois le silence tout bruissant de nouvelles phrases et de mondes en gestation reconquis, que les guerres, si elles ne sont point, ne rêvons pas les yeux (et la bouche !) grands ouverts, éradiquées, perdront leur vitalité journalistique, se videront rapidement de leur sang, ces milliers de phrases corrompues charriant des mensonges qui, parce qu'ils font de la vivacité de l'esprit une immobilité purement minérale, condamnent le langage à périr, dirait-on, avant même les mensonges qu'il véhicule s'il est vrai, comme Karl Kraus l'écrit (13), que ce qui «vit de la matière meurt avant la matière. Ce qui vit dans la langue vit avec la langue».

Notes
(1) Bouveresse écrit ainsi : «Ce qui, dans sa polémique contre le nazisme, mérite le respect et l'admiration pourrait bien être précisément le fait qu'un homme qui avait la fibre libérale et démocratique aussi peu développée et les réflexes correspondants aussi peu naturels que lui ait été en mesure de réagir immédiatement avec autant de pertinence et de fermeté» (p. 45). Kraus réserve quelques-unes de ses saillies les plus férocement lucides à la démocratie, comme celle qui suit, aujourd'hui transposable aux débats infinis et oiseux sur les contre-mesures prises par les États de droit pour lutter contre ceux qui, de droit, ne connaissent que celui de la terreur des bombes des kamikazes islamistes : «Aucun abri n'est autant à l'épreuve des bombes que l'attente de la démocratie qui pense que le loup qu'elle aide par principe à grandir se montrera reconnaissant, partagera son sens de la légalité et la remerciera pour sa confiance dans les institutions démocratiques [...]» (p. 412). De telles phrases suffiraient je le crains à ce que, de nos jours, Karl Kraus soit condamné à être voué aux gémonies par les bien-pensants. Sans autre mention, toutes les pages entre parenthèses renvoient à l'édition critiquée.
(2) Elias Canetti, La Conscience des mots (Le Livre de poche, Biblio essais, 1989), p. 306.
(3) «Le fond obscur sur lequel se détache son image n'est pas le monde contemporain, mais le monde préhistorique ou le monde du démon. La lumière du jour de la création tombe sur lui et c'est ainsi qu'il émerge de cette nuit. Mais pas entièrement, il reste certaines parties plus profondément ancrées dans la nuit qu'on ne peut l'imaginer», in Cette grande époque, op. cit., pp. 36 - 37.
(4) Tilo Schabert, avant-propos à Erich Voegelin, Hitler et les Allemands (Seuil, 2003), p. 14.
(5) Cité in Verschollene und Vergessene, Karl Kraus (Eine Einführung in sein Werk und eine Auswahl von Kerner Kraft, Franz Steiner, Wiesbaden, 1952), p. 5.
(6) Car Karl Kraus lui-même écrit : «Je veux me mettre à la suite des rien-disants (Nichtssagern) qui ont ici le pouvoir et me résous à l'expression d'une impuissance à intervenir dans le tumulte des phrases avec lesquelles des coquins et des lourdauds, donc des politiciens, alourdissent et falsifient encore le seul et dernier état de choses de ce présent : la détresse», Hüben und Drüben, Aufsätze. 1929-1936 (Suhrkamp, Francfort, 1993, p. 146), cité par Jacques Bouveresse, p. 118.
(7) «Silence, savoir et vigilance : cette triade constitue la personnalité du polémiste Kraus. Son silence est une digue à l'abri de laquelle le lac aux mille reflets de son savoir ne cesse de s'approfondir», in Cette grande époque précédé d'un essai de Walter Benjamin, op. cit., p. 23.
(8) Encore un jugement remarquable sur la nature même de l'hitlérisme, mélange de fascination pour le progrès et de malfaisance chtonienne qu'un Hermann Broch saura magnifiquement suggérer dans son Tentateur : «Alentour rien que stupeur, sidération face à l'envoûtant prodige d'une idée qui consiste à n'en avoir aucune. Face au coup de boutoir qui a pris tout droit le chemin n'allant de rien à nulle part. Face à l'inspiration d'un plan quadrimillénaire disant que le paradis humain commence tout de suite après l'enfer réservé à son prochain et que toute souffrance d'ordre obscur affublées de notions telles que transfert et réescompte va prendre fin dans un chaos illuminé, dans le rêve chiliastique de millénaristes déchaînés : simultanéité d'électrotechnique et de mythe, de désintégration atomique et de bûcher, de tout ce qui existe déjà et n'existe plus !» (p. 196).
(9) Mélange, comme Georges Bernanos le redécouvrira, de mensonges et de vérités inextricablement entremêlés : «La pensée national-socialiste fascine par sa capacité à faire croire que celui qui dit une fois la vérité est crédible pour tous les mensonges et à présenter le vol, qu'exceptionnellement il n'a pas commis, comme l'alibi pour des milliers de meurtres» (p. 388).
(10) Cette grande époque, op. cit., p. 218.
(11) Kraus pointait déjà, à l'occasion de la Première Guerre mondiale, la responsabilité, écrasante sinon unique, de la presse dans le déclencement du conflit : «Il se pourrait bien qu'on découvre un jour à quel point a été insignifiante cette guerre mondiale comparée à l'automutilation de l'esprit humain par la presse, dont la guerre ne fut au fond qu'une des émanations. Il y a quelques années un Bismarck — qui a lui aussi surestimé la presse — notait que «tout ce que le peuple allemand a conquis par l'épée est gâché par la presse», et il alla jusqu'à rendre celle-ci responsable de trois guerres. De nos jours, les liens entre les catastrophes et les salles de rédaction sont plus profonds et, de ce fait, beaucoup moins clairs. Car pendant qu'une guerre se déroule l'acte est plus puissant que le verbe; mais l'écho qu'on lui donne est plus fort encore que l'action. Nous vivons de l'écho des choses et dans ce monde sens dessus dessous c'est lui qui suscite le cri», in Cette grande époque, op. cit., p. 187.
(12) Même si Kraus écrit : «Ma langue est la putain de tout le monde, dont je fais une vierge», Pro Domo et Mundo (Éditions Gérard Lebovici, 1985), p. 134.
(13) Pro Domo et Mundo, op. cit., p. 70.