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06/12/2009

Fleurs du ciel et de la terre, par Jean-Gérard Lapacherie


À propos de Christian Bobin, Les ruines du ciel (Gallimard, 2009).

Dans les deux premières pages, Christian Bobin expose sinon le sens de son livre, qui tient plus du recueil de fragments ou de maximes que du récit, du moins les intentions qui l’ont guidé, à savoir lire les signes de la présence de Dieu dans les êtres, personnes, oiseaux, animaux, fleurs, et dans les petites choses du monde : «j’ai surpris les yeux de Dieu dans le bleu cassant d’une petite plume de geai» (p. 103) ou «rien ne ressemble plus à une bible ouverte sur un lutrin que la fougère dans son grand déploiement» (p. 108). Pour cela, il met en parallèle, loin des formes rhétoriques convenues du parallèle, en les juxtaposant, sans transition, des fragments hétérogènes, les uns relatifs à l’histoire tumultueuse du jansénisme, à Pascal, aux religieuses et à l’abbesse de Port-Royal des Champs, les autres à sa propre situation d’écrivain, comme dans ces extraits des pages 11 et 12 : «Angélique Arnauld a l’âge de gronder ses poupées de cire richement vêtues de soie quand elle devient abbesse de Port-Royal et prend la tête d’une maison de poupées pour les anges» et «Enfant je ne sortais pas dans les rues du Creusot [...] Je restais dans ma chambre, à lire. Je vivais dans un monastère dont aucun roi n’aurait pu abattre les murs de papier [...]» ou «Port-Royal sera l’un des rares points de résistance au Roi-Soleil [...] Le 29 octobre 1709 au matin, Louis XIV fait expulser les dernières religieuses du monastère [...]» et «Lire et écrire sont deux points de résistance à l’absolutisme du monde. On peut en trouver d’autres, comme cette gratitude qui accompagne la vue d’un soleil couchant, la joie éternelle de se sentir mortel». Saint François d’Assise (1182-1226) était réputé parler aux oiseaux, aux fleurs et à toutes les créatures de Dieu. Huit siècles plus tard, la mystique de Christian Bobin est du même ordre. Pour lui, Dieu est présent dans les sœurs de Port-Royal, dans les humbles du XVIIe siècle, en lui-même, dans les humbles qu’il croise et qu’il fréquente, dont son père et sa mère, dans les fleurs sauvages, dans les oiseaux et les vaches, dans les petites choses. Il suffit de regarder le monde avec attention pour s’en extasier, comme ferait un enfant : «je marchais dans la rue des Martyrs au Creusot, comblé par la vue d’une mousse sur un muret et des écailles de peinture brune sur une porte» (p. 121), ou (p. 15) : «les fleurs des champs sont des saintes qui s’arrachent au néant et s’élancent vers le ciel de toute la force de leurs tiges».
Ce qui organise Les ruines du ciel, c’est Port-Royal des Champs dont les lieux et les événements font le titre de chacun des chapitres : «le guichet du parloir» (allusion à la stricte clôture imposée par Angélique Arnauld), «la salle du chapitre», «le cloître», «les cent marches», «le cimetière du dedans», «le dortoir des religieuses», «la porte rouge», «l’église et le chœur», «le bois de solitude», ces titres faisant référence à Port-Royal, à l’exception du dernier, «la chambre 115», du service de gériatrie de l’Hôtel-Dieu du Creusot, où est hospitalisée la mère de l’auteur et qui, close sur elle-même, à l’écart du monde, devient un nouveau Port-Royal. Dans de courts paragraphes, faits parfois d’une seule ligne, Christian Bobin décrit de petites scènes relatives à la vie à Port-Royal ou à la vie des saintes qui s’y sont retirées. Le modèle est ancien : c’est celui des fresques de l’église d’Assise dans lesquelles Giotto représente des scènes de la vie de saint François ou celui des verrières d’églises ou de cathédrales où sont montrées des scènes de la vie des saints. «Léonard Fournier grandit près de Tours. À trente ans, ne sachant ni lire ni écrire, il vend ses biens et part sur les chemins. Les vagabondes lumières du ciel l’escortent jusqu’à Port-Royal où il s’occupe du jardin en échange de nourriture. Comme un enfant il tend à chaque visiteur un Évangile pour qu’il lui en lise une page [...] Quand la mort vient, il lui tend son âme pour qu’elle lui lise ce qui s’y trouvait d’ébloui».
Ce serait un contresens d’en inférer que ce recueil de fragments se borne à une hagiographie franciscaine ressuscitée. Les ruines du ciel forment, par la façon discontinue et fragmentaire dont il est composé ou par le rejet de la fiction, un livre «moderne», dans lequel Christian Bobin expose les ressorts de son œuvre ou sa poétique ou sa vision du monde. De nombreux fragments prennent la forme de maximes pour exprimer une mystique énigmatique sur la mort, l’âme, les anges, le Ciel, les fleurs : «les parfums des fleurs sont les paroles d’un autre monde [...] «Dieu accessible au cœur et non à la raison», est la plus belle rose du rosier sauvage de Port-Royal» (p. 14); «des graines de bleuet trouvées dans une sépulture romaine fleurissent des siècles après leur ensevelissement. Des grains de froment découverts dans une pyramide germent, donnant un «blé de momie». La lecture des écrits de Port-Royal fait lever, quatre siècles après, un blé de lumière dans l’esprit du lecteur» (p 85); ou encore, cette maxime qui va à l’encontre de tout ce qui se dit, s’écrit ou se pense depuis deux siècles ou plus : «Dieu est tout ce dont est capable de vérité un être humain» (p. 178). Ou bien, ils se rapportent à la répression des solitaires par la police royale : «les religieuses de Port-Royal ont inquiété trois rois, Henri IV, Louis XIII et Louis XIV, jaloux de cette souveraineté devant laquelle ne s’inclinaient que les orties [...]». Pourtant, elles ne sont que «des lavandières qui trempent leur cœur dans les eaux vertes des Evangiles» (p. 76). C’est aussi un éloge de la France du XVIIe siècle, siècle dont on a longtemps cru, à cause de Descartes ou de Boileau, qu’il avait fait triompher la raison dans l’art ou dans la pensée, alors qu’il a été le siècle de la Foi, d’une foi brute, massive, sans concession : «la France au dix-septième siècle se couvre de mystiques comme un sous-bois de primevères. Le quiétisme donne d’aussi belles lumières que le jansénisme. C’est une manière pour l’âme de se tenir à distance d’elle-même, indifférente à son salut autant qu’à sa perte, soucieuse uniquement de suivre les mouvements subtils de l’éternel [...] Le quiétisme est la nonchalance des âmes» (p. 129). C’est aussi un éloge de la langue française, en particulier de cette langue qui a été affinée au XVIIe siècle et grâce à laquelle ces beautés ont été exprimées : «Il faut des hommes pour tout, pour conduire les chevaux comme pour nommer les étoiles. Chacun est nécessaire et parle de son domaine avec des mots si précis que ce sont à son insu des mots de poète. Le dictionnaire de Furetière en 1690 est un filet tendu où se prennent, sans s’y briser les ailes, tous les oiseaux artisans de la langue française [...]. Le français sort définitivement de la gangue du latin au dix-septième siècle. Corneille qui, avec La Fontaine et Pascal, en nettoie le diamant brut est un jeune homme timide, presque bègue, dont, dit Fontenelle, «la prononciation n’est pas tout à fait nette». Nos infirmités sont la monnaie de nos grâces» (p. 177).
Le parallèle entre le ciel ruiné de Port-Royal au XVIIe siècle et les ruines de la société actuelle est possible parce que Port-Royal est réduit à la foi inébranlable de ses membres et à leur volonté inflexible qui ne se rend qu’à Dieu, jamais à ses «représentants», le Pape et le Roi, et que Christian Bobin élude les questions de dogme relatives à la grâce, à la prédestination, au salut, au Mal, à l’homme, au sens des Évangiles. C’est aussi cet effacement qui rend possible l’analogie entre les fleurs sauvages des champs et les religieuses obstinées de Port-Royal des Champs et la mise sur le même plan du quiétisme et du jansénisme, alors que ces deux mystiques sont si éloignées l’une de l’autre qu’elles s’excluent mutuellement.

Signant, dans Le Figaro du 31 octobre 2009, un article intitulé «Que penser des temps actuels ?», Claude Dagens, académicien et évêque d’Angoulême, remarque que le catholicisme, après avoir nourri, la Révolution terminée, la pensée, l’art, la culture et la littérature de France (Chateaubriand, Barbey, puis Claudel, Péguy, Bergson, Maritain, Bernanos, Mauriac) au XIXe et au XXe siècles, a quasiment disparu de la culture ou de la création, à compter des années 1960, longue éclipse concomitante d’ une sécularisation croissante, d’un antichristianisme virulent, d’un paganisme triomphant, d’un multiculturalisme niveleur, etc. et à laquelle quelques écrivains tentent, depuis une ou deux décennies, de mettre fin. Mgr Dagens cite Kéchichian, Decoin, Taillandier, Bastiaire. Il aurait pu citer Christian Bobin, né en 1951, qui compose une œuvre ample (au moins 46 recueils de poèmes, récits, essais publiés, dont plusieurs chez Gallimard et dans la collection de poche Folio), qu’une étrangeté incongrue rend intempestive dans la littérature actuelle, ne serait-ce que parce que cet écrivain d’un «ciel en ruines» ou d’une France à l’agonie a toujours vécu dans sa ville natale, Le Creusot, tout près du lieu où il est né dans une famille de travailleurs de chez Schneider.