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11/12/2009

Au-delà de l'effondrement, 14 : La race à venir d'Edward Bulwer-Lytton

Crédits photographiques : Jay Directo (AFP/Getty Images).


22510100614800L.gifÀ propos de Christine Dumas-Reungoat, La Fin du monde. Enquête sur l'origine du mythe (Les Belles Lettres, coll. Vérité des mythes, 2007).
LRSP (livre reçu en service de presse).


Bien sûr, nous ne devons point demander à ce type d'ouvrage, qui n'est qu'une volumineuse thèse heureusement élaguée (pas assez toutefois à notre goût), une quelconque volonté de belle écriture. Il ne s'agit même pas d'aller à l'essentiel mais de bafouiller grossièrement quelques évidences devenues obscures : «Le fléau apparaît comme le processus inverse de la création, dans la mesure où le feu, associé ou non à l'air, ainsi que l'eau avec (ou sans) l'action de la terre, de même qu'ils ont été la matière liminaire de l'univers, comme l'ont montré notamment les penseurs présocratiques, peuvent de même provoquer son effondrement» (p. 115). Rassurez-vous, pareil monstre, semblable adynaton ne se remarquent après tout guère dans ce gros ouvrage. Car, même si l'auteur accumule les lourdeurs et les redites, sa thèse remaniée a l'avantage de nous offrir un corpus aussi intéressant que varié des textes antiques (sumériens, iraniens, grecs et juifs) ayant évoqué les fins d'un monde, à distinguer, selon notre auteur, de la fin du monde proprement dite qui, supposant une réelle tabula rasa, affirme le triomphe d'une humanité totalement nouvelle : «Le mythe de la Fin du Monde propose donc, après le cataclysme qui fixera un terme au monde terrestre, une nouvelle vie ailleurs, qui ressemblera parfois étrangement à un «Âge d’or», à un temps mythique originel. Mais, à la différence du mythe de la Fin d’un monde, ce sera de toute façon un autre monde, une autre vie, sans fin : le mythe de la Fin du Monde présente le passage de l’humanité de l’ère historique à l’ère mythique» (pp. 160-1).
En ce sens, plutôt que des fins du monde, notre série (née dans notre esprit à seule fin de tenter de comprendre en quoi le dernier roman de Cormac McCarthy, La route, se caractérisait par son propos et son écriture d'autres ouvrages ayant le même sujet), évoquant des textes post-apocalyptiques, concerne les fins d'un monde puisque, toujours (ou presque : Le travail de la nuit décrit le tout dernier homme vivant), survivent quelques êtres que les romanciers s'acharneront à suivre, se terrant dans les décombres des villes en ruines ou marchant jusqu'à l'épuisement sur des routes défoncées.
«L’idée de Fin du Monde n’est pas initialement grecque écrit Christine Dumas-Reungoat, mais elle est traitée en grec généralement par des auteurs juifs dans ses premières occurrences. On en trouve les prémices en Mésopotamie pour la forme qu’adoptent les premières prophéties; en Iran, pour le système religieux et mythologique qui permet l’éclosion de l’idée de fin, même si les textes parvenus jusqu’à nous ne présentent pas de développement du motif cataclysmique de la Fin du Monde; dans la littérature de l’Ancien Testament, pour la mise au point de la conception d’un Dieu unique et transcendant à sa Création, du courant eschatologique et de la naissance du mouvement apocalyptique avec le Livre de Daniel. Enfin, les chrétiens sont d’une part héritiers de toutes ces traditions et, d’autre part, ils renouvellent le thème par la conception originale du temps qu’ils proposent» (p. 365).
Autant dire que l'incarnation du Christ, renouvelant l'alliance noachique, déroule le temps et, en lui donnant corps, l'intègre à la durée d'une vie humaine. Ainsi le temps chrétien n'est plus l'apeiron grec, illimité fondateur qui sera le plus souvent représenté par un cercle ou le cycle platonicien pour le moins étrange (l'anakuklèsis, ou mouvement de rétrogradation circulaire) que nous décrit Le Politique, composé de périodes où le monde suit le mouvement ordonnateur divin et d'autres où, seul, il erre dans l'espace, errance qui provoque une désarticulation du temps aux surprenants effets dignes d'un roman de Philip K. Dick.
L'auteur évoque, comme il se doit, le mythe du déluge, universel on le sait puisque ses traces les plus anciennes sont sumériennes puis babyloniennes, de nouveau en faveur avec la ridicule adaptation cinématographique donnée par 2012 de Roland Emmerich. Ce thème est aussi devenu un des grands classiques de science-fiction depuis L'Éternel Adam signé par Jules Verne (et par la plume, probable, de son fils, Michel, qui fit paraître ce récit cinq ans après la mort de son père) jusqu'au très récent Déluge de Stephen Baxter en passant par Nouveau Déluge de l'écrivain suisse Noëlle Roger (en 1921) ou, de Garrett P. Serviss, The Second Deluge publié en 1911.

Aucun de ces ouvrages n'est toutefois aussi intéressant que La Race à venir d'Edward Bulwer-Lytton, publié en 1871, qui évoque la découverte de plusieurs races d'hommes vivant sous terre depuis des millénaires, chassés de la surface par un déluge universel (1).
L'idée est vieille qui fait des entrailles de la Terre un monde à part entière. À la fin du XVIIIe siècle, le grand-père de Charles Darwin, Erasmus Darwin, écrit Le secret doré alors que le 15 avril 1818, un officier d'infanterie américain, le capitaine Clive Soames, sollicita l'aide du Congrès et des Académies des Sciences de son pays pour tenter une expédition sous terre. D'autres romans bien sûr, une multitude même, ont évoqué ce thème, comme Le gouffre de la lune d'Abraham Merritt ou bien encore le cycle de Pellucidar d'Edgar Rice Burroughs sans compter le fameux roman de Jules Verne, Voyage au centre de la Terre paru en 1864... Les amateurs de ce genre, évoquant d'ailleurs souvent la catastrophe liée au Déluge, pourront se reporter à l'ouvrage érudit de Vincent Deparis et Hilaire Legros, Voyage à l'intérieur de la Terre. De la géographie antique à la géophysique moderne, une histoire des idées (CNRS Éditions, 1999).
J'ai évoqué dans la Zone l'exemple d'Edgar Allan Poe avec Les aventures d'Arthur Gordon Pym, l'une de ses suites imaginées par Lovecraft, Les Montagnes hallucinées et La clé de l'abîme de José Carlos Somoza, dont une partie de ses étonnantes aventures se déroule au fond des mers.
Le roman de Bulwer-Lytton est aujourd'hui bien oublié alors qu'il est devenu un objet de culte dans nombre de groupes nazis plus ou moins secrets durant la Seconde Guerre mondiale et objet de réflexions pour le moins peu orthodoxes dans un certain nombre de groupes, dont celui que mentionnent Louis Pauwels et Jacques Bergier dans Le Matin des magiciens datant de 1960 puis dans leur revue ô combien fameuse et fumeuse, Planète. La raison de cette vogue ayant beaucoup desservi ce petit roman est fort simple : son auteur estime que la race des Vril-ya provient d'une très ancienne souche aryenne étant parvenue à un degré d'évolution spirituelle et technique sans commune mesure avec les hommes restés à la surface de la Terre.
Les aventures du personnage, héros anonyme préférant conserver secrets ses prénom et nom tant l'histoire qu'il consigne dans son ouvrage peut se révéler lourde de conséquences pour l'avenir de l'humanité, ne sont pas à proprement parler palpitantes : comme Gulliver, il se contente de noter les principales caractéristiques physiques, intellectuelles, morales, sociales, politiques et religieuses de l'étonnante race souterraine, qui n'a aucune idée des formes de vie pouvant exister à la surface de la Terre.
L'un des passages les plus intéressants de ce court roman est celui que Bulwer-Lytton consacre à la race des Vril-ya, où nous reconnaissons quelques-unes des thèses fameuses de Max Müller sur la formation des langues les plus anciennes dont, à ses yeux, l'aryenne (2) : «Mais ce que j’en ai dit suffira peut-être pour démontrer aux étudiants philologues qu’une langue qui, en conservant tant de racines de sa forme originaire, s’est déchargée des grossières surcharges de la période synthétique plus ancienne mais transitoire, est qui est arrivée à réunir ainsi tant de simplicité et de force dans sa forme inflexionnelle, doit être l’œuvre graduelle de siècles innombrables et de plusieurs révolutions intellectuelles; qu’elle contient la preuve d’une fusion entre des races de même origine et qu’elle n’a pu parvenir au degré de perfection, dont j’ai donné quelques exemples, qu’après avoir été cultivée sans relâche par un peuple profondément réfléchi» (3).
La langue de ses hôtes, selon le personnage de Bulwer-Lytton, est l'un des signes incontestables de leur supériorité. Pourtant, la leçon de l'auteur est bien plus critique qu'il n'y paraît : en effet, les Vril-ya étant un peuple très ancien qui considère que la démocratie est une forme inférieure de la vie politique (4), leur incontestable sagesse n'en finit pas toutefois de terroriser notre explorateur (5), lequel finit par se convaincre que, face aux hommes, les habitants des profondeurs de la Terre seraient impitoyables (6). De plus, puisque ce peuple vit dans un état de béatitude parfaite qui nous fait penser aux hommes futurs imaginés par Michel Houellebecq dans La Possibilité d'une île, à quoi bon continuer à nourrir les légendes et les récits de hauts-faits d'armes, puisque ceux-ci sont considérés comme d'inutiles dépenses d'énergie : «Dès qu’elle ne peut plus se nourrir de passions fortes, de crimes terribles, de supériorités héroïques, la poésie est sinon condamnée à mourir de faim, du moins réduite à un maigre ordinaire» (p. 139) ?
Ainsi, plus personne, dans cette société souterraine et apparemment heureuse, ne considère que la littérature ait la plus petite espèce d'importance : «Nos bibliothèques publiques contiennent tous les livres anciens que le temps a respectés; ces livres, pour les raisons que je viens de vous dire, sont infiniment meilleurs que tous ceux qu’on pourrait écrire aujourd’hui, et chacun peut les lire sans qu’il en coûte rien. Nous ne sommes pas assez fous pour payer le plaisir de lire des livres moins bons, quand nous pouvons en lire d’excellents pour rien» (p. 141).
La race du futur, qu'il s'agisse de celle qui viendra après un cataclysme inouï ou bien de celle qui, par sa sagesse, a déjà survécu à la destruction, semble décidément pouvoir se passer des livres...

Notes
(1) «Quelques membres de la race infortunée, ainsi envahie par le Déluge, avaient, pendant la marche progressive des eaux, cherché un refuge dans des cavernes situées sur les plus hautes montagnes et, en errant dans ces profondeurs, ils perdirent pour toujours le ciel de vue», Edward Bulwer-Lytton, La race à venir [The Coming Race, 1871] (Bibliothèque Marabout Science-fiction, traduction d’Honoré Destouches, préface de Jacques Bergier, 1973), p. 57.
(2) Sur cette question des langues qu'Adam est censé avoir parlées, le lecteur peut consulter l'excellente étude de Maurice Ollender intitulée Les langues du paradis. Celle-ci évoque d'ailleurs les théories de Renan et Müller sur la langue aryenne.
(3) Edward Bulwer-Lytton, op. cit., p. 90.
(4) «Mais quand la Démocratie ou Koom-Posh dégénère et qu’à l’ignorance succèdent les passions et les fureurs populaires qui précèdent la fin de la démocratie, comme […] pendant le règne de la Terreur en France, ou pendant les cinquante années de la République Romaine qui précédèrent l’avènement d’Auguste, ils ont un autre mot pour désigner cet état de choses : ce mot est Glek-Nas», p. 85.
(5) «La vie pacifique et vertueuse d’un peuple qui m’avait d’abord paru auguste, par son contraste avec les passions, les luttes et les vices du monde supérieur, commençait à m’oppresser, à me paraître ennuyeuse et monotone», p. 224.
(6) «Ce peuple, qui non seulement a appartenu à notre race, mais qui, d’après les racines de sa langue, me paraît descendre de quelqu’un des ancêtres de la grande famille Aryenne, source commune de toutes les civilisations de notre monde; ce peuple qui, d’après ses traditions historiques et mythologiques, a passé par des transformations qui nous sont familières, forme maintenant une espèce distincte avec laquelle il serait impossible à toute race du monde supérieur de se mêler. Je crois de plus que, s’ils sortaient jamais des entrailles de la terre, suivant l’idée traditionnelle qu’ils se font de leur destinée future, ils détruiraient pour la remplacer la race actuelle des hommes», p. 231.