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13/04/2010

Au-delà de l'effondrement, 19 : Surface de la planète de Daniel Drode

Crédits photographiques : Alessandro Bianchi (Reuters).


IMG_6609.jpgÀ propos de Surface de la planète de Daniel Drode, Robert Laffont, coll. Ailleurs et demain, 1976. Préface et bibliographie de Gérard Klein. Surface de la planète (1959) est suivi de La rose des énervents (1960), Quatre-en-un (1960), Dedans (1963) et Ce qui vient des profondeurs (1967).
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Rappel
Tous les effondrements.

La note de Wikipédia consacrée à Surface de la planète de Daniel Drode vous en apprendra suffisamment sur ce roman étrange pour que je ne m’attarde point inutilement sur son histoire, que quelques rapprochements avec le Nouveau Roman avaient tenu jusqu'alors éloignée de mon attention. Si ce livre n'est qu'une plate transposition des petites techniques de distorsion si chères à cette école ridicule, quel peut bien être son intérêt, me suis-je demandé ? Je me trompais. Un de ces magnifiques hasards dont nos vies sont tissées fit que je me plongeai dans la lecture du texte de Drode au moment même où Jérôme Leroy, qui venait de m'envoyer un exemplaire dédicacé de son dernier recueil de poèmes paru à La Table ronde, m'écrivit pour me dire l'intérêt (on s'en doute férocement critique) qu'il prenait à lire ma série de textes consacrés à l'exploration des multiples formes de survies inventées par les hommes. Il évoqua alors son goût pour Surface de la planète de Daniel Drode que je venais tout juste d'acheter chez un bouquiniste, ce livre, comme tant d’autres ouvrages de science-fiction de qualité qu’aucun éditeur ne songe à rééditer, étant épuisé. Je lui proposai de publier, dans la série intitulée Au-delà de l'effondrement, un texte sur le roman de Drode et il accepta de bon cœur. Je le mettrai donc en ligne dès qu'il me l'enverra et ainsi vous pourrez avoir deux lectures d'un même ouvrage.
L'intérêt de Surface de la planète de Drode est bien réel et dépasse le seul cadre, fort restrictif il est vrai, du roman post-apocalyptique, même s’il en fait à l’évidence partie par son inscription dans l’avenir, plus exactement, dans une période suivant la destruction du temps historique : «[…] et on se casserait la tête à chercher ce que nous venons y faire, nous, les hygiéniques produits du système, véritable posthistoire» (p. 88). La beauté de certains passages descriptifs, quant à elle, suffit à invalider le rapprochement avec les minuscules prouesses fuligineuses du Nouveau Roman, qui n’est à mes yeux, pour la petite dizaine d’ouvrages appartenant à cette «école» que j’ai lus, que bégaiement poussif de khâgneux appliqué, apprenant laborieusement ses gammes puis décidant de jeter aux orties toute la «vieillerie poétique». Il n’y a qu’un seul Rimbaud fort heureusement mais beaucoup, peut-être même beaucoup trop d’ingénieurs en agronomie : qu'ils se contentent d'optimiser la croissance des pommes de terre, plutôt que d'écrire des romans à peu près illisibles. L’intérêt et la réelle beauté de Surface de la planète tiennent non seulement dans quelques fulgurances poétiques («Ainsi du vautour qui passe et rapasse [sic], essuyant à grands traits un niveau de l’atmosphère. Soudain orthogonal ce vautour il pique vers la proie qu’il aperçoit sur la steppe, et quand il l’a déchiquetée, retourne sous les nuages se circuler», p. 164) mais encore dans le processus d'écriture revendiqué que Drode expose ainsi, dans un curieux article intitulé Science-fiction à fond paru en 1960 dans la revue Ailleurs (nos 28-29, avril-mai) : «Le langage du personnage de S.-F. n'est en fait que l'état actuel de la langue, abusivement étendu à tout le futur. Par suite de cet anachronisme flagrant, il y a un décalage entre les paroles du personnage et la réalité qui l'entoure. Paresse de l'auteur ? Bien entendu : il s'épargne un travail rebutant, celui de la forme», conclut Drode... (article cité in op. cit., p. 12). En somme, il serait illusoire de penser que le langage, si nous faisions dans l'avenir un bon de quelques siècles, serait la seule réalité qui, depuis notre époque lointaine, n'aurait point évolué.
Assez nombreux après tout, comme Van Vogt, Delany, Orwell, Burroughs, Womack, sont les auteurs qui ont évoqué la question du langage dans des œuvres de science-fiction. Je renvoie le lecteur curieux de cette question à l'ouvrage intitulé Les langues imaginaires de Marina Yaguello (Le Seuil, 2006). Ils ne sont en revanche qu'une poignée, comme Burgess dans Orange mécanique, à décrire son évolution future et à faire du livre même qu'ils écrivent le miroir de cette évolution, mélangeant inextricablement fond et forme. En somme, si l'on n'a pas demandé à Flaubert d'écrire Salammbô dans la langue que parlaient réellement ses personnages, qui oserait reprocher à Frank Herbert de faire dialoguer ses Atréides et ses Harkonnens dans un anglais parfaitement compréhensible de New York à Calcutta, alors même que l'histoire de Dune a lieu quelques milliers d'années dans notre futur ? C’est à cette question épineuse, mais de parfait bon sens, que Daniel Drode s’attaque. De façon finalement assez timide car les procédés que l’auteur utilise pour inventer ce langage du futur (déformation de termes, inversion de certains membres de phrase, juxtaposition d’un registre courant voire vulgaire avec des mots rares, jeux avec la typographie, etc.) sont peu nombreux. Ce point n’est même pas ce qui confère à mes yeux sa portée à cette longue nouvelle, suivie de quatre autres textes d'intérêt divers, beaucoup moins originaux cependant (le plus mauvais : Ce qui vient des profondeurs) que Surface de la planète (1).
Précisons un point tout de même. Évolution du langage, disais-je ou plutôt sa lente réduction à quelques termes, comme nous le montrent 1984 mais aussi La Route de Cormac McCarthy, le roman exceptionnel qui me donna l'idée d'évoquer les innombrables façons littéraires de survivre au désastre ? Dans Surface de la planète, l'humanité future, revenue, après que l'immense machinerie souterraine chargée de la maintenir en vie s'est mystérieusement arrêtée de fonctionner (comprendre pour quelles raisons sera une des occupations du narrateur), à la surface dévastée de la Terre, emploie une langue tout compte fait peu étrange, même si elle regorge je l’ai dit de barbarismes, de solécismes mais aussi de mots rares et de tournures ironiquement déformées. Beaucoup de mots en tout les cas se sont perdus dans ce futur, puisqu'ils désignent des réalités que seule la Vision, extension cathodique de la Machine nourricière, a permis aux habitants de ce monde en ruine de connaître : «Arrivés à un comment ? un carrefour, on a choisi de suivre la percée qui me paraissait la plus importante» (p. 74), déclare ainsi le narrateur de Drode qui paraît hésiter quant à l'emploi d'un mot pourtant banal. De fait, les rescapés, d’abord petite communauté de créatures au teint cavernicole surgies des profondeurs puis, très vite, unique personnage qui sera le narrateur du roman, ressemblent aux deux figures de Cormac McCarthy errant dans les ruines de villes détruites, père et enfant qui peuvent, parfois, déchiffrer d'étranges inscriptions qui ne signifient plus rien à leurs yeux : «Ils ont pu décourager les attaques du vent, de la pluie et de la poussière ces mots, écrit Drode. Sentence signalétique ? Pensée commémorative ? Ex-voto ? Aucun souvenir à propos de cette formule [Société Aide-toi]. J'avais beau chercher tout autour, dans les veines dispensatrices de mystère, un dessin furtif, un intersigne qui m'aurait éclairé (je présumais sans trop y croire que le marbre avait capté le sens de la phrase, par imprégnation) – Pas trace» (p. 73). Drode décrit le petit groupe d’errants parvenant à déchiffrer des termes entiers manifester une joie d’enfant : «De constater que ces mots-là appartenaient à un langage identique au leur les ravissait, les plongeait dans une sorte d’extase qui se renouvelait de proche en proche tandis qu’ils gloglottaient chaque syllabe. Parvenus sur l’arête du mot coupé, ils étaient saisis par le vertige de l’insatisfaction, et alors ils revenaient au début et recommençaient leur lecture avec la même joie simple que la première fois» (p. 74).
Un très beau passage consacré au langage me semble tout particulièrement intéressant pour la problématique telle que l'analyse Daniel Drode. Je le cite in extenso (pp. 62-3), puisque ces quelques lignes ramassent admirablement la problématique d'un langage mourant à force de privations, puisque les choses que désignent les mots n'existent bien souvent plus physiquement et finissent même par s'effacer des mémoires des hommes. Premier moment de la réflexion, le langage privé de son substrat : «Innommables, voilà ce qu'ils sont souvent les produits de la surface, et rebelles à la confrontation avec les souvenirs anciens. La vision montrait bien à longueur de période le monde frénétique d'en-haut, du plus petit virus au plus formidable volcan, mais quoi, on oubliait vite les noms distinctifs. Au jour, ils roulent quelquefois spontanément sous la langue, quand l'objet en question se singularise par un côté ou un autre dans le continuum. Chemin faisant, l'association des idées peut en ressusciter quelques-uns, mais faut dire que des énigmes détonnent à chaque détour du chemin et brisent toute assurance.»
Deuxième moment, que nous pourrions appeler la tentation adamique, celle de la nomination des choses par celui qui, seul, peut les dominer, l'homme : «Retrouver les anciennes désignations paraît nécessaire, ou sinon, faire effort d'invention pour qualifier les plantes et les êtres inconnus de ma mémoire. Ce sera un travail long mais indispensable. Oui, plus j'avance dans la nature, plus je ressens le besoin de dénommer pour dominer.»
Troisième moment : le constat d'échec, synthétisé dans une belle chute, puisque mots et choses sont deux réalités fondamentalement différentes : «Bien sûr, cette recherche peut sembler vaine, et vaine la puissance qu'elle procure : on croit avoir prise sur la matière, et dès qu'on approche d'elle à la toucher voilà qu'elle fait des façons la matière, voilà qu'elle se refuse, qu'elle résiste à la fraternisation, à la véritable connaissance. Bref, pour le jugement humain chaque contact est une défaite. [...] La main quand elle s'aplatit sur une pierre elle ne jouit jamais que d'une sensation tactile malsatisfaite [sic]. Pour la vaincre cette pierre irréductible, on peut la casser sur une autre ? Oui oui mais les gens s'égarent encore dans l'entrelacs des cristaux et des sons cristallins.»
Prétendre toucher la matière, en somme, plutôt que se contenter de la désigner, est un doux rêve, une espèce de régression infinie car jamais nous ne pourrons êtres certains d'avoir réellement touché une pierre, un arbre, une flaque d'eau. L’exploration du toujours infiniment plus petit est une chimère : la matière reste de la matière jusqu’en sa particule première, si tant est qu’elle existe.
Quatrième et dernier moment : l'arraisonnement de la nature par la puissance technicienne, que le juge Holden, dans Méridien de sang, transposera par sa volonté maléfique de faire tenir dans ses petits carnets «le monde entier des choses» selon la très belle formule de Saint-John Perse. Remarquons deux points : le narrateur du roman de Drode n’est lui aussi pas étranger à la tentation d’emprisonner la nature dans les rets d’une nomenclature : «Et pourtant la mer, déjà, quand on y pense. Qu’il soit possible de vivre à côté, soit, mais faut supporter d’ignorer le plus gros de cette immense nomenclature» (p. 116). Ensuite, constatons que le personnage de Drode finit par revenir aux mots anciens en tant que victoires obtenues de haute lutte sur les choses soumises, vaincues, se souciant désormais peu qu'ils ne soient que signes purement conventionnels, pourvu qu'ils parviennent à désigner ce qu'il s'agit d'utiliser afin de survivre : «Je n'ai aucune preuve que les ancêtres de surface aient vécu dans l'intimité de la nature, mais en tout cas ils ne se faisaient pas scrupule de l'inspecter, de l'arpenter, de la dépiauter, et ils s'acharnaient à dresser le grand inventaire. Les mots qui avaient été formés à cette fin peuvent toujours resservir, j'en suis convaincu. L'important c'est donc de les faire remonter dans la mémoire, quand bien même ils rappelleraient les siècles ineptes. De sauver les apparences», conclut le narrateur. Il faudrait «décanter» les mots (cf. p. 79) si le seul passage du temps n’avait point réussi à le faire, non point pou les figer «dans un style pétrifié d’axiome» (Ibid.) mais afin de leur rendre leur antique puissance élocutoire. Serait-ce alors réduire le dramatique écart entre les mots et les choses, retrouve les «noms rapides comme leur écoulement : lait, vin» (p. 82) ?
La tentation serait donc de lire Surface de la planète uniquement comme une quête du langage. Soyons plus précis : comme une quête de la puissance de nomination, qu’un épisode ironique pourrait rapprocher d’un réel pouvoir magique : «Les gonds se seront désagrégés. La porte aussi – pourrie intégralement tout en restant debout. La trépidation de notre marche a suffi (ou simplement les vibrations que nos voix ont imprimées dans l’air) pour l’abattre sec» (p. 77). De la même façon, l'une des nouvelles de Drode, intitulée Quatre-en-un, qui décrit une planète ressemblant à celle de Trantor imaginée par Asimov, évoque la mort finale du personnage concomitante de la destruction (par lui-même provoquée !) du langage qu'utilise l'intelligence qui gouverne les destinées peu enviables de ces habitants du futur.
Autre piste de lecture : la très étrange nouvelle principale du livre de Daniel Drode pourrait constituer une étonnante tentative d’exploration phénoménologique de la nécessaire, en fait vitale réadaptation d'un homme transformé, coupé de la nature, à son lieu d’origine, celui-ci ayant été profondément modifié par une ou plusieurs catastrophes nucléaires, à peine mentionnées par l’auteur, qui se contente d’évoquer «telle année après l’hydrogène» (p. 142). Ainsi, dans une superbe nouvelle intitulée Dedans, Drode décrit un humain du futur confiné dans une pièce où un certain nombre de machines branchées sur son corps lui permettent de vivre. Il décide de s'en débarrasser (sans que l'on sache pour quelle raison...), finit par ouvrir la porte de sa cellule, dirige l'un de ses bras hypertrophiés dehors, rapporte de son exploration téméraire un bout de plante et... se retrouve de nouveau branché à sa machinerie avec, pour seule preuve qu'il n'a pas rêvé, une fleur d'ortie ! Dans cet excellent texte, très court, le langage subit une évolution inverse de celle décrite par Drode dans Surface de la planète : c'est au fur et à mesure qu'il redevient un humain au sens banal du terme (débarrassé de toutes ses extensions et prothèses artificielles) que le personnage utilise des structures verbales parfaitement classiques. Une fois réenfermé dans sa geôle, sa façon de s'exprimer devient de nouveau étrange, maladroite, désarticulée, robotique. Dedans, qui reprend, de façon la plus angoissée, la trame des Orphelins du ciel de Robert Heinlein, a peut-être inspiré les débuts, célèbres, de Dark City, Cube et plus récemment Pandorum. Un homme se réveille et il ne sait pas où il se trouve. Brian Evenson, cet auteur parfaitement surestimé par quelques lecteurs étourdis férus d'un modernisme de pacotille qui ne parvient même pas à cacher, dans les romans vides de l'écrivain, un dramatique manque de talent, aurait bien fait de lire cette courte nouvelle qui, en quelques pages, est infiniment plus intéressante que l'ensemble de ses livres nous dépeignant des situations limites où le jugement du lecteur est suspendu, fallacieusement, jusqu'au dernier mot. Daniel Drode, Dedans : «Qui sommes-nous ? demanda Paul G. Sans chercher le moins du monde à titiller la réalité pour qu’elle le lui dise, il suggère cette idée : nous nous trouvons dans une fusée de grandes dimensions pointée vers un ciel inconnu. Avec le harnachement de jauges et de dynamomètres que l’on a greffé sur nous, nous sommes voués à l’espace, incapables de vivre dans un autre milieu, dans un air qui ne serait pas confiné. Pour nous soustraire à l’angoisse de l’espace, on aurait effacé en nous tout souvenir de l’existence antérieure et du temps mesuré […]. Par réaction, Pierre C soutient que nous sommes bloqués dans une casemate que de supposés ancêtres ont construite pour échapper au pourrissement de la planète […] par une guerre biologique» (p. 244).
Dans Surface de la planète, cette réadaptation est à peine esquissée par Drode lorsqu’il fait dire à son personnage principal : «Édifier des générations comme par le passé, dans la prétention d’aménager le monde – alors que c’est lui qui doit nous transformer. L’humiliation des techniques ne laissait aucun répit à la matière, elle était l’éternel cobaye. Oui, un peu à la fois, avec l’usure des âges, l’humain pourrait être fait pour son monde» (p. 161). À dire vrai, notre narrateur, comme le personnage du Fils de l’homme de Robert Silverberg, paraît même jouir d’une position omnisciente qui lui permet de saisir, dans une vision panoptique, l’ensemble de la création et, singulièrement, la naissance de l’homme : «J’en suis resté planté sur place : j’allais voir l’humain, après l’improvisation d’une seconde naissance, essayer dans ce monde-ci sa démarche de bipède toujours au bord du déséquilibre» (pp. 54-5). Pour un peu, le narrateur de Surface de la planète en viendrait (notons-le au moment où il est confronté à des enfants) à sombrer dans la détestation, exagérée et ridicule, du genre humain dans laquelle le personnage principal du roman de Régis Messac, Quinzinzili est tombé : «À la réflexion je ne peux pas m’intéresser aux enfants puisqu’ils sont venus chercher le feu : ia [sic] là une attitude qui ne s’explique que par le réveil de l’atavisme, obstinément tenace. Si on l’écoutait, on pourrait bientôt la voir se reformer la race pyrolâtre et industrieuse qui peuplait la boule au commencement de l’histoire. Rapidement» (pp. 114-5).
Cette position omnisciente est encore accentuée par le fait que le personnage dont nous suivons les aventures à la surface dévastée de cette terre future est confronté non seulement à ses semblables libérés de la Machine (simplement nommée par le narrateur «système»), qu’il appelle des «cellulaires» (2), mais à des entités bi-dimensionnelles, des «vacuoles» (p. 119) qui colonisent d’étranges zones où les lois de la physique telle que nous la connaissons sont abrogées, zones qui elles-mêmes dévorent la réalité. Face à ces entités, notre narrateur, une nouvelle fois, va devoir fournir bien des efforts pour tenter de décrire ce qui est proprement indescriptible : «Lui [le grand tout que forment les différentes vacuoles] une vie flegmatique irrigue ses entrelacs innombrablement innombrables le réseau à lui-seul il est un univers – mais les humains n’ont pas accès à l’univers-plan, leur trinité de dimensions les en empêche – et son existence s’alimente peut-être d’un arc de facultés, de douleurs et de joies ou de ce qui les remplace dans l’ordre de l’inconnaissable. On y découvrirait des flux magnétiques qui seraient autant d’étincelles d’intelligence, d’alphases de puissance. Faudrait inventer des yeux pour voir ces splendeurs-là» (p. 154). Et des mots, serait-on tenté d’ajouter, surtout si, comme le constate le personnage, ces zones sont très probablement le berceau d’une nouvelle forme de vie (cf. pp. 156-7) !
Reste que Surface de la planète n’est pas uniquement ce que nous pourrions appeler, un peu prétentieusement sans doute, une odyssée du langage qui ne serait elle-même qu’un des aspects d’une phénoménologie, éminemment littéraire, des formes de réadaptation à la vie après un traumatisme inimaginable, moins la catastrophe atomique d’ailleurs que l’impensable vacuité d’une vie purement biologique où les hommes, enfermés dans leurs cellules individuelles, n’ont plus aucun contact physique les uns avec les autres. Il y a plus dans le roman de Daniel Drode, comme nous avons pu le constater grâce à tel ou tel de ses extraits. Il y a, absolument étonnante, la volonté de percer les derniers mystères de l’univers et de remonter le cours du temps (3) pour tenter de saisir le premier de ces «éclairs géants qui déchiraient la brume primordiale où la planète prenait forme» (p. 157), non pour en révéler les dieux (puisque c’est le sort de ces derniers «de ne se continuer que dans les calendriers», p. 142) mais pour tenter de saisir la mystérieuse force, la «ténacité» (p. 168) qui grouille en ses premières briques, «l’insaisissable spot de la vie fébrile» (p. 169), qu’importe même que, par un ultime retournement, Daniel Drode nous laisse croire que son personnage n’a jamais quitté le système qui le nourrit et le maintient en vie (4). Les toutes dernières pages du roman de Daniel Drode mériteraient assurément d’être citées in extenso, tant elles constituent un tour de force poétique. Contentons-nous de ce passage (je souligne) dont le motif réapparaîtra d'ailleurs dans la nouvelle intitulée La rose des énervents datant de 1960 (5) : «Rien ne ressemble à rien dans le charabia des formes naturelles, mais partout on transperçoit le heu oui ça peut s’appeler l’acharnement à exister. Pas de maître-rythme qu’une claire intuition découvrirait, pas d’articulation cachée qui serait révélée par l’opération du sain d’esprit. À moins que ça ne tienne de l’inconnaissable (plus probable en effet). On se départira de son orgueil natif, on ne sautera plus sur chaque occasion de chercher l’humain dans le minéral, dans le végétal, partout – trop séduisante solution, trop facile. L’inverse oui, plutôt. On se laissera intégrer comme chose : les plus petits copeaux de la réalité prêtent à cette confusion» (p. 167).

Notes
(1) À ma connaissance, Daniel Drode a écrit un seule autre nouvelle, pas très intéressante d'ailleurs, Hier peut arriver, que Jean-Pierre Andrevon a recueillie dans le tome 2 de son anthologie intitulée Retour à la terre (Denoël, coll. Présence du futur, 1976).
(2) Daniel Drode nous donne, de la vie purement végétative de ces humains dans une machine immense pourvoyant à tous leurs besoins et même mettant au monde puis éduquant leurs enfants, une description effrayante (et ayant portée politique, Gérard Klein développe ce point dans sa préface) qui me fait songer à celle que Michel Houellebecq fera de l’humanité future dans La Possibilité d’une île : «Les relations de l’humain à l’objet et celles entre cellulaires étaient réduites au minimum. Entre les mécanismes iavait [sic] pas d’affrontements : tous enfoncés dans les murs ou dans le sol, ils n’avaient pas d’autre mouvement que le mouvement général du système. Nous, comme je viens de le constater, nos rapports réciproques avaient la minceur de notre mouvement propre : emporté par la vision, on ne se dépensait pas hors de son déroulement, de peur de contrevenir à sa douce discipline et de perdre le contact. Qui aurait osé s’affranchir d’une tutelle universellement acceptée ? Au phone, chacun était vaguement inquiet quand la voix de son interlocuteur se coupait d’un silence ou grossissait sur une inflexion. Ainsi la fonction réelle du phone disparaissait derrière sa qualité de rouage» (p. 146). Nous songeons aux mots d’Herbert Marcuse écrivant : «[Combien] il est doux d'obéir, lorsque nous pouvons réaliser le bonheur, d'être convenablement déchargés, par de sages et dignes guides, de la pesante responsabilité d'une direction générale de notre conduite » (Fondement du positivisme et avènement de la sociologie, in Raison et Révolution, Éditions de Minuit, 1968) mais aussi à la belle fable de Vladimir Soloviev, Court traité sur l’Antéchrist publié en 1899 (Ad Solem, 2005).
(3) L’une des hypothèses du narrateur sur l’existence des zones consiste à penser qu’elles dérèglent le temps, juxtaposant plusieurs pans du continuum spatio-temporel, tout comme le faisait, d’ailleurs, le système, dont nous ne saurons jamais si le dysfonctionnement ayant conduit à son arrêt a été l’effet du pur hasard ou une celui d’une intention insondable.
(4) Notons d’ailleurs que le personnage de Daniel Drode établit un parallèle troublant entre la vie végétative telle que la dispense le système et les étranges zones où s’affairent les êtres bi-dimensionnels : «Entre la réalité qui achève de s’installer et celle qui était la nôtre dans l’écorce du globe il existe certaines analogies. La plus manifeste c’est l’absence de la troisième dimension. Le monde plat s’en tient à ses deux coordonnées, elles lui suffisent. Bien, mais le système ? Elle présentait quelque relief la vie sous terre ? L’humain subterraqué, étriqué, il avait quelque épaisseur ?» (p. 163).
(5) «Il s'était berné. La tendance du cerveau humain à inventer une cause première, à bricoler un très-haut, réapparaissait toujours vivace, par quelque biais que ce fût [...]», in op. cit., p. 202. Cette nouvelle, point inintéressante, ajoute, à la description d'un État policier (ou plutôt, selon Drode, «polycier»), les thématiques du voyage dans le temps et de la création des dieux par les hommes.