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07/05/2010

Au-delà de l'effondrement, 20 : Chronique des jours à venir de Ronald Wright

Crédits photographiques : Ingolfur Juliusson (Reuters).


Rappel
Tous les effondrements.

C'est Olivier Noël, interrogé sur les échos, dans les œuvres de science-fiction, du Cœur des ténèbres de Joseph Conrad, qui me recommanda la lecture de ce magnifique roman, publié en 1997 au Canada et en France... dix années plus tard, affligé d'une postface indigente du directeur de la collection, Alberto Manguel. Je n'ai point trouvé de très pertinents échos, dans cet épais roman, de l'histoire bien connue de Conrad mais en revanche quelques pistes de réflexion.
Notre roman ne présente aucune originalité particulière pour l'amateur de récits post-apocalyptiques mêlant paradoxes temporels et descriptions d'un monde ayant été transformé par une ou plusieurs catastrophes : un jeune homme, David Lambert, utilise la machine à explorer le temps décrite par Wells dans son fameux roman pour aller visiter la ville de Londres dans le futur, plus précisément en 2500.
Les sources directes du livre de Wright sont donc évidentes : Wells d'un côté mais aussi Jefferies. Wright cite également William Morris, les Nouvelles de nulle part étant un texte très connu des Anglo-Saxons.
De fait, si la deuxième et remarquable partie de notre roman (intitulée Après Londres, infiniment plus convaincante que Le monde englouti de Ballard) décrit la patiente exploration d'une ville abandonnée par ses habitants et colonisée par des espèces, végétales et animales, que l'on trouvait cinq siècles plus tôt sous les climats tropicaux, la troisième et avant-dernière (Le mystère écossais) emprunte au roman de Jefferies sa description d'une société de survivants revenus, plutôt qu'au Moyen Âge, à l'âge du fer. C'est peut-être la partie la moins convaincante du roman de Wright, en ceci qu'elle ne me semble guère crédible, moins d'ailleurs d'un point de vue strictement scientifique (mêlant contaminations foudroyantes des populations humaines par des virus d'origine animale et réchauffement climatique) que purement littéraire. Capturé par une tribu féodale de Noirs (1) parlant une langue anglaise pour le moins haute en couleurs, David Lambert, du fait de la blancheur de sa peau, sera utilisé en tant que figurant d'un mystère où la Passion du Christ sera rejouée d'une façon toute... barbare ! (2).
La quatrième et dernière partie, tirant son titre (Tithon) d'un poème d'Alfred Tennyson, décrit l'évasion de notre héros, à peine descendu de sa croix, puis sa longue marche pour rejoindre la ville de Londres redevenue jungle, où il a laissé la machine à explorer le temps que la géniale maîtresse de Wells a réellement inventée, l'écrivain s'étant contenté de la décrire sommairement pour les besoins de son roman. C'est la première partie du roman de Ronald Wright qui nous dévoilera de quelle façon David Lambert a pu devenir le nouveau voyageur du temps, parvenant à retrouver la machine évoquée par Wells au moment où, sur le mode automatique c'est-à-dire sans celle qui l'a inventée et a dû se perdre dans quelque époque future, elle revient à Londres. David Lambert sera donc son nouvel et sans doute dernier utilisateur, même si la fin, habilement, est ambiguë.
Bien sûr, ce beau roman n'est point dépourvu de défauts : les raccords entre ses différentes parties sont parfois lâches, les critiques acerbes que Wright distribue à la société moderne un peu convenues (3), les personnages de son clan d'hommes du futur vraiment trop pittoresques, cette troisième partie de notre roman étant de toute façon, je l'ai écrit, la moins intéressante.
Reste qu'une véritable poésie sourd de ces pages, dont l'intérêt, à mes yeux, n'est certainement pas de nous offrir une vision très documentée, parfaitement plausible à l'exception de quelques bizarreries, de la société future ou plutôt, d'un monde où la société n'est plus constituée que par des clans qui érigent la première lettre d'une marque nord-américaine mondialement réputée pour sa mal-bouffe en guise d'étendard royal (4). L'originalité du roman de Wright dont le titre original (A Scientific Romance) parvient presque à être plus mauvais que celui qu'Actes Sud a retenu pour sa traduction française, tient dans l'aisance avec laquelle le romancier a entretissé plusieurs fils narratifs : l'exploration à laquelle David Lambert se livre dans cette Angleterre du futur est d'abord l'exploration de son propre passé, un chant magnifique d'amour et d'amitié adressé à la femme qu'il a aimée et perdue ainsi qu'à son meilleur ami, qui du reste fut également l'amant, tout aussi malheureux, de la très ombrageuse et séduisante Anita Langland.
Certes, le propos de Wright est parfaitement pessimiste, voire amèrement ironique (5), non seulement sur l'état de ce monde futur (6) mais aussi quant aux chances de survie de cette humanité ayant survécu au désastre. Voici ce qu'il écrit : «Les gens de Glen Nessie [le nom du clan ayant capturé notre personnage], ou d’ailleurs s’il y en a, survivront peut-être; peut-être l’humanité finira-t-elle par se reconstituer, par recouvrer avec le temps et pas mal de chance un état voisin de celui de la Chine ou du Pérou avant l’Occident. Mais les minerais et les énergies fossiles ont disparu. Sans charbon, il n’y aura pas de révolution industrielle; sans pétrole, pas de raccourci entre la vapeur et l’atome. La technologie va maintenant stagner pour l’éternité en bas d’une échelle à laquelle manquent les premiers échelons. Pense au poids de tout ce savoir déchu sur les épaules de celui qui aurait l’espoir de le ressusciter ! Souviens-toi de ce que Skef disait de ce passé que nous exhumions : On n’a pas deux fois l’occasion de faire les choses bien, parce que fouiller c’est détruire. Je suis sûr que c’est vrai aussi du progrès. Une civilisation comme la nôtre avançait en arrachant derrière elle les rails de son passé; nous avons sans doute eu l’occasion de redresser la situation. L’avons-nous saisie ?» (p. 416). Apparemment, non, et l'auteur d'enfoncer le clou : «Pas plus de cinq mille personnes en tout. Cinq mille dans une île qui en comptait cinquante millions. Si la population du reste du monde a chuté dans les mêmes proportions, nous revoilà dans l’ordre de grandeur qui était le nôtre lorsque nous chassions le mammouth» (p. 314). Autant dire qu'il sera pour le moins difficile voire impossible, pour les survivants, de retrouver les rails si étincelants du progrès.
Cependant, découvrir ce qu'est devenue la villes de Londres en 2500 n'a d'intérêt, pour notre personnage, que dans l'unique but de connaître une parfaite solitude (néanmoins troublée par la compagnie d'un puma) qui lui permettra de se plonger dans ses souvenirs, façon toute moderne d'illustrer le très vieux thème de l'aorasie, la reconnaissance suivant immédiatement la perte irrémédiable : «Cette façon de n’être ému qu’après, d’où cela vient-il ? Pourquoi l’écho est-il plus riche que la source, et le temps ressouvenu toujours un déchirement ? Les gens vont et viennent, c’est à peine si l’on fait attention à ce qu’ils éprouvent, à ce que l’on éprouve. Et puis un jour, quand on s’y attend le moins, le souvenir se glisse comme une lame dans le cœur : ce qu’on a fait, ce qu’on n’a pas fait, ce qu’on a dit et pas dit; et soudain on tombe au fond d’un puits froid, où on n’a plus que des regrets pour compagnie; une oubliette où, dévasté de chagrin et de remords, on n’a plus qu’à mourir à petit feu» (p. 398).
Notre héros retrouvera-t-il, grâce à sa merveilleuse machine, la femme qu'il a follement aimée et dont la mort, mystérieuse, annonçait peut-être les maux ayant décimé le reste de l'humanité ?
N'oublions pas qu'une technologie capable de projeter un homme dans le futur peut a priori le renvoyer dans son passé, quelques minutes ou secondes avant que, pour lui, tout ne soit consommé.

Notes
(1) Il s'agit là d'une des facéties de la génétique de ce monde futur, puisque un brusque réchauffement de la planète a favorisé les peaux riches en mélanine, à moins qu'il ne faille y voir le souvenir de Fugue for a darkening island (traduit, ridiculement, par Le Rat blanc) de Christopher Priest.
(2) En somme, le chef de notre clan de barbares rappelle Kurtz, David Lambert étant de fait assimilable à Marlow. Comme ce dernier, il parviendra à redescendre le cours du temps après s'être échappé, avec les concours de quelques indigènes, de la tribu fanatisée qui l'a hissé (et cloué) en haut d'une croix.
(3) «Bref, il y a pas mal de choses à dire en faveur de la civilisation telle qu’elle était avant que les Lumières attrapent le tournis, que le communisme se tire une balle, et que le capitalisme pète les plombs, pirate les dernières économies des travailleurs et pille les dernières ressources de la planète. La fin de l’Histoire !» (p. 409).
(4) «Est-ce qu’un clan rival a utilisé ce nom [MacDonald] pendant la curieuse renaissance des mythes historiques et des rivalités ethniques qui semblent avoir marqué la désintégration de la nation britannique ? Ou est-ce seulement que tout le passé se télescope dans leurs esprits, que les brigands médiévaux du clan MacDonald et la chaîne de restaurants de notre époque sont pour eux aussi lointains et totalement interchangeables ?» (p. 321).
(5) «Tout ça est si beau que je me surprends à remercier le Ciel pour le réchauffement de la planète, les catastrophes et les épidémies, à exulter, plein d’une jubilation terrible, tel un Noé pervers dansant sous la pluie» (p. 407).
(6) «Et quelle différence entre la barbarie qui précède la civilisation et celle qui la suit ! Cette forêt n’est pas vierge, mais vieille et souillée, truffée de dangers et d’abominations laissés par la main de l’homme» (p. 134).