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06/05/2010

Miniature de l'immonde, par Jean-Luc Evard

Crédits photographiques : Brynjar Gauti (AP Photo).


Toute pensée aux aguets chérit les coïncidences inspiratrices de la formule où cristallisent les prémonitions perspicaces. Nous ne saurons jamais assez remercier l’auteur invisible du scénario gigantesque mis récemment à l’essai sur le théâtre du monde : en même temps que la destruction de la devise européenne passe du petit au grand trot, un siphon pétrolier off shore lâche un monstrueux cloaque sur le continent américain. En même temps que l’aviation russe décapite l’État polonais, les laves du vulcanisme septentrional paralysent le trafic aérien intercontinental. Même aux amateurs il n’échappera pas que nous venons de changer d’échelle. Chaque jour nous offre un nouveau et monotone paysage de ruines, avec ou sans ceinture de bombes au milieu d’un marché. Nous touchons désormais au fameux seuil critique à partir duquel les substances manifestent qu’elles avaient secrètement déjà cessé de se différencier, renoncé à dessiner les formes distinctes du monde. Elles perdurent, mais sur le mode opaque d’une désorganisation dont le sens leur échappe et à laquelle elles sont donc tentées de s’abandonner, ou, si cette torpeur les dégoûte, de répliquer par la surenchère, ce mode pervers de l’hostilité. J’appelle immonde le monde informe et indifférent qui naît de l’une et de l’autre, oscille entre la caricature, qui n’est pas comique, et l’hypertrophie, qui n’est pas tragique.
L’immonde où nous avons commencé de vivre s’annonce donc par son timbre de démesure généralisée. Et c’est à nous, pour mieux nous assurer de la nouveauté nécessairement relative du phénomène, de citer d’autres manifestations du même genre : la propagation foudroyante des virus provoquant la décimation industrielle préventive de tout un cheptel a ceci de commun avec la montée de l’inculture dans l’institution scolaire, ou avec l’extension des déserts autour des métropoles, ou avec la popularité cocasse des obèses en période de paupérisme, ou avec la mise en abîme du capital dans ses équivalents hypertrophiés de monnaie électronique, qu’elle résulte de la même indifférence de l’idéal technique aux effets d’échelle de son application en série. L’usage technique du dénombrable aboutit à l’invasion du monde par l’innombrable, qui le transforme ainsi en immonde, comme si la technique avait résolu de s’en prendre aux proportions – au nombre d’or que lui avaient enseigné ses mathématiciens d’ancêtres ioniens. La généralisation du dérèglement en cause à tous les domaines d’existence rappelle certes l’équation imaginée par Canetti pour penser les paniques du politique dans leur rapport symbolique avec des degrés d’anomie. Mais ce souci et cet optimisme régulateurs ne visaient de dérèglements qu’institutionnels. Quant à nous, le recul d’un demi-siècle et la progression infaillible de l’idéal technique nous placent devant des dérégulations de toute nature, non spécifiques, sérielles, affines – devant une contagion de l’innombrable infestant indifféremment tous les règnes et les affectant des mêmes difformités, de la même irrésistible montée des immondices de la vie humaine au milieu du monde et comme milieu du monde. (D’où l’étrange spectacle d’un agencement de la souffrance autour d’un noyau d’apathie, qui l’absorbe tel un trou noir invaginé dans le nouveau ciel de l’univers en expansion.)
L’ironie veut que l’innombrable puisse malgré tout se dissimuler dans le dénombrable et que cette apparence de proportion soit offerte à la technique par l’intelligence mathématique sous la forme du calcul statistique et des théories des probabilités. Sans même insister sur la place considérable prise désormais par l’entendement statistique dans l’usage du pouvoir comme sondage prospectif de son désir, on ne veut souligner ici qu’une propriété singulière des perceptions statistiques du monde : par définition, la règle d’or des proportions inhérentes à la vie des substances leur est indifférente puisqu’il n’est pour elles de nombre significatif que moyen. En statistique, en effet, le calcul de la moyenne tient lieu de règle d’or et n’en tolère aucune autre : nombre neutre, ni cardinal ni ordinal, qui ni ne coche une position dans une suite ni ne balise un rang dans une hiérarchie. Nombre neutre par où le règne du neutre arbore le chiffre de son pouvoir et suggère qu’il est le commun dénominateur de toutes les dominations. On ne saurait surestimer les conséquences de ce dogme de neutralité des pouvoirs contemporains : l’imprévisible et l’inattendu à quoi s’était mesurée la valeur de la souveraineté, ils les abhorrent et n’y entrevoient que la figure statistique d’un taux d’accidents en tout genre. Et l’on voit aussi comment se programme leur champ d’application : dans l’univers sériel des contagions multiformes et des effets pervers, le calcul des moyennes transcrit la qualité (l’innombrable) en quantité, sous l’espèce et les auspices de la probabilité. Pourquoi ne risquerait-on pas en l’occurrence l’image d’une forme littéralement aveugle et en tout cas machinale de rationalité insipide, pour qui la notion de scandale ou celle d’obscénité n’ont aucun sens ? Si l’immonde est bien le visage d’hydre que prend le monde médusé par le déferlement mimétique des séries illimitées, s’il est bien la variante technique du principe névrotique ou malin de répétition compulsive et caricaturale, alors le principe statistique de gouvernement par la moyenne a de beaux jours devant lui, et le genre humain inaugure ces jours-ci sa transformation en masse critique à perpétuité. Masse exorbitante et désorbitée dont la réforme géopolitique à l’ordre du jour ne dispose plus, à la différence des précédentes, de l’image astronomique d’un cycle cosmologique aux révolutions régulières.
Ni comique ni tragique, l’immonde a pour un philosophe digne de ce nom l’avantage précieux de la monstruosité, proche du sublime, et l’avantage incomparable de la banalité. C’est quand il voit l’insignifiance basculer soudain en catastrophe, la stéréotypie en cacophonie qu’il sait qu’une époque s’achève et qu’il doit chausser les sandales d’Empédocle sur les pentes grondantes de son volcan.