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21/05/2010

Au-delà de l'effondrement, 21 : Je serai alors au soleil et à l'ombre de Christian Kracht

Crédits photographiques : Mladen Antonov (AFP, Getty Images).


Rappel
Tous les effondrements.

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«Oh Danny boy, the pipes, the pipes are calling
From glen to glen, and down the mountain side
The summer's gone, and all the flowers falling
T'is you, T'is you must go and I must bide.
But come ye back when summer's in the meadow
Or when the valley's hushed and white with snow
and I'll be here in sunshine or in shadow.
Oh Danny boy, oh Danny boy, I love you so.»
Frederick Weatherly, Danny Boy.



«Il disait : «autre chose», et en prononçant ces mots, il avait le sentiment que, quelque part, il ne savait dans quelle direction, s’étendait un monde où tout était à la fois interdit et secret, aussi grand que celui qu’il connaissait.»
Leopold Andrian, Le Jardin de la connaissance [1895] (Verdier, coll. Der Doppelgänger, 1992), p. 24.


Je crains de n'avoir pas de louange particulière à adresser à l'étrange petit roman de Christian Kracht, intitulé Je serai alors au soleil et à l'ombre, publié (avec beaucoup de fautes, des répétitions de termes à quelques lignes d'intervalle) par Jacqueline Chambon.
C'est peut-être cette étrangeté, forcément inquiétante pour la presse française (1) dite spécialisée, qui l'a rendue relativement muette au sujet de ce texte, pourtant lancé à grand renfort de publicité, y compris sous forme de bande-annonce. L'auteur, il est vrai, semble éprouver peu de répulsion à l'égard des médias.
Science-fiction et roman initiatique, nous annonce la notice de l'éditeur ? Un roman assurément post-apocalyptique, puisque Kracht nous décrit une Union soviétique totalement ravagée par «l'explosion restée inexpliquée» de Tunguska (cf. p. 57), une Europe qui n'a pas connu la paix depuis 1917, lorsque la Suisse est devenue, sous la houlette du camarade Lénine, le haut-bastion des forces communistes mondiales luttant contre les fanatiques Allemands et Anglais, ligués dans une improbable coalition. Certaines pages de ce roman sont bellement écrites, ce qui ne suffit point à en faire un beau roman. L'habituelle thématique de l'oubli de l'écriture (cf. p. 51), celle des ouvrages ayant été détruits par la folie des hommes (2) est illustrée par l'auteur qui invente une espèce de langage (dite «langue de fumée) télépathique censée remplacer la parole (3) mais les références à Lovecraft (lorsque notre héros s'enfonce dans les profondeurs du Réduit, cf. p. 117), ExistenZ et Matrix, ainsi qu'à Conrad (celui, bien sûr, de Cœur des ténèbres, cf. p. 124) me paraissent un peu trop évidentes, qui plus est mal maîtrisées sinon très mal exploitées, et les paradoxes temporels (cf. p. 99) suggérés, concernant la destinée du commissaire du parti à la Neu-Bern un peu trop faciles.
Je ne vois absolument rien d'autre à tirer de cet ouvrage, si ce n'est, ironiquement, faire remarquer qu'une belle étude serait à faire qui rapprocherait les images et les métaphores concernant l'opposition entre le blanc et le noir, dans ce livre, de celles qu'utilisa Joseph Conrad dans l'un de ses chefs-d'œuvre, Cœur des ténèbres. Peut-être faudrait-il établir, également, l'historique des occurrences, dans les textes de science-fiction (bien que le livre de Kracht n'appartienne pas tout à fait à ce genre), de personnages noirs : nous y trouverions Chronique des jours à venir de Wright bien sûr, récemment évoqué, mais aussi Fugue for a Darkening Island de Priest, lamentablement traduit par Le rat blanc aux Presses de la Cité et qui va être réédité par Denoël, excellent petit livre que j'évoquerai dans une prochaine note.
Étrangeté ou plutôt maladresse de l'intrigue du roman de Kracht ? L'initiation prétendue de ce commissaire de la République Soviétique de Suisse dont la particularité est d'être Africain (l'Afrique, dans cette uchronie, est devenue un vivier pour soldats mais aussi officiers communistes) tourne court, sans que l'on sache bien où classer ce livre, qui semble, quant à son atmosphère onirique, s'inspirer, assez confusément et sans que l'expérience initiatique soit clairement indiquée, des exemples du Lenz de Büchner, du Jardin de la connaissance d'Andrian et des Falaises de marbre de Jünger.
L'intention politique et polémique de ce livre qui hésite entre psychédélisme et coïncidences (qui n'en sont bien évidemment pas) mystérieuses est elle-même floue. S'agit-il d'affirmer que l'Europe est en fait, depuis l'aube du siècle passé, en état de guerre de plus ou moins basse intensité ? Qu'elle est tout entière raciste ? Qu'il existe un communisme à visage humain, incarné par le personnage principal du roman de Kracht, un Noir si parfaitement helvétique qu'il en devient caricatural, héros qui, comme il se doit, ne peut être qu'extérieur à l'univers occidental du Blanc, tout en apportant à ce dernier un modèle occidental revu et corrigé ? Qu'il existe, après la traversée des apparences que constitue, pour le héros du roman, sa sortie hors de l'immense Réduit où une espèce de maître du haut château (ici, du profond bunker !) lui révèle qu'il vit dans un monde d'illusions, qu'il existe donc une terre encore vierge de guerres, celle de l'enfance, l'Afrique aux neiges éternelles ?

Notes
(1) Celle de langue allemande étant, on s'en doute, beaucoup plus diserte. Deux exemples, la critique publiée dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung et le Der Spiegel. La pseudo-critique d'Arnaud Viviant, abominable paraphrase, est comme il se doit d'une affligeante banalité.
(2) «Contrairement à nous, nos ennemis avaient préservé une culture livresque et écrite d'un haut niveau; en RSS, pour les générations nées en temps de guerre, la langue parlée avait pris davantage d'importance, le savoir se transmettait oralement», p. 25. Voir encore p. 80 : «Si, si, ils [les livres] existent encore, j'en ai sauvé un avant les grands autodafés de bibles. Comme elles flambaient dans les villes ! Les flammes dansaient, dansaient».
(3) C'est une femme, Favre, qui évoque les transformations (pas franchement convaincantes, cf. p. 44) que la guerre ou plutôt un état perpétuel de guerre fait subir au langage : «Nous, qui avons autrefois en temps de paix beaucoup lu, écrit des livres, imprimé des livres, qui sommes allés dans des bibliothèques, notre évolution nous éloigne de l'écrit qui a pour nous de moins en moins d'importance. Cela génère une langue particulière [...]», pp. 43-4.