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04/03/2011

Les eaux montent de Robert Penn Warren

Crédits photographiques : Mauricio Lima (AFP/Getty Images).

Robert Penn Warren dans la Zone.

«Lors de l’éruption du Vésuve, les habitants de Pompéi furent retrouvés dans la position qu’ils occupaient lorsque les cendres tombèrent sur la ville. Deux mille ans plus tard, on les enduisit de plâtre, comme on enduit de plâtre un moule, et on leur redonna l’apparence de la vie. J’étais comme ces habitants de Pompéi. Les cendres tomberaient sur Fiddlersburg – peut-être étaient-elles déjà tombées ? – et quelqu’un, mille ans plus tard, enduirait de plâtre un moule qui contiendrait mon «moi», le seul «moi» que j’aurais connu.»
Robert Penn Warren Les eaux montent.


«Je les planterai dans leur pays, affirme Dieu par la voix de son prophète Amos (en 9, 15). Et ils ne seront plus arrachés du pays que je leur ai donné, dit l’Éternel, ton Dieu». Les eaux montent (1) de Robert Penn Warren, publié en 1964 aux États-Unis, reprend, en les présentant par le biais d'une narration polyphonique complexe, l'essentiel des thèmes que le grand écrivain aura sans relâche exploré dans chacun de ses romans : l'histoire (à laquelle il accorde sans peine une majuscule), le déracinement ontologique propre à l'homme moderne qui fait de lui, selon l'expression de Gabriel Marcel, un homo viator, la place de la vérité dans un monde apparemment absurde et le chemin pour y accéder.
Cette thématique de la vérité est particulièrement développée dans notre roman, qui semble être le prolongement des toutes dernières lignes de La Grande forêt (2) qui le précéda, où Penn Warren écrit : «Il ne savait pas ce qu’il lui faudrait faire, maintenant, et de quel cœur. Cependant, il savait qu’il devrait essayer d’apprendre ce que tout homme doit apprendre pour être pleinement un homme. Il savait qu’il lui faudrait acquérir la certitude que la vérité ne se dérobe jamais, que seuls les traîtres à la vérité se retrouvent trahis et uniquement par leur trahison». Phrases fortes, qui sans ambages font de la création un décor où l'homme n'est point absolument certain de perdre la partie misée, sauf si, bien sûr, il devait manquer à sa propre parole, à l'idée même qu'il se fait de l'homme et de son honneur. Aucun homme n'est par avance condamné à l'échec même si le terme de fatalité (lui aussi affublé d'une majuscule) apparaît dans Les eaux montent (cf. p. 245). Seuls semblent damnés, aux yeux de Penn Warren, celles et ceux qui ne font aucun effort pour tenter de reconnaître la vérité qui se tapit à la fine pointe de leur âme, pour emprunter une image de Maître Eckhart, et dont l'écriture du magnifique romancier, fidèle servante, se propose d'illustrer la quête périlleuse.
Certes, le thème même des Eaux montent, la disparition programmée d'un petit village du Tennessee, Fiddlersburg, en raison de la construction d'un barrage, l'occasion rêvée que cette disparition constitue pour qu'un écrivain rédige le scénario d'un film sur cet événement singulier, semble rendre inévitable la mention de cette Histoire que nous pouvons à bon droit considérer comme le soubassement de l'interrogation métaphysique de Penn Warren. Que peut-il rester de la vie passée de tant de femmes et d'hommes dans une petite ville qui semble avoir été oubliée de l'Histoire (3) et de Dieu, où le temps même paraît s'être arrêté ? : «Cette horloge que je vois de mon bureau quand je m’y trouve, marque huit heures depuis des années. Huit heures du matin ou huit heures du soir ? Personne ne le sait. Fiddlersburg est un endroit où Dieu a oublié de remonter sa montre» (pp. 40-1).
Peut-être est-ce cet oubli qui rend si poignante la profonde solitude de ces véritables vies minuscules du Sud, que Robert Penn Warren définit d'ailleurs, assez superbement, de la façon suivante : «Tout le Sud est solitaire. Dans le Sud, un homme boit pour se sentir plus solitaire encore, puis il se dispute avec quelqu’un pour échapper à la solitude. Les États du Sud doivent à la solitude leur Constitution. Les hommes du Sud se sont claquemurés pour pouvoir être solitaires ensemble. Si notre armée a tenu si longtemps contre des forces très supérieures, c’est que chaque soldat craignait de rentrer chez lui et de retrouver sa solitude… Les gens disent «Sud», mais ils ne savent pas ce que ce mot signifie. Sud = Expérience. Une expérience solitaire vécue en commun» (pp. 124-5).
Peut-être est-ce encore cette solitude pour le moins paradoxale puisqu'elle constitue un lien irrévocable entre les hommes venus d'une même région (n'oublions pas également que l'alcoolisme est nommé par l'écrivain «Haute Solitude, cf. p. 45) qui explique le fait que, pour en briser le carcan maléfique, le personnage principal, Bradwell (dit Brad) Tolliver, s'est engagé dans les rangs républicains lors de la Guerre d'Espagne, afin, aussi, que sa vie ait un sens réel, l'action sanctifiant, peut-être seule, les idéaux d'un homme que l'inaction, ou sa contrepartie savante, la réflexion, rendrait perclus, inutile, vain, plongé tout entier dans le songe ou plutôt, l'illusion (4) : «Ne savait-il donc pas que tout homme brûle d’avoir une histoire, son histoire, et que cette histoire soit vraie ?» (p. 55). Dans les romans de Penn Warren, celui qui n'agit pas d'une façon ou d'une autre, à moins qu'il ne soit le surgeon de cette figure mystérieuse du Juif qui seul a le pouvoir de contempler les flots de l'Histoire sans s'y jeter, est un être mort.
Ainsi retrouvons-nous la thématique de la vérité, dans sa plus intime union avec la trame quotidienne de l'histoire humble et parfois sordide : meurtre, viol, déchéance physique, petite histoire de nos faits et gestes façonnée par les femmes et les hommes les plus anodins, alors que l'Histoire, elle, ne peut jamais être que le lieu du triomphe d'une vérité bancale, éphémère, relative, se moquant des destinées individuelles, les écrasant même : «Je n’ai compris que plus tard. Nous ne sommes que des marionnettes dans les mains du destin» (p. 244). Ainsi, toute la puissance des romans de Penn Warren provient en grande partie du fait qu'ils peuvent être considérés comme des victoires symboliques et irrémédiablement éphémères sur cette force énigmatique du destin que rien ne peut arrêter.
En existentialiste conséquent, Robert Penn Warren s'est efforcé de témoigner, dans chacun de ses romans, de cette évidence : seuls les hommes sont capables d'incarner la vérité, quels que soient les doutes et, parfois, les véritables déroutes qui assailliront leur cœur et leur esprit. Cette incarnation est une voie douloureuse, puisque demeure toujours, caché au dernier recès de la conscience, le démon du doute aux accents si évidemment shakespeariens : «Et moi ? se demanda-t-il. Toutes les actions bonnes et mauvaises que j’ai faites dans la vie n’ont-elles pas été que des singeries, la comédie que se joue un dément qui, en répétant des formules vides de sens, cherche à établir un contact avant que les fils se brisent sous le poids du gel ? Pourquoi ne pas voir les choses en face ? Pourquoi toujours mentir ?» (p. 321).
C'est donc pour retrouver la vérité de sa vie passée, celle de ses amours avec la très belle Lettice Poindexter qui l'a quitté, celle de son enfance avec une sœur adorée et un père violent, celle, enfin, de l'atmosphère absolument unique d'un lieu qui va être englouti par les eaux, la ville qui l'a vu naître et grandir, que Bradwell Tolliver reviendra à Fiddlersburg. Jasha Jones, le réalisateur du film pour le scénario duquel Brad Tolliver a été embauché, aussi d'ailleurs : «C’est pourquoi je suis venu ici pour essayer de reconstituer la vision. Elle ne s’est jamais évanouie complètement, mais elle est vague, aussi vague que le paysage que nous avons sous les yeux. Je suis venu ici pour lui donner de la consistance» (p. 79).
Pourtant, l'échec est plus qu'un risque encouru par l'écrivain et le réalisateur. C'est peut-être, tout simplement, l'obole qu'il faut de toute façon payer au nocher pour parvenir de l'autre côté et ainsi déchirer le voile du mensonge : «Excusez-moi, dit Jasha Jones. Un vers de Dante m’est venu à l’esprit [«ma la natura la dà sempre scema, / similemente operando a l'artista / ch'a l'abito de l'arte ha man che trema», Paradis 13, 76-78, je souligne]. Un vers qui m’a toujours paru pathétique. L’idée est là disons la vision – mais la main tremble» (p. 175).
De fait, la main de Brad Tolliver semble, aux yeux de Jasha Jones, avoir tremblé puisqu'il n'est pas du tout satisfait du texte que l'écrivain lui a rendu. Est-ce uniquement parce que, même à Fiddlersburg, la vérité et le mensonge se sont mélangés en provoquant une étrange oscillation entre la réalité et l'illusion ? : «Mentir, mentir… Qu’est-ce qu’un mensonge ? Peut-on appeler mensonges certains mots qu’on prononce ou qu’on se retient de prononcer afin de donner sa pleine signification à la vérité profonde qui est en soi ?» (p. 113).
Remarquons que le réalisateur reproche à l'écrivain de lui avoir rendu une copie non point mauvaise mais se contentant des simulacres que Tolliver a sans doute eu le tort de confondre avec cette vérité profonde que Jasha Jones exige de celui qui a si bien connu la petite ville qui vit désormais ses dernières semaines d'existence. Brad Tolliver a eu peur de s'enfoncer en lui-même plus que de chercher à donner un visage poétique, du moins littéraire, à une ville sans histoire et qui, lentement, se dissout dans la boue qui recouvrira toute chose. Il a échoué par peur de ce qu'il a craint de découvrir dans son propre passé bien plus que par manque d'ambition artistique : «Cette chose-là – Jasha Jones posa son doigt sur la chemise en carton [contenant le manuscrit de Brad Tolliver] – manque de vérité profonde […]» (p. 252).
L'art, au fond, ne peut que redoubler l'illusion, ajouter, à l'absurdité de l'Histoire, l'absurdité d'un mensonge esthétique dont personne n'est bien longtemps la dupe. Nos personnages semblent ainsi destinés à demeurer prisonniers d'un cercle enchanté : non pas celui du temps qui, à Fiddlersburg, paraît ne plus s'écouler vers l'avenir mais s'être une fois pour toute bloqué dans le passé, mais celui de l'illusion que Penn Warren caractérise comme étant le divertissement, au sens pascalien du terme. L'homme ne peut se souffrir, il ne peut supporter sa solitude, sonder son âme (5) pour y trouver ce qui, de toute éternité nous pouvons en faire le pari, se trouve en elle, et que l'amour peut nous accorder comme une promesse de réconciliation et de joie.
Dès lors, une fois cette évidence admise, point n'est besoin, pour Brad Tolliver, de tenter de retrouver celle qu'il a aimée follement. Vouloir le faire, s'élancer sur les routes pour ne serait-ce qu'apercevoir la vieille femme que la splendide compagne est devenue, serait une erreur et, sans doute, une faute de goût. Le simple fait de penser à elle, le simple fait de prendre connaissance, par l'intermédiaire de sa sœur, d'une lettre écrite par celle qui fut sa fantasque et magnifique belle-sœur, suffira à accorder ce don que Kierkegaard traqua sa vie durant et qu'il nomma d'un si beau nom, la Reprise : «Il s’arrêta de rire. Il venait de comprendre ce qu’il n’avait pas réalisé au cours des années, alors même qu’il était dans les bras de Lettice et qu’il mêlait son souffle au sien : elle était un être vrai. Elle existait. Elle avait existé pour lui et aujourd’hui, quelque part, à sa manière, elle existait. Il se demanda […] pourquoi il ne le comprenait qu’aujourd’hui et pourquoi il n’avait pas jugé bon de franchir des milliers de kilomètres lorsqu’il était séparé d’elle pour lui dire qu’elle était vraie» (p. 320).
Ces milliers de kilomètres de route, Tolliver ne les a pas faits, puisqu'il s'est contenté de descendre le plus profondément possible dans son moi rempli de souvenirs et de recoins sombres où grimacent les monstres, petits et moins petits : «Il contemplait les lézardes du plafond et il pensait à son père, à son père étendu sur la terre boueuse du marécage. Il se demanda s’il n’était pas revenu à Fiddlersburg pour se rouler dans la fange et pleurer» (p. 96) comme l'a du reste fait son père, assez étrangement, toutes les fois ou presque qu'il a levé la main sur lui, son propre fils, de sorte que nous ne pouvons que soupçonner la raison pour laquelle l'homme avait le visage recouvert de boue et de ses propres larmes. La douleur ne peut être sottement expliquer par de maigres raisons sociales ou même psychologiques. Elle vient de loin, de tellement loin que nous ne pouvons en marquer l'origine qui semble précéder notre propre naissance.
C'est d'ailleurs cette évidence lumineuse qui, aux toutes dernières pages de notre roman, donnera au personnage la clé de ce que nous pourrions appeler une vie non point réussie, ce cauchemar pour crétin vivant dans l'enfer climatisé contemporain, mais accomplie. Non pas tel ou tel acte glorieux ou ignoble, dont le piètre et si banal catalogue est le lot de tout être vivant au moment d'établir ses propres comptes. La vie d'un homme n'est ni addition ni soustraction mais exultation. Non point, même, l'assurance que l'autre, une fois aimé, existe à tout jamais dans la vision de la vérité qui est justice réparant le mal que l'on a fait à l'être aimé puis perdu. Moins que cela... Simplement la possibilité de relier les bons aux mauvais actes, les belles aux laides paroles, la vérité au mensonge, cette ligature étant en fin de compte le seul gage d'une cohérence qui est transmission, volonté de lutter contre l'universelle menace de ruine qui finira par tout submerger, les justes et les salopards, présence magnifiée, signifiante, du passé dans le présent.
Cette possibilité n'est pas du tout, quoi qu'il en soit, le domaine réservé de l'art, qui ne peut que nous faire soupçonner, et encore, dans le meilleur des cas, la vérité, non point nous la donner. Cette possibilité est l'affaire d'une vie tout entière, comme le rappellera le beau-frère de Brad, incarcéré depuis de longues années pour avoir tué un homme (6), comme Brad Tolliver finira par le comprendre : «La vie, la vie, mon Dieu. Pendant des années il avait reproché à Fiddlersburg de n’être pas le monde, c’est-à-dire de manquer de vérité. Où était la vérité ? Quels moments de vérité avait-il connus ? Était-ce lorsque enfant, il se promenait en barque sur le fleuve et qu’il regardait le soleil se coucher derrière les arbres de la forêt ? Était-ce lorsqu’en Espagne une vieille femme à la main sèche et ridée lui avait tendu un morceau de pain ? Était-ce lorsqu’il avait vu son père couché dans le marais, des larmes coulant sur son visage ? Il pensa : «Je ne peux pas établir le contact entre celui que j’étais et celui que je suis. Où donc est l’essentiel ?» C’était ce qui lui restait à découvrir» (pp. 321-2).
Cette découverte est celle du moi de chacun d'entre nous, seul garant du fait que le temps porte, par nos réalisations et la cohérence de nos pensées, un projet d'existence et de vérité individuelles confinant au don infaillible de démêler la vérité du mensonge (7), comme l'admettra, aux toutes dernières lignes des Eaux montent, le héros, et cette découverte de sa vérité la plus intime qui en fin de compte peut se donner sous la forme d'un truisme (8), est inséparable du lieu où non seulement elle a éclaté, remontant une à une toutes les strates de la mémoire, mais qui en a fait naître la lancinante mélopée, en l'occurrence, la ridicule petite ville de Fiddlersburg, que nous pouvons assimiler à ce point d'équilibre mystérieux évoqué par l'un des personnages (9), point de Lagrange depuis lequel conquérir, sans même avoir besoin d'un levier comme Archimède, le monde : «Car ici, il était chez lui. Il pensa avec tendresse à ces gens assemblés autour du frère Potts qui mangeaient du poulet, du jambon et des gâteaux, se diraient adieu en pleurant et se disperseraient. Il se dit : «On est chez soi là où se trouve son cœur» (p. 322, l'auteur souligne).
Le cœur de Robert Penn Warren, lui, où se trouve-t-il ? Dans le Sud profond, plutôt que dans les livres, qui a constitué le décor de la majorité de ses ouvrages, me répondront les critiques et les historiens de la littérature, comme le cœur de William Faulkner appartenait au Sud profond ? Peut-on proposer une autre réponse ? Dans ce cas, très certainement, dans chacun de ses somptueux romans où il a tenté de figurer l'errance incessante de l'homme moderne incapable de demeurer immobile sous peine de pétrification, alors même que cette mobilité perpétuelle est le signe d'une souffrance immense depuis que nous avons perdu la grandeur (10).
Mais cette réponse, qui n'est que platement métaphorique, j'ai bien conscience qu'elle ne nous dit rien, ou alors si peu, du mystère d'une œuvre romanesque miraculeuse aussi bien par sa qualité que sa densité et qui à tout prix a tenté d'édifier un endroit où non seulement aller mais, surtout, rester.

Notes
(1) Robert Penn Warren, Les eaux montent [Flood : A Romance of Our Time, 1964] (traduction d’Antoine Gentien, Stock, 1965). Toutes les pages entre parenthèses renvoient à cette édition. La citation en exergue est extraite de la page 249.
(2) Robert Penn Warren, La Grande forêt [Wilderness, 1961] (Stock, Bibliothèque cosmopolite, 1988), p. 226.
(3) Nuançons cette affirmation, puisque «Fiddlersburg est un endroit en marge de l’Histoire où l’on a le sentiment de participer à la marche de l’Histoire – en admettant que l’Histoire existe» (p. 39) et que, bien évidemment, elle ne soit point totalement absurde, comme le soupçonne le personnage principal : «Pour Brad, l’Histoire était une succession de faits, un point c’est tout. Il était comme ces clochards des marais du temps de son grand-père qui regardaient les cuirassés du général Grant descendre le fleuve – des cuirassés qui allaient de nulle part et qui n’allaient nulle part. Venir de nulle part et aller nulle part. Pour lui, c’était cela l’Histoire, mais pour ses nouveaux amis, juchés sur des tabourets de bar devant un verre à demi vide, l’Histoire c’est un train qui arrive à l’heure – seulement quelquefois un peu en retard» (p. 55).
(4) «Mais dans un monde où l’on accomplit si peu de choses, il faut se contenter d’illusions» (p. 164).
(5) «Les hommes ne savent pas qu’ils ont une vie intérieure. Ils sont abrutis par ce qui leur vient du dehors. Une feuille qui tombe, ils ne la voient pas. Ils sont devenus incapables d’aimer la vie, la vie qui compte vraiment. Nous devons aider les hommes à prendre conscience d’eux-mêmes» (p. 96).
(6) Calvin Fiddler répond ainsi : «Vous disiez que vous aviez eu beaucoup de temps pour vous pencher sur le problème de la durée. Qu’avez-vous découvert ? Oh ! seulement ce qui est pour vous un truisme. Mais ce n’est pas un truisme. Le temps est à la mesure de la vie, et la vie est à la mesure du temps. Celui qui n’a pas passé des jours et des nuits à chercher à résoudre l’énigme ne comprendra jamais le rapport qui existe entre les deux concepts, de même qu’il ne comprendra jamais rien à lui-même» (p. 291).
(7) Et même, d'un seul regard intérieur, de superposer plusieurs pans de la réalité, présent et passé réunis d'une seule et même personne qui ainsi apparaîtra dans sa cohérence destinale : «Eh bien, cette maison, ils l’avaient nettoyée et ils y avaient vécu. Maintenant, les deux images se superposaient, celle de la jeune femme [Lettice Poindexter] haletante adossée au mur de la cave et celle de la grosse dame aux cheveux gris et aux jambes variqueuses entourées de bandes. Les yeux fermés, la tête lui tournait, comme s’il avait été sur une balançoire. Il se demanda si le monde était aussi stable qu’il le paraissait» (p. 315). Autre mention de ce curieux phénomène de double vue : «Il leva la tête et Bradwell Tolliver, dans la dure lumière qui venait de la porte ouverte, crut voir deux visages : le visage d’un beau garçon, aux yeux sombres et ardents, à la peau lisse comme du marbre et, en surimpression, le visage d’un très gros hommes avec des bajoues, un cou de taureau et un teint couleur de suif» (pp. 272-3).
(8) Comme le confiera à Brad Tolliver celle qui finalement deviendra sa maîtresse d'un jour, une jeune aveugle : «Oh oui, je suis aveugle. Elle hésita un instant : Être aveugle c’est être soi-même. Si je vous demandais à vous ce que vous êtes, pourriez-vous me répondre ? Être soi, c’est comme être aveugle» (p. 170).
(9) «Nous sommes dans l’âge de la dépersonnalisation. Imaginez quelqu’un se trouvant à un point – non, étant lui-même le point – où un nombre infini de lignes, venant de l’intérieur ou de l’extérieur, se réunissent. Ce point en soi n’est rien. L’idée – une idée toute moderne – effraie les gens, à telle enseigne qu’ils cherchent à s’accrocher à quelque chose, les uns à une conception du monde, les autres à la drogue. Prenez Eliot, dont le génie découle de cette connaissance, il en souffre à tel point que la nuit il compte les évêques comme le vieux Samuel Johnson qui, parce qu’il avait peur d’exploser dans l’espace, comptait les bornes kilométriques. Mais, mon vieux, si vous acceptez ce concept, vous dormez. Vous êtes parfaitement tranquille à l’endroit où les lignes s’interceptent, au centre du cyclone» (p. 134).
(10) «Je me rappelle ce que disait le professeur Willbrough sur les derniers moments de Rome. Nous vivons les derniers moments de Fiddlersburg. L’histoire ancienne avait plus de grandeur que la nôtre» (p. 257).