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11/04/2011

Entretien avec Jean-Philippe Domecq sur Robespierre, derniers temps

Crédits photographiques : Jo Yong-Hak (Reuters).

Rappel
Sur Robespierre, derniers temps.

«Ces images abstraites cultivées par les philosophes de l’histoire se bornent à présenter le cours de l’histoire universelle en des abrégés toujours renouvelés».
Wilhelm Dilthey, Introduction aux sciences de l’esprit, in Œuvres, t. I (Éditions du Cerf, 1992), p. 268.


Juan Asensio
Cher Jean-Philippe Domecq, quel bonheur, enfin, pour un écrivain, que celui de se plonger dans la Révolution française qui présente le double avantage d’être un «temps de déclamation» (p. 16) et un temps d’exaltation, puisqu’il «est tout de même impayable, comme vous le rappelez, de sortir d’Archives parlementaires comme… d’une tragédie» ! Du reste, vous revenez, dans la postface intitulée La littérature comme acupuncture sur trois exemples d’écrivains, Chateaubriand d’abord, qui ne comprend absolument rien à ce qui se joue sous ses yeux (1) et recherche le sublime dans les ruines alors qu’il se trouve dans les événements de la Révolution, Benjamin Constant et Stendhal ensuite (2), beaucoup plus fins et saisissant la fulgurante beauté de l’incroyable événement. Je pourrais multiplier les exemples de cette Révolution que vous sondez par le truchement d’une aiguille littéraire, en vous faisant commenter le rapprochement entre Saint-Just et Rimbaud (3). Pourtant, il nous faut bien constater cette évidence : la Révolution n’a fait naître aucune grande œuvre au moment même où elle se déroulait. Vous écrivez ainsi : «Constatons que n’importe quelle histoire de la Révolution française soutient la comparaison avec tels auteurs grecs, avec le répertoire du théâtre européen, sans omettre Shakespeare. Voilà une période historique, pauvre en œuvres esthétiques, mais aussi riche d’interrogations que les œuvres majeures» (p. 139). Quelle est donc cette entreprise littéraire qui veut plonger dans une période historique fascinante qui continue d’être le sujet d’études spécifiquement historiques et qui n’a, en guise de support, que les discours d’hommes pressés ? Quelle est donc cette tentative de forage d’un puits qui, comme le ferait un sourcier, s’appuie sur la puissance de l’intuition, seule capable de découvrir les nappes souterraines les plus insoupçonnables, qui ne cesse de multiplier les correspondances entre la matière spécifiquement littéraire et une époque qui, à force de porter haut le verbe de ses acteurs, en oublia d’écrire ?

Jean-Philippe Domecq
D’abord, cher Juan Asensio, vous parlez d’emblée de bonheur et je réponds spontanément de même : quel bonheur de se retrouver, depuis le temps que j’aime le film Stalker, dans votre Zone : à vous lire, ouf, de l’air !… On avait perdu l’habitude d’être lu de l’intérieur, entre esprits sinon libres, du moins qui se méfient de leurs propres œillères et servitude. Les loups, enfin seuls, ont les yeux phosphorescents au fond des forêts radioactives … Vous comprenez cela, vous aviez rendu compte, de l’intérieur là aussi, du Jour où le ciel s’en va, roman que j’ai commis cet automne et qui confirmait que nous vivons dans un nuage de catastrophe et pas seulement au Soleil Levant, et pas seulement pour cause nucléaire. Naître une catastrophe, la preuve : on persiste, on vit, c’est donc bien que nous allons d’heureuse surprise en heureuse surprise.
Quant au fait que la Révolution française n’a pas stimulé «les sciences et les arts», dirait Rousseau, il y a plusieurs raisons à cela. D’abord, l’austérité sentimentale à la Rousseau, justement : elle a largement prévalu dans les mœurs à ce moment-là. Elle a donc démenti son Discours sur les Sciences et les Arts. Ceux-ci ont bel et bien besoin de mœurs vivaces. D’avoir du jeu. De la liberté. La liberté, les Libertés, la Révolution française en a donné la plus fertile moisson de l’Histoire (jusqu’à présent), mais d’un coup, en un délai si court, quelques années, certains historiens disent cinq et d’autres dix, que cela a littéralement saisi le corps social, qui s’en est trouvé tétanisé. Tous les esprits, toutes les énergies ont été tendus vers ce qui advenait politiquement : «le nouvel ordre des choses», s’est-on mis à dire en France dès fin 89, avec enthousiasme d’abord. Pareille focalisation d’énergie a donné une formidable créativité en situation – comme ne le démentiraient pas les Situationnistes, qui m’ont marqué – et vous rappelez quelques exemples que développe mon livre. Mais pour la plume, la musique, la scène, il n’en restait plus guère, d’impulsion créatrice. Sauf pour le pinceau; à cet égard, David tout de même a donné le meilleur de son art, par puis après la Révolution – songeons à sa Mort de Marat, cette «pietà jacobine» selon Baudelaire, et à l’esquisse du Serment du Jeu de Paume. Son retour à l’Antique, qui élaborait une nouvelle épure esthétique avant la Révolution, trouva ses sujets dans l’accélération foudroyante de l’Histoire qu’a provoquée la Révolution.
Cela étant, soulignons qu’une telle accélération a suscité la peur – d’où et par la Terreur, bien entendu – et la peur est contraire à l’audace et à l’abandon qu’il faut aux arts pour être productifs. Et ajoutons que la formule des Poésies de Lautréamont, «La Poésie doit être faite par tous, non par un», est confirmée par certains moments révolutionnaires qui furent d’une intensité et d’un agencement sublimes, à peine croyables; et, en même temps, elle est infirmée puisqu’il n’est pas vrai que la poésie doive être faite par tous, l’inverse est même avéré.

JA
Cher Jean-Philippe, vous n’avez pas répondu à la seconde partie de ma question, qui vous demandait de nous donner quelques précisions sur l’étrange livre qu’est le vôtre, et le culot qu’il faut à un écrivain pour écrire un ouvrage sur une époque révolue qui est, a priori, la chasse gardée des historiens. , une période d’incubation de plusieurs années, voire siècles si l’on considère que votre propre livre est né des fulgurances et des accélérations, comme vous le dites, révolutionnaires ? Vous écrivez (p. 30 de votre livre) : «À côté de sa dimension historique, Thermidor en révèle tant d’autres, suscite une telle polyphonie d’intuitions, éthiques, mythographiques, philosophiques, que seuls des langages et éclairages variables en donneront idée. Sans compter qu’il est de ces événements qui imprimèrent une durable torsion aux sensibilités; là où l’histoire perd sens pour que se dévoile l’ambiguïté de tout espoir, le poète allié à l’historien peut jeter la sonde. Cette ambiguïté, le réel au fond, est l’objet, l’apport de la littérature, en histoire comme en tout». Est-ce dire que seule une approche littéraire est à même de concilier cette multitude de «langages et éclairages variables» ?
Autre chose vous inquiète visiblement : «Difficile décidément de ne pas vaciller devant et plus encore de cet élan mystérieux qui, suicidaire, dresse parfois l’individu contre le mur de l’oppression, et cela au nom d’une communauté qui n’existe pas, ou s’en moque. Élan mystérieux qu’on appela passion de justice et qu’un jour, peut-être, une science, une philosophie pensera en termes précis» (p. 102). De nouveau : l’intuition littéraire qui a été la paradoxale mais efficace méthode de travail que vous avez suivie a-t-elle eu pour objet, en dégonflant les baudruches, de revenir au cœur de l’événement révolutionnaire qui est une forme, je risque le mot, de millénarisme profane, d’attente laïcisée, hic et nunc, de justice sur terre ?

J-Ph
C’est vrai, je n’ai pas répondu à la seconde partie de votre question, mais si j’ai fait ce «lapsus motus», c’est sans doute que j’avais déjà répondu dans le livre, notamment dans l’essai ajouté à cette nouvelle édition : La Littérature comme acupuncture. Et je n’aime pas marcher dans mes traces. Découvrons plutôt ce que nous ne pensons pas encore, ou ce que nous ne savons pas que nous pensons, n’est-ce pas. Passons donc à ce que vous proposez ensuite et dont j’apprécie la précision là encore : «Est-ce à dire que la Révolution, comme un immense navire fendant les eaux, n’a pu faire naître d’œuvres spécifiquement littéraires qu’une fois son sillage annulé par la houle, une fois l’étrave disparue à l’horizon ? Faut-il donc une espèce de temps de recul pour que quelque chose puisse sortir du monstre révolutionnaire…?» Il y a eu le Danton de Büchner, peu après l’événement. Mais pas le Danton de Wajda, notez bien : le film du grand cinéaste polonais, en 1982, est faible car il a projeté directement sur la Révolution ce que la Pologne et les pays envahis par la Russie soviétique ont subi; c’était un amalgame fort à la mode dans les années quatre-vingt et après; pour ma part, dans cette même période j’ai écrit mon livre en me tenant à l’écart de cette commodité idéologique, et somme toute fort intéressée à l’Ouest. Et cela rejoint ce que vous pointez ensuite : «…le vertige moral que suscite la Terreur. S’il n’y avait que le fait de la Terreur, mais il y a aussi la terreur de la Terreur, qu’on a semée, enseignée, ressassée, pour nous donner peur de nos révoltes». Il est vrai que les sociétés semblent nettement préférer inculquer à nos mémoires, outre la guerre, le souvenir des répressions et mises au pas, que le souvenir de nos révoltes généreuses. Le Sacré-Coeur trône toujours, que je sache, commémorant la répression de la Commune : qu’on se souvienne bien ce qu’il en coûte de se dresser contre ses exploiteurs, ah mais !… Et partout Napoléon, etc. L’histoire nationale est franchement conservatrice, sans quoi où irions-nous… Regardez, plus récemment et à moindre échelle de grandeur : la Droite offusquée de ce que Mitterrand n’a pas craint de marquer son territoire dans Paris par des monuments, pour une fois que la Gauche avait la durée en deux siècles; tandis que de Gaulle, on l’a partout, même un nouveau pont dans les années quatre-vingt dix il a fallu le lui adjuger comme s’il n’avait eu assez – passons, mais soulignons, en revenant à la Révolution, que la mémoire nationale écarte et occulte tout ce qu’il y a de plus glorieux dans l’histoire humaine : les hommes qui se dressent intelligemment contre l’oppression et qui promeuvent l’émancipation. D’où ma phrase, que vous citez : «…cet élan mystérieux qui, suicidaire, dresse parfois l’individu contre le mur de l’oppression, et cela au nom d’une communauté qui n’existe pas, ou s’en moque. Élan mystérieux qu’on appela passion de justice».
Mais je reviens à votre question antérieure (vous voyez, je veux vous répondre) sur la création postérieure à la Révolution, parce que vous signalez par là en effet que la Révolution, même avec le temps et le recul, a suscité finalement peu d’œuvres de grande qualité. Comme si, mais ce n’est que mon hypothèse, comme si l’événement restait si intense en soi qu’on avait du mal à le transmuer. Ainsi je répète ce que j’ai répondu à votre première question : la Révolution est de ces pics de l’aventure humaine trop intenses pour que l’artiste, ce boa, puisse les avaler et les recracher plus grands. On demandait au Bernin pourquoi il avait fait la statue équestre de Louis XIV un peu plus grande que nature : pour que là d’où vous le voyez vous le perceviez grandeur nature, répondit-il. C’est ce que j’ai essayé – essayé – de faire avec cet acmé du tragique révolutionnaire que fut la chute de l’Incorruptible. Mais, puisqu’on parle de recréation à partir de situations intenses, je sais que j’ai échoué dans mon roman tiré de ma passion d’enfance : la Formule 1. Martin Scorsese a renoncé à son film sur Ferrari. De fait, vous n’avez rien de vraiment génial, au cinéma ou en livre, sur ce sport qui est plus qu’un sport et que Hemingway a rabattu faussement sur la tauromachie. En revanche, dans mon essai Ce que nous dit la vitesse, j’ai mieux approché cette intensité et je le dis là sans forfanterie : c’est que j’ai raconté, le plus précisément possible, ce qu’ont accompli des hommes comme Senna, Lauda, Clark… Tout est trop fort dans ce qu’ils ont fait et dans ce sport mécanique pour qu’on ait besoin d’en rajouter. Ah là là, cher Juan Asensio, voilà que je vous embarque vers l’extase sportive après l’extase politique, mais, que voulez-vous, rien de ce qui est humain n’est étranger à la littérature, et je sais que vous le savez…

JA
Je le sais oui. Et je sais aussi que vous avez écrit, bien que tout soit donc «trop fort dans ce qu’ils ont fait», que l’événement lui-même, la Révolution, était une espèce de spectacle qui n’avait nul besoin de la béquille littéraire pour se tenir debout et même terrifier, comme la statue du roi, celles et ceux qui s’en seraient approchés d’un peu trop près : «Il y eut de la bonde, écœurante, mais même elle, comment dire… sa trivialité même restait mêlée avec la hauteur que j’ai vu ces hommes atteindre au jour le jour. On lit à n’en pas croire ce qu’ils ont dit, ce qui est arrivé. Il est tout de même impayable de sortir d’Archives parlementaires comme… d’une tragédie» (p. 424). Cependant, certains romans, comme Le siècle des Lumières d’Alejo Carpentier qui tient compte, je crois, de votre avertissement (4), ont essayé d’approcher de ce vortex et n’ont point complètement échoué à nous en donner le bruit et la fureur ! Vous avez cité La mort de Danton de Büchner, où le grand dramaturge fait prononcer, à Robespierre justement, ces paroles, que je cite longuement : «Oui, oui, messie sanglant, qui sacrifie et n'est pas sacrifié. – Lui les a rachetés de son sang, et moi je les rachète avec le leur. Lui a fait d'eux des pécheurs, et moi je prends le péché sur moi. Lui avait la volupté de la douleur, et moi j'ai le tourment du bourreau. Quelle était la plus grande abnégation, la mienne ou la sienne ? Mais c'est vrai qu'il y a de la folie dans cette pensée. Pourquoi tourner toujours nos regards vers l'Unique ? À la vérité le Fils de l'homme est crucifié en chacun de nous, nous luttons tous au jardin de Gethsémani dans une sueur de sang, mais personne ne rachète autrui avec ses blessures. – Mon Camille ! – Ils s'éloignent tous de moi – tout est désert et vide – je suis seul» (5).
Point n’est besoin d’une pesante exégèse je crois pour constater quel profit, appliquées à votre essai, nous pouvons faire de ces paroles remarquables, qui paraissent annoncer celles que tiendra un autre être de papier, dans un bar louche, le Jean-Baptiste Clamence de Camus. Il me semble aussi que votre propre essai n’en finit pas de tourner, comme s’il était tombé dans un cratère ou le disque d’accrétion d’un trou noir, autour de la question religieuse ou plutôt, d’une Révolution religieuse, à tout le moins spirituelle, de plus en plus spirituelles sous peine de se dissoudre (6), une dimension que l’on n’aurait pas pardonné à Robespierre de tenter d’avoir introduit par le biais de son culte de l’Être suprême (7). Plus même, vous semblez prêter à Robespierre une espèce de position christique (8) qui fut la seule raison, aussi secrète qu’impardonnable, capable d’expliquer non seulement sa chute mais la haine qu’on continue de lui vouer, selon vous, de nos jours. Pardonnez-moi d’insister, cher Jean-Philippe, mais il me semble que cette thématique qui lie l’histoire, le sacré et la littérature en une même gerbe est vitale.

J-Ph
Juan, vous faites bien de rappeler le roman d’Alejo Carpentier, rare réussite en la matière, j’avais d’ailleurs éprouvé le besoin de citer, dans mon livre, son évocation d’un des rares estimables agents de la chute de Robespierre, Billaud-Varenne, qui s’est retrouvé dans la charrette de l’exil presque aussitôt après, expédié à Cayenne par les malins qui ont su tirer leurs marrons du feu de la trouille, c’est-à-dire ceux du Centre, à l’époque appelé… le Marais, et de l’extrême gauche, dont les aboiements ne furent et ne sont pas moins retors – you see what I mean, et, bien entendu j’assume l’actualisation de cette insinuation.
Vous faites bien, ensuite, de citer largement le chant désolé de Robespierre tel que Büchner l’inventa en termes fort plausibles quand on a lu Robespierre. Son discours testament du 8 Thermidor, par exemple, est aussi un chant de prémonition douloureuse. Dont on ne peut pas dire que la postérité, surtout de nos jours, l’ait démentie. Alors, je me suis interrogé, autant que j’ai pu et c’est au nerf de mon livre, sur cette injustice des hommes à l’égard de ceux qui ont le plus voulu et conquis la justice pour tous. Pardonnez-moi mais je ne peux le dire plus distinctement que je l’ai écrit (pp. 426-427) : «Mon semblable mortel ne doit pas m’enlever la possibilité de survivre, de vivre, de jouir du même laps de temps que lui, et réciproquement. Or, il a beau le savoir, et j’ai beau le savoir, il empiète sur mes forces, donc sur mon temps de vie, pour son propre bonheur, et réciproquement. Le scandale, existentiel, est là». Seulement voilà : «que découvre Robespierre, au fur et à mesure, et que découvrent avec lui ceux qui tiennent le même impérieux, le même tyrannique cap de justice sociale et politique ? Que ceux pour qui ils se battent en ce sens, que le peuple en veut de moins en moins au fur et à mesure, puis plus du tout, et même si l’on pouvait revenir à avant…». «Reste tout de même, au nerf central, la ferveur de justice, le sentiment insupportable de l’injustice endurée par nos semblables». Vous comprenez bien, dès lors, et la teneur de vos interrogations le montre, Juan, qu’en écho l’avènement/événement christique nous revienne. On dirait qu’il faut que les hommes couvrent d’abord de huées ceux qui leur veulent le plus de justice enfin. Ce qui m’amène à écrire, à la fin de mon livre : «Comment se fait-il que les figures historiques qui œuvrent le plus pour la justice de leurs semblables soient souvent par eux les plus conspuées et endurent un destin calamiteux ? On dirait qu’il le faut. Pour qu’ils comprennent ? Pour que cela fasse son chemin, au moins? La diffusion incroyable du message du Christ historique semble avoir nécessité le destin calamiteux qu’il s’est cherché». Ce n’est pas une réponse, mais c’est plus qu’une question, non ?

JA
L’histoire n’est pas une science exacte, du moins pour Siegfried Kracauer qui écrit : «Dès lors, à la caractérisation négative de l’histoire comme non-science, ou comme une science à part, on peut ajouter une première définition positive, bien qu’incomplète : l’historien doit raconter une histoire» (9). Tout comme l’écrivain n’est-ce pas ? Comme si les grands romanciers, un Conrad, un Proust, un Faulkner, un Penn Warren étaient, avant que d’être des romanciers et même des écrivains, des historiens, qu’en pensez-vous ? Dans une image saisissante, ce même Siegfried Kracauer évoque la figure du Juif errant, seul capable, à ses yeux, de pénétrer la matière si dense et opaque de l’histoire, caractérisée comme étant une antichambre, le lieu de tous les passages et de toutes les ambiguïtés : «Il me vient à l’esprit que le seul informateur fiable en ces matières, dont il est si difficile de s’assurer, est une figure légendaire – celle d’Ahasver, le Juif errant. Il serait certes le mieux placé pour connaître les développements et les transitions, puisque seul dans toute l’histoire il a pu, sans l’avoir voulu, faire l’expérience du devenir et du déclin personnellement. (Quelle terrible apparence il doit avoir ! Certes, son visage ne peut porter les traces de l’âge, mais je l’imagine comme ayant de multiples visages, chacun d’eux reflétant l’une des périodes qu’il a traversées et toutes à la fois se combinant dans des traits toujours nouveaux, tandis qu’inlassablement, et vainement, il tente au travers de ses pérégrinations de reconstruire à partir des temps qui l’ont modelé, le temps unique qu’il est condamné à incarner) (10). Vous plonger, cher Jean-Philippe Domecq, dans une période de l’histoire qui est aussi ambiguë que complexe, n’est-ce pas avoir voulu tenter de faire de la figure de Robespierre une espèce de Juif errant, qui garderait, sur sa face, un peu des traces de chacune des périodes qu’il a traversées ? Autrement dit, êtes-vous bien certain que Robespierre a réellement existé, et que sa nature même n’en a pas immédiatement fait, dès avant sa mort, un grand personnage littéraire que nous pourrions ainsi définir comme étant une sorte de Juif errant lourd du poids immense des innombrables lectures et interprétations qu’il a fait naître ?

J-Ph
Et la citation de Siegfried Kracauer (merci de cette piste de lecture au passage) finalement nous propose une figure pour répondre à vos questions sur la littérature dans ses étranges rapports avec l’Histoire : car ce Juif errant propre à témoigner de l’Histoire, n’est-ce pas aussi… l’écrivain ? Qui doit pouvoir parler de tout et tous, et qui même parvient à parler de ce qu’il n’a pas vécu au moins aussi bien et souvent mieux que ceux qui l’ont vécu ?… Etrange entrée en sympathie, communion qui ne dit pas son nom et dont on ne peut, ni ne doit peut-être, rien dire, comme s‘il y avait là quelque ressort secret, intouchable sacré ?
Quant au portrait de Robespierre que vous proposez à la fin de cette question-ci, il est vrai qu’au fil des deux siècles écoulés il est devenu un être de papier, un totem tabou couvert de papier sur papier, c’est-à-dire d’interprétation sur interprétation, que celles-ci soient historiennes, mythographiques, d’anthropologie politique, tout cela selon chaque époque qui se projette sur lui et y plante ses flèches vaudou… Comme quoi, la figure de Robespierre semble bien incarner le plus intensément un des quatre ou cinq événements/avènements les plus révélateurs de l’histoire humaine. Et ce alors que Maximilien n’avait rien d’extraordinaire. Mais peut-être justement : parce qu’il n’avait rien d’extraordinaire.

Notes
(1) «Auteur romantique, premier en France, et qui passe à côté du Sublime qui, au cœur de l’esthétique romantique, prend rien moins que la place du Beau. Dieu sait pourtant si Chateaubriand l’a quêté, dans les «orages désirés» ou dans «ces ruines [qui] sont si belles qu’on aimerait les avoir faites»; or le Sublime de son temps était là, sous ses yeux, ce sont des révolutionnaires qu’il exècre qui y ont accédé, et qui l’ont formulé, non pas tant du reste par leur force personnelle que par la propulsion d’années uniques où l’Histoire a produit de cet absolu contingent qu’il lui arrive de produire. Il n’ pas vu parce qu’il regardait ailleurs ? On ne le fait pas dire», p. 409. Les pages entre parenthèses renvoient toutes à l’édition de poche donnée par Gallimard dans la collection Folio Histoire.
(2) «De cet alliage, on trouve l’empreinte dans leur style à un degré d’analogie frappante : chez tous deux, la sèche juxtaposition des phrases fait qu’elles s’enchaînent, par là-même; c’est fluide par ellipse; d’une phrase à l’autre la nuance de l’entre deux, sitôt non-dite le lecteur l’a déjà au cœur», p. 399.
(3) «Et Saint-Just ? Une fois son rapport achevé, il n’aurait pas pris de repos, mais fait une longue course à cheval. Peu importe. Seul compte ce qui l’amena à adopter l’attitude si tranchée qu’on lui verra soudain à la Convention : Saint-Just croisant les bras à la première à la première interruption et toisant autrui jusqu’à la mort, c’est un point final qui intrigue autant que celui de Rimbaud à l’âge de vingt et un ans. Il y a des moments, si rares, où se taire, si jeune, est plus qu’éloquent. Saint-Just n’avait pas vingt-sept ans mais avait tôt compris les vertus du laconisme, dont il fit un principe en l’art de gouverner», p. 253.
(4) Georg Büchner, La mort de Danton (Flammarion, coll. GF, 1997), I, 6, p. 68.
(5) Vous écrivez : «Ce qui impliquait : on ne raconte pas de la même façon un moment de la Révolution après comme avant Faulkner ou Kafka (de ces deux auteurs, d’ailleurs, Lumière d’août et Le Procès ne tombent pas à contre-jour dans l’hallali parlementaire du caniculaire Thermidor, au lendemains duquel, rapporte Michelet, les terrés de l’Ancien Régime sortirent glapir aux balcons)», p. 389.
(6) «Qu’ils n’aient pas conçu de politique sans spiritualité, ce fut leur funeste utopie, voire la raison de leur échec, sommes-nous tentés de diagnostiquer, du haut de nos démocraties lentes où la politique passe pour obscurantiste dès qu’elle cesse de se vouloir technicienne», p. 152.
(7) «De nos jours la question se formulerait : peut-on cohabiter, et faire mieux que survivre ensemble, si le sens est perdu ? C’est à quoi voulut répondre le culte de l’Être suprême, j’imagine», p. 211.
(8) «Sans ce complexe originel qui voulut que le Juste fût perdant, crucifié – complexe tabou que Robespierre a enfreint en tenant cinq ans de révolution juste et justicière, autant dire vingt ans d'empire, autant dire la durée pour le juste, autant dire une impardonnable déchirure dans la mémoire d'une civilisation judéo-chrétienne», p. 386.
(9) Siegfried Kracauer, L’histoire des avant-dernières choses (Stock, coll. Un ordre d’idées, 2006), p. 88.
(10) Ibid., pp. 255-6.