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19/10/2012

La nuit de Gethsémani de Léon Chestov

Crédits photographiques : Niranjan Shrestha (Associated Press).

9782841622887.jpgÀ propos de Léon Chestov, La nuit de Gethsémani. Essai sur la philosophie de Pascal, L'Éclat, 2012.
Je ne sais si Edgar Allan Poe a jamais lu une seule ligne de Pascal et si même, dans l’œuvre abondante de Léon Chestov (1), un rapprochement existe entre ces deux noms mais l'un et l'autre, Pascal et Poe, m'ont toujours effrayé par le double mouvement qui consiste à faire triompher la raison (par le génie de l'un et ses nombreuses réalisations, pas toutes littéraires, loin s'en faut, l'implacable logique des textes de l'autre) puis, d'un geste, la congédier, comme Bloy raconte que Napoléon, du haut d'une colline où il contemplait l'immense bataille se déroulant à ses pieds, congédiait d'un frémissement de la main les âmes tourmentées des milliers d'hommes qui perdaient, sous ses yeux, leur vie pour le servir.
Si Edgar Allan Poe congédie la raison en faisant éclater, dans ses somptueuses, ironiques et implacables nouvelles, la peur, l'horreur et les ténèbres, Pascal, lui, du moins tels que Léon Chestov le lit, congédie la raison parce que nous ne saurions, en premier lieu, nous offrir le luxe coupable d'un sommeil réparateur pendant l'agonie de Jésus qui, cette pensée est connue sinon célèbre (2), doit durer «jusqu'à la fin du monde».
Léon Chestov rappelle l'exemple (cf. p. 21) de Macbeth, incapable de trouver le sommeil après avoir assassiné le roi Duncan qui incarne peut-être, mais Chestov ne le dit pas, la raison, tout comme, en s'endormant durant la seule nuit où il aurait dû veiller, Pierre, confiant, s'est reposé sur «la raison à tel point qu'il ne se réveille même pas quand, dans un cauchemar, il renie son Dieu» (p. 22).
Faire de Pascal un thuriféraire de la déraison peut sembler une entreprise douteuse, et ce n'est sans doute pas sans quelque peine que Chestov parviendrait à nous convaincre de sa thèse peut-être moins originale que déraisonnable.
Après tout, ne répète-t-il pas plusieurs fois ce qui lui semble constituer une évidence qu'il se doit tout de même de nous exposer par le détour, après tout commode, du paradoxe ? : «Même dans ses pensées détachées, Pascal se rappelle, de temps en temps, les droits souverains de la raison; alors il s'empresse de lui témoigner ses sentiments de soumission : il craint de passer devant ses proches, devant lui-même, pour un sot. Mais cette soumission reste toute extérieure. Dans les profondeurs de son âme, Pascal méprise et déteste cet autocrate, il ne pense qu'à secouer le joug du tyran honni à qui obéissaient si volontiers ses contemporains, et même Descartes» (pp. 30-1).
Parier sur une raison qui s'avouerait le sujet soumis d'un au-delà qui la subsume, quand il ne la raille pas et l'écrase, ne peut se faire qu'en passant par les voies de la raison, en utilisant les armes mêmes que la raison a fourbies pour rendre compte du monde et l'ordonner en une totalité non seulement harmonieuse mais surtout intelligible.
Notre étonnant joueur est le maître de la logique bien sûr et, s'il parie sur des gains insoupçonnables, c'est encore qu'il escompte un résultat qui ne peut nous laisser indifférents, nous, lecteurs inquiets, ne désirant pas s'endormir trop rapidement et paisiblement en nous reposant sur l'assurance cartésienne que Dieu ne saurait tromper nos sens.
Pascal, selon Chestov, est au contraire bien certain que non seulement Dieu est capable de nous tromper, mais qu'il choisit de Se révéler à qui bon lui semble. Dieu joue en fait, il est peut-être même le Joueur absolu.
Serons-nous de ces «rares élus» (p. 127, l'auteur souligne) et, en refusant le sommeil, en préférant au repos une «inquiétude éternelle» et «une veille sans fin», trouverons-nous «ces vérités que nous sommes accoutumés de vénérer ici» (p. 54), ou bien d'autres, sur lesquelles, au demeurant, Chestov ne pipe mot, se contentant de nous exhorter à suivre le chemin le plus difficile, sans nous rassurer sur la nature de notre gain, sinon à le nommer de ces noms que la raison répudie, «l'incompréhensible, l'énigmatique et le mystérieux» (p. 109), synonymes commodes d'un Dieu échappant à l'empan de notre raison ?
À tout le moins, en choisissant la voie la plus escarpée, la veille douloureuse plutôt que le sommeil de la raison, nous ne pouvons désirer que «continuer à suivre Pascal» dont il ne faut attendre «nulle douceur, nulle indulgence», à l'instar d'un autre maître terrifiant, Nietzsche, rapproché ici par Chestov de l'auteur des Pensées (cf. pp. 49-50 et 97), ne serait-ce que par la survalorisation d'une vie difficile et même tragique qui a permis à Pascal d'opérer un retournement complet par rapport à la «conception hellénique» qui ne se souciait pas du réel, alors que «ce qui est indifférent pour Pascal, c'est le domaine des idées» (p. 71), tout pressé qu'il est, selon Chestov, de ne point chercher «l'assurance et la fermeté» (Brunschvicg, 72) et de veiller, de veiller sans relâche, de se tenir debout, la prunelle implacablement ouverte sur l'obscurité, pour ne pas suivre l'exemple de Pierre durant «la nuit mémorable», et garantir ainsi que le «sacrifice de Dieu» n'aura pas été vain, et que «la mort [ne pourra donc triompher] définitivement et pour toujours» (dernières lignes, p. 127).

Notes
(1) Signalons, une fois de plus, le travail éditorial exceptionnel entrepris par Le Bruit du Temps, qui a d'ores et déjà réédité trois des principaux ouvrages de Léon Chestov.
(2) Les Pensées sont cités dans l'édition de Léon Brunschvicg. Je donne la pensée in extenso, la 553e : «Jésus sera en agonie jusqu'à la fin du monde : il ne faut pas dormir pendant ce temps-là».