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11/11/2012

La Théorie de l'information d'Aurélien Bellanger

Crédits photographiques : Nicholas Hughes, Aspects of Cosmological Indifference, n°13.

Le premier roman (1) d'Aurélien Bellanger a été suffisamment évoqué, quoique mal, dans la presse, pour que je n'éprouve pas le désir de préciser une fois de plus la trame de son histoire ou même, fadaises d'une critique littéraire journalistique sidéralement incompétente, ses présupposés politiques et sa ressemblance (au moins formelle et stylistique) avec les romans de Michel Houellebecq, comme La Possibilité d'une île.
Évacuons également les reproches d'absence d'humour (du reste parfaitement infondés, mais il est vrai que nos journalistes ne comprennent probablement pas l'ironie, cf. pp. 62, 162, 184, 200, etc., ou encore les imitations jouissives du discours de Nicolas Sarkozy, pp. 323 et sq.) ou bien de platitude, qu'elle soit volontaire ou pas, de l'écriture de Bellanger.
Je considère qu'il me sera toujours plus agréable et même pofitable de lire une phrase claire, fût-elle réduite à sa structure la plus volontairement sèche, qu'une phrase pseudo artiste festonnée de reliefs bas-clariques aussi sobres que des gargouilles peintes par quelque Giger éméché, et je préfère de très loin un roman qui, à tout le moins, m'apprend quelque chose, change même ma façon de voir un certain nombre d'événements que nombre de Français ont connus durant ces quarante dernières années, plutôt qu'un livre qui ne m'apprend qu'une seule chose, mais avec un degré de précision scientifique certes inégalé, la nullité prétentieuse de celui qui l'a écrit.
Dédaignons enfin les reproches de manque de poésie qui accablerait, allez donc savoir pourquoi, le texte d'Aurélien Bellanger, n'importe quel lecteur de son livre ayant pu constater que, de fait, cette poésie prétendument absente s'est nichée là où nous ne l'attendions guère, par exemple dans les pages, imitant des notices de Wikipédia, consacrées aux notions scientifiques liées à la théorie de l'information.
Ce sont d'ailleurs ces dernières qui donnent la clé philosophique du roman d'Aurélien Bellanger : la théorie de l'information, qui bien évidemment, en tant que notion évoquant des signes, ne peut que présenter nombre d'accointances avec la sphère religieuse (cf. page 67 par exemple, où l'étymologie du terme ordinateur est rappelée ou bien le postmodernisme analysé comme un «millénarisme laïc», p. 197, Jean-Marie Messier présenté comme grand prêtre d'une religion liquide, cf. p. 275), est avant tout une quête de l'immortalité, grâce à l'évocation d'une notion qui parviendrait à combattre l'entropie et donc, in fine, vaincre le temps (cf. p. 79), battre en brèche les principes de la thermodynamique pour rouvrir «les portes du paradis perdu» (p. 92) qui n'est peut-être, d'une façon métaphorique, que le lieu parfait, éternel, où l'information était rayonnante, ne se perdait pas, le signe et la chose ou l'être représentés coexistant en pure harmonie, n'étant qu'une seule et même réalité point soumise à la mort et au désordre.
Si l'information peut dès lors apparaître comme «une forme d'entropie négative, permettant de rétablir les conditions initiales perdues des systèmes temporels» (p. 103), bref, une néguentropie, il s'agira en quelque sorte de remonter le temps (ainsi que l'exemple évoqué du film Terminator le prouve, ou encore les nombreuses évocations des paradoxes temporels), au moyen d'une machine parfaite capable de retenir le monde (cf. p. 139), «démon de Maxwell» qui, «devenu progressivement l'égal d'un dieu, [...] recréera alors, en laissant l'Univers à son refroidissement certain, un monde dans les circuits climatisés des machines, où une minute de calcul peut durer plus longtemps que l'éternité» (p. 189).
À ce titre, le leçon du roman de Bellanger n'est pas sans quelque ambiguïté, après tout source d'une interrogation qui parviendra à sauver ce texte des reproches, justifiés aussi bien qu'assumés par l'auteur si j'en juge par ses déclarations, de platitude.
En effet, sauver l'humanité ne peut apparemment être un acte, s'il est confié à la Machine (et à qui d'autre, à quel Dieu, pourrait-il l'être ?), que destructeur. C'est moins l'humanité telle que nous la connaissons que son ersatz biomécanisé, virtualisé, qui se survit dans le roman d'Aurélien Bellanger, lequel a bien retenu la leçon de Houellebecq, dont certains des textes les plus poétiques acquièrent leur poésie de la minéralité même de leurs descriptions, où l'humanité n'est plus que ruche, termitière, réseau de microprocesseurs, «image tremblantes, mécanisées et inexplicablement belles d'une humanité retenue prisonnière entre les plaques photographiques des machines, et soudain effacée par la dissipation pixélisée de ses structures d'habitation» (p. 187) ou bien encore : «Pascal les imaginait [cinq ou six types de pavillons différents], vus d'avions, comme des petites alvéoles sages où vivaient obscurément les ouvriers de la grande civilisation marchande, à la fois producteurs et consommateurs» (pp. 148-9).
Cette survie n'en est donc pas une, qui rejoue le vieux rêve de la perfection absolue, qui est immobilité parfaite, machine terminale, immortelle, dématérialisation des hommes «au profit d'un voyage immobile dans les silos de données des grands data centers» (p. 263), la théorie de l'information qui sert de substrat au roman, décrite comme opposant «au mouvement perpétuel le cristal immobile de la disparition du temps» (p. 355), pouvant finalement être expliquée «comme un programme accéléré de désapprentissage de la réalité» (p. 264), ce qu'est également, comme Aurélien Bellanger l'analyse, le capitalisme, «forme particulièrement sophistiquée d'idéalisme, doctrine philosophique qui défendait l'irréalité des phénomènes extérieurs à la pensée» (p. 307).
Peu nous importe la pertinence de ces vues, contestables pour le moins, puisque les romans français qui osent proposer une vision du monde sont finalement devenus une denrée pour le moins rare qui, elle aussi, s'efface.
La dimension post-apocalyptique du livre ne fait quoi qu'il en soit pas de doute, bien qu'elle soit discrètement évoquée, je l'ai dit par des références cinématographiques (mais aussi littéraires, comme les romans de Gibson ou d'Egan) ou bien picturales, comme le tableau qui représente Pascal et celle qui a été sa femme, Émilie, nus et se tenant la main au beau milieu d'un «paysage d'éden et d'apocalypse» (p. 159), alors même qu'Aurélien Bellanger, cette fois explicitement, évoque le destin des hommes, non pas noir mais gris, terne, comme une fin du monde sans tambours ni trompettes, sans déchirement des sceaux ni révélation : «La décadence était pourtant totale. Totale, à l'exception du monde protégé de l'informatique. Un monde que le mal n'avait pas encore contaminé. Là-bas, en plein pays biblique, une nouvelle loi était apparue avec les grands chocs pétroliers : le monde moderne, basé sur les énergies telluriques et fossiles, vivait ses dernières heures. Bientôt, le pétrole viendrait à manquer. L'humanité avait commencé sa traversée du désert. Mais le désert était fait de sable, et le sable de silicium : la manne informationnelle était apparue. Les empires de l'énergie s'émiettaient déjà. Les empires de l'information allaient prendre le relais» (p. 222).
Cette apocalypse n'en est pas une, suggérée par quelques lignes de la troisième et dernière partie du roman, de loin la plus confuse et la moins convaincante, qui mélange projets loufoques (comme l'expédition Shannon et le projet Canopée) visant à faire du Réseau une part de l'humanité (ou plutôt : faire entrer l'humanité dans le Réseau, c'est-à-dire le rendre vivant, soit le vieux rêve du Docteur Frankenstein par Frank Herbert dans Destination Vide) et description d'un milliardaire vivant reclus et traversant une curieuse crise de mysticisme, toute mathématique ne trouvant son accomplissement que dans Dieu, «toute machine à calculer, depuis celle de Pascal, [étant] une tentative qui vise à énumérer le nom infini de Dieu, son nom mathématique» (p. 421).
De belles images, incontestablement poétiques (cf. pp.438 ou 444) rendent plus inquiétant l'effacement de l'humanité, que pourrait illustrer l'un des vers les plus célèbres de T. S. Eliot, Not wih a bang but a whimper : «La terre était une plaque de cire qui trahirait un jour le passage des hommes» (p. 447).
Non pas une explosion finale donc, mais un murmure.
C'est finalement cet effacement qui pourrait constituer le sujet véritable du roman d'Aurélien Bellanger : effacement du style, effacement de l'amour et même du plaisir sexuel, phagocyté par les myriades de corps dématérialisés du Réseau, effacement des personnages, effacement de l'humanité, qui semble se confondre, aux yeux de l'auteur, avec l'état que les astrophysiciens décrivent comme une singularité, où les lois de la physique telle que nous la connaissons n'ont plus cours, singularité qui peut, pourquoi pas, être la métaphore de Dieu : «Quand nous atteindrons cette singularité mathématique, les rectangles amovibles de l'espace et du temps, qui formaient jusque-là le visage décharné du diable, s'entrouvriront pour laisser passer le souffle vivant de Dieu» (p. 484), soit, très exactement, la vieille rêverie chrétienne de l'apocatastase, réconciliation finale des plus furieux antagonisme qui servirait également de gravure mémorielle à une humanité qui ne serait plus jamais tiraillée entre les postulations baudelairiennes à la sainteté et à l'ordure, cet effacement de l'humanité, devenue fossile (cf. p. 431) n'étant rien d'autre que son embarquement dans une arche de Noé non plus physique mais informative, la «mémoire divine infinie» conservant «à jamais les pensées et les actions des hommes» (p. 446).
Seuls les mauvais lecteurs, qui, il est vrai, sont légions et ne sont pas près de s'effacer, eux, n'auront pas même compris que le roman, tel que le définit Aurélien Bellanger, est justement, lui aussi, une matrice complexe visant à sauver l'humanité en quelque sorte, une singularité, «un objet presque parfait, et si complexe que plus personne n'était capable de le fabriquer depuis près d'un siècle» (p. 408).
Un avatar de Dieu en somme, lui-même considéré comme «un objet technique» (p. 409), un aleph comprimé en quelques pages qui peut de fait subsumer les vieilles problématiques classiques «entre réel et virtuel» (p. 387).

Note
(1) Toutes les italiques proviennent, dans les citations, du roman lui-même.