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13/02/2013

Le Salut par les Juifs de Léon Bloy

Crédits photographiques : Baz Ratner (Reuters).

Rappel.

1502245678.jpgIsraël dans la Zone.





3392243358.jpgLéon Bloy dans la Zone.





1808614730.jpgContre Alain Soral, par Frédéric Dufoing.






«Ici, les riches, chrétiens ou non, sont atroces. Nos juifs eux-mêmes, nos puissants juifs n'ont pas compris que l'auteur du Salut par les Juifs avait poussé en faveur de leur nation le plus grand cri qu'on ait entendu depuis le commencement de l'ère chrétienne.»
Léon Bloy, Correspondance 1900-1914 Léon Bloy Josef Florian (L'Âge d'Homme, coll. Correspondances, 1990), lettre du 2 décembre 1900, p. 18.


Les toutes premières lignes du Salut par les Juifs de Léon Bloy sont la preuve accablante que l'antisémitisme, malgré ses innombrables transformations historiques, présente des caractéristiques constantes. Changez ainsi, dans les lignes qui suivent, «M. Drumont», appelé par Bloy «l'acéphale contempteur de Sem» (p. 39) par «M. Soral» ou bien, puisqu'il s'agit de lui, «Alain Soral», et vous serez convaincus par mes dires : «SALUS EX JUDÆIS EST. Le Salut vient des Juifs ! J'ai perdu quelques heures précieuses de ma vie à lire, comme tant d'autres infortunés, les élucubrations antijuives de M. Drumont, et je ne me souviens pas qu'il ait cité cette parole simple et formidable de Notre-Seigneur Jésus-Christ, rapportée par saint Jean au chapitre quatrième de son Évangile» (1).
L'une de ces caractéristiques constitue, du moins pour un catholique qui, en dépit de toute évidence, haïrait les Juifs, la preuve irréfutable de sa stupidité intellectuelle, puisque tous les livres antisémites se réfutent en une seule phrase : «Le Christ était juif». Nous ne savons pas si Alain Soral est, sans même penser à un catholique de combat, un tout banal catholique, et ne pouvons donc affirmer qu'il serait, en toute rigueur, un magnifique exemple de crétin particulièrement prolixe, même s'il est vrai que le beau et surtout très efficace travail de Frédéric Dufoing pourrait à tout le moins nous laisser penser que Soral, penseur auto-proclamé pour pré-adolescent à intelligence infundibuliforme, ne sait absolument pas penser, ou alors pense comme il boxe, en faisant la danseuse, c'est-à-dire le malin. Mais faire le malin, face à un livre comme celui de Léon Bloy, c'est assurément risquer de voir se dissoudre les comiques prétentions à la réflexion de Soral, comme les moucherons des pissotières sont dissouts par un seul rayon de lumière selon Rimbaud.
C'est en 1892 que le livre de Léon Bloy a été publié, par Adrien Demay, commissionnaire en librairie et ami de l'auteur depuis plusieurs années. Je doute fort que l'ouvrage de Bloy ait marqué les esprits au point de leur faire renoncer aux amphigouris très largement distribués de Drumont, qui à l'époque était très lu. Ce n'est d'ailleurs qu'en 1906 que Le Salut par les Juifs sera réédité, avec une préface datée du 19 novembre 1905 dans laquelle Léon Bloy affirme que son livre «est sans aucun doute, le témoignage chrétien le plus énergique et le plus pressant en faveur de la Race Aînée, depuis le onzième chapitre de Saint Paul aux Romains» (p. 346). Ces termes reprennent le prospectus d'éditeur qu'Adrien Demay avait joint, en 1892, au livre, et où nous pouvons lire ces phrases qui elles-mêmes sont sans la moindre ambiguïté : «L'auteur franchement hostile aux antisémites dont il démontre le néant intellectuel, ne craint pas de prendre parti pour la race d’Israël, au nom des intérêts les plus hauts, et il va jusqu'à prétendre que le salut du genre humain est solidaire de la destinée des Juifs. Ce livre où Léon Bloy, si connu pour son éloquence extraordinaire, paraît s'être surpassé, sera sans doute regardé comme la réponse la plus directe aux agressions injurieuses dont l'Église catholique, elle-même, condamne les emportements» (p. 345).
La ligne de défense (et surtout d'attaque, car il ne peut renier sa nature et il est molosse féroce avant que d'être agneau) de l'écrivain est donc ici clairement tracée : l'antisémite, celui qui hait le Juif parce qu'il est Juif, ne peut que haïr le Juif Jésus-Christ et, nous le verrons, parce que ce dernier est le Pauvre par excellence, l'antisémite est donc finalement celui qui hait le pauvre, alors même qu'il dénonce la puissance financière de la communauté exécrée. Qui hait le Juif hait donc Léon Bloy, voilà l'idée jamais clairement exposée qui innerve la prose exubérante du Mendiant ingrat, et qu'il indiquera très clairement et de fort belle façon à une de ses correspondantes, qui s'étonnait des pages que l'écrivain consacra au poète juif Rosenfeld dans Le Sang du Pauvre, ce très grand livre qui poursuit la méditation sur l'Argent : «écrivant un livre sur le Pauvre, comment aurais-je pu ne pas parler des Juifs ? Quel peuple est aussi pauvre que le peuple juif ? Ah ! je sais bien, il y a les spéculateurs, les banquiers. La légende, la tradition veulent que tous les juifs soient des usuriers. On refuse de croire autre chose et cette légende est un mensonge. Il s'agit là de la lie du monde juif. Ceux qui le connaissent et le regardent sans préjugés savent que ce peuple a d'autres aspects et que, portant la misère de tous les siècles, il souffre infiniment. Quelques-unes des plus nobles âmes que j'ai rencontrées étaient des âmes juives», écrit-il ainsi à la date du 2 janvier 1910 dans son Journal (t. III, Le Vieux de la montagne, Le Pèlerin de l'absolu, Mercure de France, 1963, p. 129).
Avant de tenter de dénuder les soubassements de l'interprétation des textes et de l'histoire sacrée à laquelle se livre Bloy, évoquons une dernière fois la figure d'Édouard Drumont, à laquelle l'écrivain applique des termes qui ne dépareraient aucunement la carte de visite du pseudo-tribun Alain Soral qui, d'abord, comme tout exécrateur professionnel ou amateur qui se respecte, fait des Juifs les réels maître du monde tout entier dominé par la puissance de l'Argent : «Considérant avec une profonde sagesse et le sang-froid d'un chef subtil que le caillou philosophal de l'entregent consiste à donner précisément aux ventres humains la glandée dont ils raffolent, il inventa contre les Juifs la volcanique et pertinace revendication des pièces de cent sous» (p. 23). Quelques lignes plus bas, Bloy définit l'éternelle recette de tous les démagogues, en écrivant : «Ah ! dire cela perpétuellement, dire cela partout, le beugler sans trêve dans des livres ou dans des journaux, se battre même quelquefois pour que cela retentisse plus noblement au-delà des monts et de fleuves ! mais surtout, oh !, surtout, ne jamais parler d'autre chose, – voilà la recette et l'arcane [...] de la balistique du grand succès. Qui donc, ô mon Dieu, résisterait à cela ?» (ibid.). C'est donc, stricto sensu, l'exacte méthode de non-réflexion à laquelle se livre, n'importe où sur la Toile mais surtout le plus souvent possible, notre pseudo-penseur qui, tel un Maître du Haut Château de pacotille, affirme qu'il va révéler au peuple sans yeux la vérité la plus secrète de notre monde.
EU1900FRANCEPOLI003.jpgQui donc résisterait à cela, oui. Pas même l'Église qui ne fait que suivre à vrai dire le mouvement de haine qui gagne alors toute la société française (du moins celle qui se targue de lire, l'antisémitisme des campagnes s'alimentant à d'autres sources que la presse), par le biais d'un journal comme La Croix ou par celui des éditions La Bonne Presse, alors que Léon Bloy, comme il le note dans son Journal à la date du 16 juillet 1892, est scandalisé par une affiche de l'édition populaire de La France juive représentant Drumont écrasant du pied un Moïse qui retient, d'une main forcément crochue, une bourse d'où s'échappent des pièces d'or : «On a vu jusqu'à des prêtres sans nombre, – parmi lesquels devaient se trouver pourtant de candides serviteurs de Dieu, – s'enflammer à l'espoir d'une bousculade prochaine où le sang d'Israël serait assez répandu pour soûler des millions de chiens, cependant que les intègres moutons du Bon Pasteur brouteraient, en bénissant Dieu, les quintefeuilles et les trèfles d'or dans les pâturages enviés de la Terre de promission» (p. 24).
Léon Bloy, bien seul comme toujours, semble résister et même lutter contre l'odieuse marée de merde qui finira bien par submerger la France lorsque, quelques années seulement après la mort de l'écrivain, seuls quelques justes oseront, au péril de leur vie, sauver des Juifs d'une mort certaine. C'est la même marée de merde, quoique parfumée désormais de musc soralien, de fragrance camusienne ou de pouillerie illuminée, qui, à vrai dire, continue de monter depuis bien des années, non seulement en France, mais dans le monde, et tente de recouvrir, à nouveau, un peuple qui sait se défendre mieux que tout autre, puisqu'il ne craint que Dieu.
Cette résistance et cette lutte, forcément inégale je l'ai dit entre un publiciste ayant écrit des livres à succès comme La France juive en 1886 ou La Fin d'un monde deux années plus tard, lus par des dizaines de milliers de personnes bien souvent également abonnées à La libre Parole, et un imprécateur qui osera dédier la première réédition de sa furieuse méditation sur la destinée eschatologique d'Israël à Raïssa Maritain qui avait lu le livre en août 1905 et aussitôt adressé son admiration à l'auteur comme elle le rappellera dans Les grandes amitiés, cette résistance et cette lutte ne sont absolument point dépourvues d'un paradoxe qui, de nos jours, paraît insoutenable et qui, comme il se doit, laisse penser aux imbéciles ne lisant pas plus loin que le bout de leur nez que Léon Bloy était un antisémite (2).
Il est vrai que Bloy, homme de son temps, en rajoute dans l'exécration du Juif, durant des pages d'insultes terrifiantes et (hélas) souvent drôles par leur démesure même qui semblent comme toujours, à un tel degré d'outrance, n'aboutir qu'au silence qui est en fin de compte le dernier mot si je puis dire, auquel Léon Bloy aspire. Je ne citerai qu'un seul passage, les autres, tant d'autres n'étant en fin de compte que des déclinaisons (au sens latin du terme) de l'ordure et de l'injure, des facettes plus ou moins scintillantes de la détestation maniée avec un sens supérieur de l'hyperbole : «Les immondes fripiers de Hambourg (3) étaient bien, vraiment, de cette homogène famille de ménechmes avaricieux en condition chez tous les malpropres démons de l'identité judaïque, telle qu'on la voit grouiller le long du Danube, en Pologne, en Russie, en Allemagne, en Hollande, en France même, déjà, et dans toute l'Afrique septentrionale où les Arabes, quelquefois, en font un odieux mastic bon à frotter les moutons galeux» (pp. 26-7).
C'est en accablant de reproches inouïs ces «Trois Vieillards» observés ou peut-être imaginés dans le Marché des Juifs de cette même ville d'Hambourg, c'est en parvenant à atteindre un niveau très profond, le plus profond, d'abjection que Léon Bloy va pouvoir opérer son imparable retournement : ce qui a été avili a été relevé, ce qui a été jeté dans la puanteur et les ténèbres éblouit en fait par la lumière de son évidence. Ainsi notre écrivain rejoue-t-il le drame christique par excellence : l'ordure, les pleurs et les gémissements, le mal ne sauraient vaincre la lumière, qui les contient, alors que le mal ne peut contenir aucune lumière.
«Je me souviendrai longtemps, écrit Bloy, de ces trois incomparables crapules que je vois encore dans leurs souquenilles putréfiées, penchées fronts contre fronts, sur l'orifice d'un sac fétide qui eût épouvanté les étoiles, où s'amoncelaient, pour l'exportation du typhus, les innombrables objets de quelque négoce archisémitique» (p. 28) : se scandaliser (ou bien faire mine de se scandaliser) de pareils propos c'est tout simplement, comme Alain Soral, ne pas savoir lire, taper du pied contre l'arête de glace bleutée et s'arrêter en extase en croyant avoir trouvé le Saint Graal alors que l'immense iceberg se trouve caché, invisible à nos yeux bien que modelant la surface de sa masse enfoncée énorme, car, bien sûr, s'opère pour Bloy, qui n'a jamais hésité à affirmer qu'il fallait désormais chercher le Christ dans les ordures (4) et qui assure que «quelque mystère infiniment adorable» se cache «sous les espèces de l'ignominie sans rivale du Peuple Orphelin» (p. 30), le retournement prodigieux de ces trois «personnages beaucoup plus qu'humains, du flanc desquels tout le Peuple de Dieu et le Verbe de Dieu lui-même sont sortis» et qui ont «pris sur eux, – Dieu sait en vue de quels irrévélables rémérés ! la destitution parfaite, l'ordure sans nom, la turpitude infinie, l'intarissable trésor des exécrations du monde, les huées de toute la terre, la vilipendaison dans tous les abîmes» (pp. 27-8).
Finalement, à bien le lire, Léon Bloy ne fait qu'extrapoler follement, avec la réserve qui le caractérise, la remarquable Épître aux Romains de saint Paul qui, en 11,11-27, lie le sort d'Israël à celui des nations (5) : «En attendant, j'affirme, avec toutes les énergies de mon âme, qu'une synthèse de la question juive est l'absurdité même, en dehors de l'acceptation préalable du «Préjugé» d'un retranchement essentiel, d'une séquestration de Jacob dans la plus abjecte décrépitude, – sans aucun espoir d'accommodement ou de retour, aussi longtemps que son «Messie» tout brûlant de gloire ne sera pas tombé sur la terre» (p. 29, l'auteur souligne).
Ce passage est suivi d'une des phrases les plus remarquables, par ses implications théologico-politiques, de la langue française : «L'histoire des Juifs barre l'histoire du genre humain comme une digue barre un fleuve, pour en élever le niveau» (p. 30). Le plus zélé défenseur du judaïsme n'a pas écrit mieux et n'écrira jamais une vérité plus haute.
Non seulement en élever le niveau mais aussi, d'une certaine façon, exercer la patience des nations, thématique ô combien pascalienne (alors que Bloy n'est pas tendre avec celui qu'il qualifie de «plus déplorable [...] d'entre les grands hommes qui se sont beaucoup trompés», p. 43) mais surtout bloyenne, si nous en détaillons une autre dimension, fondamentalement liée à la première, qui celle de l'usure. Nous y reviendrons mais, pour le moment, remarquons quel évident plaisir Léon Bloy semble prendre à relater par le menu les indices innombrables d'une procrastination des Juifs. Ainsi : «Le refus de ces canailles immobilisait effroyablement, par minutes et par secondes, les plus rapides épisodes et toutes les péripéties de la Passion» (p. 48) ou bien encore : «On sentait confusément que ces hommes de crasse et d’ignominie étaient, quand même, les geôliers de la Rédemption, que Jésus était leur captif, que l’Église était leur captive […]» (p. 50), ou, enfin, ultime paradoxe qui a crucifié, le mot n'est pas exagéré, tout le Moyen Âge selon Bloy : «Les Juifs ne se convertiront que lorsque Jésus sera descendu de sa Croix, et précisément Jésus ne peut en descendre que lorsque les Juifs se seront convertis» (p. 51).
J'ai parlé d'usure. Le reproche, classique au possible dans la propagande antisémite, fait des Juifs des usuriers, les maîtres de l'argent et, par voie de conséquence, du temps. Léon Bloy saisit ces deux thèmes et les lie en opérant un fascinant rapprochement, ou plutôt une identification entre Dieu et l'Argent, qu'il détaille, en se fondant sur sa propre interprétation des textes bibliques, de la façon suivante (6) : «Ce qu’ils font de l’argent, je vais vous le dire, ils le crucifient» (p. 31, l'auteur souligne), expliquant cette étonnante image de la façon suivante : «Crucifier l’argent ? Mais quoi ! c’est l’exalter sur la potence ainsi qu’un voleur; c’est le dresser, le mettre en haut, l’isoler du Pauvre dont il est précisément la substance !…» (p. 32, l'auteur souligne).
Tout est lié ainsi, aux yeux de Bloy (7) et, s'il est vrai que le Christ est le Pauvre par excellence, l'empêcher diaboliquement de descendre de sa croix, c'est faire fructifier l'Argent, qui n'est que le pâle ersatz du fils de Dieu, sa défroque brillante : «Le Verbe, la Chair, l'Argent, le Pauvre… Idées analogues, mots consubstantiels qui désignent en commun Notre Seigneur Jésus-Christ dans le langage que l'Esprit-Saint a parlé» (ibid.).
Il est étonnant de constater que, dès qu'il a posé cette identité (8), Léon Bloy, comme s'il était lui-même fasciné, mais aussi effrayé par son audace (9) et par les implications d'une idée qu'il a développée depuis Christophe Colomb devant les taureaux, ne cesse d'y revenir, écrivant par exemple : «L'impassible Argent, l'exécrable et saint Argent par le moyen duquel Dieu voulut qu'on l'achetât Lui-même comme une pièce de bétail, fut alors investi, pour l'effroi du genre humain, de la Survivance mystérieuse et profondément symbolique dont les enfants de Jacob allaient être les curateurs. Par le prodige d’un aveuglement qui dépasse toute misère et décourage toute pitié, le plus pâle des métaux remplaça, pour un peuple condamné à durer toujours, le Dieu livide qui expirait entre deux voleurs» (p. 33), poursuivant, quelques lignes plus bas : «Ils sont forcés par Dieu, invinciblement et surnaturellement forcés, d’accomplir les abominables cochonneries dont ils ont besoin pour accréditer leur déshonneur d’instruments de la Rédemption» (l'auteur souligne).
La substitution s'est donc opérée et seul Léon Bloy semble avoir compris de quoi il en retournait (c'est le cas de le dire, dans un monde où tout est inversé depuis la Chute), puisqu'il ne faut évidemment pas essayer de «faire pénétrer ces similitudes grandioses, familières tout au plus à quelques lépreux, dans la pulpe onctueuse et cataplasmique de nos dévots accoutumés dès l'enfance à ne voir dans l'Évangile qu'un édifiant traité de morale» (p. 54) : «L’Église universelle née du Sang divin eut le Pauvre pour son partage, et les Juifs, retranchés dans l’imprenable forteresse d’un récalcitrant désespoir, gardèrent l’Argent, le blême argent griffé de leurs sacrilèges épines et déshonorés par leurs crachats, – comme ils eussent gardé sans tombeau le cadavre d’un Dieu sujet à la corruption, pour qu’il empoisonnât l’univers !» (p. 36).
Si les Juifs sont des brocanteurs (10) et des usuriers, donc des créanciers (11), c'est dans une acception bien plus profonde (et, aux yeux de Bloy, scandaleuse) que celle qu'un Édouard Drumont et ses élèves plus ou moins doués ont stigmatisée jusqu'au dégoût. Les Juifs sont les usuriers de Dieu et, partant, ils tiennent entre leurs mains tout chrétien qui se respecte ou, à tout le moins, posséderait les lumières herméneutiques de Léon Bloy, ce qui, il est vrai, concerne a priori fort peu de monde : «Ne s'agissait-il pas, en effet, – pour ne pas sortir des comparaisons abjectes qui conviennent si parfaitement au Dieu de l'abjecte humanité –, de faire des frais au Consolateur pour le contraindre à satisfaire, avec une extrême usure, fût-ce dans vingt siècles, aux dépens du douloureux Christ qui continuerait à saigner et à mourir sur le bois d'opprobre, en attendant que les exacteurs cruels s'estimassent désintéressés ?» (p. 53).
Parce qu'ils ont méprisé, moqué et crucifié Dieu, alors que tant de signes, dans leurs propres textes sacrés, auraient pourtant dû les avertir que le Christ était bel et bien le messie qu'ils attendaient depuis des siècles, les Juifs ont été selon Léon Bloy condamnés à vénérer le symbole même, mais dévalué comme une monnaie n'ayant plus cours, du Sauveur, qui est l'Argent : «N’ayant retenu de leur apanage souverain que le Simulacre de la puissance, qui est l’Argent, ce métal infortuné devint une ordure entre leurs griffes d’oiseaux des morts, et ils exigèrent qu’il travaillât pour leur service à l’abrutissement du monde entier» (p. 70, l'auteur souligne).
Ainsi, les conséquences de la Passion du Christ sont colossales et Léon Bloy les analyse minutieusement au travers du triomphe de l'Argent, tout en reprenant tous les poncifs antisémites de son époque, dont, notamment, le thème de la malédiction du peuple juif. L'une des premières conséquences de la prévarication des Juifs semble être le triomphe de l'écrit, dont la dureté n'est que le reflet de la raideur juive, sur la parole donnée (soit, pour Bloy, une transposition du Verbe), une dimension qui devrait très fortement intéresser un Henri Du Buit : «Et comme si ce peuple étrange, condamné, quoi qu’il advienne, à toujours être, en une façon, le Peuple de Dieu, ne pouvait rien faire sans laisser apparaître sur-le-champ quelque reflet de son éternelle histoire, la PAROLE vivante et miséricordieuse des chrétiens, qui suffisait naguère aux transactions équitables, fut de nouveau sacrifiée, dans tous les négoces d’injustice, à la rigide Écriture incapable de pardon» (p. 71, l'auteur souligne).
L'antisémitisme de Léon Bloy, si nous ne pouvons donc rigoureusement l'écarter d'un livre tel que Le Salut par les Juifs, n'a strictement rien de commun avec celui, ordurier et veule, mercantile d'une façon hautement ironique, d'un Édouard Drumont, et présente la particularité de pouvoir être qualifié de philosémitisme forcé et même forcené. Le philosémitisme, bien réel, de Léon Bloy, se donne, comme toute vérité finalement, sous les voies tortues de l'insulte et d'une haine dont il s'agit de comprendre le sens, comme si l'écrivain avait inventé une forme de communication indirecte, nécessaire dans un monde où tout est inversé : que comprenne celui-là seul qui peut comprendre, semble-t-il nous répéter de livre en livre. Les meurtriers du Christ détiennent en otage le plus humble des chrétiens et il est évident que rien ne pourra venir à bout de leur résistance et de la raideur de leur nuque, affirme Léon Bloy qui, malgré l'horreur représentée par la mort industrielle de millions de Juifs, ne s'est pas trompé sur la survie du Peuple élu. En fait, Léon Bloy dépeint les Juifs comme de la vermine pour mieux les exalter, et nous devons donc veiller à comprendre le sens profond et théologique de phrases qui ne peuvent être désormais plus lues, à nos yeux, que déformées par le trou noir d'Auschwitz et utilisées, contre Bloy lui-même, par des imbéciles à nez rouge qui plastronnent et moulinent les discours comme on dit d'un boxeur qu'il mouline lorsqu'il ne sait pas se battre, pour épater la galerie et donner l'illusion d'une puissance et d'une technique qu'il n'a jamais possédées.
L'extrême violence de l'écriture bloyenne dont nous ne devons pas mésestimer la dimension stratégique (convertir des lecteurs ayant un instant cru qu'ils lisaient un torchon digne de Drumont), ne constitue quoi qu'il en soit que l'écume de ce livre difficile dont les excès seront en partie corrigés par Le Sang du Pauvre, et dont il faudrait, à la suite d'un Stanislas Fumet dans Mission de Léon Bloy (publié en 1935 par Desclée de Brouwer), sonder plus profondément ce que ce grand lecteur appela une «métaphysique de la Pauvreté» couplée à une «mystique de l'argent».
Sans doute serait-il également intéressant d'étudier l'étrange liberté qu'implique l'existence de la Providence, qui se sert d'instruments pour parvenir à ses fins, quitte, c'est le moins qu'on puisse dire, à écrire droitement par des voies de traverse. Léon Bloy reviendra sur ce sujet en 1911, dans une lettre du 25 juillet à Jean de L..., où il écrit : «Imposture capitale, d'ailleurs, si on y insiste. Le sophisme diabolique du juif Drumont a été de faire croire que les Juifs sont des protagonistes ou, si vous voulez, des incitateurs, alors qu'ils ne peuvent jamais être – par Décret divin – que des instruments plus ou moins subtils aux mains de leurs maîtres temporaires – les chrétiens – qui ont crucifié par eux le Rédempteur. […] Quand même tous les Juifs – ô absurdité ! – seraient des canailles, à l'exception d'un seul qui serait un juste, sous le velamen, cet unique porterait sur lui la Promesse, la Parole d'honneur de Dieu, dans sa plénitude et dans sa force, et rien n'y serait changé» (12).
Il est toutefois délicat de trancher cette question et, surtout, de commenter les intuitions prodigieuses (ou bien, diront les prudents et les assis, parfaitement loufoques) de cet exégète hors du commun, qui d'ailleurs a toujours douté de ses propres dons formidables : «Quelques éclairs plus rapides que la lumière, voilà tout ce qu’il est permis d’espérer. La Révélation est un firmament très pâle offusqué par des montagnes de nues ténébreuses d’où sort quelquefois, pour s’y replonger aussitôt, l’extrémité du bras de la foudre» (pp. 59-60).
Les toutes dernières pages du Salut par les Juifs sont les plus difficiles de son ouvrage, puisqu'elles évoquent la parabole qu'Ernest Hello aurait transmise à celui qui ne cessa de l'admirer, laquelle nous indique que, au sein même d'une histoire prodigieuse qui ne peut fondamentalement varier (13), un nouveau retournement s'est opéré, puisque ce sont les chrétiens qui ont remplacé les Juifs comme détenteurs de la haine, non plus adressée au Christ mais au Consolateur, c'est-à-dire au Paraclet (14).
Cette ultime vision ne fait que reprendre les premières lignes du livre qui constituent une espèce d'exergue intitulée De profundis et, une fois de plus, Bloy semble hésiter au moment de conclure ce qui fut l'un de ses livres les plus douloureux (15) quant à l'identité réelle du Consolateur, le seul qu'il attendît réellement, avec les Cosaques bien sûr, qu'il s'agisse de Louis XVII, Napoléon ou même Lucifer (16), bien qu'il se soit toujours défendu d'être un hérétique, à la manière d'un Pierre-Michel Vintras qui annonçait une future incarnation du Paraclet et dont Maurice Barrès peignit l'influence sur nombre d'esprits.
Retenons de cette vision qui plongea l'auteur, de son propre aveu, dans bien des affres (17), la dimension apocalyptique de l'attente, si essentielle dans l’œuvre de Léon Bloy et qui, une dernière fois, résonne douloureusement dans Le salut par les Juifs : «Car LE SALUT DU MONDE EST CLOUÉ SUR MOI, ISRAËL, et c'est de moi qu'il lui faut «descendre»» (p. 75, l'auteur souligne).
Retenons encore cette image magnifique, que Léon Bloy applique à Dieu et donc, d'une certaine façon, au peuple qu'Il a élu : «quand on parle amoureusement de Dieu, tous les mots humains ressemblent à des lions devenus aveugles qui chercheraient une source dans le désert» (p. 60).

Notes
(1) Œuvres de Léon Bloy (Le Salut par les Juifs, Le Sang du pauvre, Jeanne d'Arc et l'Allemagne, Méditations d'un solitaire en 1916, Dans les ténèbres), tome 9 (édition établie par Jacques Petit, Mercure de France, 1983), p. 21. Sans autre mention, les chiffres entre parenthèses renvoient à cette édition. Signalons l'excellente préface de Jacques Petit qui écrit : «Le Salut par les Juifs est, tout entier, construit sur un paradoxe que Bloy pousse à la limite du supportable pour lui donner toute sa force et toute sa résonance. Conçu par réaction, dans une période où triomphe et se répand l'antisémitisme de Drumont, écrit en quelques mois, de juin à septembre 1892, dans un mouvement d'indignation contre ce «crime contemporain», le livre n'en commence pas moins sur des pages d'une violence extrême» (pp. 7-8), la suite de cette analyse très juste évoquant l'intention réelle de Léon Bloy.
(2) Voir par exemple l'entretien du mois d'octobre d'Alain Soral, cinquième partie intitulée L'antisémite du mois, à partir de la 30e minute. Nous constatons, à écouter Soral, qu'il n'a bien évidemment strictement rien compris à la portée théologique des vues exprimées par Léon Bloy sur l'argent, puisqu'il les réduit à quelques aperçus purement sociologiques, donc ridiculement plats, sur la relation difficile que les «bourgeois catholiques» entretiennent avec la richesse. Le pauvre Alain Soral ne sait sans doute pas que Rémy de Gourmont avait déjà moqué les analyses de la question juive réduites «au point de vue économique ou social», in Le Salut par les Juifs (Éditions La Part commune, 2009), p. 9. Notons que cette édition est affublée d'un ridicule Avertissement au lecteur.
(3) Où Léon Bloy s'est trouvé au retour d'un voyage au Danemark en 1891.
(4) Voir Le Désespéré [1886] (Éditions La Table Ronde, coll. La Petite Vermillon, 1997) p. 150. Ernesto Sábato réaffirmera, par la bouche de Barragán-le-Dingue, cette vérité d'un monde cassé dans Héros et Tombes.
(5) Citons cet admirable passage de l'Épître de Paul aux Romains, en 11, 11-15 : «Je demande donc : serait-ce pour une vraie chute qu'ils ont bronché ? Certes non ! mais leur faux pas a procuré le salut aux païens, afin que leur propre jalousie en fût excitée. Et si leur faux pas a fait la richesse du monde et leur diminution la richesse des païens, que ne fera leur totalité. Or je vous le dis à vous, les nations, je suis bien l'apôtre des nations et j'honore mon ministère, mais c'est avec l'espoir d'exciter la jalousie de ceux de mon sang et d'en sauver quelques-uns. Car si leur mise à l'écart fut une réconciliation pour le monde, que sera leur admission, sinon une résurrection d'entre les morts ?».
(6) Voir par exemple Psaumes XI, 7 : «Les paroles de Dieu sont des paroles pures ; c’est un argent éprouvé au feu, purifié dans la terre et affiné sept fois».
(7) Tout est lié en raison de la nature même du Verbe, et seul notre commentaire, par essence morcelé et incomplet, nous présente comme étant des réalités différentes voire ennemies (Dieu, l'Argent, le Pauvre) des identités réelles mais invisibles : «En d'autres termes, la Parole divine est infinie, absolue, irrévocable de toute manière, itérative surtout, prodigieusement, car Dieu ne peut parler que de Lui-même» (p. 47). Tout est lié selon Bloy, même (surtout) Caïn et Abel, comme en témoigne cette étrange exégèse : «Agnus Bajulans Ego Lignum / Crucis Amanter Infamiam Nobilitavi [Moi l'agneau qui porte le bois, j'ai anobli l'infamie de la Croix] (p. 56), que Bloy commente ainsi : «Qu'il suffise d'observer que le Seigneur, ne pouvant parler que de Lui-même, est nécessairement représenté du même coup par l'un et par l'autre, par le meurtrier aussi bien que par la victime, par celle-ci qui est sans gardien et par celui-là qui n'est le «gardien» de personne» (pp. 56-57, l'auteur souligne). Il paraît dès lors évident que l'écrivain fasse d'Abel une préfiguration du Christ, suivant la leçon de nombre de Pères de l'Église, mais toutefois moins évident qu'il fasse aussi de son frère meurtrier une préfiguration du Sauveur : «L'innocent Abel «pasteur de brebis», tué par son frère, est une évidente figure de Jésus-Christ; et le fratricide Caïn, maudit de Dieu, errant et fugitif sur la terre, en est une autre non moins certaine, – puisqu'ayant tout assumé, le Sauveur du monde est, à la fois, l'Innocence même et le Péché même […]» (p. 57, l'auteur souligne).
(8) «Identité perpétuelle en la profondeur de ces Textes saints, dont le sens littéral scandalise tant de malfaiteurs et dont la sublime interprétation par les symboles est pour jamais inaccessible à tous les goitreux» (p. 69).
(9) «On est tenté de les croire [ces vocables] incohérents ou capricieux parce qu’ils se précipitent quelquefois les uns sur les autres et qu’ils semblent tour à tour se dévorer ou s’enlacer amoureusement. Quand on les regarde avec fixité, ils se compénètrent soudain et se coalisent en un seul front pour se multiplier derechef aussitôt qu’on s’efforce de les saisir. Et quand, plein de lassitude, on s’en détourne pour contempler de vaines ombres dans les miroirs énigmatiques de cet univers, ils arrivent insidieusement, comme des obsesseurs très subtils, et ils environnent l’esprit de leurs tranchées silencieuses… On a beau savoir qu’ils sont les flots d’un identique Océan et qu’ils ne peuvent rompre les digues de l’Unité absolue, l’ondoyance perpétuelle de leurs aspects et le conflit apparent de leurs couleurs déconcertent infailliblement l’orientation la plus attentive. Il faut prendre son parti de n’obtenir jamais que d’intermittents éclairs, car Jésus lui-même, venu, disait-il, pour tout «accomplir», ne s’exprima qu’en paraboles et similitudes» (pp. 36-7).
(10) Comme l'est Judas selon Bloy : «Judas est leur type, leur prototype et leur surtype, ou, si l'on veut, le paradigme certain des ignobles et sempiternelles conjugaisons de leur avarice, à ce point qu'on les croirait tous sortis, en même temps que les intestins, du ventre crevé de ce brocanteur de Dieu» (p. 38).
(11) «Puisque les fils de Jacob ont le pauvre pour créancier, – le Pauvre qui est Fils de Dieu –, ne faut-il pas qu'ils soient à leur tour, en un sens plus mystérieux, les créanciers de ce prodigue Esprit-Saint dont Jésus aurait, par sa mort, laissé protester les Écritures ?…» (p. 53).
(12) Cette lettre dont Georges Bernanos retrouvera les accents sans peut-être la connaître a été recopiée par Léon Bloy dans le volume de son Journal intitulé Le Pèlerin de l'absolu (op. cit.), p. 250.
(13) «Dans l'immense forêt pénombrale des Assimilations scripturaires, c'est bien toujours la même histoire et la trame infiniment compliquée du même secret» (p. 57).
(14) «Jésus n'avait obtenu des Juifs que la haine, et quelle haine ! Les Chrétiens feront largesse au Paraclet de ce qui est au-delà de la haine» (p. 75).
(15) «Rien ne m'est plus doux, ne me va plus directement au cœur qu'un peu de justice rendu au Salut par les Juifs qui est assurément mon livre le plus fort et le moins apprécié. On commence à y entrer un peu et c'est pour moi une consolation et une espérance. Si vous saviez sur quel fleuve de prières ce livre me fut apporté – autrefois !», in Lettres à Pierre Termier suivies de lettres à Jeanne Termier (Mme Jean Boussac) et à son Mari (Librairie Stock, 1927). Il s'agit d'un extrait provenant d'une lettre du 1er juin 1906, pp. 31-2.
(16) «Il est tellement l'Ennemi, tellement l'identique de ce LUCIFER qui fut nommé Prince des Ténèbres, qu'il est à peu près impossible – fût-ce dans l'extase béatifique – de les séparer... Que celui qui peut comprendre comprenne» (p. 75, l'auteur souligne). Stanislas Fumet, dans le livre déjà cité, écrit à ce sujet : «Or, si l'excès, dans la nature, ne se traduit que par en bas, ne soyons plus étonnés que la Personne de l'Amour ait été assimilée à un Vagabond, à un Criminel, et regardée, surtout en certains apologues, dans le miroir de Lucifer, de Caïn ou de Judas. Lorsque Léon Bloy rencontre le réprouvé, sa foi s'élance de plus loin pour rejoindre le Saint-Esprit», in op. cit., p. 342.
(17) «Mettez-vous bien en face de ceci que ce livre qui est, je crois, le plus important de mes livres, cet immense effort d’intuition herméneutique dont la lecture ne serait peut-être pas sans profit pour beaucoup de prêtres dont l’ignorance étonne, Le Salut par les Juifs enfin, gît sous une épaisse couche de poussière, depuis environ 7 ans, entre des robinets & des appareils pour cabinets d’aisances, chez M. Adrien Demay, 63, rue de Fontainebleau à Gentilly», in Lettre du 17 mai 1901, Lettres à Paul Jury (texte édité et présenté par Michel Brix, Éditions Du Lérot, Tusson, 2010), p. 89.