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30/10/2013

Arthur Machen : une influence souterraine de Georges Bernanos ?

Crédits photographiques : Robbie Shone /Caters News Agency / Sipa.

Rappel.

1172938294.jpgLa démonologie dans la Zone.





1377331048.jpgArthur Machen dans la Zone.





2385370376.jpgGeorges Bernanos dans la Zone.





1285470356.jpgGuy Dupré dans la Zone.






À Guy Dupré, bien sûr.

Guy Dupré, dans un texte intitulé Comment font-ils pour se reproduire ?, rapproche le personnage de l’ancien professeur de langues imaginé par Georges Bernanos, M. Ouine, de M. du Paur : «Autant qu’André Gide, le pervers et doucereux héros de Paul-Jean Toulet, Monsieur du Paur – dont l’ultime tête-à-tête avec l’abbé qui vient de l’absoudre et de l’administrer laisse ce dernier foudroyé au pied de son lit –, nous semblait entrer dans la composition de Monsieur Ouine. N’était-ce pas sur le nom de Toulet que s’ouvrait le prologue de Sous le soleil de Satan ? Dans ce roman d’horreur ontologique sans égal dans la littérature française, Monsieur Ouine, si Bernanos escamote les scènes capitales (sodomie; saphisme; meurtre), c’est que les faits ont moins d’importance que la source ou le centre d’où ils émanent. Le meurtre du petit vacher fait se conjoindre le mal comme négativité pure et le mal en acte […]. Bernanos n’établissait pas de lien entre satanisme et pédérastie comme Claudel; ce qui l’intéressait, c’était le phénomène d’inversion fixant le sujet sur sa propre essence» (1).
Dans ces quelques lignes aussi denses que remarquables par le rapprochement inédit qu’elles opèrent entre deux romans que rien ne semble, a priori, relier et la description de la nature véritable ainsi que du rang littéraire qui sont ceux de Monsieur Ouine, l’auteur des Fiancées sont froides rappelle à juste titre que les toutes premières lignes de Sous le soleil de Satan évoquent l’auteur de La jeune fille verte. Cette mention faite par Georges Bernanos a été évoquée de nombreuses fois par la critique bernanosienne, notamment sous la plume de Michel Estève qui pourtant ne s’attarde pas sur cette possible influence de Toulet sur Bernanos, lui préférant celle de Barbey d’Aurevilly : «Sans conteste, la première Mouchette, même si Bernanos relie sa naissance à l'univers de P.-J. Toulet, est née sous le signe aurevillien des héroïnes des Diaboliques» (2).
Le propos de cet article est de montrer que non seulement la première Mouchette (et sans doute, mais dans une mesure moindre, la seconde, que nous n’évoquerons pas), mais aussi la conception que Bernanos se fait du Mal, doivent certaines de leurs caractéristiques, par le biais, du moins en partie, de Paul-Jean Toulet qui fut le traducteur français du Grand Dieu Pan, à la description, saisissante, qu’Arthur Machen donne de l’univers du Mal et de ses serviteurs.
Cette étude n’est qu’une esquisse, une vue de l’esprit ironiseront les grincheux, qui affirmeront que je n’ai pas suffisamment tenu compte des différents contextes socio-historiques, littéraires aussi, dans lesquels ces trois auteurs bien évidemment fort différents ont inscrit leur vie et leur œuvre, et que leur conception esthétique, philosophique et théologique du Mal varie elle-même du tout au tout. Certes oui, c’est asséner quelques solides évidences, et alors ? Ces mêmes petits professeurs me reprocheront la faiblesse méthodologique de mon article, son manque de rigueur, son inconsistance, sa confusion, que sais-je encore, son style même, le fait, allez savoir, que la bibliographie évoquée ne tienne pas suffisamment compte des dernières prodigieuses avancées universitaires sur la connaissance des œuvres de Bernanos, de Toulet et de Machen. C’en est trop, ce petit travail ne prétend rien révolutionner, surtout pas les tranquilles usages de l’Université qui pourtant n’a jamais, à ma modeste connaissance, tenté d’établir ce parallèle. Mon étude forcément sommaire souhaite toutefois combler une lacune, puisque ce sont ces mêmes doctes professeurs qui n’ont pas vu le sujet que je traite, et qui n’ont rien remarqué des troublantes coïncidences ici soulevées. Si mon texte peut pallier ce manque et inciter de jeunes lecteurs qui seront peut-être de futurs chercherurs à établir solidement, avec un bon millier de notes et de références érudites, au travers d’un plan en acier trempé ce qui n’est rien de plus qu’une intuition dans mon texte, celui-ci n’aura pas manqué son but.

I Sous le soleil de Satan de Georges Bernanos et La jeune fille verte de Paul-Jean Toulet

Mouchette et le personnage de la jeune fille verte

La première phrase du premier roman de Bernanos, Sous le soleil de Satan paru en 1926, est étrange : «Voici l’heure du soir qu’aima P.-J. Toulet» (3). La note établie par Michel Estève pour l’édition en Pléiade des romans de Bernanos rappelle que, «sur certains points mineurs», on peut rapprocher La jeune fille verte de son premier roman et nous renvoie à l’article de Léon Cellier, Aperçus sur la genèse de Sous le soleil de Satan (4), lequel évoque les noms de Barbey d’Aurevilly, Villiers de l’Isle-Adam ou encore Anatole France. Effectivement, les points de convergence, tels que Léon Cellier les établit entre Sous le soleil de Satan et La jeune fille verte, paru peu de temps avant la mort de Toulet en 1920, nous paraissent pour le moins mineurs et n’apportent guère de compléments au propos de Michel Estève.
Léon Cellier note toutefois que, dans cette «œuvre charmante au dénouement des plus roses» ou encore dans ce «roman vert et rose», nous pouvons constater «quelques incursions du côté du mal, quelques notations aiguës sur le rôle du mensonge» (5). Il est vrai que Georges Bernanos lui-même ne livre qu’un vague souvenir sur le fait d’avoir cité, en incipit de son roman, Paul-Jean Toulet, autrement dit un auteur auquel on pourrait sans trop exagérer appliquer le constat faussement interrogatif de Léon Cellier en nous demandant s’il a aujourd’hui, encore, quelques lecteurs (6). C’est encore Bernanos qui nous apprend que c’est lors d’un «soir de septembre, la fenêtre ouverte sur un grand ciel crépusculaire», qu’il a pensé «à l’ingénieux Toulet, à sa jeune fille verte, à ses charmants poèmes, tantôt ailés, tantôt boiteux, pleins d’une amertume secrète», et qu’ensuite, comme par magie dirait-on, la «petite Mouchette a surgi», faisant signe à l’écrivain, «de ce regard avide et anxieux» ajoute-t-il, qui signera sa destinée tragique (7).
À vrai dire, Léon Cellier, malgré la notation de ces quelques incursions du côté du Mal, nous semble un lecteur pour le moins approximatif et cela pour deux raisons : d’abord parce que le personnage de Mouchette peut être rapproché de celui qu’a inventé Paul-Jean Toulet, et qu’il peut l’être d’une façon qui mériterait, sans aucun doute, une étude plus fouillée que la nôtre. Ensuite parce qu’existent des ressemblances frappantes entre cette même Jeune fille verte (8) de Toulet mais aussi Monsieur du Paur et Le Grand Dieu Pan de Machen, comme du reste le confirme, pour ce dernier exemple, Henri Duclos dans un article intitulé Toulet et Le Grand Dieu Pan (9). Tout se passe donc comme si certains des romans de Toulet, assurément deux d’entre eux, ont servi de passerelle entre Machen et Bernanos.
La jeune fille verte (10), Sabine de Charite, surnommée Guiche parce que, jeune femme courant les bois (11) et n’ayant apparemment jamais peur de rien (12), elle est aguichante et, comme Mouchette (13), chargée d’une forte connotation animale (14) et érotique (15), est même, précise Toulet, une «ingénue éclose en vice.» (16). Bernanos se sera apparemment souvenu d’elle lorsqu’il décrit sa jeune héroïne, Mouchette, comme un insecte ou un animal mais surtout comme étant une espèce d’émanation d’une nature souveraine (17) rendue à ses mystères et, surtout, à sa puissance démonique, sinon démoniaque (18).
D’autres rapprochements peuvent être faits entre La jeune fille verte et Sous le soleil de Satan, à vrai dire moins intéressants puisqu’ils ne concernent que des détails, comme la présence, dans le roman de Toulet, d’un texte dont le titre est Soleil d’Étain (19), l’image d’un soleil noir (20) ou bien encore un bureau de tabac tenu par Melle de Lahourque dont l’enseigne est celle de «l’Agneau pascal» (21) ayant peut-être suggéré le «Cierge pascal» (22) du premier roman de Bernanos et aussi une scène (cf. pp. 153-154) évoquant Guiche et le notaire Lubriquet-Pilou qui donnera certains de ses éléments à l’écrivain français imaginant Mouchette et le marquis de Cadignan (23). Enfin, tout comme dans le premier chapitre du roman de Bernanos et aussi dans L’Imposture, la voix de Toulet peut se faire grinçante lorsqu’elle évoque les tentations sociales de l’Église, comme nous le montre le chapitre ironiquement intitulé De toutes robes de La jeune fille verte.
De même, nous pourrions nous attarder sur le fait que les deux romanciers semblent aimer des phrases à valeur de sentence qui, brusquement, en interrompant le cours de la narration, frappent l’esprit par leur évidente beauté et leur implacable tranchant : «Tel un fou qu’ont égaré les mirages du couchant pleure dans la nuit sans étoiles» (24). Cet autre exemple encore, que l’on dirait bernanosien avant l’heure : «Dans ce réseau, où elle se débat et va périr comme un brillant poisson traîné vers la plage, quelle main puissante la saura prendre aux ouïes pour la replonger dans les eaux respirables et profondes ?» (25).
Il y a cependant une strate d’écriture beaucoup plus importante dans le roman de Toulet, qui n’a pu qu’influencer en profondeur non seulement l’auteur de Sous le soleil de Satan mais celui des autres romans, strate d’écriture qui se découvre admirablement lorsque le romancier de La jeune fille verte se fait conscience implacable révélant ce qui se trame secrètement dans un petit village paisible (26), fouillant les reins et les cœurs de ses personnages, par exemple cette Mme Beaudésyme inquiète de se savoir pécheresse : «Mais quand même elle ne gardait de la religion que les dehors du culte, ou bien des sacrements, comme l’avouait son repentir, affreusement corrompus, c’était quelque chose encore pour cette catholique passionnée, qu’avait catéchisée, enfant, une grand’-mère [sic] espagnole. Tout au moins y satisfaisait-elle des habitudes d’agenouillement, l’amour de s’humilier et ce mysticisme de la chair dont l’orgue, l’encens, les échos d’une pierre odorante, et toute cette liturgie chargée de nos propres souvenirs, entretiennent si bien la sorte d’extase animale qui tient lieu de prière ou de méditation» (27).
Cette façon de révéler la conscience trouble d’un personnage, son âme secrète, ses élancements passionnés qui ont peut-être influencé Bernanos évoquant Mouchette (28), s’accompagne d’ailleurs, chez Toulet comme chez Bernanos, d’une critique implacable des prêtres confesseurs qui ne sont absolument pas à la hauteur de leurs ouailles taraudées par le vice (29).
C’est cette même disparité criante entre le caractère impétueux d’une femme prête à tout et son amant que nous retrouvons dans la scène qui oppose Mme Beaudésyme et le jeune Vitalis, à la fin du chapitre intitulé Les Nuées (cf. pp. 218), scène qui ne peut manquer de nous faire songer celle opposant Mouchette et l’un de ses amants, le médiocre docteur Gallet.
À ce point, nous pouvons nous demander de quelle façon Le Grand Dieu Pan est présent dans le roman de Paul-Jean Toulet. Il nous semble évident qu’un premier rapprochement peut être fait entre le sujet choisi par Machen et la présence, pour le moins récurrente, dans les bois entourant Ribamourt, de satyres (30), de faunes (31), de «dieux moitié bétail» (32) et, explicitement mentionné par Toulet, du «Grand Pan» (33) qui a déchu, dans le roman du Français, de sa hauteur démoniaque. S’il s’est fait passeur entre Machen et Bernanos, Toulet n’en a pas moins édulcoré, dans La jeune fille verte, la puissance suggestive du Mal telle que l’auteur du Grand Dieu Pan l’a peinte.

Mouchette en héroïne d’Arthur Machen ? Hélène Vaughan, héroïne du Grand Dieu Pan

Il semble donc que la figure de la première Mouchette soit beaucoup plus complexe que ne l’ont affirmé bien des commentateurs du premier roman de Georges Bernanos. Ainsi, Bernard Vernières ne craint pas d’écrire que, au terme de son analyse où il a tenté de «camper le personnage de Mouchette», il n’a pas «rencontré explicitement le mal si ce n'est comme pure potentialité dans cette naïveté qui affecte de son coefficient d'ambiguïté, d'ambivalence, la juvénile allégresse de Mouchette et donnera prise à Satan, à la faveur d'un entourage médiocre» (34).
Pour Michel Guiomar, «L'apparition nocturne de Mouchette chez Jacques de Cadignan est une visitation insolite, pareille, à quelque nuance près, à celle du Corbeau», comparaison vague qui n’a que le mérite de frapper les esprits et, sans doute aussi, d’établir une comparaison avec entre un auteur anglo-saxon et l’univers romanesque de Georges Bernanos, ce qui n’est point commun (35).
D’autres lecteurs ont toutefois soupçonné que le personnage de Mouchette était infiniment plus mystérieux qu’il ne semblait à première vue. Henri Giordan, étudiant la thématique de l’érotisme du jeune personnage de Bernanos, songe, bien davantage qu’à complexifier l’origine et le rôle de Mouchette, à battre en brèche une certaine critique un peu trop moralisatrice, sinon bien-pensante (36).
Ainsi, le thème de l’érotisme n’a pas grand sens, dans le premier roman de Georges Bernanos, s’il n’est expliqué par la théologie, comme Max Milner l’affirme : «L'érotisme de Mouchette est, en son fond, une possession. Possession diabolique ? Bien sûr, le lecteur qui connaît la fin de l'histoire pensera que cet autre est Satan, mais Bernanos ne va pas si vite. Parler de Satan ici n'aurait encore aucun sens. C'est seulement après la rencontre de Mouchette avec le prêtre qu'une interprétation théologique viendra se substituer à la description existentielle» (37).
C’est Emmanuel Mounier qui fait cette remarque essentielle : «Mouchette, Fiodor, Jambe-de-Laine, Ouine. Autant de saints chez Bernanos, autant de ces humbles mystiques de la perdition qui sèment autour d'eux le crime et la haine sans que leurs voies soient apparentes pour l'entourage, autrement que par de vagues ondes d'étrangeté» (38).
L’indication est intéressante, qui concerne l’hermétisme démoniaque, un thème que nous retrouverons à propos d’Arthur Machen lorsqu’il évoque l’univers du Mal. De la même façon, Jacques Chabot, mais en employant un terme sans ambiguïté, justement celui d’hermétisme, déclare que : «Tel serait le repos de l'hermétisme, celui de la première Mouchette qui se vautre dans ses humiliations et en jouit en les acceptant, le repos du secret jalousement gardé dont la victime se fait un orgueil» (39).
Quoi qu’il en soit, la question posée par Pierre Gille reste entière : «Comment expliquer, en définitive, qu'à cet être sans religion soit donnée, non sans paradoxe, une telle frénésie, toute religieuse, de péché ?» (40).
Nous n’avons peut-être pas fini d’être surpris par le personnage de Mouchette. Surtout, le rapprochement entre Mouchette et Guiche ne peut expliquer, nous l’avons vu, la diabolique soif du Mal qui habite l’héroïne de Bernanos, pourtant jeune puisqu’elle vient d’avoir seize ans au moment où le roman de Bernanos nous la présente (41).
Il n’y a pas de preuve directe, dans les textes et dans la correspondance publiés de Bernanos, qu’il a lu Le Grand Dieu Pan d’Arthur Machen publié en 1894 et traduit par Paul-Jean Toulet en 1901, un ouvrage que nous évoquerons ci-dessous mais qui, d’ores et déjà, nous intéresse en raison du personnage maléfique d’Hélène Vaughan, la fille d’une certaine Mary (42) sur laquelle le savant Raymond a décidé de mener une expérience unique, qui conduira la jeune femme à la folie et fera de sa fille un démon ayant apparence humaine. Notons plusieurs points troublants, jamais relevés par la critique : comme Mouchette, Hélène Vaughan semble détenir un prestige aussi érotique (43) que fatal sur les hommes qui, sans doute, ont été ses amants et qui se suicident sans que jamais Machen ne nous révèle les causes de leur acte (44). Hélène Vaughan elle-même se suicidera à la fin du texte, l’un des personnages, Villiers, lui ayant apporté une corde pour se pendre, une scène qui ne peut que nous faire songer au suicide de Mouchette, l’abbé Donissan pouvant, d’une façon symbolique, assumer le rôle de l’autorité qui lui a révélé sa nature et, le faisant, lui a donné le choix de sa propre fin. Nous avons évoqué le thème de la folie qui lui aussi, à maintes reprises, le sera par Bernanos dans son premier roman (45).

Satan et la chair dans Sous le soleil de Satan ou l’incarnation parodique

Il y a des rapprochements plus profonds entre Sous le soleil de Satan et Le Grand Dieu Pan. Le thème de l’incarnation éphémère et grotesque de Satan a été très peu évoqué par les spécialistes de l’œuvre bernanosienne, alors même qu’il constitue un point de rapprochement possible avec le roman de Machen et, plus largement, avec une très ancienne tradition chrétienne, aussi bien illustrée par les Pères de l’Église que les auteurs de traités démonologiques. Satan, s’il s’incarne dans le phénomène de la possession, ne peut le faire qu’un temps, en empruntant un corps qui n’est pas le sien, puisque son incarnation, en s’opposant à celle, plénière, du Christ et surtout en la singeant, ne peut qu’être labile, parodique et éphémère.
Le moindre des paradoxes, dès lors, n'est pas de constater, dans le premier roman de Bernanos, l'importance du thème de l'empreinte de Satan dans la chair des hommes. Peut-être tenons-nous là la véritable «incarnation» du Diable, dans ces «délices» sataniques qui font que le maquignon assure le prêtre que : «vous me portez dans votre chair obscure [...] dans le triple recès de vos tripes» (46). Ce terme inusité, «recès», à connotation religieuse, semble l'écho parodique de la définition du prêtre, telle que d'ailleurs la donne le maquignon : ainsi, si le prêtre est compris, mystiquement, comme un «tabernacle de Jésus-Christ» (47), nul doute qu'il déchaîne la convoitise et la fureur de Satan.
Ailleurs, Georges Bernanos écrit que nous «emportons [Satan] avec nous, attaché à nos flancs» (48), comme si notre plénitude charnelle devait exciter Satan, lui qui ne peut que parodiquement s'incarner, lui qui n'a qu'un «corps tari» et vidé de son sang (49). On ne s'étonne pas alors que Satan, au corps desséché, ne vide de leur substance les corps qu'il possède, comme celui de Mouchette, «frêle et déjà flétri sous son éclat linceul de chair» (50). Peut-être la jeune fille est-elle une proie facile pour Satan parce que son corps a été originellement marqué, parce qu'il n'est qu’une «pauvre chair souillée» (51), dont va abuser le Diable.
Dans le texte d’Arthur Machen précédemment évoqué, Hélène Vaughan, l’héroïne maléfique, n’est que l’incarnation d’un démon («Et diabolus incarnatus est, et homo factus est» (52)) qui, en mourant, offrira le plus horrible des spectacles, une dissolution dans l’informe, comme s’il avait été incapable de maintenir plus longtemps la fiction d’une présence réelle, c’est-à-dire d’une incarnation plénière et non point satanique : «Ici, se répéta devant moi tout l’effort dont l’homme est issu. Je vis la chose vaciller de sexe à sexe, se disjoindre et s’unifier à nouveau; je vis le corps revenir aux bêtes dont il procède, et ce qui était au sommet des êtres descendre jusqu’aux bas-fonds, jusqu’aux abîmes» (53).
Il serait du reste intéressant de mener une étude comparée entre les textes de Machen et ceux de Bernanos (singulièrement Monsieur Ouine) sous la double thématique de l’animalité satanique et de la régression vers l’informe.

Satan ou l’enfant mort-né

Face au personnage du prêtre Donissan qui, pour se conformer à l’exemple du Christ, retrouve l'innocence du petit enfant, il eût été étonnant de ne pas constater, de la part de Satan, une contre-initiative parodique. Aucun élément de cette dernière ne paraît négligée. Ainsi, Satan, pour naître, doit-il d'abord se trouver une mère, Mouchette, elle-même «l'épouse» de Satan, «homme ou bête» qui la «tient» puisqu’il est son «abominable amant» (54). Les noces de Mouchette avec Satan semblent consommées lorsque celle-ci appelle «du plus profond, du plus intime – d'un appel qui était comme un don d'elle-même, Satan» (55).
Est-il besoin, ici, d’invoquer l’exemple d’Arthur Machen, au risque même de légitimer la critique qui ne verrait dans notre analyse qu’une rêverie ? Georges Bernanos a pu en effet se souvenir des noces sataniques telles qu’elles furent décrites par Michelet dans La Sorcière (56), où «l'hôte importun» qu'il est auprès de sa «fiancée» est qualifié par l’écrivain d’«exigeant, impérieux», lubrique aussi puisqu'il prend «cent formes hideuses : il file gluant en couleuvre sur [le] sein» de la sorcière, «danse en crapaud sur son ventre», «cueille à sa bouche effrayée d'horribles baisers» (57). La sorcière vit alors avec la conscience d'avoir en elle, «chose horrible que connaissent ceux qui ont le ténia», une «vie double», un «monstre, parfois agité, parfois d'une molle douceur», hôte satanique tout à la fois, comme chez Bernanos, enfant et époux, «amant», «mari» ayant besoin, chez Michelet, de s'unir avec une femme pour prendre «corps».
Satan parodie la figure du mari, de l'amant, tout comme il parodie aussi celle de la mère, ainsi que l'exemple de Mouchette nous le prouve, elle qui, «autant par délectation du mal, certes, que par un jeu dangereux», d'un «ridicule fantoche», le docteur Gallet, a fait «une bête venimeuse, connue d'elle seule, couvée par elle» (58), image qui nous rappelle l'attitude du maquignon vis-à-vis de l'abbé Donissan, qu'il tient tendrement dans ses bras (59), tandis que ce dernier, nous prédit Satan, le dorlotera, «croyant presser l'autre sur [son] cœur» (60, l’auteur souligne). Ailleurs, c'est encore Satan qui «roule» Donissan dans une «lassitude désespérée, comme dans un suaire, avec une adresse infinie, l'affreuse dérision des soins maternels...» (61). C'est encore Satan qui offre à la curiosité des pécheurs «son corps tari, tout son mensonge», où leurs bouches arides ne suceront «pas une goutte de sang» (62) à cette «hideuse mamelle que Satan presse pour eux, gonflée du poison chéri» (63).
Ainsi conçu et chéri, le Mal va s'épanouir, d'abord jeune «fruit mûrissant», «curiosité du plaisir et du risque» (64) puis, très vite, «un autre», nous dira Mouchette, «un autre [qui] se plaît et s'admire en [elle]» (65) car la conscience dans le Mal, cette «délectation amère et douce» provoque une joie infernale qui est «pareille à une seconde naissance» (66).
Certes, l'abbé Donissan voit en Mouchette «l'ennemi, vautré dans sa proie» (67), mais il faut se souvenir que Mouchette, tout comme la jeune héroïne d'Une Histoire sans Nom de Barbey d’Aurevilly, n'a accouché que d'un enfant mort-né (68).

II Quelques aperçus sur la thématique du Mal comme filiation souterraine entre Arthur Machen et Georges Bernanos

Le Grand Dieu Pan, Monsieur du Paur et Monsieur Ouine

C’est essentiellement par le biais d’Henri Martineau que nous connaissons la nature des relations ayant existé entre Arthur Machen et le traducteur français, Paul-Jean Toulet, de son œuvre la plus connue en France. Je renvoie à l’ouvrage, fort court mais bien documenté, de Martineau (69), me contentant ici d’évoquer les liens qui unissent Le Grand Dieu Pan et Monsieur du Paur, le premier roman de Toulet.
Henri Martineau estime, à vrai dire, que les ressemblance entre ces deux livres ne sont pas franchement frappantes, en dépit même de liens évidents» (70) : «Laissant Pan et Lilith à son inventeur, Toulet ne lui emprunta qu’un décor de cauchemar, un air saturé d’angoisse, grâce à quoi son propre livre trouva cette unité d’inspiration qui lui était indispensable» (71).
En fait, Henri Martineau nous suggère qu’il serait sans doute mieux, «en confrontant les deux œuvres, de les qualifier de productions jumelles, plutôt que de parler de l’influence directe de l’écrivain anglais sur l’écrivain français, s’il n’y avait, toujours au chapitre du divorce de Mme de Violetten, des emprunts non dissimulés de Toulet à son confrère» (72). Inversement, Arthur Machen, écrivant à son traducteur (dans une lettre du 18 avril 1899), pouvait affirmer de Monsieur du Paur : «Je ne suis pas sûr que j’ai saisi votre idée, mais je crois que votre intention était [de] faire l’analyse du vice, d’un vice si énorme qu’il semble, presque, la vertu» (73). Quoi qu’il en soit, une remarque de Martineau, d’ailleurs confirmée par une lettre de l’écrivain à son traducteur (74), est susceptible de rapprocher l’univers d’Arthur Machen de celui de Georges Bernanos, bien plus que de celui de Toulet : «Ce sens inné du merveilleux qu’on trouve dans nombre d’ouvrages d’Arthur Machen, cette espèce d’illuminisme où ils baignent, confine encore cependant au plus ardent mysticisme chrétien et pose à chaque pas le problème du salut ou de la damnation» (75).
En fait, c’est sans doute à un niveau plus profond qu’il faut rechercher une influence du roman de Machen sur celui de Toulet comme, d’ailleurs, Arthur Machen lui-même l’a compris, par le paradoxe évoqué plus haut. Le mal n’est peut-être pas si énorme qu’il ressemble à la vertu mais, assurément, son évocation semble au-delà des capacités de description dont disposent les deux écrivains. Artifice littéraire sans doute, le mal n’étant jamais plus insidieux, frappant, démoniaque en somme, qu’en étant vu par un soupirail, comme un de ces drames à transpiration rentrée qu’évoquait Barbey d’Aurevilly (76). Ainsi, l’étrange roman de Toulet constitue une admirable illustration d’un mal davantage suggéré que réellement décrit puisque nous ne savons pas grand-chose de madame de Violetten, si ce n’est que sa présence distille un sentiment de crainte et de répulsion : «Mais ce n’est pas à des racontars plus ou moins véridiques qu’était dû le discrédit de madame de Violetten. Il y avait autre chose, quelque chose d’insaisissable, qu’on devinait à travers le sourire peureux des gens, surtout des gens du peuple, qui consentaient à parler d’elle : ils secouaient la tête et haussaient les sourcils, jugeant la comtesse bizarre […]» (77).
Nous ne savons pas exactement ce que découvrent les premières personnes ayant pénétré dans la maison maudite : «Mais les premiers qui pénétrèrent dans la maison reculèrent suffoqués par une intolérable odeur de corruption. Les plus courageux poursuivirent leurs recherches; et, dans une chambre d’en haut, une grande pitié les attendait avec des nausées nouvelles» (78).
Surtout, la fin de Monsieur du Paur reste énigmatique, puisque nous ne savons pas quelles terrifiantes vérités recouvre son sourire (79), de la même façon que nous ne savons pas ce qui a poussé l’abbé N à hurler : «Nous étions sortis depuis deux ou trois minutes à peine, un cri éclate dans la chambre. L’abbé N… fut plusieurs jours à se remettre de cet incident sur lequel il garda toujours un mutisme absolu. Il ne put même assister aux obsèques de son illustre pénitent» (80).
Dans Le Grand Dieu Pan, Arthur Machen use sans modération de cette esthétique de l’indicible, de la suggestion et de la vision fragmentaire qui est aussi, comme nous l’apprend Enrico Castelli (81), une des techniques les plus fameuses des peintres désireux de figurer des créatures démoniaques dans leurs toiles, suggérant ainsi l’existence du royaume du Mal. Je ne puis m’attarder sur l’exemple largement étudié que constitue le dernier roman de Georges Bernanos, Monsieur Ouine, qui a pu être décrit comme un livre à la structure lacunaire (82). Ainsi, si le Bien peut se donner dans son harmonie et une vision que nous pourrions nommer ordonnatrice, le Mal, lui, ne peut rien signifier que par petits bouts, puisqu’il lui est impossible d’offrir une création qui ne serait point inachevée ou labile. Pierre de Lancre a pu affirmer que le Mal était caractérisé par la très baroque notion d’inconstance qui, dans son esprit, n’est jamais très éloignée de celle d’inconsistance. Or Machen n’affirme-t-il pas qu’Hélène Vaughan, au moment de disparaître, se transforme en une monstrueuse chose, comme nous l’avons vu ? Inconstance redoublée puisque Arthur Machen évoque la complexion de son personnage, Clarke, en affirmant qu’il n’aime rien tant que l’infinie possibilité de faire et défaire un livre plutôt que de le figer en l’imprimant, le sujet même de ce livre, le Démon justement, constituant en somme le centre impossible, la colonne vertébrale sur laquelle nul ne peut s’appuyer pour édifier une œuvre, fût-elle de papier (83). H. P. Lovecraft, qui admirait l’art de la suggestion telle que le pratiquait Arthur Machen, se souviendra de l’exemple de cet auteur dans nombre de ses œuvres où lui-même témoignait d’une véritable maîtrise de l’art du non-dit, afin d’évoquer l’existence d’une réalité néfaste doublant, en quelque sorte, la nôtre d’une profondeur insoupçonnable. Ces phrases ont été écrites par Machen mais elles auraient pu parfaitement être rédigées par le Lovecraft de L’Affaire Charles Dexter Ward : «Ce que je sais est assez étrange et assez horrible; mais par-delà ma connaissance, il y a des profondeurs et des horreurs plus horribles encore, plus incroyables que tous les contes d’hiver dits au coin du feu. J’ai résolu, et rien n’ébranlera cette résolution, de ne pas chercher à en savoir un iota de plus; et si vous tenez à votre bonheur, vous ferez de même» (84).
Je pourrais multiplier les exemples de cette esthétique de l’indicible, de l’entraperçu derrière le voile (5) et de la suggestion mais je me contenterai de faire mien ce jugement de Mario Praz qui écrit : «On a appelé The Hill of Dreams d’Arthur Machen […] le livre le plus décadent de la littérature anglaise. L’influence d’À rebours y est évidente. Dans The Great God Pan […] Machen combine le thème de Frankenstein avec The Picture of Dorian Gray, Oscar Wilde et les Facts in the cas of Mr. Valdemar de Poe en une œuvre à sensation, mais terne en même temps, pour éviter de donner un sentiment concret d’horreur, se retranchant derrière le voile de l’indicible » (86).

L’exemple du Peuple blanc : le Mal est l’hermétisme démoniaque

Le Peuple blanc (The White People), vraisemblablement écrit à la fin du XIXe siècle, fut publié en 1904 dans le Horlick's Magazine puis inclus dans The House of Souls paru en 1906. Ce texte est composé de trois parties : un prologue qui est une discussion sur la définition du Mal, le cœur proprement dit de la nouvelle qui s'intitule Le livre vert décrivant la découverte progressive d'une jeune femme initiée à de très anciens cultes, enfin un épilogue, où nous retrouvons Ambrose et son ami, le premier affirmant à son invité qu'il a connu la jeune femme, qui par chance s'est empoisonnée juste avant que ne lui soit révélée une vérité abominable, dont nous ne saurons bien évidemment rien.
Machen, par l'intermédiaire de l'étrange personnage dénommé Ambrose, commence par tenter d'exposer un paradoxe, seule façon, sans doute, de contourner la difficulté consistant à donner une définition strictement rationnelle (à laquelle, bien sûr, il ne prétend même pas) du Mal : «Ceux qui sont grands, quelle que soit leur catégorie, sont ceux qui se détournent des mauvaises copies pour aller vers les originaux parfaits. Pour moi, cela ne fait aucun doute : bien des saints les plus honorés n’ont jamais accompli ce qu’on appelle communément «une bonne action». D’autre part, il y a ceux qui ont sondé les abîmes du péché sans commettre dans toute leur vie une seule mauvaise action» (87).
Je ne sais si Machen avait lu Kierkegaard mais nous pourrions rapprocher cette idée d'une occultation du Mal véritable des termes employés par le philosophe danois lorsqu'il définit le Mal réel, accompli, comme étant l'hermétisme, et le plus grand mal comme étant l'hermétisme le plus accompli : il n'y a, stricto sensu, aucune possibilité de communiquer avec Satan, l'idiot absolu, au sens étymologique premier de ce mot. Je renvoie mon lecteur, sur ce point, à ma longue étude de Monsieur Ouine auquel j'ai appliqué la catégorie kierkegaardienne du démoniaque (88).
Machen affirme ainsi que le geste, quel que soit son pouvoir de saisissement et d'horreur, par lequel le Mal va se répandre dans la société civile signe, à coup sûr, sa faible nocivité, sa lamentable publicité. Le Mal absolu est secret, ésotérique au sens premier du terme (89) et n'a rien de commun avec le monde quotidien, qu'il plonge dans le mutisme : «Nous estimons qu’un homme qui nous fait du mal et qui en fait à ses voisins est méchant, ce qui, socialement, est exact; mais ne pouvez-vous comprendre que le Mal qui a, par essence, un caractère solitaire, est une passion de l’âme prise isolément et détachée de tout ? Le meurtrier ordinaire, en sa qualité de meurtrier, n’est en aucune façon un pécheur au vrai sens du terme. C’est simplement une bête sauvage dont nous devons nous débarrasser pour mettre nos cous à l’abri de son couteau» (90).
Le meurtrier ordinaire est peut-être donc celui qui, en fin de compte, du Mal nous donne la vision la plus fausse, la plus commune en tout cas. Machen poursuit avec un nouveau paradoxe, dont les termes sont étonnamment bernanosiens : «Le mal, naturellement, est entièrement positif – mais dans le mauvais sens, c’est tout. Vous pouvez me croire : le péché au sens propre du mot est très rare; il y a eu probablement beaucoup moins de pécheurs que de saints» (91).
La raison de cette rareté est toute simple : le Mal et le Bien absolus sont, par définition, des miracles de ténèbres ou de lumière qui ne sauraient trop souvent déchirer la toile grise de nos journées absolument banales car, comme Machen le précise en répondant à cette question laissée en suspens : «– Alors, l’essence du péché est réellement…
– Dans le fait de prendre le ciel d’assaut, il me semble, dit Ambrose. C’est tout simplement une tentative pour pénétrer d’une manière interdite dans une autre sphère plus élevée. Maintenant, vous pouvez comprendre pourquoi il est exceptionnel. Peu de gens, en vérité, éprouvent le désir de pénétrer dans d’autres sphères […]» (92).
En somme, le meurtrier le plus accompli est celui que nous ne pouvons soupçonner puisque, par définition, ses crimes restent absolument secrets. Nous retrouvons notre esthétique du non-dit, de la suggestion, ici subsumée dans la catégorie de l’hermétisme démoniaque.
Arthur Machen continue à exposer ses étonnantes vues sur le Mal radical, rattachant le comportement du pécheur au Péché, l'acte mauvais étant par essence une incessante réactualisation, une permanente réinvention du premier Péché. Évoquons de nouveau Kierkegaard, qui, s'attardant sur l'exemple de Macbeth, écrit : «[...] être à demeure dans le péché est ce qui, tout au fond de sa chute, le soutient encore, par le diabolique renfort de la conséquence; ce n'est pas le péché nouveau, distinct qui (oui, démence horrible !) l'aide; le péché nouveau, distinct, n'exprime que la continuité dans le péché et c'est là, proprement, le péché» (93).
Machen poursuit sa belle démonstration, avec une idée qui sera illustrée de façon admirable dans une nouvelle saisissante, La terreur, où la nature se rebelle contre les hommes qui ont déchu de leur grandeur en se livrant à la guerre mondiale, et qui ne pourra manquer, par sa résonance, de frapper les lecteurs de Georges Bernanos : «– Voulez-vous dire, poursuit l'ami de notre étrange Ambrose, qu’il y a quelque chose de foncièrement contraire à la nature dans le péché ?
– Exactement. La sainteté exige un effort aussi important – ou presque. Mais elle s’exerce dans des directions qui furent autrefois celles de la nature. Elle tend à retrouver l’extase qui existait avant la Chute. Le péché, lui, tend à parvenir à l’extase et à la connaissance qui n’appartiennent qu’aux anges; et en accomplissant cet effort, l’homme devient démon. […] Le saint s’efforce de recouvrer un don qu’il a perdu; le pécheur tente d’obtenir une chose qu’il n’a jamais eu. Bref, il répète la Chute» (94).

Notes
(1) Comme un adieu dans une langue oubliée (Grasset, 2001), pp. 124-5.
(2) Michel Estève Bernanos Un triple itinéraire (Minard, 1987), p. 55.
(3) Georges Bernanos, Sous le soleil de Satan in Œuvres romanesques. Dialogues des carmélites (Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1974), p. 59.
(4) Georges Bernanos, Sous le soleil de Satan, op. cit., p. 1777, où Michel Estève évoque l’article de Léon Cellier intitulé Sources et dimensions de Sous le soleil de Satan, in Études bernanosiennes n°12, édité par Michel Estève (Minard, Revue des Lettres Modernes nos 254-259, 1971).
(5) Article cité, p. 20.
(6) Ibid., id.
(7) Voir le texte intitulé Satan et nous, conférence publiée dans Les Amitiés, juillet 1927, pp. 530-538, reprise dans Le Crépuscule des vieux (Gallimard, 1956, pp. 48-59) et enfin dans le premier tome des Essais et écrits de combat (Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1971), p. 1099.
(8) Paul-Jean Toulet, La jeune fille verte (Éditions Émile-Paul Frères, 1945).
(9) Article recueilli dans la revue Le Divan (Le Divan, 1923), pp. 304-315.
(10) Sans trop nous attarder, remarquons que Guiche est associée à la couleur verte, comme dans cette comparaison : «Son col de guipure laissait voir un peu de chair couleur de pistache […]», p. 131. Ailleurs (p. 150), Toulet écrit que Guiche semble se trouver, «au cœur d’une émeraude» alors qu’elle se sent seule «au milieu de l’ombre ronde et verte» (p. 151).
(11) Un passage intéressant se trouve pages 135-137 du roman de Toulet, où Guiche évoque le bois entourant le village de Ribamourt, bois qu’elle décrit ainsi : «C’est loin des maisons. Il y passe des chemineaux, des journaliers de la mine et, je pense, de ces demi-dieux qui avaient les oreilles pointues.» Pages 136-137, ce passage fait songer aux descriptions que Bernanos fait d’un accord intime entre la nature et Mouchette : «En plein midi, l’été, quand les champs, les jardins, les bois sont immobiles de chaleur; et que rien n’est en vie, rien que la source dans les herbes, avec sa voix cachée; ou bien cet oiseau, le martin-pêcheur, qui ressemble à un bijou bleu, lancé sur la rivière, – alors, il y a tant de choses qu’on devine autour de soi. Quelquefois, on dirait qu’il n’y en a qu’une, immense, qui respire et vous absorbe, comme si la terre tout entière n’était qu’une seule et même grosse bête. Alors pour avoir peur – qui est si bon – on appuie l’oreille contre les vieux arbres, et l’on entend remuer ces espèces de dieux moitié bétail, qui dorment le jour, qui rêvent peut-être derrière l’écorce des chênes, à moins qu’ils ne s’échappent pour courir après les enfants…».
(12) Page 104 : «Guiche, qui n’avait peur jamais de rien, et dont le visage semblait aspirer la vitesse et l’aspect aussitôt évanoui des choses […]».
(13) Georges Bernanos n’a de cesse de rapprocher Mouchette d’une animalité sauvage, cf. pp. 74 («biche»), 75 («jeune loup» et «jeune animal féminin»), 80 («lièvre»), etc.
(14) À plusieurs reprises, la jeune fille est décrite comme une sauterelle (cf. p. 231).
(15) Page 151 de notre roman, Toulet décrit Guiche, seule au milieu des bois, fronçant «les narines voluptueusement, les yeux clos» comme une chatte : «C’est cela, se dit-elle, que pensent les chattes toutes seules, en se caressant contre un meuble. Ah! Soi-même, ne pouvoir s’aimer! ».
(16) Page 160.
(17) Toulet écrit : ainsi «C’était pourtant, chez Sabine de Charite, avec certaines allures de jadis, la même voix, aussi acide qu’une oseille mâchée, aiguë et fraîche qu’un jet de glaïeul» alors que la jeune fille fait songer l’un des personnages masculins «au duvet des chardons», page 61 pour ces deux citations.
(18) «Pourtant, elle se sentait enveloppée d’une présence sourde, innombrable, puissante», p. 151 alors que, page 152, Toulet se fait plus inquiétant lorsqu’il écrit : «Ces dieux nus dont elle riait l’autre jour, qui se cachent sous l’écorce des chênes et sentent la chèvre… on dit que ce sont des démons : s’il y en avait pourtant ! et d’autres moins distincts, mais plus terribles encore, dont on est parfois frôlé dans ses rêves». Page 155, Toulet évoque «les sortilèges du démon méridien». Page 160, ce passage, qu’on dirait avir été créit par Bernanos : «De même qu’un jeune se blase à froid, se pervertit, satanise, [Guiche] croyait presque sincèrement s’être soi-même accouchée de son type, et sincèrement réaliser l’idéal de l’ingénue éclose en vice».
(19) Page 63.
(20) Page 97 : «Lui, ne pas oser ! se récria la vieille fille, du même ton que si on lui avait dit : Le soleil est noir».
(21) Voir page 86.
(22) Guy Turbet-Delof et Léon Cellier, dans un article intitulé Notes de lecture rappellent le nom de Léon Bloy pour cette occurrence, cf. Études bernanosiennes n°12, op. cit., p. 222.
(23) Remarquons ainsi que le marquis de Cadignan, tout comme le personnage de Toulet, coure les filles : «on le disait au moins, la malignité publique devant se contenter de médisances et de menus propos, car le bonhomme braconnait pour son compte, muet sur la voie comme un loup», Georges Bernanos, Sous le soleil de Satan, op. cit., p. 60.
(24) Pp. 209-210. Bernanos écrit, lui : «Car l’impuissance aime refléter son néant dans la souffrance d’autrui» ou bien encore : «Telle qui défend ses petits est moins terrible et moins prompte que celle-là qui se voit arracher la chair de sa chair, son amour, cet autre fruit», cf. Georges Bernanos, Sous le soleil de Satan, op. cit., pp. 70 et 74.
(25) Pp. 223-224.
(26) Page 129, où l’un des personnages fait remarquer que dans ce petit village justement, Ribamourt, «rien ne s’y passe, je le jure, que pareil à un roman blanc, entre gens qui s’aiment toujours. Et, de tous ces cœurs bien réglés, que rien ne gonfle, on n’en trouverait aucun, en l’ouvrant, qui nourrisse un rêve, – un remords, peut-être…».
(27) Page 73.
(28) Ainsi, page 103 : «Et si ce masque de règle et de sagesse, dont elle cachait son déportement, que soudain il se détachât au jour, ne le verrait-on point, telle qu’une Ménade, précipitée au travers d’un peuple qui s’écrie ? La poussière du grand chemin qu’ont soulevée ses flottantes jupes est déjà loin derrière elle, loin comme le passé ; tandis qu’au hasard des champs ou des vignes, ivre de courir, de grappes, d’espace, ivre du ciel qu’ébranle la foudre prochaine, elle se hâte vers l’horizon cuivreux».
(29) Page 85 : «Le curé lui-même parut pressentir un instant les secrets abîmes de cette âme qu’il croyait connaître, et fixa sur sa pénitente un regard plus attentif qu’à l’ordinaire» alors que, quelques lignes plus loin (cf. p. 86), Toulet fait remarquer que ce prêtre médiocre ne semble guère se douter que «la conscience de la notaresse était pareille à ces eaux de cristal qui dorment sur un lit de vase», une image éminemment bernanosienne, cf. Sous le soleil de Satan, op. cit., p. 83 : «Les sentiments les plus simples naissent et croissent dans une nuit jamais pénétrée, s’y confondent ou s’y repoussent selon de secrètes affinités, pareils à des nuages électriques, et nous ne saisissons à la surface des ténèbres que les brèves lueurs de l’orage inaccessible».
(30) Page 8 de notre édition : «un satyre bondissant dans la blanche lumière qui tremble» qui peut désigner un notaire comiquement appelé Lubriquet-Pilou, possédant des «oreilles en pointe» comme «les oreilles du satyre» (p. 49), ailleurs désigné comme «un loup rouge, […] un bon loup qui rit au fond du bois» (p. 69).
(31) Voir l’avant-propos (nous respectons les italiques : «[…] et tel rit dans sa barbe le faune gardien des fleuves, quand il frappe le sol de son pied démoniaque et fourchu».
(32) Page 137.
(33) Page 158.
(34) Bernard Vernières, Bernanos ou l'aventure humaine dans Sous le soleil de Satan (Minard, 1992), p. 38.
(35) Michel Guiomar, Miroirs de ténèbres Images et reflets du double démoniaque II, Georges Bernanos Sous le soleil de Satan ou les ténèbres de Dieu (Librairie José Corti, 1984), p. 87.
(36) Comme l’auteur ne s’en cache pas dans l’une des notes de son article, où il affirme : «Nous avons simplement essayé de montrer à propos de la première Mouchette, celle de Sous le soleil de Satan, qu'une recherche plaçant l'érotisme dans une situation centrale peut ouvrir, dans l'œuvre qu'une certaine critique bien-pensante essaie de réduire à des schémas métaphysiques ou moraux simplistes, des perspectives plus proches de nos problèmes», Henri Giordan, Mouchette et l’érotisme in Études bernanosiennes n°12 op. cit., p. 110.
(37) Max Milner, Expérience du mensonge et théologie du péché in Études bernanosiennes n°12, op. cit., p. 211.
(38) Emmanuel Mounier, Un surnaturalisme historique : Georges Bernanos, in Malraux, Camus, Sartre, Bernanos, l'espoir des désespérés (Seuil, coll. Points Littérature, 1970), p. 153.
(39) Jacques Chabot, Mouchette : l’écrivain et son double, in Bernanos Création et modernité (sous la direction de Max Milner, Klincksieck/Lublin : Presses de l'Université Marie Curie-Sklodowska, 1998), p. 139.
(40) Pierre Gille, Bernanos et l'Angoisse (Nancy : Presses universitaires de Nancy, 1984), p. 35.
(41) Georges Bernanos, Sous le soleil de Satan, op. cit., p. 61.
(42) «Vous rappelez-vous cette paisible et chaude nuit où je vous parlais du monde qui est par-delà les apparences, et du Grand Pan ; vous rappelez-vous Mary ? C’est elle qui mit au monde Hélène Vaughan, neuf mois après cette nuit-là», Le Grand Dieu Pan [The Great God Pan, 1894] (traduction de Paul-Jean Toulet, Toulouse : Éditions Ombres, 1993), p. 120.
(43) Ainsi, d’un des personnages ayant fréquenté Hélène Vaughan, un certain Sidney Crashaw, nous est-il dit, quelques heures avant qu’il se suicide, que : «La forme de l’homme existait encore, mais tout l’enfer l’habitait ; la luxure furieuse, une haine pareille à du feu, et l’angoisse qui semblait hurler dans la nuit malgré les dents serrées, et les ténèbres du désespoir. Je suis sûr qu’il ne me vit pas ; il ne voyait rien de ce que vous et moi pouvons voir, mais il voyait ce que, j’espère, nous ne verrons jamais», op. cit., p. 94.
(44) Nous ne savons qu’une seule chose, que nous apprend celui qui fut l’époux de la jeune femme et qui finira lui aussi par se suicider : «Villiers, cette femme [Hélène Vaughan], si je puis l’appeler une femme, a corrompu mon âme», op. cit., p. 43.
(45) Voir l’article de Judith Hatten intitulé Ambivalence de la folie où nous pouvons lire : «Il faut reconnaître la coexistence d'une folie mystique avec la folie clinique dans le roman. Dans le cas de Mouchette, la folie clinique est le premier pas qui la conduit à la folie mystique, et cette folie mystique est le seul moyen et la seule issue pour elle, totalement isolée, de rendre absolu le néant qu'elle perçoit tout autour [...]», in Études bernanosiennes n°12, op. cit., p. 145, l’auteur souligne.
(46) Georges Bernanos, Sous le soleil de Satan, op. cit., p. 174.
(47) Ibid., id.
(48) Ibid., p. 256.
(49) Ibid., p. 247.
(50) Ibid., p. 97.
(51) Ibid., p. 212.
(52) Arthur Machen, Le Grand Dieu Pan, op. cit., p. 37. L’auteur souligne. Remarquons la présence du latin, comme si Machen voulait donner une coloration patristique à cette sentence, et ainsi l’ancrer à une démonologie chrétienne très ancienne.
(53) Ibid., p. 113.
(54) Georges Bernanos, Sous le soleil de Satan, op. cit., p. 98.
(55) Ibid., p. 213.
(56) La Sorcière de Michelet (Flammarion, coll. GF, 1991). Cf. chapitres V et VI intitulés Possession et Le Pacte. Respectivement, cf. pp. 79, 80, 90, 80.
(57) Chez Michelet, comme chez Bernanos, il est remarquable de constater que les héroïnes féminines tentées par le Diable semblent succomber, pour une part, à une fièvre d'érotisme. La sorcière se sent ainsi «avec horreur empalée d'un trait de feu, inondée d'un flot de glace...». (op. cit., p. 84).
(58) Sous le soleil de Satan, op. cit., p. 95.
(59) Ibid., cf. p. 113.
(60) Ibid., p. 184.
(61) Ibid., p. 237.
(62) Ibid., p. 247.
(63) Ibid., p. 275.
(64) Ibid., p. 68.
(65) Ibid., p. 98.
(66) Ibid., p. 89.
(67) Ibid., p. 204.
(68) Ibid., p. 115.
(69) Henri Martineau, P.-J. Toulet et Arthur Machen. Monsieur du Paur homme public et le Grand Dieu Pan (Le Divan, 1957).
(70) Selon Martineau : «Toulet n’avait pourtant pas tardé de se mettre à l’ouvrage sitôt que l’autorisation lui avait été accordée par Machen de traduire son livre. Et sans doute avait-il à peine terminé sa traduction du Grand Dieu Pan quand il écrivit son propre roman Monsieur du Paur qui, nous l’avons vu, avait paru à la fin de l’année précédente chez Simonis Empis. Peut-être même avait-il mené de front ces besognes. Aussi n’est-il point étonnant qu’on puisse découvrir entre certaines pages de ces livres, des liens évidents», op. cit., p. 48.
(71) Op. cit., p. 9.
(72) Ibid., pp. 49-50.
(73) Ibid., p. 54.
(74) Lettre sans date : «J’ai à peine besoin d’ajouter, je suppose, qu’aucune des expériences que j’ai faites n’a de rapports avec de telles impostures que le Spiritualisme et la Théosophie. Mais je crois que nous vivons dans un monde de grands mystères, de choses insoupçonnées et tout à fait stupéfiantes», ibid., p. 65.
(75) Ibid., p. 44.
(76) «Mais je me figure que l'enfer, vu par un soupirail, devrait être plus effrayant que si, d'un seul et planant regard, on pouvait l'embrasser tout entier», in Jules Barbey d’Aurevilly, Le dessous de cartes d’une partie de whist in Les Diaboliques (Flammarion, coll. GF, 1990), p. 177.
(77) Paul-Jean Toulet, Monsieur du Paur, homme public [1898] (Émile-Paul Frères, éditeurs, 1927), p. 162.
(78) Ibid., p. 174.
(79) «Nous y courons, et pour trouver sans connaissance l’abbé N… foudroyé au pied du lit; cependant qu’abîmé dans la mort, Pierre-Bénigne semblait retenir sur sa face l’énigme d’un dernier sourire», ibid., p. 235.
(80) Op. cit., ibid.
(81) Enrico Castelli, Le Démoniaque dans l’art. Sa signification philosophique (Vrin, 1959).
(82)Voir l’article de Jessie Hornsby, Vide spirituel et technique lacunaire dans Monsieur Ouine auquel Gérard Bucher réagit en ces termes : «Je crois que dans Monsieur Ouine les lacunes ont toujours une fonction positive. Pour essayer de colmater ces brèches, le lecteur, qui envisage le texte dans sa continuité linéaire apparente, est forcé de remonter constamment à tout ce qui précède, d'effectuer, pour ainsi dire, une lecture à rebours. Or justement le monde de Monsieur Ouine est un monde renversé, qu'on ne peut comprendre que par une lecture renversée» in Georges Bernanos sous la direction de Max Milner (Plon, Actes du colloque de Cerisy-La-Salle, 1972), p. 547.
(83) Voir Arthur Machen, op. cit., p. 27.
(84) Ibid., p. 69.
(85) «Les sages savent que tout symbole est symbole d’une réalité, non pas de néant; et c’était en vérité un symbole exquis que celui-là, sous lequel les hommes de jadis voilaient les forces secrètes et redoutables qui sont au cœur de toutes choses, les forces devant qui l’âme humaine se fane et meurt, noircie comme le corps même le serait par des courants électriques. Ces forces ne peuvent se nommer, ni concevoir, que sous un voile; un voile qui apparaît à la plupart comme une fantaisie de poètes, à quelques-uns comme le conte des niais et des fous», ibid., p. 106.
(86) Mario Praz, La chair, la mort et le diable dans la littérature du 19e siècle. Le romantisme noir (Denoël, 1988), pp. 297-8.
(87) Arthur Machen, Le peuple blanc et autres récits de terreur (traduction de Jacques Parsons, Bibliothèque Marabout, coll. Fantastique, 1974), p. 16.
(88) Juan Asensio, Le démoniaque selon Sören Kierkegaard dans Monsieur Ouine de Georges Bernanos, Études bernanosiennes n°23, (Minard, 2004), repris sous Le démoniaque selon Sören Kierkegaard dans Monsieur Ouine de Georges Bernanos.
(89) «– Donc, pour en revenir à votre sujet favori, vous estimez que le péché a quelque chose d’ésotérique, d’occulte ?
– Oui. Il est le miracle infernal comme la sainteté est le miracle céleste. Parfois, il est élevé à une telle hauteur que nous ne pouvons absolument pas soupçonner son existence; ainsi, la note des grands tuyaux de l’orgue est si grave que nous ne saurions l’entendre», ibid., p. 23.
(90)Ibid., p. 17.
(91) Ibid., id.
(92) Ibid., p. 19.
(93) Dans son Traité du désespoir datant de 1848 (Gallimard, coll. Folio, 1999), p. 213.
(94) Ibid., p. 20.