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28/01/2014

2666 de Roberto Bolaño, 1 : au bord du précipice et du monstre romanesque, par Gregory Mion

Crédits photographiques : Essdras M. Suarez (EMS Photography).

«En 1947, le couple retourne au Mexique. Barreda reprend ses relations quotidiennes avec ses anciennes connaissances. Celles-ci, ou l’air du Mexique, refont de lui le Barreda redouté d’avant la réconciliation : son caractère s’assombrit, il reprend goût à la boisson et aux petites chanteuses, il n’écoute plus sa femme, ne lui parle plus, rapidement les mauvais traitements verbaux arrivent et une nuit, après qu’Irma a défendu devant des amis l’honnêteté et les réussites du régime franquiste, Barreda de nouveau la bat.»
Roberto Bolaño, La littérature nazie en Amérique.

«L’histoire de l’humanité n’est pas l’histoire de la lutte des classes, c’est l’histoire des horreurs.»
Cornelius Castoriadis, Les carrefours du labyrinthe.

«Pour qu’un homme comprenne à quel point le matin peut être doux à son cœur et à ses yeux, il faut que la nuit lui ait été cruelle.»
Bram Stoker, Dracula.


Rappel

2052598186.jpg2666 de Roberto Bolaño.





1239574002.jpg2666 margaritas para los cerdos…, par Carmen Muñoz Hurtado.





3119289091.jpgDes os dans le désert de Sergio González Rodríguez.





Cette note inaugure une série de cinq articles consacrés au roman 2666 de Roberto Bolaño. Chacun de ces textes traitera de l’une des cinq parties qui composent le roman. J’ai longtemps repoussé le travail sur Bolaño et 2666, jugeant ce livre hors d’atteinte. Mais la perspective du dixième anniversaire de Stalker m’a incité à revenir sur mes appréhensions. Il suffit un instant de repenser à la décennie colossalement littéraire que Juan Asensio vient de boucler pour surmonter, en comparaison, la perspective d’un moindre investissement. J’avais vingt ans lorsque Stalker a fait son apparition. J’ai consulté assidûment les articles qui ont peu à peu investi la Zone, et, d’emblée, j’ai repéré la probité que je ne sentais guère à l’Université, milieu auquel je dois évidemment mes humanités, mais milieu dont je me suis lentement retiré ces dernières années faute d’y avoir trouvé la sincérité escomptée. Tout mon temps est désormais occupé par l’enseignement secondaire. Quant au reste, je le consacre modestement à l’écriture et à la traduction, à des niveaux si confidentiels que je ne devrais même pas en parler, et surtout à la réflexion littéraire, exercice vain tant il nous ramène à notre ignorance, exercice de surcroît enlaidi par toute une presse accablante de médiocrité, irrespectueuse de ce qu’elle est censée incarner et prodigieusement versée dans le mauvais copinage. Voilà une bonne raison de garder l’énergie, même dans les journées difficiles, et ceci explique pour l’essentiel mon choix de contribuer à Stalker depuis presque deux ans. Ces notes sur 2666 ne pouvaient en ce sens qu’être dédiées à deux personnes, ainsi qu’à une troisième qui correspond en réalité à un groupe : à Juan Asensio d’abord, à Roberto Bolaño bien sûr, ainsi qu’aux rares, très rares personnes qui m’ont aidé et qui m’aident encore à traverser les tempêtes.
Précisons enfin que toute la pagination de ces notes renvoie à l’édition de poche de 2666 (Éditions Gallimard, coll. Folio, 2011). Il est impératif, enfin, de signaler le nom de Robert Amutio, traducteur génial de Bolaño, à qui nous devons la chance de pouvoir lire un auteur non moins génial.

*


Quelle attitude privilégier au contact d’un grand livre ?

À mesure qu’un certain journalisme dilettante s’est cru autorisé à discourir en toute complaisance sur la littérature contemporaine, celle-ci a perdu en cohérence, elle s’est formalisée de façon regrettable, mais surtout, elle a beaucoup perdu de son suivi critique. Considérée dans ses grandes largeurs, la critique du journalisme littéraire s’est vicieusement professionnalisée, habile à dissimuler ses carences derrière le protocole d’une médiatisation de masse, à l’endroit même, donc, où la qualité d’une œuvre se décide en fonction de sa capacité à être résumée et comprise par des individus qui n’ont aucune idée de ce que représente l’histoire littéraire, pas plus qu’ils n’ont eu de scrupule à transformer la vie de l’écrivain en quelque chose de scolaire et de spectaculaire, comme si le seul critère qui comptait, désormais, c’était d’être tête de liste dans un classement, réduit à une note moyenne, à une appréciation censée nous indiquer la probabilité d’être couronné par telle ou telle distinction automnale, ce qui se complètera, pour les plus conformistes des auteurs, par une tournée générale de télévision consanguine, entre chroniqueurs mondains et présentateurs d’une redoutable crétinerie. La conséquence directe de ces mystifications a été de rendre à peu près tous les livres équivalents, quand on n’a pas hardiment jeté l’opprobre sur les écrivains sérieux, quand on ne les a pas ringardisés, tout cela étant conduit par un regrettable impératif de productivité qui pousse la créativité dans un angle mort.
Au milieu de cette anarchie où le sentiment médiatique l’emporte sur la moindre intuition ou connaissance privée, il n’existe aucune littérature digne de ce nom. C’est l’une des raisons qui doit nous inciter à remettre en cause la simili-expertise du système médiatique, afin, plutôt, de préférer ce que l’on pourrait appeler les contre-allées de la critique, occupées, il faut bien le dire, par d’authentiques professionnels, en l’occurrence par des lecteurs qui ne confondent pas le désordre de leurs sentiments avec l’intuition qui préside à toute œuvre littéraire de qualité. Ces livres de qualité ont un contenu intrinsèque qui exige des sentiments autrement plus élaborés, non pas qu’ils s’adressent à des hyper-sensibles, mais ils invitent à la délicatesse et au temps long de la méditation. En s’imposant dès la première lecture, ces livres réveillent en nous des pressentiments, ils font remonter des souvenirs intuitifs, des objets antérieurs à nous, comme le poète se donne pour tâche de communiquer avec l’infini, car, en chantant pour un homme, il chante le destin de tous les hommes. Cela signifie que la scandaleuse binarité de l’opinion médiatique ne devrait pas avoir tant de place, attendu qu’un livre susceptible d’accorder d’emblée nos intuitions n’est pas réductible à l’impression du jour ni au temps qu’il fait, mais qu’il demande peut-être, au détriment d’une profession d’expertise, une sorte de profession d’ignorance qui pourra laisser s’exprimer ce qu’il y a de plus innocent ou de plus virginal chez celui qui se destine au commentaire d’une œuvre aussi clairvoyante (1).
Avec 2666, Roberto Bolaño propose un roman à la pensée si élargie que celle-ci déclasse tout de suite les avatars sentimentaux, de même qu’elle suggère une lecture prudente, progressive et forcément lacunaire. Parmi la multitude de questions posées par le livre, il nous faudra faire des choix, des découpages, des approximations, autant de preuves qu’il s’agit d’un roman exceptionnel, immunisé contre le défaut de superfluité. Tel que l’a fait remarquer Juan Asensio, on devine déjà la grandeur de ce livre en ce qu’il dialogue avec d’autres romans significatifs, que ce soit de manière transparente ou cryptique. Jusqu’où peut-on remonter dans la logique d’un texte qui, de surcroît, se présente à nous comme étant une œuvre posthume, la dernière officiellement écrite par Bolaño ? Il serait trop maladroit de parler d’une œuvre testament à l’intérieur de laquelle se révèlerait, à la suite d’une série d’efforts exégétiques et de recoupements divers, l’ensemble des énigmes littéraires qui ont accompagné l’auteur pendant ses années de création. Au lieu de nous en remettre à cette facilité, nous préférons parler d’un roman à la structure ouverte, de bout en bout transporté par une remarquable compossibilité littéraire, comme si le livre racontait toutes les histoires du monde à la fois, en se réservant simultanément les forces de raconter la sienne, c’est-à-dire celle de l’écrivain allemand Benno von Archimboldi, romancier introuvable, à l’apparence presque «incitable», un homme d’arrière-monde auquel ne s’intéressent plus que des factions éparpillées d’universitaires, un homme plein de dérobades et désormais soupçonné de vivre dans une zone très criminelle du Mexique.
Cette attitude de pondération que nous adoptons envers Bolaño, elle se justifie dans le texte même du roman, lorsque Mme. Bubis, l’éditrice de von Archimboldi, s’interroge sur le degré de compréhension que nous pouvons avoir d’une œuvre : «Mais elle se posait la question (et en passant elle la leur posait) de savoir jusqu’à quel point quelqu’un peut connaître l’œuvre de quelqu’un d’autre ?» (p. 52). Mme Bubis illustre le problème avec un exemple d’esthétique subjectiviste : si deux personnes qui peuvent se prévaloir d’une affinité certaine avec une œuvre éprouvent des sentiments différents à son contact, est-ce que cela signifie que l’un de ces sentiments est erroné ? Comme n’importe quel problème d’esthétique subjectiviste, il est difficile d’arrêter une réponse, et les différentes tournures que Mme. Bubis donne à son illustration nous rappellent l’épisode des goûteurs de vin de Don Quichotte. Sancho raconte que deux de ses parents furent mis à l’épreuve pour évaluer la saveur d’un vin. L’un repéra dans le breuvage un goût de fer, l’autre un goût de cuir. Ils ne purent s’entendre sur leur désaccord, aussi décida-t-on de vider le tonneau qui contenait ce vin. On aperçut alors une clé sur laquelle était attachée une lanière de cuir. Les deux parents de Sancho avaient chacun un peu raison, à ceci près qu’ils n’ont pas été suffisamment sociables l’un envers l’autre pour envisager la construction simultanée de leur délicatesse respective.
Mme. Bubis, lorsqu’elle s’exprime sur ce sujet d’esthétique, interpelle des universitaires, à savoir des gens chez qui nous supposons la bonne politesse, ainsi qu’un niveau avéré de connaissance sur ce dont ils sont les spécialistes – l’œuvre d’Archimboldi. Sauf qu’il n’en va pas de la sorte, puisque les éminences en question ne sont pas exemptes de démarches et d’orientations tout à fait ridicules, typiques de ce milieu où la mesquinerie, l’outrecuidance et la geste matamoresque ont souvent leur mot à dire, particulièrement dans la tradition universitaire européenne, où quelques chefs de département et autres professeurs émérites se font une idée de leur travail assez éloignée de la déontologie intellectuelle de base, se prenant pour des administrateurs de royaumes et des propriétaires de cadavres théoriques, prêts à retrousser la babine rhétorique et à brandir l’épée de la mauvaise jactance pour affirmer le pouvoir dont ils se croient justiciables. Cet intermède d’esthétique mené par Mme Bubis est donc, peut-être, un avertissement pour le futur critique de Bolaño, autant qu’il semble être une mise en garde pour les spécialistes attitrés d’Archimboldi, représentatifs de ce qu’on appelle parfois le «petit milieu» (2) lorsqu’on se réfère à l’Université ou à toute institution qui s’est nécrosée par l’excès de ses maîtres et la fuite de ses meilleurs disciples. Le roman ne manque pas de paragraphes, ou du moins de phrases qui font office d’abrégés des grotesqueries universitaires, que ce soit en évoquant quelques accalmies et quelques concordances de vues méthodologiques malgré les doutes concernant un si fondamental cessez-le-feu (p. 68 et p. 105), ou que ce soit en insistant sur le snobisme décomplexé des professeurs qui préjugent de l’inconsistance d’un «collègue» à cause de son pays de provenance (p. 183), tendance, du reste, très reconnaissable en France, où il existe un de ces principes qui stipule qu’un universitaire de province vaut très probablement moins qu’un universitaire de Paris.
Ce que les exemples de Mme Bubis mettent en évidence, ce sont les débordements provoqués par des certitudes trop protégées, trop rarement contredites pour être encore scientifiquement efficaces dans la durée. C’est pourquoi les colloques universitaires, les séminaires et les paroles d’amphithéâtre sont, malheureusement et la plupart du temps, moins des exercices de pédagogie que les éléments successifs d’un raffermissement de pouvoir, tout cela favorisant une ligne de démarcation entre ceux qui possèdent des droits sur un sujet et ceux qui n’en possèdent pas. Ces dispositifs discriminants peuvent aboutir à des pratiques totalement incohérentes parce que la matière à traiter, disons la littérature, est passée au second plan. On sait par exemple que la dissertation, exercice canonique en France, est enrobée d’une telle lourdeur de méthode qu’il est possible qu’un étudiant soit disqualifié non par ce qu’il aurait exprimé de contenu, mais par ce qu’il aurait mal distribué d’un point de vue formel – et quelquefois tout se joue dès la phrase d’accroche, imparfaitement sorbonnarde, sait-on jamais. Il ne s’agit pas de digresser là-dessus, ni, pour l’exprimer vulgairement, de cracher dans la soupe. Ce qu’il s’agit de montrer, c’est que l’appareil universitaire s’est décentré de ses devoirs présumés, à tout le moins dans le roman. Il en a résulté une lente et progressive démission de ses acteurs, possiblement responsables du déplacement de l’opinion vers les centres médiatiques, aussi ignobles et incompétents soient-ils. Autrement dit l’Université ne semble plus pouvoir répondre simplement à la question «Que faites-vous ?», parce que, et c’est une hypothèse, ses membres sont trop occupés à intriguer, à courir la publication, à mendier une notoriété, si bien qu’ils n’ont plus le temps de parler de ce qui compte, ni, cela va de soi, de travailler avec autant de vigueur que celle qui a pu animer Bolaño pendant qu’il composait 2666. Cette purge de la parole universitaire, au profit d’une expression mondaine, voire badine, est très marquée dans le livre. Les professionnels d’Archimboldi, une fois les présentations effectuées (pp. 17-27), nous sont décrits pour ainsi dire par le trou de la serrure. Bolaño commence par appuyer les preuves d’érudition de ces personnages (Jean-Claude Pelletier, Piero Morini, Manuel Espinoza et Liz Norton, en l’occurrence le Français, l’Italien, l’Espagnol et l’Anglaise, quatre piliers de la vieille Europe épistémologique, quatre cerveaux de faculté qui ont lu et parfois traduit les œuvres d’Archimboldi), puis il tempère ces marques d’instruction en faisant de ce quatuor d’universitaires un carré plein d’enflures, au fond un groupe de gens dont l’aspect extraordinaire des titres, pour autant, ne les protège pas d’un relâchement prononcé et d’un goût évident pour les sensations communes, ordinaires en somme, et pour toutes les conversations et les actes qui vont avec (pp. 60-2, où Norton couche d’abord avec Pelletier et ensuite avec Espinoza, après que ceux-ci ont largement réfléchi aux stratégies de conquête, à mille lieux d’une réflexion assidue concernant Archimboldi et le statut de sa production romanesque dans les lettres germaniques).
Ce début d’examen est donc bel et bien de l’ordre de l’avertissement et il est à prendre comme une proposition d’attitude intellectuelle lorsque nous sommes aux prises avec une œuvre qui nous dépasse tant par son volume que par sa densité spirituelle – c’est-à-dire par son génie, par son côté exhaustif, son profil épuisant et pourtant si délectable, si réservé dans sa matière et sa manière. Ainsi lorsqu’une œuvre nous instruit sans mentir de sa plénitude narrative, non parce qu’elle détaille la totalité du monde mais parce qu’elle décrit sans qu’on ne puisse voir venir quoi que ce soit, lorsqu’elle poursuit en réalité ce qu’il faut bien qu’on ose nommer un élan vital, l’œuvre, alors, avance en respectant la rigueur d’une architecture très complexe, celle des intuitions, celle des visions, elle progresse dans le réseau intemporel des prophéties et des constructions divines, et l’on ne peut s’y introduire qu’avec un forte propension de candeur, comme l’enfant qui entre pour la première fois dans une cathédrale et qui se sent ébranlé par une force immense, par un amour plus grand que tous ceux qu’il a pu connaître jusqu’alors. Cette fréquentation à la fois érotique et intuitive du texte est évidemment contraire aux postures spirituellement mortes que nous avons suggérées. Autant Pelletier, Morini, Espinoza et Norton, faute de s’affranchir de certaines habitudes, vont s’échiner à retrouver la trace d’Archimboldi et ne feront qu’en déranger la configuration intime, autant nous ne ferions que défigurer Bolaño si nous n’avions qu’à en produire une composition spéculative. Car maintenant que Bolaño a disparu, il est comme Archimboldi, un centre de gravité inspirant, aspirant même, un centre invisible cependant, un trou noir dont la localisation est physiquement impossible mais que l’on peut, par l’intermédiaire d’une recherche honnête, essayer de deviner, jusqu’à nous approcher, ce n’est pas inenvisageable, d’un disque d’accrétion passablement incarné (3).

Quatre universitaires inconséquents

Au commencement du roman, nous découvrons les portraits de quatre universitaires qui se sont passionnés pour la littérature de Benno von Archimboldi. En apparence homogène, ce tableau en quatre temps revendique l’excellence académique, le sacrifice de l’étude, l’ascétisme de l’enquêteur en chaire, toutefois, à un niveau plus souterrain, il brosse des intentions moins harmonieuses, car toute carrière à l’Université suppose une conservation du prestige durement acquis (p. 20), le mérite devant l’emporter sur les soi-disant turpitudes. Jean-Claude Pelletier, le Français, personnifie l’archétype du parcours classique, homme d’effort et de talent, apte à professer l’allemand dans l’enseignement supérieur dès l’âge de vingt-sept ans. À l’aube de sa vingtième année, il rencontre les livres d’Archimboldi et l’éblouissement qui en découle inclinera ses choix de carrière. Ce parcours est relativement similaire à celui de Piero Morini, l’Italien, qui lui aussi a vingt ans lorsqu’il met les pieds dans la littérature archimboldienne. Morini et Pelletier ont d’ailleurs beaucoup fait pour la traduction des œuvres d’Archimboldi dans leurs langues respectives. L’itinéraire intellectuel de Manuel Espinoza, l’Espagnol, est plus oblique. Spécialiste de philologie espagnole, Espinoza est un polyglotte reconnu bien que sa maîtrise de l’allemand soit quelque peu restreinte. C’est en passant par Goethe et Jünger qu’il bifurque dans la sphère des archimboldiens, et son doctorat de littérature allemande sera sans surprise consacré à Archimboldi. Il est en outre précisé que Manuel Espinoza est un être animé par la rancune et le ressentiment, traits de caractère sans doute accentués par sa déconvenue précoce avec un groupe d’amateurs de Jünger, assemblée germaniste qui lui reprocha à demi-mot de ne pas correctement parler allemand (p. 23). Ceci étant posé, le point commun de ces trois hommes, au-delà d’Archimboldi, est explicitement résumé : «Tous trois possédaient une volonté de fer.» (p. 24).
Pour eux, Archimboldi constitue un clinamen, un point de bascule qui réinitialise leur chute existentielle, comme les atomes, dans la théorie de Lucrèce, sont assujettis à une déviation tendancielle et spontanée qui les écarte de leur écoulement vertical, les acheminant vers des collisions inventives, des chocs de création, autant de frictions fortuites qui expliquent la prolifération des réalisations naturelles – privée de cette déclinaison (la παρενκλισις des atomistes grecs, que Lucrèce retranscrira en latin par clinamen) qui arrache les atomes de leur trajectoire initiale, la nature n’eût rien créé et les atomes fussent tombés à la verticale, à l’opposé de toute possibilité de consistance physique et de variété dans le réel. Reste à savoir comment ces trois hommes exploitent ce point aveugle qui les domine néanmoins, comment ils négocient l’espèce de supplice de Tantale qui caractérise leurs rapports avec Archimboldi, car lorsqu’ils croient se rapprocher significativement de l’écrivain allemand, ils se retrouvent en fait rejetés au loin, remisés à l’entrée du dédale archimboldien, au centre duquel séjourne peut-être, comme l’indique Juan Asensio dans le sillage de J. Bergamín, «le monstre du romanesque». Minotaure invisible et malgré tout décisif, Archimboldi exacerbe chez ses adeptes une minotauromachie déclassée, des combats de taureaux castrés par l’institution, pitoyables bêtes faméliques qui déambulent dans un monde de fractales, un monde dont les subtils principes débordent les logiques réductrices de ceux qui font d’un auteur un bout de venaison qu’on se dispute, comme s’il pouvait encore y avoir, de nos jours, des maîtres de tel philosophe ou de tel romancier, des gens qui auraient tout compris d’une œuvre et qui devraient être mieux rétribués que d’autres, moins attitrés, moins assermentés, en définitive moins diplômés ou minorés à cause de leur situation géographique. Nous n’avons pas besoin d’une lecture sagace pour conclure ceci : le mystère archimboldien, au lieu d’aiguillonner les universitaires vers quelque chose de noble, les incite plutôt à fabriquer des grilles de lecture étanches, dépourvues d’amplitude et aux structures débiles, initiatrices de contre-productivité et d’une violence symbolique où les têtes tombent par circulaires interposées ou tractations occultes. Au bout du compte, ces universitaires ont l’air de personnages prométhéens, mais ils s’efforcent tellement d’avoir un coup d’avance qu’ils finissent par être à côté, à la marge de ce qui devrait importer, à peine semblables à des Épiméthée si tant est qu’une pensée, à la fin, puisse se formuler dans leurs cerveaux contrits. Un tel contexte d'incompréhension des enjeux littéraires a fort naturellement ruiné tout ce qui pouvait exister de créatif dans ces âmes desséchées et rebutantes, comme, selon toute vraisemblance, la vocation d’écrivain d’Espinoza, dorénavant obligé par les manigances universitaires.
En contrepoint, Liz Norton, le quatrième sommet de ce quadrilatère boursouflé, ne paraît pas aussi corrompue. Elle est plus jeune que ses camarades, et lorsque ceux-ci sont déjà des docteurs et des professeurs ordinaires, l’universitaire anglaise n’en est encore qu’à l’étape des charges de cours, presque une position humiliante dans le langage des positions universitaires. C’est lors d’un séjour à Berlin qu’un ami lui offre un roman d’Archimboldi. La trajectoire de Norton est d’une certaine façon «moins traumatique ou poétique» (p. 25) en ce qui concerne le contact initial avec Archimboldi. Liz Norton n’a pas d’esprit volontaire et tout ce qui vient à elle dépend en quelque sorte d’une physique plus charnelle, plus désinvolte, en quoi l’existence d’Archimboldi ne peut pas fonctionner pour elle à l’instar d’un clinamen. Elle aurait très bien pu travailler sur Schiller si cet ami berlinois lui avait offert un livre de cet auteur. D’ailleurs, une fois que Pelletier, Morini et Espinoza auront rencontré Norton, cette dernière deviendra pour eux un nouveau point de déviation. Retenons en fait ce qu’était Norton au moment où les quatre sommets de ce carré furent reliés pour la première fois en 1994, lors d’un congrès de littérature allemande à Brême : «La seule chose qu’ils savaient de Liz Norton était qu’elle donnait des cours de littérature allemande dans une université de Londres. Et qu’elle n’était pas, comme eux, une universitaire.» (p. 30). Mais en couchant avec Pelletier et Espinoza, puis avec les deux en même temps avant de suspendre ses concubinages et de dialoguer en profondeur avec Morini, Norton se révèle sous les traits d’une coucheuse «utile», ne prenant même pas la peine de s’impliquer ni de montrer de l’initiative dans la pratique sexuelle (p. 75), consciente, éventuellement, des bénéfices potentiels de cette permissivité. On pourrait dès lors se demander si la consolidation des rapports de Norton avec l’Université tient à ses compétences ou à ses libertinages, comportement qui n’est pas du tout exceptionnel dans ce milieu et dans les cercles culturels en général.
Une autre nuance parmi ce tableau à la physionomie prétendument homogène, ce sont les infirmités dont souffre Morini. L’Italien est un accidenté de la vie. Outre une sclérose en plaques, un «étrange et spectaculaire accident l’avait cloué pour toujours sur une chaise roulante.» (p. 21). Ces diminutions du corps ne sont pas anodines pour élucider la dynamique qui concourt à l’identité des quatre universitaires. Les amoindrissements de Morini l’excluent de facto de la course à la sexualité, aussi est-il celui qui abat la quantité la plus honnête de travail. Les autres, en étant en pleine possession de leurs moyens, ne sont ni plus ni moins que des mauvais Socrate, des individus archi-corporels à l’intérieur desquels l’âme n’a pu que mourir. Par contraste, Morini affiche une humanité que ses acolytes n’ont pas (p. 162), de même qu’il semble falloir l’approcher pour se remettre au travail, comme on souhaiterait s’asseoir au bureau d’un premier de la classe pour essayer de prendre de la distance avec les cancres (p. 140). Les douleurs, du reste, paraissent détourner Morini des mouvements hasardeux, quoique le hasard, au détour d’une discussion avec Edwin Johns, un peintre automutilé qui s’est tranché une main, prenne des allures de luxe, bien qu’il ne puisse se manifester que par l’intermédiaire d’incompréhensibles épiphanies (pp. 147-8). L’Italien, tout compte fait, est celui dont les recherches ont le plus de cachet parce qu’il ne renie pas la déclinaison impliquée au préalable par Archimboldi. C’est un homme de rectitude en dépit du mystique magnétisme généré par le clinamen, en cela qu’il continue d’être droit au cœur de la moindre des courbes, tandis que Pelletier, Espinoza et Norton ont davantage tendance à se perdre, à se disperser en distractions. Ce sont d’ailleurs ces trois-là qui iront au Mexique pour traquer Archimboldi, Morini décidant de ne pas participer au voyage (p. 172). Certes le refus de Morini est argumenté par le délabrement physique de sa personne, mais nous voudrions y déceler quelque raison plus pénétrante, comme si, dans le fond de son intuition, Morini avait déjà anticipé la nature indétectable d’Archimboldi, comme s’il avait reconnu en silence la pusillanimité universitaire, courageuse en théorie et terriblement couarde en pratique, forcément vouée à l’échec dans sa quête de l’auteur fugitif. En effet, comment des personnages rompus aux attaques détournées, aux coups bas et aux hypocrisies pourraient s’imaginer, ne serait-ce qu’un instant, mettre la main sur un auteur allemand qui a réussi à déserter le champ de bataille de la Seconde Guerre mondiale et à écrire parmi les romans les plus importants de son siècle ? Il y a entre l’Université et Archimboldi une incommensurable différence de nature, la première étant mineure quand la seconde respire le souffle des cimes. À force d’avoir tant voulu écrire sur Archimboldi, à force d’avoir incarcéré la littérature dans un carcan grotesque, l’Université, tel que le dirait Cioran, n’a fait qu’un acte de profanation, elle n’a fait que tuer le sujet, alors qu’il eût mieux valu se concentrer autrement pour se donner la chance de percevoir l’ombre du monstre romanesque.

Un introuvable géant des lettres

On ne sait que très peu de choses sur la vie de Benno von Archimboldi. Toute information le concernant est susceptible de créer l’événement. Ses livres ont été lus, relus, disséqués par cette clique d’universitaires, désormais en manque d’exotisme herméneutique. Derrière le texte, on spécule sur la texture de l’auteur, on veut connaître l’humain pour vérifier des matériaux d’interprétation, à moins qu’on ne veuille relancer la machine du travail, ralentie par des lustres de tâtonnements, de timidités et d’opportunismes incongrus. Le mystère d’Archimboldi, pour peu qu’il y en ait un, n’a peut-être été monté de toutes pièces que par l’incapacité de ces universitaires à le démêler. En absolutisant les résultats de leurs travaux, il est probable qu’ils aient compliqué la solution.
Cela n’empêche pas, cependant, le développement croissant de la mythologie qui entoure le personnage d’Archimboldi. De lui, une notice bibliographique assure qu’il en né en 1920, que cette naissance s’est déroulée en Prusse et qu’il est un écrivain allemand (p. 35). Un auteur souabe prétend avoir connu Archimboldi, mais l’anecdote qu’il rapporte à son sujet est assez décevante, sûrement apocryphe (pp. 39-48). Lorsque Pelletier et Espinoza se rendent chez l’éditeur d’Archimboldi à Hambourg, on leur raconte que l’homme est «brave» et que sa stature en impose (p. 49). Plus tard, Mme Bubis corrobore les données qui ont trait aux mensurations – elle va jusqu’à le comparer à un basketteur, ce qui en fait, littéralement, un géant des lettres allemandes. Des précisions ultérieures sur la taille du romancier seront livrées quand on le suspectera au Mexique – on discute d’un vieillard qui oscillerait entre 1 mètre 95 et 2 mètres (pp. 161-6). À ne prendre ces données que pour ce qu’elles sont, à savoir des faits bruts, on peut en déduire que Benno von Archimboldi est un être surplombant, écrasant, comme semble l’être au demeurant sa production littéraire, une œuvre sporadiquement nommée pour le Nobel de littérature.
Associée à son absence sur le terrain public, la pénurie d’informations à propos d’Archimboldi suscite un phénomène de béance ontologique. Les lieux de retraite de l’écrivain, depuis sa désertion du champ de bataille en 1939-1945, ne sont que des supputations, et il se peut que ce renoncement à la guerre l’ait contraint à une fuite continue (p. 171). Retiré on ne sait où, invisible sur les photographies, avare de familiarité avec ses éditeurs, on s’autorise donc à penser que Mme Bubis pourrait être Benno von Archimboldi (p. 172). Mais cette fantaisie spéculative n’enlève rien au mystère, elle ne fait que l’épaissir. Elle se répercute même sur la catégorisation de l’œuvre archimboldienne, puisque l’on affirme que c’est une œuvre qui «dévore» ceux qui veulent l’accoster (p. 56). Cette voracité de la littérature renvoie à l’idée que l’on se fait d’un «monstre romanesque», elle justifie le thème de la béance, du trou noir qui absorbe et qui n’est jamais repu de ses sustentations astronomiques, tout comme elle induit une critique impossible, car ce dont on ne peut s’avoisiner, pour parler le langage de Montaigne, on ne saurait pouvoir le connaître (4). Le trou archimboldien serait en ce sens plus inquiétant que la mort de laquelle Montaigne s’est approché à la suite de son célèbre accident de cheval. Habitant d’un espace non euclidien, étant donné la mesure impensable des distances qui le séparent de ses zélateurs, Archimboldi traverse ce premier segment de 2666 comme un abîme redondant, comme un vide captivant qui n’a pas de fond, mais qui renvoie pourtant un regard panoptique sur un monde qu’il a dissolu dans l’écriture. Il est le point de convergence de tous ceux qui espèrent le surprendre dans ses replis secrets, le centre impérieux d’un labyrinthe aux couloirs indéchiffrables, désavouant la plus ambitieuse des entreprises critiques, que ce soit celle des universitaires ou encore la nôtre, finalement similaire.
On a dit de Morini qu’il était source de travail; on pourrait dire d’Archimboldi qu’il est source de perforation. Quiconque s’aventure à le décrypter se voit inexorablement aspiré par un trou qui se creuse en lui. Ainsi Mme Bubis, éditrice historique d’Archimboldi, est décrite comme une femme «qui ne s’agrippait pas aux bords de l’abîme mais y tombait avec curiosité et élégance. Une femme qui tombait dans l’abîme assise» (p. 52, Bolaño souligne). Dans un étrange rêve que son psychisme lui transmet, Pelletier s’enfonce au fond d’un puits, à l’intérieur d’un monde où la mer est devenue une toile noire (p. 130). Jusque dans les rêves, Archimboldi inspire le vide et l’absorption, la chute graduelle vers un environnement cauchemardesque. C’est particulièrement tangible au Mexique, lorsque Pelletier, Espinoza et Norton sont tour à tour assaillis par des représentations oniriques dérangeantes (pp. 184-7). Chacun d’eux, eu égard à sa profession, n’a jamais cessé de suivre Archimboldi à la trace, fût-elle une empreinte livresque, aussi subissent-ils le contrecoup de leurs obstinations. Ils se sont engouffrés dans l’abîme et ce qu’ils ont pu apercevoir d’Archimboldi, d’un point de vue symbolique, c’est peut-être seulement cette présence ondulante dans un parc de Londres, ce mouvement de reptation qui se dirige vers les eaux protectrices d’un lac et que l’on attribue à un serpent (p. 102).
Minotaure qui existe au cœur de son imprenable forteresse, Archimboldi ne se double-t-il pas également d’une physionomie de basilic, créature reptilienne de la mythologie itou, réputée pour ses pouvoirs de pétrification ? Être de fugues, de sombres dandinements et d’escapades, Archimboldi est assimilable à un serpent qui s’est doté d’un anneau de Gygès. Il est vecteur de frustrations, lesquelles, de temps à autre, introduisent la violence chez ceux qui les endurent, comme lorsque Espinoza et Pelletier fracassent un chauffeur de taxi zélé à Londres (pp. 123-4), passage à tabac qui, soit dit en passant, trouvera une déconcertante résonance au Mexique, lorsque Norton verra, depuis la fenêtre de sa chambre d’hôtel, un autre chauffeur de taxi se faire tabasser (p. 176). Cette réverbération d’épisodes fâcheux tend à faire penser que l’abîme archimboldien est porteur d’une visqueuse fatalité. Il est toutefois difficile de définir le caractère de cette viscosité, déjà parce que celui dont elle est tributaire est absent, et ensuite parce que nous ne ferions que nous exciter dans un ballottement spéculaire. S’il y a quelque chose de perceptible dans la noirceur de cet abîme, c’est, en creux, la présomption du Mal, les signes avant-coureurs d’une calamité en gestation (5).

Le tourbillon mexicain

Ontologiquement fragmenté, Benno von Archimboldi se disperse à coup sûr en pseudonymes, en styles vestimentaires, en adresses, tant et si bien que ce nom de plume officiel évoque assez limpidement le peintre Arcimboldo et ses figurines composites, partitives, des représentations, en l’occurrence, qu’il est nécessaire d’observer à distance si l’on veut en saisir la conformation. Les universitaires de 2666 inversent toutefois cette posture esthétique. Leur agitation atteint des proportions inédites lors d’un séminaire organisé à Toulouse. Ils y font la connaissance d’un certain Alatorre (p. 161), étudiant mexicain qui a pu bénéficier d’une bourse pour venir en France. Les jugements portés sur Alatorre sont symptomatiques d’un esprit européen très Vieux Continent : l’étudiant est minimisé par une vision continentale qui s’estime supérieure, faisant du Mexique une terre arriérée, bien en dessous de l’Europe, qui a incontestablement su traverser l’Histoire en sachant prendre son destin à la gorge. Les raisons profondes de ces jugements déterminants sont hors de notre domaine de compétence, c’est pourquoi nous nous en remettons au texte seul, qui, en amont de cette rencontre toulousaine, nous avise de ceci : «C’est Morini qui fut le premier des quatre à lire […] une information concernant les assassinats du Sonora, parue dans Il Manifesto et signée par une journaliste italienne qui était allée au Mexique pour écrire des articles sur la guérilla zapatiste. L’information lui parut horrible. Il y avait aussi en Italie des assassins en série, mais ils dépassaient rarement la quantité de dix victimes, alors qu’au Sonora leur nombre dépassait largement la centaine.» (p. 76). Ce fait divers, aussi vite lu qu’oublié (p. 77), renaît à travers le personnage du jeune Alatorre, du moins jusqu’à ce que celui-ci se confie à propos d’une possible localisation d’Archimboldi. Le romancier allemand serait actuellement dans l’État du Sonora, un territoire septentrional du Mexique, frontalier des États-Unis. Après avoir fait une escale dans la capitale Hermosillo, on le croit présentement dans la ville de Santa Teresa. Il n’en fallait pas davantage pour entamer un périple mexicain auquel, nous le savons, Morini ne participe pas. Le Mexique est subitement devenu le nom de l’abîme, le trou noir à l’intérieur duquel se cacherait Archimboldi, lui-même béance, ainsi que la fosse commune où s’empilent des centaines de cadavres féminins, effrayante image-miroir des récents malheurs européens (6).
Santa Teresa n’est autre que la doublure métaphysique de la ville de Ciudad Juárez, cataloguée parmi les cités les plus meurtrières au monde et tristement célèbre, depuis les années 1990, pour les milliers de femmes auxquelles on a ôté la vie. Mais plutôt que d’appréhender l’horreur sous un aspect documentaire, Bolaño privilégie le champ d’action de la littérature, souvent plus pertinent qu’un traité. Lorsqu’il fait dire à l’un des protagonistes du roman que Santa Teresa n’est pas «un joli endroit» (p. 169), c’est une sollicitation suffisante pour l’imagination du lecteur, comme si l’on écrivait, sur un gamin pervers, cette phrase : «Ils surprirent le gosse faisant quelque chose de sale sous le banc de touche» (7).
La ville de Santa Teresa, par conséquent, est plus intéressante en tant que cause latérale qu’en tant que cause immédiatement motrice du Mal (après tout elle n’est qu’un abîme, peut-être la porte d’entrée vers quelque abysse encore pire). Façon de conjecturer qu’elle relate sinon le Mal, du moins le malaise certain qui s’infiltre chez ses administrés et ses improbables visiteurs. En dépit de son hostilité et de sa vilaine atmosphère, ce n’est pas Santa Teresa qui assassine les femmes, ce sont des meurtriers indiscernables, des répliques négatives d’un Archimboldi invisible et dont on se prend à croire qu’il pourrait avoir un lien avec cette vague criminelle, qu’il soit venu, s’il est vraiment sur place, pour investiguer ou pour s’infiltrer dans les gangs de tueurs. Santa Teresa, de la sorte, soulève chez ses administrés sédentaires ou de passage des comportements mélancoliques, illuminés par le soleil noir du dégoût, avatar d’un égout ontologique qui va jusqu’à s’incarner dans la bizarrerie d’une cuvette de chiotte amputée (p. 222). La ville provoque également une puissante impression d’étrangeté (p. 182), accentuée par trois rêves pétrifiants que nous avons tantôt mentionnés (pp. 184-7). Cette ville s’identifie encore par une forme de régénérescence malsaine, allant de quartiers en taudis, de bidonvilles en bouis-bouis malmenés par le désert environnant, partout rampante, partout carnassière, tant qu’elle n’a pas touché, au Nord, la frontière des États-Unis, où, entre l’échiquier d’un grillage, on aperçoit le désert de l’Arizona, promesse bariolée d’une zone interdite. Et quand la nuit survient, le ciel, au-dessus de Santa Teresa, «[a] l’air d’une fleur carnivore» (p. 206). Au cœur d’une telle étrangeté, les deux cents et quelques meurtres subodorés prennent une consistance comminatoire (p. 218). Étalé sur plusieurs années homicides, ce parcours meurtrier éprouve les digues rationnelles de ceux qui en sont les témoins; ces gens-là s’entendent sur la véracité d’un «virus des assassins» (p. 219), ils postulent un genre de réversibilité du désir, passé de l’amour à la haine, et ce n’est à la limite pas étonnant que la ville, avec l’air vicié qui paraît en nourrir le poumon, fasse même tomber le désir sexuel (p. 214). À Santa Teresa, si le soleil se couche sur un ciel de plante carnivore, il se relève quand la plante a été gavée, quand la nuit a rejeté ses corps, accueillant l’aube obscurantiste d’un temps qui gît possiblement dans le titre du roman : 2666, comme si les années 2000, associées au nombre 666, la somme du démon, ne devaient être qu’un récit de malfaisances, voire un compte de cadavres, ou toute chose qu’on voudra bien y repérer selon nos intuitions disponibles.
C’est à cela que sont confrontés Pelletier, Espinoza et Norton, mais cette dernière ne tiendra pas longtemps le choc, elle retournera avant les autres en Europe, rejoignant Morini afin de se ressourcer à tous les niveaux. La quête d’une vérité définitive sur Archimboldi apparaît dérisoire à côté de ce qui se joue à Santa Teresa. Malgré l’aide précieuse d’un professeur de philosophie nommé Amalfitano, dont le parcours fait vive impression après que l’enseignant a été jugé péjorativement (pp. 187-9), les Européens s’embourbent dans le puits sans fond de la ville, de la rumeur et d’une littérature qu’ils ne comprendront jamais complètement. Ils vivent un tourbillon, ils tournent en rond, à tel point que les situations finissent par se répéter (pp. 223-249), achevant ainsi cette première partie du roman dans le registre de l’engloutissement, de l’enfoncement, de la strangulation, quelque chose qu’il nous faut bien appeler une spirale infernale et qui promet des turbulences sanguinaires.

Notes
(1) Profitons-en pour évoquer paritairement deux personnes qui effectuent ce travail de fond de la littérature et qui n’ont rien de commun avec la forfanterie médiatique : Claire Laloyaux, dont l’excellent site L’Aquarium Vert est impulsé par la mémoire du poète Avrom Sutzkever, et Thierry Guinhut, que nous citons tant pour la qualité de son travail critique que parce qu’il s’est aussi confronté à l’œuvre difficile de Roberto Bolaño.
(2) Ce «petit milieu» riche de connexions, de réseaux et de commérages pourrait faire l’objet d’une étude mathématique. En effet, les mathématiciens s’intéressent de plus en plus aux rapports de connexion depuis l’expansion des nouvelles technologies. Les calculs sur lesquels ils réfléchissent reposent sur un théorème dont le nom est parfaitement adaptable à l’Université : théorème du petit monde. Notons aussi que cette expression de «petit milieu» est employée par Juan Asensio au fronton de sa note sur 2666 : «[…] il me semble évident que 2666 risque encore longtemps de décourager la critique littéraire, y compris celle qui est universitaire, cette dernière plus que tout autre peut-être, tant la charge de l'auteur contre ce petit milieu est assassine.»
(3) Se référant à l’étude de Thierry Guinhut, Juan Asensio fait cette observation : «En revanche, Thierry Guinhut n'ose pas vraiment développer une métaphore qui eût été intéressante : celle du trou noir […] qui, effectivement, paraît siéger au centre de 2666 et en constituer le centre dévorateur, par essence hors de portée de la lecture comme de l'écriture.»
(4) Montaigne, Essais, II, 6 (De l’exercitation).
(5) Citons à propos de l’abîme ce passage éclairant : «La douleur, ou le souvenir de la douleur, qui dans ce quartier était littéralement aspirée par une chose sans nom et qui se transformait, après ce processus, en vide. La conscience que cette équation était possible : douleur qui finalement devient vide. La conscience que cette équation était applicable à tout, ou à presque tout.» (p. 91).
(6) Comment ne pas songer au massacre de Srebrenica, perpétré en juillet 1995 pendant la guerre de Bosnie ? Ce massacre donne au Mal une allure terriblement paritaire : on s’en prend à des femmes au Mexique, alors qu’à Srebrenica, on visait majoritairement des hommes et des jeunes hommes, ce qui a provoqué dans la ville un insoutenable déséquilibre démographique.
(7) Cette phrase est empruntée par Stephen King à Theodore Sturgeon. Il s’en sert pour démontrer l’efficace d’une littérature qui se retient d’être luxuriante (cf. King, Écriture, mémoires d’un métier, Éditions Albin Michel, 2001, p. 149).