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19/08/2015

Lettre au cardinal Fornari de Donoso Cortès

Photographie (détail) de Juan Asensio.

CLQnG74W8AAKrEc.jpgExcellemment présentée par André Coyné dans une longue préface, même si nous ne comprenons guère l'intérêt de rapprocher Donoso Cortès de René Guénon, la Lettre au cardinal Fornari a été écrite le 18 juin 1852 et frappe par son intelligence autant que par la clarté de la catastrophe qu'elle pressent et annonce. Ce n'est pas sans bonne raison qu'André Coyné parle, à propos de la pensée de Donoso Cortès, de catastrophisme, et il est clair qu'il est possible de lire les germes d'une inquiétude bien palpable, dès avant même la conversion de l'auteur et bien évidemment encore davantage une fois qu'il répudiera toute forme de libéralisme, comme l'explique du reste le préfacier : «C'était comme si, sans renier les «principes», communs à tous les libéraux, dont il se réclamait depuis son entrée dans la vie publique, et en dépit de l'optimisme qu'il affichait quant à la fin des «dures mêlées» de l'Histoire, une inquiétude, non exempte d'angoisse, l'habitait, concernant les conditions dans lesquelles ces «mêlées» d'ores et déjà se livraient (1). C'est ainsi que Donoso Cortès peut écrire : «Toutes les choses humaines courent aujourd'hui à leur fatal dénouement à une vitesse qui tient du miracle. Le monde vole; Dieu a voulu lui donner des ailes dans sa vieillesse, comme Il a dans sa vieillesse donné des fils à la femme stérile de l’Écriture» (p. 31). Si catastrophisme il y a, il est du moins, ici, tempéré par l'attente d'une naissance qui ne pourra en l'occurrence s'accomplir qu'après que le monde aura été purgé.
Christ en croix - JA.jpgLes imbéciles auront cependant vite fait, sans même le lire qui plus est, de cataloguer Donoso Cortès comme l'un de ces esprits grincheux secrètement désespérés, en dépit même de son catholicisme intransigeant, ce qui serait bien évidemment commettre une erreur majeure, car l'éminent penseur est, d'abord, un lutteur, un homme qui ne dédaigne pas la réalité, où il faut tout de même bien rendre quelques coups aux fâcheux : «Que l'on ne dise pas que, si elle est perdue d'avance, la lutte est inutile; car, en premier lieu, la lutte peut retarder la catastrophe, et, en second lieu, elle correspond à un devoir, et non à une spéculation, pour ceux de nous qui se piquent de catholicisme» (p. 39). Un tel propos, certes un peu moins policé, pourrait être repris sans difficulté par Léon Bloy, qui de la lutte fit sa spécialité jusqu'à la caricature, et c'est peut-être chez Donoso Cortès que le Mendiant ingrat a trouvé la phrase qui suit : «J'attends le déluge, et je me ris des imbéciles» (p. 51, le mot est souligné, mais nous ne savons pas si c'est par l'auteur ou son préfacier) qui lui inspirerait sa plus célèbre saillie, reprise en chœur dans tous les articles journalistiques qui lui sont consacrés : «J'attends les Cosaques et le Saint-Esprit», mots (bien trop) fameux auxquels on fait tout dire concluant le dernier tome de son Journal, Au seuil de l'Apocalypse.
En tous les cas, Donoso Cortès n'est pas seulement un de ces esprits bien faits et délicats mais pleutres qui repousserait les polémiques comme s'il estimait que l'intelligence ne doit pas, d'abord, se tremper dans la réalité de la lutte, et nous pouvons voir jusque dans son écriture, si pleine de paradoxes qui ne cherchent qu'à forcer notre adhésion en nous stupéfiant, la volonté d'inscrire l'excès dans sa démarche de penseur (cf. p. 54).
Cette écriture, aussi harmonieuse qu'inventive, recourt souvent à des images puissantes, hardies, traduisant bien souvent mieux que de longs développements les principales thèses ou plutôt, la démarche herméneutique sur laquelle s'appuie Donoso Cortès, qui tient en une série de rigoureux parallélismes trouvant leur appui et rigidité d'un socle commun (2) : «En ce qui concerne le siècle où nous sommes, il suffit de le regarder pour voir que ce qui le rend tristement fameux dans la suite des siècles, ce n'est pas tant son arrogance à proclamer sur le plan théorique ses hérésies et ses erreurs, que l'audace satanique qu'il met à appliquer à la société présente les hérésies et les erreurs en lesquelles sont tombés les siècles passés» (p. 70), ce paragraphe se poursuivant, quelques lignes plus loin, par l'une de ces métaphores (3) dignes d'un Père de l’Église que l'auteur n'hésitera pas à filer : «L'arbre de l'erreur semble avoir atteint de nos jours sa maturité providentielle».
Cette lecture de l'Histoire place bien évidemment l'invisible au cœur même du visible, lequel n'en traduisant rien de plus que les altérations, que seuls quelques voyants sont à même de pouvoir signaler, et tenter d'interpréter : «Pour nous, donc, le surnaturel est l'atmosphère du naturel : qui, sans se faire sentir, à la fois l'enveloppe et le supporte» (p. 73).
Donoso Cortès déroule la liste des conséquences découlant du refus, premier, du surnaturel et de Dieu par l'homme : «Après qu'il eut ainsi exclu le surnaturel et converti la religion en un vague déisme, l'homme, qui n'a plus besoin de l'Église, enfermée dans son sanctuaire, ni de Dieu, attaché à son ciel comme Encelade à son rocher, tourne son regard vers la terre et se consacre exclusivement au culte des intérêts matériels» (pp. 76-7). Dès lors, «Étant donné que ni l'Église ni Dieu ne sont des formes, il n'existe point de forme qui puisse occuper cet énorme vide que provoque leur retrait des sociétés humaines» (p. 77), si ce n'est, bien évidemment, l'outre gonflée de vide d'une raison devenue délirante, orgueilleuse, désireuse «d'entreprendre d'élever nos jouissances à la hauteur de nos concupiscences et de changer cette vallée de larmes en un jardin de délices» (p. 81).
Et l'auteur, à ce point de son raisonnement, d'annoncer son futur de fer, c'est-à-dire notre propre passé, à moins qu'il ne s'agisse aussi de ce dernier et de notre futur : «Quiconque aura lu le très imparfait catalogue que je viens de dresser de ces exécrables erreurs, aura remarqué que les unes ne peuvent que conduire au chaos absolu et à l'absolue anarchie, tandis que les autres ne sauraient être réalisées qu'à la faveur d'un despotisme aux proportions gigantesques et inouïes» (pp. 81-2), Donoso Cortès nommant, une fois pour toute, ses ennemis, en écrivant ainsi que le «jargon de l'école désigne comme socialistes en général les sectaires qui propagent les premières, et comme communistes ceux qui propagent les secondes», poursuivant : «Ce à quoi les uns visent, avant tout, c'est à étendre indéfiniment la liberté individuelle aux dépens de l'autorité publique, qu'ils veulent supprimer; ce dont les autres rêvent, au contraire, c'est de supprimer complètement la liberté humaine et d'étendre à l'extrême l'autorité de l’État».
Ainsi, selon Donoso Cortès, «la société future», si elle était gouvernée «par les idées socialistes», obéirait (quel significatif emploi du futur, et quelle justesse de ne pas employer de conditionnel !) à deux mouvements opposés : «l'un de répulsion, produit par la liberté absolue, et l'autre d'attraction, produit par un tourbillon de contrats. Quant à l'essence du communisme, elle consiste dans la confiscation de toutes les libertés et de toutes les choses au profit de l’État» (id.).
Ne pourrions-nous affirmer que c'est une saisissante vision de l'état lamentable, criminel, dans lequel les gouvernements successifs, notamment socialistes, ont plongé la France de 2015 ? : «Une fois qu'ils ont posé cette négation de Dieu, source et origine de toute autorité, la logique exige qu'ils nient l'autorité même, d'une négation absolue. La négation de la paternité universelle entraîne la négation de la paternité domestique; la négation de l'autorité religieuse entraîne celle de l'autorité politique. Quand l'homme se retrouve sans Dieu, le sujet à l'instant se retrouve sans roi, et le fils, sans père» (pp. 82-3, je souligne).
Et que dire quant à la justesse de ces lignes sur le communisme ! : «Dans ce système, ce qui n'est pas le tout n'est pas Dieu, même s'il participe de la divinité; et ce qui n'est pas Dieu n'est rien, car il n'y a rien hors de Dieu, qui est tout. De là ce suprême mépris qu'ont les communistes pour l'homme et leur insolente négation de la liberté humaine. De là cette aspiration titanesque qui est la leur à une domination universelle par le moyen de la future démagogie, qui doit s'étendre à tous les continents et toucher jusqu'aux derniers confins de la terre. De là cette fureur insensée avec laquelle le communisme se propose de confondre et de broyer toutes les familles, toutes les classes, tous les peuples, toutes les races du monde dans le grand mortier de ses triturations» (p. 83). Nous aurions sans aucun doute horrifié Donoso Cortès si nous avions pu lui annoncer que le communisme réaliserait ses extraordinaires visions sans le moindre souci métaphorique, choisissant en effet, en guise de mortier pour élever le monument de sa folie, des millions d'hommes. Je rappelle, aussi, la date à laquelle l'auteur a écrit ces lignes remarquables : 1852, que l'on ne vienne pas nous dire qu'il était impossible de savoir ce que le communisme deviendrait puisque, dès son germe, il était criminel.
Dès lors, pressentant et même, n'ayons pas peur de l'écrire, voyant ce qu'allait être le siècle de fer qui suivrait le sien, Donoso Cortès ne pouvait que rapprocher ce cauchemar de l'empire de terreur que l'Adversaire, selon les vieux textes bibliques et les antiques prophéties, ne manquerait pas d'ériger pour perdre les apôtres et les serviteurs du Christ : «Si une terreur religieuse ne m'empêchait de porter mon regard sur ces temps redoutables, il ne me serait pas difficile d'appuyer sur de fortes raisons d'analogie cette opinion que le grand empire anti-chrétien sera un colossal empire démagogique, sous la houlette d'un plébéien de satanique grandeur, qui sera l'homme de péché» (p. 84). Le Grand Inquisiteur, nous le voyons, était annoncé par Donoso Cortès bien avant que Dostoïevski ne lui confère une épouvantable réalité dans ses Frères Karamazov.
Le reste de la lettre au cardinal Fornari revient, une fois de plus, sur la stricte équivalence, politico-théologique dirions-nous aujourd'hui, entre les deux ordres, l'un mondain, l'autre surnaturel, et il n'est guère étonnant que Carl Schmitt ait accordé une très vive attention à la pensée de Donoso Cortès, qui écrit ainsi : «Il n'est rien comme savoir ce qu'on affirme ou qu'on nie de Dieu dans la sphère religieuse pour savoir ce qu'on affirme ou qu'on nie du Gouvernement dans la sphère politique» (p. 85). Quelques pages plus loin, il résumera sa pensée de la sorte : «Deux choses ressortent, selon moi, de leur examen [l'auteur parle de ses observations] impartial : la première, c'est que toutes ces erreurs ont une même origine et un même centre; la seconde, que, si l'on les considère en ce centre et en cette origine, elles sont toutes religieuses. Tant il est vrai qu'il suffit de nier un seul des attributs divins pour porter le désordre dans toutes les sphères et mettre les sociétés humaines à l'article de la mort» (p. 93).
Dans ses lettres au directeur de l'Heraldo écrites au cours du mois d'avril 1852 (4), Donoso Cortès moque le rationalisme, qu'il distingue de la raison. Le premier est «un fanal qui bien que n'étant pas incréé éclaire sans que personne l'ai allumé», la seconde étant «un merveilleux luminaire concentrant en lui et projetant au-dehors la lumière éclatante du dogme, pur reflet de Dieu, qui est lumière éternelle et incréée» (p. 99). Il poursuit : «Si l'on y regarde de près, l'Histoire n'est rien d'autre que la relation des vicissitudes de cette lutte gigantesque entre le bien et le mal, entre la volonté divine et la volonté humaine, entre le Dieu très clément et l'homme rebelle» (p. 100). La seconde de ces lettres contient une phrase que n'eût point reniée Ernest Hello : «Les mots sont comme des semences : je les confie aux vents et je laisse à Dieu, Seigneur des vents qui les emportent, le soin de les faire tomber, au gré de sa volonté, sur des roches stériles ou sur des terres fécondes» (p. 104).
N'évoquons pas la lettre de Donoso Cortès à Sa Sainteté Pie IX pour noter quelques Pensées diverses comme : «[…] la barbarie a un avantage sur la civilisation: c'est qu'elle est féconde; la civilisation, elle, est stérile. Stérile, elle n'engendre jamais rien; tandis que de la barbarie on peut soutenir qu'elle a engendré toutes les civilisations. Non, nous n'avons même pas la consolation d'avancer en direction de la barbarie. Où sont, d'aventure, les barbares ? N'honorez pas du nom de barbares ces Catilinas implacables qui devant les autels du dieu qui préside à leurs orgies jurent de livrer à ce dieu le Dieu vaincu de Rome» (p. 122). Nous retrouvons également l'annonce apocalyptique d'un empire d'airain, dont l'évocation semble sortir tout droit d'une pensée sur la Révolution française : «Vous savez ce que c'est que la Révolution ? C'est le dernier terme auquel est parvenu l'orgueil. Le monde rêve de quelque unité gigantesque, que Dieu ne voit pas d'un bon œil et que sa Seigneurie ne permettra pas, car pareille unité voudrait dire le temple de l'orgueil» (p. 122). Qu'elle l'ait vu ou pas d'un bon œil, Sa Seigneurie a permis, et plus d'une fois encore au siècle passé, cette gigantesque et meurtrière unité.
Terminons par cette pensée qui nous fait rêver d'un gigantesque autodafé des millions de textes inutiles qui paraissent chaque jour dans une époque devenue tout entière krausienne dans sa débâcle : «A l'Europe il ne manque que de continuer à écrire comme jusqu'à présent pour tomber dans cet état caractéristique de la barbarie où l'amas des écrits et des documents finit par rendre plus difficile d'apprendre la vérité que de la découvrir» (p. 125).

Notes
(1) Donoso Cortès, Lettre au Cardinal Fornari (traduit et annoté par André Coyné, L'Age d'Homme, coll. Le Bruit du Temps, 1989), p. 27. L'auteur souligne. Coyné évoque la perspective catastrophique de Donoso Cortès aux pages 38 et 60 de sa Préface. Le rapprochement entre Cortès et Guénon est opéré aux pages 63 et sq..
(2) «Les erreurs contemporaines sont infinies; toutes, cependant, pour peu qu'on y regarde, tirent leur origine et ont leur fin dans une double négation: l'une qui est relative à Dieu, et l'autre qui est relative à l'homme. De Dieu, la société nie qu'il se préoccupe de ses créatures; de l'homme, qu'il soit conçu en état de péché» (p. 72). De cette négation du péché, l'auteur tirera ainsi plusieurs conséquences.
(3) Voici une autre de ces images : «Il faut, enfin, voir les hommes errer en aveugles dans ce labyrinthe de l'Histoire que les générations humaines construisent sans qu'aucune d'elles puisse dire qu'elle est sa structure, où se trouve son entrée, ni en quoi consiste sa sortie» (p. 75).
(4) Je renvoie le lecteur à la préface d'André Coyné, qui explique les circonstances de la rédaction de ces deux lettres.