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01/12/2016

«De nouveau l’âme vacille». Sur Océan et Brésil d’Abel Bonnard

Photographie (détail) de Juan Asensio.

2543288189.jpgSur Le drame du présent. Les Modérés d'Abel Bonnard.


Ce texte, mais dans une version plus courte, a paru dans le numéro 21 de la revue Livr'arbitres.


CxenfqrWQAAPYmr.jpgDécouvrant Océan et Brésil, un texte assez peu connu d’Abel Bonnard, auteur pestiféré s’il en est, paru en 1929, je ne puis qu’être assuré d’une première évidence : de nos jours, il est tout bonnement inconcevable qu’un de nos écrivains, fût-il le plus brillant, je songe à un Christian Guillet ou à un Guy Dupré, soit capable d’écrire un tel texte, et dans une telle langue. Nous pourrions sans peine consacrer notre article tout entier à citer des passages du livre d’Abel Bonnard, et ainsi laisser, à chaque lecteur, le choix de s’imprégner d’une prose incomparable. Nous risquerions alors de mériter le qualificatif de paresseux, mais comment ne point vouloir s’effacer devant une écriture semblable, qui n’a d’autre but que celui de s’accorder par son rythme même au voyage décrit par l’auteur, puis revenir, chargée de trésors et de découvertes ?
La cargaison ne sera point uniquement composée de denrées stylistiques, fussent-elles les plus rares, mais d’autres richesses qui sont, elles, à la fois semblables et supérieures aux prestiges de la littérature portée à une telle incandescence. Semblables parce qu’elles sont intimement liées à la quête d’un verbe qui puisse sans les déparer leur servir d’écrin, supérieures parce qu’elles touchent l’âme, et peut-être sa plus profonde région, que la littérature, quelle que soit sa puissance introspective, n’a jamais fait qu’entrevoir.
Ainsi, si le «premier bonheur que procure la navigation, c’est de nous rendre les étoiles» (p. 9), le premier bonheur que nous procure la lecture du livre d’Abel Bonnard est de nous faire absolument oublier le décor dans lequel nous le lisons. Il ne s’agit point seulement du dépaysement que peut apporter le premier roman de gare venu, pourvu qu’il soit d’honnête facture. Il s’agit bien davantage de nous accorder avec la mer, ou, tout du moins, de nous obliger à nous considérer dans une position insulaire, comme si, ici, en lisant ce livre, nous étions «sur un morceau de terre si petit et si isolé que l’esprit de la mer» y commanderait. Et alors, «sur cet étroit piédestal, la vie humaine» perdrait de sa superbe et, écrit l’auteur «son arrogance» (p. 15). Il semble qu’Abel Bonnard veuille faire comprendre à son propre lecteur qu’aucun voyage ne saurait être anodin, et que, dès lors, tout véritable voyage ne peut qu’être non seulement une déperdition de l’énergie du voyageur, mais une véritable dépossession. Le voyageur doit en tout cas aller de l’avant et, avant que de rêver de «s’attirer une destinée» en se contentant, comme telle femme aperçue à sa fenêtre par l’auteur, d’exposer son visage «comme ces fleurs qui ne s’ouvrent que pour appeler un papillon éloigné» (p. 19), il faut qu’il ne craigne pas de s’oublier, afin de se diluer, de se fondre dans «l’universelle ouverture de la pâle étendue marine», une fois toutes les îles laissées loin derrière, oubliées par le voyageur qui n’y pense pas plus, nous confie-t-il, «qu’aux petits guillemets d’une phrase immense» (p. 29).
30013914343_c4e6e29a6b_o.jpgC’est s’ouvrir au monde entier des choses du poète, mais aussi à celui des sensations et des impressions, y compris les plus fugaces, et le texte d’Abel Bonnard est riche de magnifiques descriptions, qu’il s’agisse de «la majesté inouïe que prend l’arc-en-ciel, quand, au lieu de poser sur un paysage plein de choses éphémères et de détails fortuits, sa courbe essentielle s’appuie seulement à l’éternelle simplicité des vagues» (p. 31), de poissons volants qui «s’envolent par bandes comme des compagnies de perdreaux» (p. 32), de ces «hautes lames qui fuient» et qui, «aperçues à travers les hachures de l’averse, ont le profil des dunes de sable dans le désert» (p. 35), sans oublier la somptueuse description de plusieurs couchers de soleil (cf. p. 234) que Claude Lévi-Strauss eût été bien inspiré de recopier mot à mot et d’apprendre par cœur, avant de badigeonner le sien dans Tristes Tropiques.
Cette disparition de ce que l’auteur appelle significativement «l’opéra du moi» (p. 236) est menée par Abel Bonnard avec une rigueur passionnante, une extrême volupté aussi. Pour l’observateur privilégié qu’il est devenu, qui aperçoit que «les écumes étalées autour du bateau, où de molles lueurs vertes palpitent et meurent» peuvent être comparées, au-dessus de lui, avec le ciel où «brillent aussi des astres confus», il s’agit de n’être que contemplation et vertige «entre ces deux fièvres de la vie» (p. 34).
Mais très vite, devenue pur regard, la conscience du voyageur risque la dislocation car elle est, de toute façon, confrontée à l’absolue étrangeté du monde tel qu’il se donne sans la moindre des médiations qui, dans nos sociétés, en occultent prudemment la puissance élémentaire. C’est, au rebours du cliché prétendant que la mer est le miroir de l’homme, affirmer bien au contraire qu’elle se révèle, devant notre regard, dans son absolue nudité, même si notre esprit, très vite, en la sondant, essaie de se rassurer par quelque référence littéraire ou spectacle familier. En tout cas, selon Abel Bonnard l’océan est le tout-autre, peut-être parce que le marin, à la différence du cultivateur (1), est l’homme qui «se heurte tout de suite à l’infini», et que «rien ne lui diminue les étoiles» (p. 40) : «Rien d’autre ne s’offrait à moi, mais ce que je contemplais était si farouche et si inhumain qu’il me semblait que les grandes forces du monde, ainsi surprises loin des paysages où nous les baignons dans nos rêves, s’avouaient à moi dans leur surdité monstrueuse», sensation d’effroi et de vertige qui monte «peu à peu jusqu’à l’horreur de [se] voir jeté dans un univers où [il] ne pouvai[t] rattacher à rien le drame solitaire qui [le] dévore» (pp. 37-8).
La mer présente à ceux qui s’y aventurent une épure, non seulement du paysage, mais de leur esprit et de leur âme, qui est peut-être le mot le plus employé par Abel Bonnard, avec celui de race. Ainsi, la mer offre aux marins «le monde tel que les philosophes arrivent à grand’peine à le concevoir, purifié de tout détail et de tout accident» (p. 45). Il est cependant vrai que tous ne sont point suffisamment forts pour être confrontés à la solitude : sauf «quelques hommes qui se retranchent dans l’isolement pour y mener des méditations rigoureuses, tous les autres n’ont des pensées précises que dans la mesure où ils sont forcés de les communiquer à quelqu’un». Autrement dit, la solitude effraie les êtres communs, car «ils n’ont pas de parole intérieure» (p. 46), et c’est sans doute cette peur qui explique le mieux l’apparent paradoxe qui clôture ce chapitre, puisque Bonnard n’hésite pas à y affirmer que l’homme est de plus en plus séparé de la nature laquelle, «bientôt, si des catastrophes générales ne viennent pas nous rendre à une autre vie, ne fera plus de lui qu’un bavard absurde et fade, séparé de l’Univers» (p. 50).
Nous avions pourtant cru, dès les premières pages d’Océan et Brésil, que cette rupture entre l’homme et la nature était consommée depuis longtemps déjà, y compris même lorsqu’il s’agit d’une nature domptée par l’homme depuis des siècles comme le sont «les rives les plus fameuses de la Méditerranée, dans l’Archipel grec» par exemple, où «les formes qu’on aperçoit ne font qu’animer d’une vie légère les figures abstraites conçues par l’esprit, qui goûte le plaisir de retrouver ses idées parmi les choses» (pp. 54-5).
C’est peut-être encore, tout simplement, qu’il faut à l’esprit du voyageur un certain temps pour s’accoutumer à ce qu’il ne connaît pas, comme lorsqu’il s’est trouvé à Naples «quand, [se] croyant d’abord séparé de la grâce et de l’élégance que nous aimons dans tout ce qui nous entoure», il apprenait néanmoins «à les retrouver peu à peu, traduites dans un autre monde» (p. 71). Disons que dans l’Europe aux vieux parapets, dans «l’étroite Europe, avec sa campagne rongée par les maisons», «nous jouissons de l’harmonie que crée une réunion de choses insignes» alors que, parvenu sur un continent aussi vaste qu’inconnu, où la nature règne «sans l’homme» (p. 142) «nous goûtons la cacophonie de la vie, le heurt absurde des choses entre elles et avec nous-mêmes» (p. 101). En somme, c’est toute l’Europe qui, ayant été infusée par ses habitants, leur distribue en retour des bienfaits qui ne sont point tous, loin s’en faut, matériels, et, plus d’une fois, Abel Bonnard nous donne les clés de ce que nous pourrions appeler, de manière assez aventureuse je le concède, une phénoménologie du voyage toute personnelle, à réminiscences platoniciennes : «Les impressions qu’on éprouve sont faites de ressemblances incomplètes, de réminiscences démenties, d’analogies contrariées» (p. 116), à tel point que l’âme «commence à se faire au heurt et au contraste de ces sensations, et de ne plus savoir dans quel monde elle est, cela même devient pour elle le caractère d’un nouveau monde» (p. 121).
IMG_1410.jpgJ’ai affirmé que le mot «âme» était probablement l’un de ceux qu’Abel Bonnard a le plus employés, et il est vrai qu’il est parfois fort difficile de savoir s’il parle de l’âme ou de l’homme qui voyage, puisque l’âme, «à travers tous les voyages, ne renonce jamais au secret espoir d’arriver un jour dans son propre pays» (p. 130). C’est d’ailleurs parce que tout voyage véritable est, d’abord, une aventure de l’esprit et de l’âme, et c’est aussi parce que l’homme moderne n’est plus du tout habitué, nous l’avons vu, à se recueillir dans la solitude et, de cette façon, à les questionner tous deux, qu’il peut se dresser face à la nature, et non tenter de la comprendre.
C’est peut-être la plus grande force d’Océan et Brésil que de se donner pour la description d’une aventure spirituelle, d’une quête de l’âme dont tout «ce qui est, en elle, trop fin, trop tendre, trop exquis pour pouvoir servir, c’est ce qu’elle déploie en de tels moments et pour elle seule» (pp. 147-8), la nature ne lui servant finalement que de splendide, voire terrifiant mais fidèle miroir. Le mouvement du texte n’en est pas moins un balancement constant entre des pôles qui ne sont finalement point diamétralement opposés, mais complémentaires l’un de l’autre si je puis oser : d’un côté, l’expropriation, la dépossession, l’effroi, de l’autre l’attrait irrésistible devant un «pauvre spectacle» qui fait rêver l’auteur de s’y fixer, parce qu’il a cru «voir le diamant de la paix briller au fond de cette vie humble» (p. 152).
C’est devant le spectacle grandiose des chutes d’Iguassu que l’âme d’Abel Bonnard paraît se dissoudre, lorsque le prodige l’enveloppe, et qu’une monstrueuse puissance l’étreint : «j’ai tout oublié de ce qui fait mon moi ordinaire, je ne sais plus rien, je déborde d’une vie sans paroles, j’ai sur les lèvres le rire imbécile d’un mortel qui boit un instant à la coupe où s’enivrent les dieux» (pp. 174-5). Abel Bonnard parle alors d’une âme écrasée qui renaît pourtant «dans ces mille jeux de l’écume floconneuse qui monte du fond», avant d’affirmer une nouvelle fois qu’il «voudrait, tout débat humain terminé, jeter dans le gouffre la coupe fragile du moi», avant que de parvenir à reconquérir, quelques lignes après cette image d’extinction, «une existence distincte» (p. 176). Les pages suivantes ne cessent d’osciller entre un moi presque totalement dissout, sous l’effet du spectacle incroyable où l’observateur est quantité négligeable, et les étapes d’une reconstitution de ce que l’on pensait, de ce que l’on rêvait de voir intimement dilaté jusqu’à l’éclatement final.
Cette reconstitution, malgré de constantes mentions d’annulation de la personnalité du voyageur (cf. p. 178) qui est tout entier dans ses sensations (cf. p. 180) est triomphale, et c’est sans peur qu’Abel Bonnard, quittant l’Amérique du Sud, retrouve l’Océan, «où l’âme se purifie du souvenir de toutes les choses» (p. 231), puisque l’auteur affirme que la «chair seule s’effraye des forces et des dépenses de la nature», alors que l’esprit «n’y voit rien qu’il ne soit capable d’égaler» (p. 185), même si nous ne pouvons écarter le soupçon qu’évoque l’écrivain, parlant, d’ailleurs merveilleusement, à propos des femmes noires à la sidérante beauté, du «désir de s’abolir qui, avoué ou non, vit au fond de l’âme virile» (p. 220) (2). Cette abolition, que nous retrouvons encore lorsque Bonnard compare un visage noir à «un point mis à la fin de la phrase humaine» (p. 212), fait partie du mouvement de balancier que nous avons décrit, contraction et dilatation de l’âme, effroi devant la nature et compénétration intime avec cette dernière, expansion d’un moi impersonnel qui «se dilatait dans l’immense étendue marine» et qui se contracte lorsqu’il rentre «dans la zone du retour» (p. 244), car en effet, si «le monde n’a jamais fini de parler à l’âme» (p. 233), nous pourrions affirmer que l’âme, elle aussi, n’a jamais fini de parler à la nature.

Notes
(1) Ainsi Abel Bonnard oppose-t-il, durant plusieurs pages absolument superbes, le paysan au marin, le premier ayant «besoin de Dieu pour avoir de quoi vivre», alors que le second «a besoin de Dieu pour ne pas périr» (p. 42). Toutes les indications de pages entre parenthèses renvoient à notre édition, publiée par Flammarion en 1929.
(2) Faute de place, nous ne pouvons évoquer les pages assez étonnantes que l’auteur consacre aux relations profondes et complexes, point dénuées de beauté mais aussi de désenchantement mutuel, entre Noirs et Blancs (cf. pp. 222-7). Sans hélas pouvoir nous attarder sur les différents passages (cf. pp. 208, 211, 212, 214, 218) où l’auteur évoque les caractéristiques poétiques pourrions-nous dire des Noirs, concentrons-nous sur un final grandiose évoquant les relations entre Blancs et Noirs. Bonnard affirme ainsi que les «Noirs ont toujours eu beaucoup d’action sur les Blancs, là où les deux races se sont rencontrées», cet engouement s’expliquant selon l’auteur par plusieurs raisons et, d’abord, «au moment où une sinistre uniformité s’étend sur le monde, la dernière variété qui subsiste, quand toutes celles des costumes se sont évanouies, c’est la couleur de leurs peaux (p. 222). La fascination qu’ils exercent sur nous s’explique aussi par le fait que les Noirs «sont vieux, eux aussi, quoiqu’autrement que nous, et leurs usages où nous voulons retrouver un reste des premiers âges ne sont souvent qu’un ramassis de superstitions décrépites» (pp. 223-4). Pourtant, quelques lignes plus loin, l’auteur n’hésite pas à écrire que les Noirs non seulement ne sont pas comme nous, et qu’ils sont «bienheureux en cela», car ils ont «part encore à des fêtes où nous ne sommes plus admis», mais parce qu’ils «montent vers les Blancs par le chemin des paroles», alors que «les Blancs descendent vers les Noirs par le chemin de la danse». Cette notation offusquera le plus ouvert des bien-pensants qui ne manquera pas d’y renifler l’effluve d’un racisme caractérisé. Il n’en est rien, si, selon l’auteur, danser, «en effet, c’est retrouver son corps», mais c’est aussi «se soustraire à la tyrannie de la tête, pour redescendre dans ses membres, c’est rendre à ces membres, que le cerveau a domestiqués, une vie libre, souple, dénouée, heureuse» (p. 225). Mais, au bout de ce double mouvement, nous ne trouverons que la déception et, sans doute, quelque chose de plus grave que cette dernière, l’incompréhension, voire la haine. Citons longuement ce passage extraordinaire d’Abel Bonnard : «Il y a une sorte de désespoir dans l’effort que font tant de nos contemporains : pris et enfermés dans des villes dont les lumières hérissées repoussent le clair de lune, séparés par les machines du peuple des bêtes, traversés à chaque instant par des secousses électriques, disputés par mille besognes, sans jamais goûter la paix d’un travail réel, privés de repos, privés de silence, écrasés sous le poids des bibliothèques et les trésors des musées, ils rêvent à la hutte et à la caverne, aux premiers trépignements, aux jouissances lascives d’une vie informe», la conclusion ne manquant pas de venir, cinglante pour les Blancs : «Mais ils fuient la conscience sans retrouver les instincts; ils restent perdus et égarés entre la société et la nature; ils errent hors des jardins et des parcs, sans rentrer dans la forêt primitive; ils dont la bête, enfin, sans redevenir l’animal» (pp. 226-7), tout finissant «dans une mystification où seul est certain l’abaissement de l’humanité» (p. 227).