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21/05/2019

Joseph Conrad et Herman Melville : l’étrange innocence dans Le nègre du «Narcisse» et Billy Budd, marin, par Gregory Mion

Crédits photographiques : Torsten Blackwood (Getty Images).

3599940.JPGHerman Melville dans la Zone.







2132877036.jpgJoseph Conrad dans la Zone.









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«L’imagination est la folle du logis.»
Nicolas Malebranche, De la recherche de la vérité.


Kafka et Poe pour amorcer le problème

Avec Le Procès, pour peu qu’on le lise dans son intention la plus objective, Franz Kafka montre la fabrication progressive de la culpabilité de Joseph K., et finalement la misère d’être innocent dans un monde où les crapules ont érigé un système pour abattre la pureté. Aucune ambiguïté ne subsiste à cette échelle de lecture – Joseph K. est un saint qui n’a pas survécu à la scélératesse des diables. Du reste, ce monde-là est peut-être une victoire des ténèbres sur la lumière, mais il ne propose pas un effondrement définitif de ce qui est juste parce que l’injustice aura toujours besoin du contingent des âmes chastes pour commettre ses forfaits. D’autres Joseph K., au fil des siècles, alimenteront la gloutonnerie de ceux qui désignent arbitrairement un ennemi à neutraliser pour se donner une raison de vivre. La question juive affleure en outre à la surface de cette entreprise d’extermination bureaucratique, comme une bourrasque soudaine jette un frémissement sur une mer calme : Joseph K., tel un avatar de Kafka, trébuche sous le poids d’une identité problématique et il doit être rééduqué par tous les moyens en fonction d’une législation officielle (1). Autrement dit l’innocence de K., si elle brille encore de mille feux dans l’esprit du lecteur objectif, n’en est pas moins subrepticement fragilisée par la redondance de ses malheurs. Un acharnement aussi soutenu et divers dans l’accusation ne peut tout à fait être le fruit du hasard. On en arrive alors à se formuler, en guise de lapalissade, que la lutte du bien et du mal nécessite la présence des deux factions, mais que, par-delà les apparences, les belligérants de cette guerre éternelle ne sont désormais plus aussi faciles à identifier que nous l’imaginions. Autre lapalissade, donc : le mal est dans le bien – et inversement. Par conséquent l’innocence totale n’est qu’une fable structurante pour les histoires à dormir debout, et l’on a parfois pu apprendre, au cours d’une vie attentive, que c’était même dans le bien le plus superficiellement convaincant que pouvait se loger un mal tenace. La dichotomie du blanc et du noir pour spécifier le bien et le mal n’est qu’une recette petite-bourgeoise pour qualifier les hommes à la va-vite, voire une mauvaise grille d’interprétation du réel pour ceux qui ne s’aperçoivent pas qu’en se proclamant les tauliers de la bienveillance, ils sont, malgré qu’ils en aient, les nouveaux visages de la canaille.
Conformément à cet immémorial dualisme du blanc et du noir, et par analogie avec les évidences que nous avons soulignées jusqu’ici, rappelons-nous de ces sauvages insulaires des Aventures d’Arthur Gordon Pym. Ce sont des sortes de sentinelles de toutes les nuances de la noirceur. Ils continuent à ce titre de craindre les moindres aspects de la blancheur pour donner un sens à leurs indéboulonnables traditions (2). Le diagnostic a l’air d’une confondante simplicité : les néfastes îliens ont fait de la couleur noire un emblème de leur malignité, par contraste avec les fastes voyageurs civilisés qui braquent sur ces gueules enténébrées la lumen naturale d’un savoir raffiné. Nous sommes ici dans le classique combat métaphysique des contraires où l’ensemble des éléments se tiennent en respect pour édifier le vivant devenir de l’univers (3). Il suffirait alors de savoir lire entre les lignes du texte cosmique pour ne pas se tromper sur la nature présumée des antagonistes. Reprenons ainsi depuis le début : d’une part Joseph K., que tout accuse, incarne sans doute l’innocent que l’on veut liquider (à moins qu’il ne s’agisse d’un examen de conscience où le personnage découvre graduellement ses péchés), puis, d’autre part, les indigènes agressifs du roman de Poe, que tout paraît accabler, ne sont possiblement que les extensions bestiales des explorateurs occidentaux qui accostent sur leurs terres, et tous autant qu’ils sont, primitifs et cultivés, redoutent a priori le jugement ultime d’un dieu lactescent qui semble symboliquement intervenir dans les dernières pages du récit d’A. G. Pym, lequel a eu le temps de connaître plusieurs péchés capitaux durant son périple maudit.
Les exemples tirés de Kafka et de Poe prouvent ainsi que la ligne de démarcation entre l’innocence et la culpabilité possède une épaisseur variable selon le point de vue que l’on choisit d’adopter. Les arcanes de l’univers, en effet, ne peuvent être lisibles qu’en partie et il n’est pas aisé d’imputer le bien ou le mal avec l’assurance d’un démiurge. Joseph K. est-il un brave homme persécuté par des méchants cachés derrière le Moloch de l’administration, ou, à l’inverse, est-il un égaré qui s’aperçoit avec de plus en plus de netteté du crime d’exister, voire de «l’inconvénient d’être né» comme l’aurait stipulé Cioran ? Quant à Arthur Gordon Pym, n’est-il que le jouet d’une mauvaise fortune ou est-il coupable dès le début de s’embarquer clandestinement sur un bateau qui le mènera dans toutes les arabesques d’un Styx ? Ces questions n’ont pas de réponse préférentielle, mais elles renforcent la sensation d’un affrontement fondateur entre l’innocence et la culpabilité, de même qu’elles nous encouragent à penser la ténuité de la frontière qui est censée départager ces deux territoires de l’âme humaine. Tantôt combinées, tantôt séparées, l’innocence et la culpabilité sont comme des principes incompressibles de l’âme qui en justifient la richesse unique. Dans la situation particulièrement étrange de Joseph K., on suppose qu’il passe de la répulsion à l’attraction – d’abord le pôle de son innocence paraît largement indépendant du pôle de sa culpabilité, puis, de loin en loin, les deux s’entremêlent et constituent la puissance d’un personnage énigmatique.
En nous appuyant sur cet intéressant bariolage des âmes, nous voudrions étudier deux personnages mythiques de la littérature anglo-saxonne, deux figures du marin en eaux troubles : d’abord James Wait, le coupable apparent du Nègre du «Narcisse» de Joseph Conrad, ensuite William Budd, le soi-disant grand innocent dépeint par Herman Melville dans Billy Budd, marin (4). On l’aura immédiatement compris, il ne s’agit pas de faire de Wait un impeccable représentant de la race humaine, ni de Budd un démon qui a su pratiquer un jeu de mystification auprès de ses camarades, mais, à l’inverse, de peser autant que possible ces âmes complexes dans la balance de la simple hypothèse. On le sait de toute façon : les romanciers d’envergure n’ont aucun goût pour les tempéraments unis, et que ce soit Joseph Conrad ou Herman Melville, chacun a su composer une psychologie diablement tortueuse pour raconter les errances océaniques de James Wait et Billy Budd.

L’étrange et passionnante odyssée de James Wait

On a voulu que James Wait soit un imposteur et il fallait qu’il le fût. Tel pourrait être à gros traits le récapitulatif des péripéties qui animent la traversée du Narcisse entre l’Inde et l’Angleterre. Ce sont essentiellement deux propriétés de physionomie qui motivent la suspicion autour de James Wait : d’abord sa négritude, qui tranche avec la culture européenne de l’équipage, puis sa haute taille (six pieds trois pouces, en l’occurrence un mètre quatre-vingt-onze), qui plante sur le bateau un mât organique détonnant puisque Wait passera la majorité du voyage allongé, dévasté par une maladie prétendument imaginaire selon les bruits qui circulent et qui prennent de l’ampleur parmi les médisants. La rumeur ne cesse d’enfler autour de l’état de santé de Wait : le doute n’est plus vraiment permis quant aux forces de cet homme – il est presque certain qu’il joue la comédie d’un alité pour éviter le difficile travail de la navigation. «Il nous enterrera tous» entend-on quasiment prononcer de la part des cancaniers, tel qu’on a pu le dire pour Swann lorsqu’il était au faîte de sa maladie, ou tel qu’on s’est retenu de le dire pour M. Jérôme, le père immortel et tyrannique du Baiser au lépreux de Mauriac, le père qui se complaît dans l’hypocondrie et devient d’autant plus autoritaire qu’il survit indignement à son pauvre fils. Au reste, s’il fallait choisir entre Swann et Jérôme pour caractériser James Wait, nous affirmerions volontiers que Wait est probablement aussi atteint que Swann l’était. La tricherie et la perfidie du personnage de Mauriac n’ont visiblement aucun rapport avec le suspect matelot de Conrad, parce que Jérôme Péloueyre use et mésuse de la foi pour justifier le cabotinage de son calvaire, ornementant chacune de ses quintes de toux d’un martyre christique, tandis que James Wait, dès la première crise qui lui saisit la poitrine, nous laisse écouter la vérité de ses douleurs et son désir potentiel de les conjurer en s’engageant un peu trop exagérément sur le Narcisse.
Notre théorie souhaite donc soutenir que James Wait caricature le matamore quand il monte sur le Narcisse afin de se persuader que cet excès de vitalité pourra peut-être le sauver de ses véritables détraquements. Le phénomène est bien connu dans la psychologie humaine : quand le trépas est imminent, on se remue parfois comme un animal fou, subodorant que la frénésie chassera l’œuvre impitoyable et souterraine des puissances de la mort. Il se pourrait même que l’engagement de Wait, par-delà le narcissisme postiche qui croit à la survie de l’ego quand tout notre corps nous lâche, ne soit qu’un vague divertissement pour tromper l’angoisse de la finitude. C’est la raison pour laquelle Wait n’est tout au plus qu’un Narcisse d’emprunt en comparaison du Narcisse incarné par le navire, car le premier n’a même plus la force de contempler son reflet, limité à l’asile d’un grabat où il consomme sa progressive dégénérescence, tandis que le second, toujours, se reflètera dans les flots qu’il fend fièrement de sa solide armature. En quoi le titre du roman n’est probablement qu’un indice de proportions trop restreintes pour contenir la totalité du mystère qui se joue durant ce séjour en mer. De sorte que c’est éventuellement moins dans le titre du livre que dans le nom de Wait qu’il faut essayer de percer le secret de cette âme : James Wait, par son patronyme, exalte la personnification d’une attente, et spécifiquement l’attente la plus lourde et la plus profonde qui soit – l’attente de la mort qui rôde, waiting for the prowling death.
Il n’y a guère que Singleton, sur le Narcisse, qui évalue tout de suite la menace de mort qui court après James Wait. Singleton est un vieux loup de mer pour qui l’aventure humaine n’a plus de zones d’ombre. On a presque envie d’en faire un double du capitaine Whalley, un autre grand clairvoyant inventé par Conrad dans Au bout du rouleau, un commandant charismatique dont la particularité consiste à sentir d’autant plus parfaitement les âmes que sa cécité s’accroît. Considéré du reste en tant que voyant jouissant de tous ses sens, Singleton est l’oracle qui annonce l’inexorable disparition de Wait parce qu’il sait d’un savoir occulte que cet homme se trouve in articulo mortis. Sans doute Singleton a-t-il ouï de son oreille sensible les dévastations intérieures du nègre, dont la toux, exorbitamment, conjecture un pronostic vital engagé. Les expectorations de Wait ne sont nullement dramatisées, elles sont, au contraire, les marques intermittentes d’une vérité que le malade refuse encore de s’avouer complètement. Dans le son inquiétant de sa toux, dans cette vibration poitrinaire où se pressentent des abîmes de souffrance véridique, on croit percevoir l’écho terrifiant de ces râles et de ces agonies mentionnées par Thomas Mann dans La montagne magique, le long des couloirs d’un sanatorium qui symbolise une accumulation de pathologies prêtes à exploser, telle une bombe à retardement qui éclatera en même temps que la guerre 14-18.
Similairement à ce mandat prémonitoire et négatif de la maladie, tel qu’il est traité par Mann, le recrutement de James Wait sur le Narcisse augure de pénibles moments. Dès l’instant où ce nègre monte à bord, le bateau incube le Mal et celui-ci s’épanchera de diverses manières pendant le périple, que ce soit dans la trame incessante des ragots ou par l’épreuve d’une tempête aussi violente que rare. C’est là que l’innocence de Wait se discute : il n’est pas l’imposteur que beaucoup voudraient qu’il soit, mais, en s’embarquant impulsivement sur le Narcisse, en se lançant on a whim à l’assaut de ce périlleux voyage, il compromet l’équilibre du personnel de navigation. En d’autres termes, si Wait est un imposteur, il ne l’est pas en feignant d’être malade, mais il l’est plutôt en étant gravement malade et en ayant laissé croire, de prime abord, qu’il pourrait maintenir le cap avec ses camarades moussaillons. Il est ainsi coupable d’avoir trompé tout le monde sauf Singleton, cependant il est innocent de ce dont la haine collective l’affuble, car, après tout, James Wait n’est qu’un mourant qui a tenté de guérir en se prescrivant une échappée belle.
De son côté, Singleton n’a peut-être pas dit toute la vérité dans le détail, mais il n’a jamais changé son fusil d’épaule – à chaque fois qu’il en a eu l’occasion, il a répété que le nègre allait mourir et, ce faisant, il ne pouvait être responsable du degré d’adhésion de ses acolytes à son énoncé. Ce n’est pas le problème de Singleton si son savoir oraculaire a été interprété à l’instar d’une croyance. Ce n’est pas son problème non plus si le cuistot du Narcisse, illuminé de Bible et d’appétits despotiques, n’a pas su discerner en James Wait un péché différent de celui du mensonge. Car ce n’est pas tant que le nègre ment ouvertement, non, c’est plutôt qu’il ment par omission et qu’il a péché par faiblesse de se reconnaître pleinement admis parmi les mortels, s’imaginant immortel ou immunisé contre tous les poisons de la vie. Et s’il fallait distinguer chez Wait un péché tout à fait capital, on ne serait pas dans la fantaisie en affirmant que ce personnage pèche surtout par gourmandise de la vie, par incapacité de suspendre sa course pour s’asseoir et accueillir sereinement la mort qui toque à sa porte. Il eût alors été préférable de s’allonger ailleurs que dans le bateau, parce qu’en grimpant sur le Narcisse, par quelque bout qu’on prenne cette décision, Wait s’est fait passer pour un marin dans la force de l’âge, injury free, ready to go.
Pour toutes ces raisons devinées ou demeurées à l’état de sourdes intuitions, James Wait, par sa couleur de peau, a offert aux hommes un prétexte facile pour le couvrir d’injures et de calomnies. La peau d’ébène de Wait constitue le signe distinctif le plus pratique pour justifier de certaines dérives de raisonnement. Déjà coupable par ses actes, il l’est aussi et surtout par le biais de sa nature, par la différence ostentatoire de ce qu’il est par rapport aux hommes du type européen. Cela pose la question d’un racisme latent, quasiment réflexe, et le Narcisse préfigure en quelque sorte ici la Nausicaa de Faulkner, ce yacht de la bonne société blanche que l’on découvre dans le roman Moustiques, portrait sans concession d’une mentalité balnéaire où quelques bourgeois s’encanaillent de suffisance et d’instinct grégaire, persuadés d’avoir atteint un sommet de civilisation, bourdonnant à longueur de journée des truismes et des émotions à la petite semaine. Rien n’est sincère dans le caractère d’une société qui rejette ce qui ne confirme pas les similitudes instituées, les points de repère rassurants, les airs de famille, et James Wait, par son imposante négritude, par sa titanesque divergence, vient mitiger les reflets habituels qui ont jusqu’à présent limité le Narcisse aux annales d’une navigation qui ne voulait voir que ce qui l’arrangeait.
Pour une fois l’étrange et l’étranger de peau se sont invités à bord, aussi déconcertants que possible, n’étant pas demeurés en rade comme ces exotismes qu’on laisse derrière nous, à quai, réduits à des couleurs locales qui s’estompent dès que le navire prend le large et qui reviendront dans tel ou tel récit festif, lorsque l’homme blanc racontera la distraction qu’il a vécue en fréquentant toute cette vivante bigarrure. En forçant le passage, en s’incrustant au milieu du quotidien du Narcisse, James Wait a dégonflé plusieurs certitudes et il a montré une paradoxale démangeaison de vivre, lui qui, mourant, a tout de même survécu au gros temps, à la houle assassine, sidérant ainsi nombre de ses détracteurs qui ont participé à son sauvetage lorsqu’il était prisonnier des eaux montantes en fond de cale. L’image de Wait séquestré par les circonstances, les lèvres collées à un mince orifice pour respirer, pour survivre in extremis, cette image est magnifique parce qu’elle apporte la preuve que le moribond désirait se battre pour la vie alors qu’il aurait pu s’abandonner aux bras moelleux de la mer, se libérant par ailleurs de tout le poids des commérages. La fureur de cette bouche lippue qui fait ventouse par l’un des pores du Narcisse a tourné les têtes et a remis dans les consciences un ferment de respect. L’imposteur sauvé de la noyade a peut-être gagné le droit de se racheter, ou, en tout cas, le droit de mourir dans de plus acceptables conditions.
Et James Wait mourra aux premières terres apparentes, aux premiers littoraux visibles, comme pour signifier qu’il est allé au bout de la traversée, qu’il a réalisé ce voyage mouvementé avec la meilleure part de lui-même. L’immersion de son cadavre le rend à sa fonction traditionnelle de marin, et l’eau qui l’engloutit enfin est une eau bénite, tandis que celle qui a failli l’engloutir plus tôt dans la tempête était une eau maudite, des flots rageurs et diaboliques qui eussent condamné le Narcisse à porter le fardeau d’une perte humaine honteuse. En sauvant James Wait d’une mort atroce, tous les hommes se sont plus ou moins affranchis de leurs démérites et ont consolidé un nœud d’humanité qui a permis au bateau de ne pas couler au propre comme au figuré.

Billy Budd : la perfection de l’innocence et de la culpabilité mêlées

L’innocence de Billy Budd est a priori incontestable. Elle se situe autant dans sa beauté extérieure que dans son irrésistible moralité. Ce «Beau marin» dérange par l’immaculée conception de sa personne et il en paiera le prix de sa vie. Il est la représentation classique d’un Christ jugé par des lois inappropriées, des lois inaptes à saisir l’infinité d’une fabuleuse individualité. Nous pensons toutefois que l’innocence de Billy Budd a été affaiblie avant qu’il ne soit victime d’une cabale et d’insupportables racontars. Son transfert inopiné de la marine marchande à la marine de guerre scelle la destinée de cet homme qui n’était manifestement pas voué à fraterniser avec des combattants. Mais l’esprit de commerce, au fond, ne l’avait-il pas préparé à l’esprit de la guerre ? Montesquieu a suggéré que le commerce pouvait être une corruption de l’âme davantage préjudiciable que celle que l’on rencontre par exemple dans les sociétés de brigands et de voleurs. C’est que la passion des seuls intérêts marchands a tendance à détériorer les sentiments de solidarité, les bénéfices nets ayant plus de valeur que les considérations humaines, et, de ce point de vue, Billy Budd pouvait être mûr pour la guerre avant même d’y avoir contribué. Qu’il n’ait été qu’un rouage de la machine commerciale n’empêche pas qu’il a pu donner de ses ressources physiques pour fortifier le bras de la spéculation. Or la spéculation commerciale en mer n’est peut-être pas si éloignée de la mission chargée de contrôler militairement les territoires maritimes, ceci dans le but de fluidifier les trajets des navires marchands, d’augmenter le rendement des exportations et de pourvoir logiquement aux budgets de la guerre. La différence ne serait donc qu’une question de degré plus qu’elle ne concernerait une différence de nature, et cela, tristement, expliquerait que «[Budd fût] vite chez lui dans la marine de guerre», comme s’il n’avait pas eu à effectuer un immense effort d’adaptation. Ni d’un côté ou de l’autre de ces façons de configurer le monde à dessein d’exploitation, ni chez les marchands et ni chez les guerriers, ni dans un camp ou ni dans l’autre Budd ne fut un réel objecteur de conscience. Certes il n’a pas été le plus actif des hommes, il n’a pas joui d’un pouvoir strictement décisionnaire, mais sa passivité suffit à révoquer en doute ce monument de pureté, ne serait-ce que pour en souligner les failles proprement humaines, les contours de vulnérabilité qui nous rendent ce personnage un peu plus accessible qu’une forteresse christique inexpugnable.
L’innocence de Billy Budd se reformule par conséquent dans les termes d’une fragilité constitutive qui a pu l’accoutrer ici ou là d’une servilité coupable. Il y a du reste en Budd quelque chose d’un roseau non pensant, quelque chose de singulièrement naturel qui peine à trouver sa place définitive dans le réseau civilisé de son époque. Il ressemble ainsi à un fragment divin qui se serait perdu dans la tourmente profane des guerres et des concurrences culturelles. Il bouleverse ses contemporains parce qu’il ne parvient pas à terminer le processus de sa métamorphose anthropologique – en lui subsistent les semences d’une «grande Nature» inextinguible qui est nécessairement mal perçue par ceux qui le côtoient. Que ce soit son accusateur, le capitaine d’armes surnommé Jim Lamouche, ou son discret protecteur, le capitaine Vere, les deux hommes partagent intimement la même intelligence des lois, la même approche du droit positif, et il en résulte une inévitable condamnation pour Billy Budd, assujetti par un système hermétique aux épiphanies plus vastes et plus subtiles. Et pour achever cet argument, il faut préciser que le capitaine d’armes se nomme Claggart et que ce nom, par hypothèse, renvoie au terme anglais clanger, qui signifie dans l’argot une bourde, une gaffe de première magnitude, comme si les dénigrements émis à l’encontre de Billy Budd, dans les phrases délatrices de ce mouchard de Lamouche, ne pouvaient être que des erreurs, des énormités insoutenables et terriblement ravageuses. Quant à Edward Fairfax Vere, il est l’ambassadeur de la vérité, le capitaine obstinément convaincu de l’innocence de Budd, mais incapable, en dernier ressort, de relaxer l’agneau à qui l’on reproche d’être un bouc pernicieux, dissimulant des projets de sédition qui pourraient menacer le cahier des charges de cette navigation guerrière (qui plus est en période généralisée de rébellions). L’issue de ces frictions était alors courue d’avance : la loi l’emporte prématurément sur l’impénétrable nature de Billy Budd parce que c’est beaucoup plus simple d’appliquer des textes de droit que de réfléchir à ce qui dépasse l’entendement. Quand bien même Billy Budd avait de très bonnes raisons de vivre et d’échapper aux pièges tendus par Claggart, ces raisons étaient trop difficiles à démêler, aussi a-t-on préféré le juger selon les évidences, les hiérarchies et les coutumes, passant outre les culpabilités les plus délicatement enfouies dans l’âme d’un homme. Perpétrer une injustice dans la légalité aura par ailleurs permis de sauver le bateau d’une grave mutinerie, du moins c’est ce que se dira à jamais le capitaine Vere pour se convaincre d’avoir pris la meilleure décision. Mieux vaut une injustice qu’un grand désordre – la rengaine politique est bien connue.
Tant et si bien que Billy Budd a été officiellement coupable dès lors que Claggart l’a enfermé dans la spirale de ses diffamations. Encore une fois, nous le répétons, cette culpabilité n’est pas la plus intéressante – elle n’est qu’une culpabilité factice qui répond à un mesquin désir de vengeance et à un typique accès de jalousie, le capitaine d’armes n’ayant sûrement pas apprécié l’indéchiffrable charisme de Billy Budd. On se trompe donc de culpabilité en choisissant d’accabler Budd selon un entrelacs d’apparences qui ne disent rien des profondes contradictions de l’homme. Mais cela provoque déjà le retentissement de la sentence de mort : à partir du moment où Billy Budd est soupçonné à tort d’être un séditieux, à partir du moment où son statut de bouc-émissaire s’affermit, il est plongé dans un engrenage qui va le conduire à l’échafaud et qui, de proche en proche, est censé soulager Claggart de ses imperfections. La confrontation entre l’accusateur et l’accusé, se déroulant sous les yeux du capitaine Vere, ne fait que renforcer l’impression de culpabilité voulue par Claggart. Devant le langage des supérieurs et de la loi, Billy Budd est muet, interloqué, et lorsqu’il extirpe de sa gorge un pécule de défense, il subit les affres d’un bégaiement qui ne plaide pas en sa faveur. En effet, si l’accusé ne peut que bégayer, c’est qu’il ne détient pas les ressources attendues pour clamer son innocence et renvoyer ad vitam le capitaine d’armes à ses complots, de même que l’innocence n’a pas de langage articulé à opposer aux crapules bien organisées. L’innocent est écrasé par le coupable qui renverse l’ordre des mérites, mais, d’un point de vue plus sourcilleux, si l’innocent Billy Budd manque de fougue pour faire éclater son innocence, c’est qu’il se sait quelque part coupable, dans un registre d’amplitude inatteignable pour des tribunaux terrestres envahis de passions trompeuses.
Ce qui condamne toutefois Billy Budd à une peine de mort certaine, c’est son bizarre coup de poing asséné au capitaine d’armes, un coup porté pour ainsi dire contre le cours des événements, against all odds, et qui entraîne défavorablement le décès de Claggart. On aurait presque la tentation d’évoquer un faux mouvement, un accident malheureux, un élan de nervosité incontrôlable qui n’est lesté d’aucune forme de préméditation. Il s’agit en somme d’un ébrouement de l’innocence, d’un mauvais coup accompli par un animal que l’on a trop agacé, comme un chien se retourne brusquement contre un enfant qui croyait jouer en tirant la queue de l’animal. Et nous savons ce qu’il advient des animaux qui commettent une agression alors qu’ils ne faisaient que réagir instinctivement, sans la moindre intention de nuire avec scélératesse. Billy Budd ne fera pas exception parmi les chiens humains : son extrême culpabilité devient irréductible aussitôt que le coup de poing débouche sur la mort du misérable Claggart. Selon les lois en vigueur, indépendamment de toute réflexion du cœur, Billy Budd, par ce geste maladroit devenu homicide, qu’il fût volontaire ou involontaire, n’a plus la possibilité de contourner sa mise à mort légale. Aussi sa culpabilité diffuse rejoint sa culpabilité officielle et enraye la matrice ontologique de son innocence. Autrement dit la culpabilité accrue de Billy Budd paraît désormais tressée au gisement de son innocence, l’une et l’autre formant un motif existentiel hybride et ne pouvant plus être désunies par quelque biais que ce soit. La perfection de cette aberrante gémellité se réalise en outre dans la mise à mort elle-même : la pendaison de Billy Budd dans les hauteurs du navire, à la grand-vergue dédaigneuse, le pétrifie en homme de Vitruve approfondi, comme si un Léonard de Vinci ressuscité, au-delà de la sublimité anatomique, avait voulu dessiner par l’intermédiaire de l’écriture de Melville un être vivant aussi parfait dans l’innocence que dans la culpabilité. Nouveau Christ en croix, nouveau crucifié suspendu parmi les cordages d’un bateau de Charon, Billy Budd le bariolé nous incite à réévaluer la sagesse présomptive de tous les prophètes d’ici et d’ailleurs.

Notes
(1) Ce qui se passe dans Le Procès se réverbère en outre d’une façon encore plus directe dans Le Château.
(2) Edgar Allan Poe, Les aventures d’Arthur Gordon Pym.
(3) Selon le modèle de la pensée présocratique d’Héraclite d’Éphèse.
(4) Les deux romans sont publiés dans la collection L’Imaginaire de Gallimard.