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28/05/2019

Nostromo de Joseph Conrad : per chi suona la campana, par Gregory Mion

Crédits photographiques : Marcelo del Pozo (Reuters).

2132877036.jpgJoseph Conrad dans la Zone.










«C’est chez ces tendres brebis, ainsi dotées par leur créateur de tant de qualités, que les Espagnols, dès qu’il les ont connues, sont entrés comme des loups, des tigres et des lions très cruels affamés depuis plusieurs jours. Depuis quarante ans et aujourd’hui encore, ils ne font que les mettre en pièces, les tuer, les inquiéter, les affliger et les détruire par des cruautés étranges, nouvelles, variées, jamais vues, ni lues ni entendues.»
Bartholomé de Las Casas, Très brève relation de la destruction des Indes.


Note préliminaire : l’usage ponctuel de tournures étrangères dans le corps du texte est un jeu d’écriture qui s’amuse à imiter le même procédé que celui utilisé par Joseph Conrad dans Nostromo (1).


IMG_4155.jpgL’extraordinaire métissage de Nostromo

Le personnage qu’on appelle Nostromo est d’abord une présence discrète au service de plusieurs notabilités influentes. De son vrai nom Gian’ Battista Fidanza, cet Italien, à force d’intégration dans le système occidentalisé de Sulaco, une ville sud-américaine prospère, s’est peu à peu taillé une réputation de fiabilité tant dans ses œuvres de docker en chef que dans ses contrats officieux auprès de quelques sommités locales. C’est ainsi que Fidanza réalise progressivement et servilement ce que son nom sous-entend. Il devient la fidanzata des puissants de Sulaco, la fiancée avenante et loyale, épousant la forme de toutes les volontés supérieures à la sienne. Ce dévouement impressionne et encourage le capitaine Mitchell à faire de Gian’ Battista Fidanza un nostromo de l’ambitieuse cité portuaire, c’est-à-dire un sous-officier respecté, uno sottufficiale di fiducia, contremaître des quais et des combines propices, homme pratique par excellence, tapant sur l’épaule de tout le monde et gagnant des familiarités qui donnent de la suite dans les idées. Sa discrétion initiale dans l’univers romanesque de Joseph Conrad, alliée à son engagement inlassable pour des personnalités envahissantes, n’en est que plus efficace d’un point de vue narratif : nous comprenons que Nostromo est l’homme de la situation quand les événements s’emballent, la pièce essentielle d’un dispositif qui toutefois le dépasse, le chevalier courtois dont la rumeur aime à dire qu’il est «notre homme» lorsque le danger se précise, nostro uomo bien plus que nostromo – l’homme, aussi, par qui le drame s’amplifiera parce que cette droiture est trop belle pour être vraie ou pour durer. En un mot, Gian’ Battista Fidanza est narrativement introduit comme une ombre chinoise inoffensive, comme un brouillard pittoresque qui présage néanmoins des matérialisations problématiques.
Par conséquent, et la chose est explicitement posée à la fin de la première partie du roman, il y a dans Nostromo un réservoir d’actions qui attendent l’occasion de virer de bord. Celui qu’on désigne également par la fonction de capataz de cargadores, ou plutôt ce qui bouillonne en lui d’un obscur désir de palinodie, guette le bon moment pour commencer à être prépondérant après avoir été la roue de secours des potentats, l’instant crucial où son être patent, pour parler le langage de Dante, révèlera son être latent (2). Car il est en effet assez clair que le caractère de Nostromo ne se borne pas seulement aux signes ostentatoires de son patronyme. La fiancée idéale cache peut-être dans sa bonbonnière un arsenal de vices ou de feintes, un possible scandale ontologique, comme l’adage affirme que le ver était dans le fruit depuis le début. À cet égard, ce que nous apercevons de Nostromo dans les chapitres préliminaires suppose un double-fond beaucoup plus complexe que la succession de ses générosités ou la litanie de ses petits héroïsmes pudiques. L’Italien le plus célèbre de Sulaco, courant d’une mission à une autre avec tant d’efficienza qu’on lui prêterait volontiers un don d’ubiquité, voire le bon Dieu sans confession, demeure cependant quasi invisible au lecteur que nous sommes puisque ce ne sont pas ses actions qui parlent directement pour lui mais les autres qui parlent subjectivement de ses actions. Or ce ne sont pas les récits, les légendes et les mythes qui charpentent les hommes ou qui érigent un tempérament, à plus forte raison quand ces paroles sont acquises à la cause de ceux dont elles retracent un élément de biographie. Pour que l’on puisse voir Nostromo tel qu’en lui-même sa nature le façonne, il nous faut l’observer en action, en acte, afin que l’on soit capable de se prononcer sur le véritable potentiel qui l’anime. C’est en outre toute la subtilité de Conrad qui nous amène à forger notre propre jugement de Nostromo au fur et à mesure qu’il affranchit son personnage des discours, qu’il le déshabille en quelque sorte de ses vêtements de cérémonie, pour nous le présenter dans ses actes, in media res, aussi nu que le ver qui gigote éventuellement dans le fruit.
En cela même il est d’ores et déjà évident que Nostromo ne répond pas aux critères d’une psychologie unifiée. Ce docker accoutré en arlequin, dont les actions vont et viennent à divers échelons de la société, possède aussi une mentalité bariolée, tiraillée, hétérogène, et ce réseau de chamarrures correspond aux réalités hybridées de Sulaco, une ville où se chevauchent les traditions de l’Amérique du Sud et les aspirations de l’Occident, les langues d’ici et de là-bas, les physionomies indigènes et les pièces rapportées. Située dans la République du Costaguana, la ville de Sulaco semble figurer un enclavement davantage qu’une fusion, une espèce de brique détonante sur la façade en travaux d’une maison, comme la Gambie s’insère dans la forme du Sénégal. Accaparé de toutes parts au milieu de ces vivantes promiscuités, Nostromo est toujours simultanément lui-même et un autre, l’incarnation d’une Italie conquérante, indépendante, et l’Italien captif d’une région du monde, l’homme qui aime le peuple et celui qui mange à la table des ministres du coin, le travailleur public, l’ouvrier modèle, et l’oiseau de nuit qui bat des ailes dans les ténèbres de sa vanité, l’esprit échauffé par les contextes perpétuellement instables de cette République du Costaguana politiquement agitée. Dès lors il n’est pas difficile de concevoir l’alternative suivante : ou bien parier sur la continuité des projets européens, échos des Lumières, rationnels en diable, passionnés des progrès en ligne droite, ou bien miser sur la discontinuité inhérente au Costaguana, où les politiciens vedettes atteignent les sommets par les révolutions ou les pronunciamientos, dans la sueur et le sang, dans la ruse et l’effet de surprise, imaginant chaque fois de nouvelles manières d’instaurer une tyrannie.
Confronté à ce dilemme dès son arrivée au Costaguana, le brave Nostromo choisit l’Europe et son exemplaire civilisation, et ce choix prévaudra en apparence jusqu’à ce qu’il bascule dans l’opportunisme des têtes brulées. Ce choix contrarié se singularise d’ailleurs par contraste avec la dictature d’un Guzman Bento, un despote remisé dans les catacombes de l’Histoire et dont le compte-rendu intermittent des nuisances rappelle furieusement l’inquiétant Grand Forestier, le spectre autocratique inventé par Ernst Jünger dans Sur les falaises de marbre. Il se singularise encore par contraste avec l’actuel Vincente Ribiera, despote éclairé qui joue le double jeu des Anciens et des Modernes, irrésolu dans son gouvernement et victime annoncée des prochains soulèvements populaires qui fourniront à Nostromo la trame d’une inspiration cruciale. On serait du reste tenté de rapprocher Nostromo et Ribiera, car le premier, à l’instar du second, s’incorpore aux tendances multiples et paraît systématiquement agir là où le vent de l’idéologie souffle le plus fort, mais Nostromo joue sa partition dans la sphère locale tandis que Ribiera évolue diplomatiquement à l’échelle nationale, les enjeux étant donc aussitôt différenciés, de même que leurs ambitions s’opposent car Ribiera sait qu’il est sur un siège éjectable tandis que le docker de Sulaco, sempre più luminoso, de plus en plus nourri des us et coutumes du Costaguana, commence à distinguer à l’horizon, à travers la poussière des guérillas répétitives, la matière future qui lui permettrait de s’affirmer durablement en dehors des destins éphémères de la politique.
Aussi peut-on arguer d’un génie inconscient chez Nostromo, un génie, bien sûr, qui ne culmine pas dans sa soumission censément résolue aux autorités européennes et son sens naturel du service, mais un génie où l’intuition profonde ne parvient pas immédiatement à rencontrer sa nette formulation et qui pourtant, de loin en loin, touche du doigt cette idée qui consiste à croire que le Costaguana récompense mieux les criminels solitaires que la canaille orgueilleuse qui veut donner son accolade à tout un peuple. Autrement dit, la stratégie grandissante et personnelle de Nostromo, intuitive avant d’être discursive, n’a pas pour vocation de triompher parmi les masses et de monter brailler des sermons démagogiques sur des estrades improvisées – il ne veut qu’un triomphe spécifique dans les annales de Sulaco, un moyen d’être estimé aux yeux des possédants et de modifier le regard de ces derniers sur les gens de la populace, car, effectivement, si Nostromo s’imposait in un modo o nell’altro, il vengerait son image d’incorruptible larbin et il tiendrait en laisse les corps sidérés de ses maîtres. Cette stratégie se consolide d’abord au milieu des limbes de l’inconscient, puis, ensuite, elle s’élancera sur la première opportunité venue de concrétisation, dès la chute de Ribiera en l’occurrence. Certes, d’une part, cela perdra Nostromo, faute pour lui d’avoir su prendre la mesure convenable de la prudence qui ouvre les portes des meilleures destinées, mais, d’autre part, cela vaut tout de même mieux que l’étude générale et raisonnée des expériences politiques précaires. De toute façon, au Costaguana, la méthodologie du pouvoir politique est une contradiction dans les termes puisque n’importe quel stratagème est voué à s’effondrer dans le chaos des révoltes et la nature imprévisible des révolutionnaires. L’absence même de technique pour obtenir un pouvoir pérenne devrait ainsi indiquer aux fanatiques de la gouvernance qu’il est plus sain de maîtriser un eldorado sur lequel on a la main plutôt qu’un peuple versatile sur lequel on ne possède aucune autorité véritable, sinon l’autorité du moment, l’état de grâce, la sensation d’être un homme providentiel tant que ne surgit pas un nouvel arriviste. En résumé, pour avoir des chances de succès au Costaguana, pour se promettre des lendemains qui chantent, il faudrait savoir se diriger soi-même et avoir un plan connu exclusivement par soi, se compromettre décidément avec un minimum d’intermédiaires, par opposition aux fulgurantes carrières politiques nécessairement soumises aux régimes habituels de l’anarchie, du crime et de la mégalomanie.
Cette languissante prise de conscience de Nostromo, ce long trajet psychique où la gloire et la réussite se redéfinissent dans la discrétion d’un homme patient qui attend son heure plutôt que dans l’exubérance d’un empereur qui n’a pas su contourner ce qui fera sa ruine, cette illumination graduelle, pourrait-on écrire, s’initie assurément au contact de Charles Gould, un Anglais fortuné qui commande les richesses de sa mine d’argent avec une prodigieuse sérénité, extremely unfazed, à bonne distance des fantasmes politiques et des expédients fébriles d’un coup d’État. Avec l’exemple de Charles Gould, le capataz de cargadores apprend somme toute que «la vie est lente» et «l’Espérance violente» (3), que l’eau des révoltes, qualunque cosa succeda, quoi qu’il advienne, coule sous le pont Mirabeau de Sulaco, que la lenteur est une vérité millénaire qui disqualifie la frénésie autodestructrice des dictateurs, et qu’une foi éclatante et persévérante est susceptible de bousculer toutes les croyances de pacotille par lesquelles on obtient seulement des vénérations artificielles. Il s’agit de comprendre simplement que la précipitation n’amène que des ennuis et que l’Amérique du Sud, si souvent éprise d’accélérations politiques ahurissantes, devrait se résoudre au ralentissement de son pouls, à la pondération de ses penchants et au licenciement de ses harangueurs professionnels, afin de se constituer un pouvoir davantage permanent. En a-t-elle cependant la faculté ? Probablement pas, d’où, évidemment, l’utilité de se désolidariser de ces prédispositions au désordre pour instruire la vertu d’un ordre autonome. Il s’agit aussi de comprendre que l’avenir dépend de Sulaco et de ses investisseurs occidentaux, que le tempo des intérêts est dicté par Sulaco, que l’audacieuse cité portuaire, dont l’œil perçant regarde par-delà les mers et les océans, est un solide pont jeté entre le continent sud-américain et l’Europe, mais qu’elle est encore certainement un pont jeté entre l’extérieur et l’intérieur du pays, une liaison déterminante pour le Costaguana, et ce quelles que soient les foules qui s’excitent en écoutant les allocutions de tel ou tel anarchiste adepte du temps court. Il est indéniable que Notromo est admiratif de l’itinéraire de Charles Gould et qu’il a retenu quelques leçons de sagesse en fréquentant ce magnat du minerai d’argent, mais, malheureusement, il succombera au défaut de l’empressement lorsque les circonstances le mettront en face de ce dilemme rénové : ou bien poursuivre avec les Européens et être à l’affût de la rémunération de ses justes efforts, la promotion qui tôt ou tard devrait l’honorer pour sa fidélité, ou bien larguer les amarres et embrasser à pleine bouche les appétits voraces du Costaguana, adopter finalement la loi du ventre qui prend l’initiative plutôt que la loi de l’imagination qui se berce d’illusions.
En récapitulant ce que nous avons vu jusqu’ici, on peut donc s’entendre pour certifier que Nostromo est un personnage profondément tourmenté, partagé entre les données contextuelles brûlantes de l’Amérique du Sud et ses propres inclinations à pencher ou bien du côté de la moralité, ou bien du côté des tentations faciles. Cela justifie sa propension à vivre en lui-même et hors de lui-même, à être quelqu’un ou personne, honnête ou malhonnête, renard qui connaît les pièges et lion qui effraie les loups (4), créature composite et intelligente en définitive, habile à feindre et à dissimuler, mais créature qui manquera d’endurance lorsque l’Histoire la soumettra au défi ultime de la patience derechef éprouvée. Par conséquent, ce qu’il a peut-être manqué à Nostromo en dernière instance, c’est une idée fixe longtemps méditée, un esprit aussi froid que celui de Charles Gould, une terminaison qualitative qui eût couronné la suite qu’il avait dans les idées, la determinazione qui l’aurait orienté non pas vers le rivage des vilains, mais vers celui des nobles cœurs qui ont su faire de leurs disgrâces les motifs d’une dignité chèrement acquise. Tout compte fait, il est possible que Nostromo ait voulu un bonheur trop rapide, trop accessible et trop pompeux, et, ce faisant, il a oublié qu’il valait mieux se rendre digne du bonheur par l’accomplissement indestructible de nos devoirs d’humanité, quitte à expérimenter la sobriété d’un saint dont le dénuement terrestre n’enlève rien à son espérance du Royaume. Mais faut-il pour autant le blâmer d’avoir été scandaleusement humain par le biais même de ses défaillances ? Si «le cœur de l’homme est creux et plein d’ordure» (5), si la sainteté paraît inabordable pour ce cœur tout entier corrompu, il importe d’en accepter la configuration et de ne point attendre de nos semblables ce qu’ils sont incapables de faire. Si Nostromo est toujours lui et toujours autre que lui, c’est qu’il est aussi fondamentalement nous, lesté d’un chargement inouï de contradictions, monstrueuse mosaïque de la bonne et de la mauvaise volonté intimement liées. En cela Gian’ Battista Fidanza n’est pas pire qu’un Charles Gould ou plus recommandable qu’un Guzman Bento. Il est assujetti à la vulnérabilité humaine et ses impensables cohabitations au sein du même individu. S’il a commis une erreur, c’est sans doute la plus banale et la plus décisive d’entre toutes – celle d’avoir refusé d’être fort dans la faiblesse. À la longue, la situation de capataz de cargadores a fini par lui peser, alors même qu’il aurait pu y distinguer des symptômes d’élévation. L’ambition démesurée de Sulaco, en supplément des effusions du Costaguana, auront eu raison de lui.

Et le glas retentit pour Nostromo

En dépit des velléités européennes pour maintenir l’ordre et les ordres établis, le Costaguana renverse une formule de Charles Maurras car ce qui serait foncièrement étonnant sous ces latitudes exotiques, c’est la longévité d’une hiérarchie, fût-elle irréprochable. Cité à juste titre par Bernanos dans Les Grands Cimetières sous la lune, Maurras, lorsque la France risquait d’atteindre un point de non-retour dans la médiocrité du capital, était déconcerté que l’ordre public pût continuer à régner alors que tout exhortait à de légitimes révolutions. À l’inverse, donc, le Costaguana prolifère en émeutes et en guerres civiles, artisan métaphysique d’une médiocrité mouvante, jetant invariablement dans les esprits la semence d’une intranquillité constitutive. L’impossibilité apparente d’un retour au calme est par ailleurs ce qui a motivé certains intellectuels de Sulaco à envisager un objectif d’indépendance, une République libre et souveraine de Sulaco, et cet idéal séparatiste verra ultimement le jour sans que Nostromo ne puisse en bénéficier. Cela signifie que l’ordre et le désordre, primo en tant que matrices politiques, secundo en tant que tempéraments de civilisation, ne peuvent pas réussir à coexister dans la durée, tant et si bien qu’il était fatal que Sulaco et le Costaguana, un jour ou l’autre, se dénouent et renoncent à vouloir fusionner à tout prix des mentalités incompatibles. C’est peut-être cet aspect des choses qui aura échappé à Nostromo : la divergence croissante qui ne cessait de faire du Costaguana et de Sulaco deux entités irréductibles, deux pôles de fierté inaptes à concéder la moindre parcelle sur le terrain de la culture, deux natures inaltérables qui exigeaient une adhésion sincère à l’une ou l’autre sans possibilité de volte-face. En ayant eu des préférences à contretemps et de secrètes inconstances, Nostromo, d’une certaine façon, a été européen quand il aurait dû être sud-américain, puis il a été sud-américain, en bout de ligne, quand il aurait dû être européen, lorsque les affaires retrouvaient des courbes florissantes à Sulaco. Le docker italien aurait d’ailleurs pu s’inspirer de son environnement immédiat pour entretenir un comportement inflexible, una perfetta linea guida, soit, d’une part, en corrélant ses impulsions à la mer étale du Golfe Placide, cette baie docile qui flanque Sulaco d’une omniprésence aquatique, soit, d’autre part, en levant les yeux vers le mont Higuerota, ce pic enneigé qui symbolise à la fois la hauteur de vue et l’expression immaculée d’une innocence archaïque, sorte de géant minéral qui surplombe le pays en lui remémorant les vrais magistères. Au lieu de cela, Nostromo, comme tant d’autres du reste, a subi l’influence directe et indirecte des spéculations de Charles Gould, administrateur primordial de la mine d’argent de San Tomé, chief executive officer de ce poumon économique à prétentions universelles. Et bien que la mine incarne une lacération du paysage, avec sa force d’extraction du minerai qui évoque une main colossale et impie pénétrant les entrailles sacrées de la terre, elle frappe positivement les consciences et elle draine une importante quantité d’hommes au service de la technique et du commerce international.
De toutes les infrastructures qui apportent à Sulaco la bonne réputation et la prospérité, la mine d’argent de San Tomé se tient parmi ce réseau d’activités comme la colonne vertébrale au milieu du corps. C’est la mine et son infatigable productivité qui maintiennent la belle industrie portuaire et justifient l’agrandissement du chemin de fer. Le minerai qu’on entend bruyamment rouler dans des toboggans vertigineux, fixés à même les pentes des collines exploitées, le minerai qui dévale jusqu’au pied de la vallée avec un grondement de tonnerre, outre l’agression que cela suppose à l’encontre de la nature, reflète en sus la vulgarité de l’argent qui coule à flots – l’argent polysémique de la finance et du gisement tellurique. Les pages où Joseph Conrad décrit l’obsession atavique de Charles Gould pour sa propriété minière sont des monuments d’appréhension : on y sent bouillir le funeste pressentiment d’une tragédie en train de grossir. Qu’elle soit un lieu de félicité boursière n’empêche pas la mine d’être en même temps un lieu de perdition. Elle est du reste essentiellement un lieu de perdition, une prise de possession démoniaque du panorama, une rapacité indicible qui surclasse toutes les cupidités typiques du Costaguana. La mine pervertit les âmes parce qu’elle a le pouvoir de séduire un rebelle pour le transformer en propriétaire, ou, à tout le moins, pour délayer en son for intérieur un instinct viscéral de propriété bourgeoise. Bien plus insidieuse que les désirs de conquête territoriale d’un éventuel Caudillo de ces provinces, la mine, par ses résultats effectifs et sa propension expansionniste, personnifie les irrédentismes les plus sournois. Elle fait tourner les têtes comme une femme sûre de ses charmes et possédée par le malin. De ses abysses monte un chant des sirènes qui monopolise Charles Gould, lequel se retrouve détourné de sa femme Emilia, et ces envoûtantes rhapsodies perturbent aussi les gammes fragiles de Nostromo.
Au crépuscule de ces passions, lorsque la dent du temps aura mâché quelques hommes et digéré leurs fatuités respectives, lorsque Nostromo y aura laissé la vie, Emilia Gould confessera que la mine a probablement été la cause principale des malheurs, le véritable tyran de cette contrée. Disons qu’elle ne l’exprime pas tout à fait en ces termes, mais, dans son laconisme et sa gravité, elle nous dessille quant aux calamités réelles qui ont bouleversé le prétendu havre de paix de Sulaco. Source primitive du roman autant que ressource cardinale de Sulaco, prélude narratif de Conrad autant que pulsation de toute une ville, la mine de San Tomé préside à tous les destins de ceux qui l’approchent, y travaillent ou ne font qu’y songer. Elle a un rôle éminemment structurant et c’est dans l’ombre de cette exploitation d’envergure que Nostromo, passo dopo passo, se fraie un accès parmi les plaques tournantes de Sulaco, au plus près des «intérêts matériels». C’est par le truchement de légères mentions réitérées que Joseph Conrad acclimate son personnage à l’architectonique du Costaguana, et quoique la mine occupe indiscutablement le premier rang des intrigues, sonnant et trébuchant filon, il n’en reste pas moins que Nostromo, lentement et plutôt adroitement de prime abord, rejoint le centre névralgique de ce monde escarpé. Sa position originelle de satellite s’amenuise avec finesse jusqu’à ce qu’il devienne clairement et distinctement le moyeu de cette grande roue romanesque, comme s’il était un concurrent sérieux de la mine en plus d’être un adversaire non déclaré des élites. L’incorruptible Nostromo rencontre alors toutes les variations de la corruption et il n’y résistera guère. Dès l’instant où la mine aura mis le grappin sur sa morale provisoire, il s’ajustera aux roulements de tambour de l’argent et il s’abîmera dans un don quichottisme négatif, pourvoyeur d’injustices, semeur de mort, amant fugace d’une dulcinée qui ne l’aimera que pour ses richesses très mal acquises. Il sera l’archétype d’une imposture, l’une de ces mystifications qui a tant fasciné Conrad, un descendant magnifique de Lord Jim qui porte lui aussi le fardeau d’un inavouable et mortel secret.
À l’origine du basculement de Nostromo dans le gouffre de la damnation, il y a un spasme politique. Puisque les paix ne sont que des trêves au Costaguana, le pays traverse un sempiternel inassouvissement du pouvoir. Les démangeaisons sociales et les élans dévastateurs de quelques démagogues opportunistes plongent la nation dans une constante menace d’embrasement. Ainsi, lorsque Ribiera se voit contraint de fuir les assauts des frères Montero, lorsque le montérisme chasse le ribiérisme manu militari, les places fortes du Costaguana s’adaptent à cette nouvelle rythmique et font preuve d’invention pour protéger leurs intérêts. Loin d’être intimidé par la subite agressivité des Montero, l’imperturbable Charles Gould, dont l’œil ne se plisse qu’à la faveur des cours monétaires, prend la ferme décision de condamner sa mine à la brutalité de la dynamite si jamais les Montero devaient s’avancer avec trop d’emphase sur ses terres nanties. Il ne supporterait pas d’abandonner à des mains étrangères ce Veau d’or nourri durant plusieurs générations par la famille Gould. En complément de ces délibérations d’enfant gâté qui ne souhaite pas être dépouillé de son jouet favori, Gould, en bon calculateur, pourvu d’une aura phénoménale, embrigade le débonnaire capataz de cargadores pour sauver les récentes et précieuses extractions de San Tomé. Mais Nostromo n’ira pas en mer pour immuniser l’argent des incertitudes du continent – il ne prendra le large qu’à dessein de s’approprier cette marchandise de luxe, mué en corsaire intempestif qui n’en pouvait plus de vivre les atermoiements de la reconnaissance, rendu à l’état de schiavo in lavorazione, «esclave des lingots d’argent» malgré lui. Quant au fondement de son impétueux basculement, pour bien le distinguer de son origine, il faut parler de l’épuisement caractéristique du valet, le sentiment d’avoir été trahi et de s’être trop facilement laissé flatter par les privilégiés. En retournant sa veste par l’entremise du larcin, Nostromo déclare furtivement la guerre aux bailleurs de fonds, à cette «race d’hommes qui vit de l’homme» pour employer le vocabulaire de Bernanos dans son Journal d’un curé de campagne. Mais comment être crédible quand on vole de l’argent pour soi-même devenir le crésus qu’on exècre ? N’est-ce pas là trahir à son tour, tromper le peuple qu’il voudrait sauver de ses emprises les plus tenaces ? Il ne semble donc exister aucune conduite cohérente qui soit résolument seyante pour Nostromo. On dirait que toutes ses actions précèdent une réflexion approfondie, que son raisonnement ne peut nullement accéder à une quelconque complétude, rattrapé par une espèce d’urgence d’agir, par l’impression que c’est maintenant ou jamais, adesso o mai più, et qu’il choisit à chaque fois une issue qui va contre le sens objectif de l’Histoire.
Métamorphosé en esclave d’un trésor dérobé, Gian’ Battista s’est selon toute vraisemblance accompli dans l’étant et dégradé dans l’être. Il a enfilé le costume d’un petit Charles Gould en s’octroyant une partie des réserves de la mine. Il a entreposé son pactole impie sur l’une des trois îles qui font l’enchantement du Golfe Placide, la Grande Isabelle, la plus vaste de toutes évidemment, par comparaison avec la Petite Isabelle et la minuscule Hermosa. L’aventure de ce ravissement d’un genre douteux aura contraint la vie d’un homme, celle de Martin Decoud, à s’anéantir dans le suicide. Martin Decoud s’est pour ainsi dire trouvé au mauvais endroit au mauvais moment, pris dans l’orbite fiévreuse de Nostromo et les déroutantes convulsions du Costaguana. Promis au cœur juvénile d’Antonia, la fille de don José Avellanos, une figure tutélaire de Sulaco, sorte de vieux Périclès rimailleur qui a considérablement participé à l’occidentalisation de Sulaco, l’intrépide Martin ne repart pas de la Grande Isabelle avec Nostromo une fois que l’argent est enterré à l’abri de toute convoitise. La succession des heures et des jours de solitude plante un drapeau de mélancolie dans le cerveau de Martin. La seule compagnie de l’argent et l’énigme qui entoure le retour hypothétique de Nostromo opèrent une rupture dans cette brillante intelligence. Martin est un individu remarquablement sociable, un journaliste qui combat énergiquement la croisade entamée par les Montero – il n’a rien d’un conspirateur qui évolue dans les interstices de la ville. C’est même lui qui a inauguré la discussion autour du projet d’indépendance de Sulaco. Par conséquent l’on peut comprendre que cette soudaine isolation des puntos calientes le tracasse, même si, disons-le, sa renommée d’anti-factieux l’aliène à des menaces de mort sur le territoire continental. Il endure le maléfice de l’argent dont il ne peut strictement tirer aucun profit, il craint l’abandon du capataz de cargadores dont le retour pourrait l’aider à esquiver la guillotine du montérisme, et, lorsque son espoir s’est réduit à une peau de chagrin, il monte sur une barque que Nostromo avait laissée, muni d’une arme et de quatre lingots, puis, après avoir un temps navigué, il met les lingots dans ses poches et il se transperce le corps d’une balle, basculant par-dessus bord et se faisant engloutir par l’éternité des eaux flegmatiques. Cette culbute tragique, achevée en une seconde, synthétise le basculement qui étreint Nostromo avec des mains de métal et desquelles il ne pourra se délivrer. Comme Martin Decoud a perdu la vie et l’amour, Nostromo perdra également ces biens les plus authentiques à cause de l’argent.
Pendant que Martin Decoud était en train de mourir, consumé par le petit feu des pensées suicidaires, Nostromo reprenait des couleurs pour aggraver son bariolage. Le voleur d’argent s’est requinqué dans les vertus en supervisant une chevauchée fantastique en plein pays révolté, permettant ainsi au général Barrios de franchir des montagnes et des plaines dangereuses, de se dégager de ses bunkers afin de revenir au premier plan. Ironie du sort, c’est le général Barrios, básicamente, qui détricotera la révolution et placera Sulaco en position idéale pour parachever les visées schismatiques des Blancos. On peut tout à fait imaginer que Nostromo se serait accoutumé de ces réformes significatives et qu’il aurait pris du galon dans une Sulaco Indépendante. Cela ne rend sa disparition que plus cruelle et absurde, comme si tout s’était inexorablement ligué contre lui dès l’instant où il a opté pour la filouterie, à la seconde même où il a pactisé avec le crime, où il a chargé ses épaules du poids insoutenable de la culpabilité, tel Lord Jim, en abandonnant le bateau à l’Enfer, s’est prescrit une malédiction jusqu’à ce que la mort le prenne, until death comes insidiously to him.
La lumière se fait symboliquement sur la personne de Nostromo à partir du moment où un phare sort de terre à la pointe de la Grande Isabelle. Non seulement ce phare n’échappe pas aux tentations de l’interprétation phallique, parfaite illustration des raideurs secrètes de Nostromo, excité par la proximité des richesses, mais il est également la lumière braquée sur un homme qui ne peut plus se soustraire à la réalité de son âme d’usurpateur. En plus de cela, le phare, par son balayage méthodique, est toujours susceptible de découvrir la cachette du trésor maudit. Et comme si ce n’était pas encore assez, le phare sera habité par un autre Italien de renom à Sulaco, Giorgio Viola, zélateur âgé de Garibaldi, partisan des grands hommes, admirateur inné de Gian’ Battista Fidanza et qui ne connaît rien, vraiment rien des basses manœuvres de son favori. Père de deux filles, Linda et Giselle, le garibaldien Viola a vu sa femme Teresa mourir dans son lit au paroxysme de la révolution montériste. Saisie par la lucidité des mourants, Teresa avait deviné ce que son mari n’a pas su voir (ou n’a pas voulu voir) : la métamorphose défavorable de Nostromo. Les paroles de la mourante ont quelque peu déstabilisé le docker transalpin, à tel point d’ailleurs que Nostromo, superstitieux et peut-être à demi-repentant, rejettera l’amour de Linda pour lui préférer celui de sa sœur Giselle, au motif que Linda lui apparaît comme une terrible réminiscence de la mère et son discours de Cassandre expirante. Digne héritière de la sagacité de sa mère, en effet, Linda aurait sûrement détrôné le capataz de cargadores en apprenant ses forfaits, tandis que Giselle, plus naïve et plus vénale, aussi aveuglée que son père par le charisme artificiel de Nostromo, recueille à bras ouverts le secret du trésor et en fait d’emblée des plans sur la comète. Soudés dans la dissimulation et l’hypocrisie, Gian’ Battista et Giselle n’anticipent pas l’imminence du dénouement tragique. Ce n’est pas le grand amour qui les aura déconcentrés, mais c’est plutôt la dévorante nécessité d’agir en fonction de l’argent qui les aura transportés fatalement au cœur de la catastrophe. Ainsi Nostromo périra d’une balle dégainée par le chancelant Giorgio Viola, lequel croyait tirer sur un certain Ramirez, indigne soupirant de Giselle selon les critères de la vieille Europe italique. C’est une insupportable double peine pour Nostromo, un double discrédit posthume : d’une part il a été abattu par un homme qui le considérait comme un fils, et, d’autre part, il a été confondu avec un autre, comme si cela était l’effroyable bilan de son existence hétéroclite, la révélation d’une vie qui n’aura jamais été qu’une carrière occupée par les masques et les imitations.

Notes
(1) Nous travaillons en outre à partir de la traduction de Paul Le Moal.
(2) Dante cité par Hannah Arendt dans Condition de l’homme moderne en épigraphe du cinquième chapitre (L’action) : «Nihil igitur agit nisi tale existens quale patiens fieri debet» (Donc rien n’agit sans rendre patent son être latent).
(3) Guillaume Apollinaire, Le Pont Mirabeau.
(4) Machiavel, Le Prince, chapitre XVIII.
(5) Pascal, Pensées (B 143).