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01/10/2019

Look Homeward, Angel (Une histoire de la vie ensevelie) de Thomas Wolfe, par Gregory Mion

Crédits photographiques : Jonathan Ernst (Reuters).

2229641006.jpgDe la Mort au matin.







Wolfe.jpgAcheter Look Homeward, Angel sur Amazon.

«[…] je vous donne ces détails indiscrets, que vous compreniez un peu la suite…»
Louis-Ferdinand Céline, Rigodon.


«De quelle perpétuelle, de quelle saisissante façon changeait le paysage !»
Malcolm Lowry, Au-dessous du volcan.


«En tout cas, je savais mieux qu’eux ce qu’est la propriété. Qu’elle soit le vol, je m’en moquerais, mais elle est ce qui avilit, ce qui dégrade.»
François Mauriac, Un adolescent d’autrefois.



La quête d’un absolu

On se demande aujourd’hui s’il existe encore un éditeur comme Maxwell Perkins en mesure de travailler obstinément sur un manuscrit de l’envergure de Look Homeward, Angel (1). L’univers de l’édition littéraire, en particulier dans son périmètre occidental, est-il encore capable d’embrasser un monstre aussi rabelaisien et singulier que Thomas Wolfe au sein d’un milieu où tout se fait quasiment pour de l’argent ? Ces questions doivent nous alerter sur le devenir de la littérature et sur ce que l’on fait concrètement, désormais, pour aider n’importe quel Thomas Wolfe à sortir de son trou afin qu’il puisse répandre sur le monde la lumière naturelle de sa création. De nos jours, hélas, le livre est une espèce d’objet de consommation qui se dirige linéairement vers un terminus ajusté, dépliant une histoire démunie de pittoresque et qui s’efforce de convenir à un lectorat de masse. Les sorties de route de ces produits littéraires débités à la chaîne sont contrôlées, surveillées, soumises à des protocoles de mercatique, ce qui signifie que les habituelles promesses de «choc» et de «commotion», les assommantes déclarations anticipées d’immoralité, les battages médiatiques qui participent aux montées en pression avant la mise en vente officielle des produits concernés, tout cela, tous ces éléments de langage, évidemment, trahit l’absence des phénomènes annoncés parce que si ces livres reflétaient véritablement les pouvoirs qu’on leur prête, ils tueraient sur le coup la multitude qui les achète ou ils seraient d’emblée condamnés pour atteinte à la pérennité des bonnes manières. À l’intérieur de ces livres-là, les émotions ne franchissent pas les limites de ce qui est tolérable pour les troupeaux humains du libéralisme littéraire, si bien que l’amour, la mort, la violence, etc., tout s’y manifeste avec un esprit petit bras, avec un sens effarant de la banalité, en miroir d’une époque atomisée par l’avachissement des affects – ou la dé-radicalisation de l’expérience de la vie. En d’autres termes, aucune révolution formelle digne de ce nom n’est possible dans la littérature actuelle, aucun ébranlement du lecteur n’est prévu à l’horizon, et les bruyantes déclarations de profondeur, souvent émises par des journalistes aussi illettrés que les écrivains qu’ils apprécient, ne sont que des flatteries destinées à dissimuler la superficialité de ces impostures.
C’est la raison pour laquelle la postérité de Thomas Wolfe est de plus en plus menacée, d’une part à cause des réalités d’ores et déjà mentionnées, puis d’autre part à cause d’une démission accélérée des institutions censées défendre la grandeur littéraire et l’éclat des grandes idées. L’éducation aux chefs-d’œuvre commence à faire cruellement défaut, par conséquent on ne peut plus vraiment les lire, mais, pire encore, on manque d’écrivains susceptibles d’en écrire de nouveaux. Par contraste avec ces ambiances timides et cette mauvaise répulsion pour l’intelligence, à rebours de notre siècle hostile aux personnalité dont le talent est index sui, aussi aveuglant qu’une aurore saillante, il suffit d’imaginer que Thomas Wolfe est un jeune homme qui n’a pas trente ans lorsqu’il bâtit à mains nues le monument de Look Homeward, Angel, façon de dire que l’Amérique des années 1920 contenait dans ses entrailles un embryon turbulent, un germe trépidant qu’elle laissera pousser, croître, détoner tant et plus, puis, une fois cette croissance assouvie, à supposer qu’elle pût l’être, elle ira jusqu’à féconder le sol des années 1930 duquel jaillira l’œuvre non moins féconde de William Faulkner. Il suffit ensuite d’imaginer cette force de la nature entièrement vissée à son ouvrage, architecte fou et ouvrier possédé, livré à lui-même sur ce périlleux chantier où chaque phrase est semblable à un bloc de marbre qui pourrait écraser celui qui le transporte, où chaque mot, minutieusement inséré dans les murs de cette puissante rédaction, doit justifier l’existence d’un sanctuaire mythique. Il suffit d’imaginer cela pour évaluer le caractère monstrueux de l’édifice romanesque entrepris, son aspect quelquefois irrégulier, ses boursouflures ou ses impasses, sa gigantesque étendue qui n’a plus rien de commun avec nos publications minuscules et nos adulations avilissantes. La monumentalité de ce roman devait donc nécessairement dépasser les forces d’un seul homme, fussent-elles immenses et terrifiantes, mais, jadis, les artisans de l’impossible pouvaient rencontrer des amateurs de la folie et trouver auprès de ces providentiels complices de quoi remettre du cœur à l’ouvrage. Maxwell Perkins devint ainsi l’assistant d’un titan. L’éditeur eut la magnanimité de s’ajuster aux proportions énormes d’un génie, alors même que, dorénavant, c’est du génie que l’on exige de pitoyables ajustements et des capitulations qui le dénaturent. À eux deux, soudés par une même volonté de construire un phare dont le chatoiement intermittent pourrait chasser les ténèbres de l’humanité, frères siamois dont l’un tenait la plume et l’autre la feuille, à eux deux, ce faisant, Wolfe et Perkins élaguèrent certains passages du manuscrit, ils réfléchirent à la cohérence de telle ou telle scène, non point pour atténuer le tempérament extravagant du livre, non point pour lui garantir l’approbation générale, mais pour le rendre plus fidèle à ce qu’il était dans la tête perpétuellement ébouillantée de Thomas Wolfe. Du reste, comme Maxwell Perkins le relate dans un texte qui rend hommage au défunt romancier neuf ans après sa disparition aussi subite que précoce (cf. pp. 7-15), tout ce qui pouvait être retranché d’un manuscrit ou d’un autre devait se requalifier ailleurs, l’ensemble de l’œuvre de Wolfe formant à cet égard une cascade à mille détours, à mille énigmes, tous ces mystères convergeant vers une mer agitée où l’unité de ce travail colossal peut éventuellement se vérifier.
Conforme aux dimensions physiques et mentales de Thomas Wolfe, ce roman, ce tout premier roman, nous invite immédiatement à des endroits où nous n’avons pas pied, where we are unable to be in our depth, dans la profondeur de toutes les profondeurs, parmi «la vie ensevelie» qu’il va falloir essayer de conquérir dans toute sa dimensionnalité. Les pages liminaires de Look Homeward, Angel évoquent en cela une géographie des «brûlants labyrinthes» (p. 24) souterrains, inaccessibles à l’homme de la rue qui ne réclame pas le dessous des cartes, qui ne se soucie pas du «langage oublié» (p. 24), de cette grammaire antédiluvienne où s’expriment de vertigineuses vérités. Elles évoquent, ces pages d’exorde, une cartographie des articulations occultes qui président à la naissance et à la persévérance d’un monde, là où se fomentent aussi les nœuds de relations qui sécrètent une société, chaque homme n’étant qu’un modeste fil relié à d’autres fils et consolidant la corde invisible, labyrinthique et métaphysique traquée par le romancier, c’est-à-dire, ici même, l’intrigue illisible assidûment ficelée par un dieu et se faufilant dans tous les sous-sols de la planète, au plus près de cette «vie ensevelie» dont l’écrivain aimerait raconter l’histoire si particulière. Ainsi l’ambition de Thomas Wolfe est de rendre lisible et visible ce ficelage divin, ce canevas universel dont la moindre partie tangible, quelque part à la surface du monde, contribue à la légitimation d’un motif immatériel, total et pleinement harmonieux, gisant quelque part dans les profondeurs du même monde et suscitant la dramatisation de l’humanité. Il veut se comprendre lui-même au milieu de ces connivences prétendument impénétrables, au cœur de ce dédale divinement créatif et immanent où la littérature, pour faire bonne figure, doit s’adapter au furieux diapason de la Création si elle entretient ne serait-ce que la présomption de toucher du bout du doigt un début d’explication au monde tel qu’il va. Pour y parvenir, Thomas Wolfe s’intéresse à l’addition des moments qui ont constitué un individu, et cela concerne aussi bien les moments les plus ostentatoires que les moments les plus discrets, car tous les accidents d’une vie, tout ce qui nous arrive de significatif (décider de se consacrer à l’écriture) ou d’insignifiant (glisser sur une flaque d’eau), tout cela concourt au scellement de notre identité fondamentale, précisément là où notre existence se noue à l’une ou l’autre des jointures entées aux amarres tenues par les mains d’un Capitaine surhumain, Commandant des royaumes abyssaux. Nous sommes en quelque sorte innervés par une succession indéfinie de moments plus ou moins fondateurs, nous sommes absolument reliés à un dessein supérieur comme chaque note de musique conspire à l’intelligibilité d’une mélodie, et si l’on pouvait extraire de nous-mêmes une petite partie de notre étoffe, à peine un filament de ce qui nous unit au maillage affleurant de la vie, tout viendrait en même temps, tout se dénouerait sous nos yeux ébahis et l’on verrait alors à quel point tout est dans tout (cf. pp. 21 et 583), à quel point, finalement, tout relève d’un équilibre des présences et des absences et sympathise avec la totalité du mouvement terrestre (cf. pp. 462 et 478).
Ce livre est donc écrit par un auteur qui désire décomposer sa forme finie, défaire les petits nœuds de sa vie pour découvrir des attaches plus profondes, afin de se recomposer par la suite et de concevoir l’exacte position de son itinéraire parmi l’incommensurable labyrinthe des destinées. Il y aurait de ce point de vue deux manifestations de la vie nettement distinctes : d’une part une manifestation de surface, une vie non investie, une relative distance envers soi-même et envers à autrui, puis, d’autre part, une vie approfondie, celle que Thomas Wolfe convoite et qu’il désigne probablement par son «histoire de la vie ensevelie» qui sous-titre le roman avec éloquence. C’est sûrement à la racine du monde que Thomas Wolfe espère descendre, vers le mugissement des amarres où se tiennent les causes et les raisons dédaléennes du monde, vers l’idée absolue qui est synonyme de l’universel pour Hegel, peut-être vers le lieu, dirait le philosophe, où «sont revenues toutes les déterminations» en tant que moments innombrables d’une plénitude dont il faut sentir la richesse du déploiement continuel. Et dans le même tournant du texte où il calibre sa conception de l’absolu, Hegel établit une belle comparaison entre l’enfant et le vieillard, en cela que l’enfant et le vieillard peuvent tout à fait prononcer des «assertions religieuses» similaires, ils peuvent tous les deux confronter leurs souscriptions à l’absolu, mais le premier ne les prononce qu’en étant à l’extérieur de ce qu’elles disent, en perroquet obéissant, tandis que le second les prononce avec «la signification de toute sa vie», après les avoir scrupuleusement intériorisées et méditées, apprenant ainsi que le parcours ondoyant de la vie permet de mieux saisir la vérité absolue, laquelle n’est pas et ne saurait être un résultat figé dans une formule ou un dogme (2).
Dans la perspective de Thomas Wolfe et relativement à la comparaison hégélienne, l’écriture de Look Homeward, Angel se donne une chance de faire éclore le vieillard sagace, l’homme de lettres émérite, tout en étant toujours celle d’un jeune homme déboussolé par les possibilités infinies du monde. Or cette éclosion potentielle du vieillard n’est semble-t-il qu’une tentative de faire éclore «la vie ensevelie» sous la croûte des opinions, de la montrer à qui se sent prêt à la reconnaître, d’arracher provisoirement à la poitrine de la Terre son cœur battant, ce cœur homérique et retentissant qui bombe le torse du monde dans La montagne morte de la vie de Michel Bernanos, d’en faire entendre le rythme si caractéristique, le rythme absolu, et d’en assimiler la cadence immémoriale afin d’augmenter la connaissance que nous avons de nous-mêmes (3). L’enjeu recruté par Wolfe n’est pas de nous révéler définitivement le modèle de toutes les existences, le paradigme de l’homme ou quoi que ce soit d’apparenté, il s’agit plutôt d’acquiescer à la source immortelle de toute existence et de ne jamais considérer que cette source pourrait se pétrifier sous les assauts de nos déductions, voire s’exhiber facilement à travers une littérature unique en son genre. Autrement dit Thomas Wolfe essaie de retirer de l’addition de sa petite trentaine d’années la valeur d’une introspection qui vaille à la fois pour lui et pour nous, car nous sommes tous embarqués dans le même martèlement cryptique, dans les mêmes rhizomes exaltants, et, tous autant que nous sommes, nous devons admettre que chaque moment de notre vie induit un Grand Moment, une plus vaste collusion, une bonne raison de croire que l’origine de nos vies respectives se distingue préférablement dans chacune de nos progressions plutôt que dans chacun de nos aboutissements (parce que l’activité supplante le repos en vue de réfléchir à l’absolu fédérateur de la vie). Par conséquent ce n’est pas le terme de son existence que recherche Thomas Wolfe, en l’occurrence la finalité de sa présence au monde, mais il recherche dans les épisodes de sa vie la dynamique générale des choses – l’aventure commune sous l’aventure individuelle, la nécessité partagée sous les rapports de la contingence sociale.
L’écriture de Look Homeward, Angel est donc celle d’un enfant dissipé qui serait placé sous les ordres d’un cerveau millénaire, une dialectique de l’enfance irréfléchie et de la vieillesse avisée, d’où la forme souvent audacieuse du roman, certes, mais empoignée par des intentions d’une exceptionnelle maturité. Au fond la question posée par le livre pourrait être celle-ci : comment la famille Gant se montre représentative de la «vie ensevelie» et comment l’un de ses descendants, le «bien-né» Eugène au sens étymologique (p. 57), doublure fictive de Wolfe, incarne un pôle privilégié pour entrevoir le pays sacré de tous les ensevelissements ? Irrigué par un patrimoine génétique déluré du côté paternel, compensant les tendances bourgeoises et engourdies de sa mère, Eugène explorera longuement ce que son père n’a fait que pressentir par hasard et au gré de ses emportements d’anthologie. Disons que son père a démoli incidemment la Porte des Tréfonds et que le brillant Eugène a pu y pénétrer méthodiquement (cf. p. 327), jusqu’à en faire ce roman d’apprentissage que nous avons entre les mains, la condition diégétique se faisant l’écho de la condition extra-diégétique (et inversement), la vie de Wolfe se cristallisant dans la fiction et la fiction s’éprouvant dans l’inévitable luxuriance de la réalité.

Le père, la mère et le fils : l’inoubliable Trinité

La généalogie de la famille Gant s’ébauche dans l’exil : une racine européenne a migré sur les territoires américains et de là ont été engendrés cinq enfants parmi lesquels se recense Oliver Gant, l’impétueux paternel d’Eugène (cf. pp. 25-6). L’exil, pour les Gant, constitue le marqueur du mouvement, la trace persistante d’une propension à bouger, à voir du pays. Il y a aussi la balafre de la guerre civile qui marque au fer rouge l’idiosyncrasie d’Oliver, lorsque, adolescent, il assiste à la procession des troupes sudistes «en route pour Gettysburg» (p. 26). Sans doute est-ce là l’opportunité d’être aux premières loges de la mythologie du Sud, d’observer chez les soldats rebelles une vocation à exister plus dense que les aspirations du Nord (cf. p. 334). Quoique cela ne soit qu’une intuition de notre part, il faut assurément créditer cette vision des bataillons confédérés du statut de moment décisif, de moment of truth, comme si la charge des rebelles sonnait dans le cœur d’Oliver une charge animale, une occasion de se lancer pulsionnellement dans la carrière de la vie avec autant de bravoure que les combattants sécessionnistes. Cet élan sera par ailleurs complété en 1865 par la vision d’un ange gravé sur une dalle mortuaire, exposée dans la vitrine d’une boutique de pompes funèbres à Baltimore. Alors âgé de quinze ans, Oliver, aussi résolu que les insurgés du Sud, s’engage dans le métier de la taille de pierre assignée à l’embellissement des sépultures. Il s’installe dans un Sud en «Reconstruction» et les «nerfs […] encore à vif» à la suite du succès militaire et politique de l’Union (p. 27). Là, au milieu des fournaises du ressentiment et des climats, il emménage catastrophiquement avec une prénommée Cynthia, pauvre tuberculeuse qui finit par mourir de ses maladies et des caprices incandescents de son homme. La volonté féminine de faire souche n’a probablement pas convenu aux appétits nomades du sculpteur préposé aux pierres tombales. À l’endroit même où Cynthia comptait peut-être s’accomplir au sommet de la vague, sur un promontoire qui rapproche typiquement de la lumière du soleil, Oliver, lui, était accaparé par le creux de la vague, par des forces venues d’en bas, par des injonctions plus adaptées à sa fréquentation des cimetières où se dégagent sommairement les principes d’une «vie ensevelie». L’une voulait la lumière du tout-venant, les belvédères de la banalité, l’autre entrevoyait déjà des ténèbres susceptibles de contenir une lumière plus vive – plus vraie.
Espérant congédier le mauvais œil qui a obscurci son histoire avec Cynthia, le bohémien Oliver met cap à l’Ouest, s’imaginant un eldorado comme les personnages de Steinbeck dans Les raisins de la colère. Il en reviendra pour atterrir à Altamont, cité du Middle South, «tapie dans une gigantesque cuvette, étalée sur ses centaines de collines et vallées, une ville de quatre mille habitants» (p. 30) où Oliver fera profusément couler sa semence et agrandira l’effectif municipal d’une dizaine d’enfants. Il va de soi que cet homme de mouvements et de soudainetés ne se plaît pas vraiment dans ce bidet géologique où la petitesse (cf. p. 86) côtoie la rancune de la guerre civile, en sus de quelque «gémissement spectral du vent» (p. 37) qui certifie à Oliver que tout est «voué à la destruction» (p. 37), que tout «le fini se contredit lui-même et par là se supprime» rajouterait le lucide Hegel (4). Mais le pressentiment des gouffres insondables où se relance dialectiquement le monde n’apparaît pas clairement à Oliver, lequel, en individu déterminé, augure tout de même une option existentielle parmi le gisement des destins de cette ville. Il y rencontre Elizabeth Pentland, une local girl, qu’il épouse et qu’il féconde abondamment, validant sa capacité à faire «jaillir l’abondance» (p. 40), à colliger des initiatives bondissantes (cf. pp. 82 et 94), à joindre enfin le geste à la parole, son débit linguistique étant celui d’une rhétorique torrentielle incrustée par un sublime panache.
On aura dès lors intégré que le personnage d’Oliver Gant est un genre de printemps gargantuesque. Il se différencie par conséquent de sa femme Eliza, affublée d’une âme d’épicière, dont les instincts sont pathétiquement concentrés sur les moyens d’accumuler de la propriété, de cumuler du foncier (cf. p. 137). Elle est l’hiver qui jalouse le printemps, le gel qui répugne au dégel, à ce réchauffement qui toucha positivement Nietzsche pendant la rédaction de la «gaya scienza» (5), portant le philosophe sur les cimes de l’épanouissement. La rage des affaires intrinsèque à la personnalité d’Eliza lui ôte la possibilité de la fantaisie. Sa «folie possessive» (p. 63), semblable aux ailes d’un albatros baudelairien, l’empêche de marcher passionnément dans les pâturages les plus extraordinaires de la vie. En froide calculatrice qui sait courber l’échine pour continuer la manigance des transactions (cf. p. 42), elle est le miroir brisé d’Oliver, le printemps déchiré dans le blizzard, la sobriété froidement dépliée qui s’oppose à l’alcoolisme récurrent et volcanique de son époux. Alors que cette femme est fabriquée tout d’un bloc, monolithique et perverse, Oliver est fissuré, tatoué d’une indélébile «meurtrissure» (p. 42), convoyeur d’une cicatrice ontologique analogue à la «fêlure» de Jacques Lantier dans La bête humaine. Saturée par les corruptions de la civilisation, Eliza est rigoureusement opposée à la sauvagerie d’Oliver, à ce naturel bestial qui l’incline au remuement sempiternel et à de graves périodes d’ivresse. Nous n’irons pas jusqu’à prétendre qu’une belle a épousé une bête, qu’une sédentaire a mis la bague au doigt à un «Grand Voyageur» (p. 86), car la facilité du commentaire nous ferait oublier que les époux Gant sont des «âmes aveugles et rivales» engagées «dans une guerre atroce et sans merci» (p. 63), comme s’il s’agissait de rejouer le scénario de la guerre civile, avec Oliver dans le costume du rebelle et Eliza dans l’accoutrement d’une démocratie bourgeoise. Lui, dépensier de toutes les énergies, volcan capable de cracher ses dernières réserves de lave, se dresse devant Eliza comme son ardent contrepoids, comme le contraire de cette femme épargnante, économe et sélectivement avare, brisée par la spéculation immobilière et la fureur d’insatiables irrédentismes.
En outre, le goût d’Eliza pour la propriété l’élimine des effervescences de la «vie ensevelie». En tant que manœuvre d’arraisonnement de l’espace, en tant aussi que captation de soi dans le long processus d’appropriation, la propriété se barricade et refuse l’idée d’une communauté de la vie. C’est pourquoi Oliver manifeste à plusieurs reprises son antipathie pour le concept de propriété, son formidable désintérêt pour la question foncière, s’estimant intuitivement exilé des grands fonds de l’Absolu, la vie de propriétaire étant trop restreinte pour un colosse irascible tel que lui. C’est un père hors-norme, en marge des lois implicites qui régissent les conditions pour réussir dans la vie, outside the tips to do well in life, et il transmettra à son fils Eugène ce capital génétique de l’aberration humaine, ce gène soudé à l’essentiel et déraciné du grégarisme des philistins. Il lèguera à cet ultime fils, à ce cadet inattendu, un regard hanté par le mal du pays perdu, cette nation engloutie où l’on parle le «langage oublié» auquel tantôt nous avons fait allusion. Eugène recevra de son père Oliver un œil non pas tant aveugle aux choses environnantes, mais, surtout, un œil perçant, une vue mordante ayant la faculté de présager dans les apparences tout ce qui relève de la «vie ensevelie». D’où ce «Look Homeward» qui intitule le roman, cette sourde exhortation à voir le chemin du retour, à rejoindre le foyer de l’Absolu duquel Oliver semble nostalgique sans pour autant pouvoir le formuler explicitement. Et si Oliver n’a pu que jeter un œil derrière le rideau, s’il n’a pu qu’entrapercevoir «l’insaisissable spectacle» (6) des dieux mobilisés à la forge cosmique, Eugène, en revanche, ira plus en avant dans la face cachée de la vie. Il sera l’ange de chair qui fluidifiera le regard de l’ange minéral qui jadis émut son père et fit deviner à ce dernier le préambule d’une Vie sous la vie (cf. pp. 577-580). Au reste, ces développements tendent à soutenir l’hypothèse que c’est moins Oliver qui passe à côté de la vie, en dépit de ses crises et de son problème d’alcool, qu’Eliza en personne qui se leurre quant à ses préjugés sur la réussite sociale, se privant de tout accès à la sensibilité véridique. Tracassé inconsciemment par le home sweet home d’un abîme bouillant, Oliver, inéluctablement, n’a pas de temps à consacrer aux intrigues d’argent et aux méthodes libérales. Il n’en demeure pas moins que c’est un homme de famille irréprochable, dût-il quelquefois s’animer en des vociférations qui rappellent certaines saillies du paternel célinien dans Mort à crédit.
Imprégné de ces deux parentés antagonistes, Eugène naît en 1900 dans une famille plus ou moins recluse, inapte à tisser des liens d’intimité avec les gens d’Altamont. Cela s’explique «parce que les Gant avaient faussé le système de toute vie ordonnée, parce qu’il y avait en eux des facteurs de démence, d’originalité, de troubles qu’ils ne soupçonnaient pas» (p. 78). L’arrivée d’Eugène, le crâne troué de deux yeux aussi noirs que les abysses (cf. p. 98), ne mitige en rien l’intranquillité constitutive d’Oliver alors qu’il aurait pu identifier sur ce visage poupin les signes de ses propres inclinations aux catacombes. Oliver aurait beau avoir encore dix autres enfants qu’il continuerait de «[lancer] autour de lui des regards de bête traquée, stupide et furieuse» (p. 44). Il ne peut éviter l’appel sibyllin des profondeurs, il ne peut réduire au silence le hululement de cette vie embusquée, attirante et pourtant si lointaine, puis, simultanément, il doit éviter les pièges tendus par sa femme, les ruses mesquines de la bourgeoisie, tel un animal fuyant au quotidien le bruit angoissant de l’hallali. Confronté en permanence à l’immobilité d’une morale de propriétaire et à l’extrême dynamisme de l’introuvable «vie ensevelie», Oliver réplique par un mobilisme tourmenté, tantôt battant en retraite lorsque la rumeur de la vie pantouflarde s’approche de trop près, tantôt battant la campagne pour tenter une bonne fois pour toutes de localiser l’entrée de ce paradis perdu auquel il croit appartenir. Son voyage en Californie, en 1906, qui sera son baroud d’honneur puisque ce sera son dernier vrai changement d’air, n’a pas d’autre vocation que de trouver l’Introuvable (cf. pp. 85-6). À cinquante-six ans, Oliver Gant ressent l’urgence d’une situation géographique radicalisée, la Californie étant davantage légendaire que son Middle South irrésolu, duplicata romancé de la Caroline du Nord de Thomas Wolfe où la ville natale de l’écrivain, Asheville, s’est dûment métamorphosée en cité fictive d’Altamont.
Nous revoilà ainsi dans le berceau d’Eugène, dans les parages de cet enfant d’exception, unusual child in a world that is way too much usual. Dès son plus jeune âge, Eugène développe une sensorialité rare (cf. p. 97), amplifiant son herbier de sensations et optimisant constamment une matrice de perceptions synesthésiques. À six ans, il embellit ses palpations de la nature en devenant «dévoreur de livres» (p. 98), et bientôt le miracle du langage s’affirmera lorsqu’il percevra dans l’écriture manuscrite «la coulée de la vie» (p. 103). Il s’agit là ni plus ni moins de la genèse d’un écrivain qui, à l’instar de Léonard de Vinci, se sera d’abord initié à la création auprès de la nature omni-créatrice. L’intériorité d’Eugène est à la proportion de la nature qui lui offre tant de couleurs et tant de reliefs : c’est une immensité intime qui a la taille d’un pays, à tel point d’ailleurs qu’il ne serait pas exagéré de dire que Thomas Wolfe et son alter ego Eugène sont traversés par la nation américaine tout entière, par ses champs et ses montagnes, par ses fleuves et ses rivières, par ses conflits et ses concordes historiques. Il y a définitivement chez Eugène un gigantisme immesurable (cf. p. 149), associé d’une singularité qui le hisse au-dessus de la «meute glapissante» des cours de récréation (p. 105), nanti d’un génie qui le dispense des «estaminets louches» et du «bordel» (p. 151). Eugène sculpte sa vie dans la nature et dans les fictions – il aiguise sa volupté et son sens du devoir en lisant et en relisant des aventures où la vertu triomphe inexorablement (cf. pp. 115-7). Son imagination le projette dans la peau de ces héros vertueux et son «monde intérieur [s’entiche] d’une haute moralité» (p. 120). Ce n’est pas un petit garçon duplice ou manipulateur en cela que son visage exprime spontanément son émotion la plus dominante (cf. p. 134). Lors de ses virées dans le Sud, jusqu’à ce qu’il atteigne une douzaine d’années, il se passionne pour «[l’éternelle] féérie» (p. 162), pour le «Sud fabuleux», «fantasmagorique» (p. 164), emmagasinant des visions fortifiantes, au demeurant point dépourvues de rudesse, et tout cela contribue à le propulser plus franchement que son père en direction des mystères de la «vie ensevelie». La mort de son frère Grover, aussi, l’a considérablement orienté vers la vérité du monde ténébreux où il se pourrait que la lumière soit acérée (cf. pp. 71-2).
Cette hyper-sensibilité, douée de surcroît d’une intelligence pantagruélique, condamne Eugène à la colère et à la honte lorsque sa mère l’emmène avec elle dans sa nouvelle maison d’Altamont, où l’enfant, à peine âgé de huit ans, perçoit une «grande et froide nécropole» (p. 141) acquise par la «misérable cupidité» d’Eliza (p. 144). Elle est probablement la seule, parmi les Gant, à se figurer qu’Altamont est située dans la «Suisse américaine» (p. 161) et qu’il est préférable d’investir sur ces terres en attendant une recrudescence économique. Mais la maison n’est qu’un Sud falsifié, un Sud éminemment superficiel, trahie par son nom de «Dixieland» («Dixie» se traduisant par «Sud» aux États-Unis), en l’occurrence une «maison du Sud» curieusement bâtie dans le Middle South et possédée par une femme qui blasphème au jour le jour les valeurs méridionales, une maison, en outre, qui permet à Eliza de prendre la tangente avec les crispations d’Oliver, désormais distant de plusieurs rues, puis d’organiser son existence au rythme des locations (car la propriété contient de nombreuses chambres) et des spéculations innumérables.

Eugène adolescent : de l’élève à l’étudiant

L’évolution d’Eugène sur le chemin de la vie se caractérise par une hypermnésie croissante. Il est non seulement doté d’une prodigieuse mémoire des sensations, mais la mosaïque de son vécu sensoriel se complète aussi par un cortège de «revenants qui [escortent]» (p. 191) les étapes de son existence impressionnable et à certains égards impressionniste. Pour Eugène, la nature, au même titre que les hommes, sont appréhendés dans le courant mystérieux de la «vie ensevelie» où il faut présupposer un grand soleil enfoui qui darde ses rayons secrets sur la surface du globe terrestre, une espèce d’astre troglodytique, en somme, au sein duquel se dévoile la «structure de l’absolu» (p. 192). C’est cette lumière si paradoxalement ombragée, si étrangement fertilisante, ce dessous instigateur du dessus, que le benjamin de la famille Gant recueille dans son florilège de sensations à chaque seconde qu’il passe parmi les morts et les vivants, parmi le vivant et l’inerte également, car en lui s’opèrent d’une part la convergence du passé et du présent, avec un abordage potentiel du futur, et d’autre part la convergence des matières puisque ce qui est vivant ne présume pas qu’il faille négliger ce qui ne l’est pas (ou n’a pas l’air de l’être). Bien au contraire, à vrai dire, la sensibilité exacerbée d’Eugène sous-entend plutôt la nécessité de déconstruire le préjugé d’un monde vivant et d’un monde mort, postulant, à la place de cette dualité stérile, l’option d’un monde où le flux de la vie demeure ininterrompu et se différencie uniquement par des quotients de vitesse, par des allures hétérogènes où les disparus, par exemple, ont encore une voix au chapitre. Dans cette perspective unificatrice où la «vie ensevelie» et la vie exhumée s’entre-répondent incessamment, où le fond et la forme du monde dialoguent sans relâche, le découpage du temps devient à la rigueur superflu : l’enchevêtrement d’une infinité de cadences vivantes induit une coexistence de toutes les époques à l’intérieur d’un présent de mobilité universelle, un présent héraclitéen, plus fidèle sans doute à l’idée ambitieuse d’une «histoire de la vie ensevelie» délivrée d’une logique narrative séquentielle. C’est la raison pour laquelle le roman effectue parfois des embardées subites qui ruinent la sérénité chronologique des petites affaires humaines, et, ce faisant, le livre nous aspire dans un registre de la vie tout à fait neuf, nous acclimatant à une mappemonde où coïncident le dehors et le dedans, le supraterrestre et l’infra-terrestre.
Il serait par ailleurs incongru de soutenir qu’Eugène, à toute heure de ses faits et gestes, est conscient de cette dimension universellement fluctuante du monde (sinon il serait incapable de donner le change à qui que ce soit tant son langage témoignerait des «infinitudes d’une langue» (7) inexprimable), mais il l’est toujours plus que ne l’est son père et son avenir de romancier ne laissera d’accentuer son odyssée ultra-sensible au cœur de la vie éternellement naissante. La remémoration de ses apprentissages, occasionnée par l’impératif de la littérature, fait apparaître à travers Eugène les linéaments d’un Thomas Wolfe à la carrure proustienne, la madeleine et les aubépines du reclus du boulevard Haussmann se redistribuant dans la silhouette des montagnes penchées sur Altamont et dans le ronron des trains franchissant ces parois, avec, en ligne de mire, une réflexion au long cours sur les pratiques artistiques et une critique du carcan bourgeois. Il se pourrait ainsi que le «temps perdu» talonné par Proust ne soit qu’une autre façon de parler de la «vie ensevelie» wolfienne et, généralement, de tout l’inventaire de ce qui est déclaré perdu au début de Look Homeward, Angel (cf. p. 24). L’un et l’autre, Proust et Wolfe, réinvestiraient le passé afin de mieux le dissoudre dans un temps qui ne passe pas – le temps de la durée pure où rien n’est perdu et rien n’est lointain pour ceux qui désirent plonger tête la première dans cet écoulement énigmatique et intemporel de la vie (cf. pp. 543 et 582). Partant ou repartant de là, il est normal que Wolfe, par l’entremise d’Eugène, fasse feu de tout bois et soit prolixe même à propos d’un «paysage fuyant en trombe devant les fenêtres d’un train» (p. 192). Cette manière de ressaisir intensément dans la mémoire les moindres sensations ou les moindres présences humaines conjure les armoiries spectrales du passé, Eugène braquant sur ce qui est soi-disant révolu la lumière de sa sensibilité, puis découvrant peu à peu l’existence d’une lumière étincelante au fond même du tombeau. Ce rapatriement du passé dans un présent insubmersible d’écrivain permet de réécrire les moments prétendument défunts en les chargeant de significations et de vitalité. C’est pourquoi tout semble exubérant sous la plume de Thomas Wolfe, tout semble épique, comme s’il fallait saluer l’infiniment grand et l’infiniment petit d’une création divine débordante de frénésie.
Enfant de «deux puissants égotismes», à savoir «celui d’Eliza refoulé, celui de Gant extériorisé», Eugène a tourné en «disciple de la Déesse Fatalité» (p. 193), attentif à l’impitoyable et opulent schéma d’une volonté divine dont la création souterraine et continuée n’est jamais vaine. Compte tenu de ses facultés à recevoir en lui et sur lui l’irrévocable profusion de l’univers, Eugène serait une sorte d’épicentre d’un principe tragique de raison suffisante (cf. p. 550), un porte-parole de la fatalité à l’œuvre qui impose à tout ce qui existe d’être uni à un niveau plus approfondi de la vie (8). Cette fatalité où s’esquisse un ample destin commun, outre le fait qu’elle éclaboussera tous les romans de Faulkner et renforcera la mythologie du Sud, renvoie chez Thomas Wolfe à l’exigence de guetter l’ordre implacable de la «vie ensevelie» sous le désordre de la vie publique, autrement dit être à l’affût de la rationalité du monde sous l’irrationalité des mondes humains injustement séparés, épier l’immortalité du divin sous la finitude redoutée par des hommes trop imbus d’eux-mêmes. De là se déduit l’écart de tempérament entre Eugène et son père : le fils a vite embrassé la générosité de la vie tandis que Gant, vieillissant et malade d’un «élargissement de la prostate» (p. 256), s’égare en d’obscènes déchéances (cf. pp. 255-261), lecteur pathétique de la rubrique nécrologique, locuteur de «simagrées» insupportables tant il a consumé la vie par les deux bouts, n’assumant pas son comportement excessif de naguère, ses vieux jours ménageant la chèvre et le chou des rémissions et des radotages, nimbés des ultimes soûleries et des dernières rafales de la concupiscence, résumées en «tripotage lubrique et anodin» (p. 264). Il se peut donc que le vieil Oliver Gant, fatigué et mourant, n’ait ni appris à vivre ni appris à mourir, n’ayant eu que l’avant-goût très incomplet de l’absolu, tant et si bien que cet homme-printemps, ce printemps anthropomorphe qui croyait peut-être ne jamais mourir, parvenu à l’article de la mort, se met trivialement à jalouser l’hiver consubstantiel à sa femme Eliza (cf. pp. 398-400).
À douze ans seulement, Eugène est à bien des égards plus en avance que son père et qu’une bonne partie de ses contemporains. Son «appétit vorace de savoir, d’expérience [et] de sagesse» (p. 211) lui procure un «enchantement de la solitude» (p. 196) où il peut s’adonner à un travail sur soi et à l’écoute des symphonies cosmiques. Il n’est pas pour autant un adepte ordinaire du pathos de la distance qui bien souvent débouche sur une misanthropie de poseur. Il serait plutôt un pratiquant acharné du pathos de l’Appartenance, un solitaire remarquablement imbriqué à toutes les épiphanies de la vie. En sorte qu’il ne serait pas inadmissible d’évoquer une mystique progressive dans l’itinéraire d’Eugène, une pérégrination de fol-en-Christ parée de «son âme errante et sans abri» (p. 212), une âme craquelée d’un milliard de fissures pour y laisser passer la substance des choses, dissonante, en cela, de l’âme paternelle mono-fêlée et de l’âme maternelle monochrome. Cette âme ouverte à tous les vents explique sûrement la défiance d’Eugène envers les «gens insignifiants» (p. 197), sa terreur de croiser des êtres sans épaisseur, hermétiques au potentiel narratif de la littérature et dont la platitude est incurable. Nous pensons ne pas faire erreur en disant que ces gens sont absents du roman – ce sont des nécessiteux de l’avventura, étranges et imperceptibles, non pas dispensés de la «vie ensevelie» mais tout simplement ignorés des perceptions d’Eugène. Ils ne correspondent pas aux humeurs de cet écrivain en puissance, en recherche d’amour et d’invincibilité, impatient de transcender sa famille dysfonctionnelle et de voir se concrétiser les scénarios de son imagination, ce faisceau d’expectatives transformant Eugène en «dément [qui joue] au César» (p. 199). Heureusement que l’école stabilise les bouffées de cette emphase (cf. pp. 213-221), Eugène grandissant à vue d’œil, précoce en taille et en cervelle, possédant ainsi les fantasmes d’un enfant qui se sait plus ou moins habité par les poussées du génie. Il a grandi telle une «mauvaise herbe» (p. 233), acquérant tellement de centimètres et d’intelligence en peu de temps que tout s’est anarchiquement organisé sur un corps dégingandé, semblable à un genre de chiendent macrocéphale.
On suit alors le parcours d’un Wanderer surdoué, arpentant Altamont comme un explorateur international, préoccupé par l’excentricité du monde et par le point d’interrogation du vivant, de plus en plus persuadé que l’univers est un jeu de fécondes contrariétés où «de la mort émerge la vie» et «du fumier sort une fleur» (p. 220 et cf. pp. 418-420), où «de la conjonction de l’ordinaire et du miraculeux [...] naît le prodige» (p. 444). Ceci, forcément, contraste avec la «morne horreur de Dixieland» (p. 213) où sa mère Eliza paraît tout faire pour nager à contre-courant des véritables beautés du monde, hébergeant dans son château semi-sudiste la société des estropiés, des putains et des marginaux, exploitant sans vergogne la prolifique misère des hommes (cf. pp. 352). Aussi, en manière de discrètes représailles romanesques, Thomas Wolfe préfère s’appesantir sur la vie grouillante d’Altamont (cf. pp. 167-189 et 302-315), affranchie de toute espèce de captivité. Il y décrit la paillardise poétique des piliers de bar, l’aspect olé-olé des médecins qui lèvent le coude de bonne heure, puis, très succinctement, se déportant de ces lascives tavernes, il emboîte le pas de tel ou tel travailleur ou de tel ou tel membre du peuple d’Altamont, cheminots ou livreurs de journaux, groupes d’adolescents ou figures d’ancêtres, gens de passage ou enfants du pays, échafaudant de la sorte un kaléidoscope de la ville qui muscle la solidarité existentielle de tout le monde et de toutes les choses. Il procède également à une climatologie d’Altamont en insistant sur la signature des saisons et des divers moments de la journée. Du reste, le répertoire à la fois humain et atmosphérique de cette société du Middle South est ponctué par les interventions des pompes funèbres, par cette manufacture de la mort qui constitue le prélude à la «vie ensevelie» (cf. pp. 300-2). Le croque-mort «Horse» Hines, à la physionomie chevaline et gratifié d’un «œil de veau» (p. 173), a le goût des phrases pleines de cérémonie : «[…] à l’heure de la mort, quand le navire battu par la tempête se réfugie dans le havre de l’éternel repos, nous sommes les mandataires du Tout-Puissant» (p. 177). Et dans la foulée de cette salve rhétorique : «Les rites sacrés tels que fermer les yeux, arranger les membres, préparer le caveau marmoréen où se reposera l’âme envolée, voilà notre sainte mission; il nous appartient à nous, les vivants, de verser du baume au cœur brisé de la Douleur, de sécher les larmes de l’orphelin» (p. 177).
La connaissance de l’humanité d’Altamont – et de l’humanité tout entière – s’approfondit encore le jour où Eugène, âgé de quatorze ans maintenant, se fait embaucher comme paperboy en parallèle nocturne de sa scolarité diurne (cf. pp. 273-284). Ce travail de nuit l’endurcit physiquement. La livraison du journal lui fait escalader le piédestal d’un «seigneur des ténèbres», d’un prince de la nuit, synonyme «[d’avant-garde] qui apporte l’actualité aux hommes endormis» (p. 278). Il est excité par la législation particulière de la nuit, par cette impression que la vie nocturne arbore un visage essentiel après la relative comédie des masques in the broad daylight. Qui plus est, Eugène effectue son service dans la jungle de la «Ville Nègre» (p. 281), quartier de toutes les vigueurs, «[fourmillant] de sexualité et de mystère» (p. 281). Ici davantage qu’ailleurs, il ressent le grondement souterrain de cette «vie ensevelie» prodigue et indescriptible, comme si le faubourg des Noirs, où «[tout est] immanent» (p. 281), était le point de bascule qui peut conduire à la vérité du monde. Ici plus qu’ailleurs, par conséquent, Eugène savoure cette «nuit où toutes les vaches sont noires» (9), la célèbre formule de Hegel se référant à une indistinction primitive où il n’est plus question de fragmenter arbitrairement la vie. S’avançant hardiment et gaiement dans cette nuit qui est aussi la lumière fondamentale de l’existence, Eugène s’aguerrit et peut-être même s’ensauvage, assistant à la danse inopinée d’une femme nue, Ella Corpening, impuissant toutefois à se commettre dans ce stupéfiant cratère d’érotisme (cf. pp. 283-4).
L’érotisme reviendra lors de ses quinze ans, à l’occasion d’un voyage automnal à Charleston en compagnie de quelques amis (cf. pp. 328-332). Il vivra l’émoi d’un flirt appuyé avec Louise, une serveuse qui lui dissimule son état de jeune maman autrefois engrossée par un péquenaud, badinant telle une vierge enflammée qui voudrait se guérir de ses anciennes précipitations. Eugène, en chevalier courtois foisonnant d’inexpérience et de candeur, ne réussit pas à gravir le corps de Louise, après quoi il lui pardonne d’avoir enjolivé son innocence, content, certainement, d’avoir progressé dans son bagage charnel (cf. p. 333). Le «flux encombrant [de sa] puberté» (p. 328) se sera un peu assagi avec les attouchements de Louise, mais il continue d’être assiégé par des montées d’héroïsme et de gloire, le cœur palpitant à cause du contexte belliqueux de l’autre côté de l’Atlantique, là où l’Angleterre et la France font face à un ennemi coriace (cf. pp. 317-9), là où se profèrent violemment les sermons de la Grande Guerre de 1914-1918. Ainsi abreuvé du désir d’érotisme et du désir de combat, Eugène est mûr pour l’université, son père souhaitant qu’il aille à l’Université d’État, ses maîtres visant plutôt Harvard, lucides quant aux ressources intellectuelles de ce hapax vivant (cf. pp. 355-6).

Les années d’étude : (grandes) douleurs et (petites) gloires

Finalement c’est à l’Université d’État que le dernier-né des Gant s’inscrit. Il s’y rend à l’instar d’un «fantaisiste de l’idéal» et d’un «Créateur-de-Mythe» (p. 359), enrobé d’une réalité passée au crible de ses ruminations quelquefois abracadabrantesques. Les quatre années qui attendent Eugène lui infligeront les «morsures de l’amour et de la mort» (p. 360). Ce sont autant d’amendements portés à son expérience toute fraîche, à son curriculum vitae jusqu’ici limité aux perches majoritairement tendues par la ville d’Altamont. Non pas que ses transes initiales soient d’une valeur négligeable, car elles ont été les prémisses de sa mystique, mais elles vont atteindre un degré supérieur de signification en diminuant certains aspects hallucinatoires au profit d’une pénétration plus directe du réel. En d’autres termes, jusqu’à présent, le monde avait plutôt été mordu par l’intelligence d’Eugène, lui révélant une chair merveilleuse et docile, une chair d’ombres et de lumières suffisamment accorte pour le maintenir en position rassurante de surplomb, or, désormais, c’est plutôt le monde qui s’apprête à mordre Eugène jusqu’au sang afin qu’il s’instruise encore et encore des immensités de la «vie ensevelie». L’époque à venir lui promet donc moins d’abstractions, moins de rêveries et moins d’échappatoires, c’est-à-dire davantage de chemins qui mènent quelque part dans les expériences achevées, là où les femmes dénudées et dansantes ne sont pas délaissées par des garçons pusillanimes, là où, également, la mort a une contenance si énorme qu’il est impossible de refuser la conversation qu’elle nous oblige à tenir.
La vie universitaire d’Eugène composant la section la plus ample du roman, il n’est pas incorrect d’affirmer que nous entrons ici dans la tonalité classique du campus novel à l’américaine. Bien que plusieurs scènes de cette partie se déroulent à l’extérieur de l’univers académique, elles n’en sont pas moins reliées d’une manière ou d’une autre à l’ambiance étudiante au milieu de laquelle Eugène redéfinit l’ensemble de son vécu tout en charpentant beaucoup de ses convictions. Et si les premiers temps sont difficiles, l’opiniâtreté de l’adolescent parvient à vaincre une «longue suite de peines, d’échecs et de solitude» (p. 362), s’élevant graduellement vers les sommets de la respectabilité, puis, par ailleurs, se démultipliant dans une pléthore d’associations estudiantines où il fait parade de ses indiscutables talents. Il n’empêche que l’Université manque de rayonnement et de passions dévorantes, surpeuplée de «beaux jeunes gens sans expression» (p. 363) qui pactisent avec un grégarisme fétide. Il se dégage de cet attroupement de bellâtres et de gourgandines une sorte de perfection de la médiocrité, déroulant partout son tapis rouge conformiste et s’indignant à peu de frais de toute individualité trop affûtée. Cet enfer de l’homogénéisation se montre assez hostile envers Eugène et incarne – ô cauchemar ! – un épouvantable regroupement de Charles Bovary vindicatifs. On est par conséquent à l’opposé des idéaux fomentés par ce beautiful mind, très loin des représentations que se faisait peut-être Eugène vis-à-vis de la réalité universitaire, par le biais desquelles, sans doute, le surdoué d’Altamont imaginait des milliers de complices discutant de livres et de problèmes savants jusqu’au bout de la nuit. Il endure alors une solitude subie après avoir tant pratiqué la solitude consentie (cf. p. 364), mais, en guise d’atténuation de ses dérélictions, il bénéficie d’un «décor pastoral» (p. 365) digne d’un «avant-poste de la grande Rome» (p. 364). Il se résigne à digérer que l’université n’est qu’un lieu de flâneries et de palabres, un lieu où l’étude et la lecture ne sont plus que de vagues légendes, des vieilleries comportementales dorénavant réduites à des statues allégoriques ou à d’imposantes épitaphes gravées au fronton des bâtiments du savoir.
Il est évident qu’Eugène se refuse à imiter ce dilettantisme bon chic bon genre. Il travaille son latin en stakhanoviste des textes et des déclinaisons (cf. pp. 367-9). Il travaille d’ailleurs tellement que son professeur ne croit pas qu’il puisse être l’auteur de ses versions ! Ce n’est là, bien entendu, qu’un indice supplémentaire d’une logique rampante de la médiocrité. L’université, quelle qu’elle soit, se résume à un «microcosme démocratique» (p. 455) où s’organise un écrasement des véritables penseurs et une promotion des charlatans. Ces primes à la médiocrité où toute aristocratie du savoir est licenciée incitent Eugène à prendre refuge dans une «tour altière et dédaigneuse» (p. 372). Il ne se sent aucune affinité avec la propreté suspecte de cette jeunesse qui se démène pour cacher sa «corruption intérieure» (p. 553). Selon lui, la beauté de ses congénères draine un cruel défaut de génie, exhibant une disproportion entre le temps passé à toiletter ses apparences et le temps passé à éduquer son esprit. Contrairement à ces pensionnaires de la médiocrité dont les traits physiques sont réguliers, soucieux des modes et asservis aux empires cosmétiques, Eugène est l’un de ces «visages rongés par le vautour Pensée» (p. 553), une gueule déjà burinée pour l’écriture ou pour n’importe quelle mission artistique parce que cette gueule, comme un portrait universel et intemporel de Dorian Gray, traduit les émotions des morts et des vivants. La figure tuméfiée par le chant du monde, Eugène partage une troublante ressemblance avec le Portrait du poète conçu par le peintre Alexandre Chevtchenko, le front gondolé par des ouragans psychiques, les joues creusées par l’incessante jactance de toutes les âmes qui s’expriment à travers lui. On croirait volontiers reconnaître sur cette rude physionomie et dans ce caractère universaliste le profil d’un Martin Eden délocalisé sur la côte orientale du pays.
Est-ce qu’un homme de cette envergure est éligible dans le cœur d’une seule femme ? N’est-il pas plutôt l’amant de toutes les femmes et même de toutes les choses ? Quoi qu’il en soit, il se déniaise lamentablement dans la chambre d’une «putain provinciale», mais, de nouveau, sa virilité a mis le drapeau en berne (cf. pp. 375-380). Les «tristes mystères de l’amour» (p. 393) ont l’air de le déconcerter parce que c’est un voluptueux dont l’étreinte exige de serrer l’infini. Cependant la rencontre de Laura James, en transit à Dixieland, réveille en Eugène des sentiments brûlants (cf. pp. 395-404). Qu’elle ait vingt-en-un ans et que lui soit un mineur n’entrave nullement sa fougue habituelle. Il débite à Laura des promesses donquichottesques (cf. p. 404), il marche avec elle sur des sentiers escarpés où la nature s’aiguise, commotionné par la «féérie» des paysages qui interprètent la «transposition symphonique de son lyrisme et de sa passion» (p. 421). Dans les herbes alpestres et sur les hauteurs du monde, Eugène batifole comme un animal sauvage, libéré de ses pudeurs et s’octroyant des caresses follement substantielles. Il est très pressant dans son amour, tel un désespéré guetté par un démon, et Laura, par lucidité ou par intuition, fait remarquer à Eugène qu’il aura toujours besoin d’être seul, qu’il se trompe en se persuadant qu’elle est la femme de sa vie (cf. p. 423). Elle devine que le corps d’Eugène est pour ainsi dire commandé par une âme autocratique, un esprit radicalement individuel, infusé d’un sang de missionnaire qui ne pourra jamais se détourner de son impressionnante charge. À certains égards, Laura James aperçoit dans la véhémence amoureuse d’Eugène Gant les lignes de force du futur écrivain, les nécessités créatrices d’un homme dont l’écriture se substituera aux accouplements ordinaires et aux histoires d’amour faméliques en virulence émotionnelle. Si la convalescence de cette rupture sera pénible pour Eugène (cf. pp. 428-434), si le fantôme de Laura James le poursuivra longtemps, il faut tout de même créditer cette jeune femme d’avoir épargné à l’étudiant du Middle South la réalité d’une déception plus tenace, en l’occurrence le fait qu’une femme de son acabit, légère et moyenne, n’était pas du tout compatible avec le poids spirituel de ce futur géant des lettres américaines. À l’inverse de tant de femmelettes qui s’accrochent à la queue d’un taureau créatif, Laura James a compris qu’elle ne pouvait pas nager dans l’océan sacré de ce «triton perdu» (p. 441), momentanément égaré dans les eaux profanes d’un amour de jeunesse.
L’entrée en guerre des États-Unis au printemps 1917 participe à la guérison morale d’Eugène. La «crise de frénésie patriotique» (p. 393) et «l’appel des tambours» (p. 442) éclipsent les intrigues sentimentales en jetant dans le cœur des jeunes générations un objectif palpitant. Le son d’une Fanfare for the Common Man anticipée comble tous les vides. La guerre redistribue les cartes et donne des responsabilités qui montrent la vanité des petites préoccupations universitaires, en sus des traumatismes amoureux (cf. p. 449). Le savoir des livres recule devant le savoir des tripes quand bien même la guerre implique une perpétuelle danse macabre. D’une certaine façon, la guerre fait éclater la vérité à tous les niveaux de l’existence. C’est la raison pour laquelle Eugène déteste les «hideuses ténèbres» (p. 453) de sa famille : ce sont des crépuscules mensongers qui dévirilisent la mort en falsifiant l’interminable déclin d’Oliver Gant, des crépuscules bouffis d’afflictions cabotines d’un côté et de l’autre, le malade et ses témoins se complaisant dans le malheur d’une agonie. En homme des «entreprises insolites» (p. 456), Eugène ne partage pas les réactions de ses proches, pas plus qu’il n’a l’intention de suivre à la lettre l’avenir politico-financier tracé par son père. L’inflation nationale de la psychologie militaire offre à Eugène la sérénité d’un héros résolu. Au lieu de revenir s’affliger à Dixieland pendant les vacances, au lieu de rappliquer au chevet d’un père insupportablement théâtral, il part impulsivement en Virginie pour assister in concreto à l’économie de la guerre, pour voir le ravitaillement des bateaux en munitions et en vivres, pour sentir le feu qui fait rage à l’horizon, overseas, sur les terres européennes de «l’évasion et [de] l’aventure» (p. 483). Là-bas, dans les ports de la Virginie, il respire l’exaltation puissante du nationalisme (cf. p. 479) et il se repaît d’une Amérique spectaculaire devenue «fourmilière vagabonde» et «tourbillon guerrier» (p. 480). La «tragédie orgiaque» (p. 488) de ce peuple engagé au péril de sa vie fait naître en lui le sentiment du devoir, l’obligation de contribuer à l’effort de guerre (p. 497) plutôt que de rechercher égoïstement son bonheur. Il y a une indicible beauté dans le fait de «[risquer sa] peau pour la Démocratie» (p. 492), la vraie de vraie, celle qui pourrait s’inspirer de l’Antiquité, tout comme il y a une évidente jouissance d’être mêlé à «[l’immense] compost [de] l’Amérique» (p. 484), parmi ce méli-mélo de travailleurs immigrés et d’authentiques pousses échevelées, qui s’activant pour lester les navires, qui se préparant pour traverser l’Atlantique et débarquer en Europe à couteaux tirés. Eugène, ainsi, creuse son trou dans cet environnement batailleur et océanique. Il travaille éperdument, presque en Sisyphe, tour à tour manœuvre ou surveillant de chantier, docker ou larbin, oubliant les peines de cœur et les lacunes familiales, se taillant un tempérament dans le roc de la meilleure vigueur masculine et dans l’argile de l’humanité la plus profonde. Ces quelques semaines en Virginie parachèvent son expérience de livreur de journaux du temps de ses quatorze ans. C’est là, sûrement, qu’il parachève aussi sa connaissance du grec, qu’il s’approche un peu mieux de la musique poétique d’Homère, fournie en guerres et en périples vaillants (cf. pp. 369-370).
Nul doute enfin que cette incursion dans le rude quotidien des ouvriers de guerre a préparé Eugène à ce dont a priori personne ne peut être préparé : la lente et pénible mort de Ben Gant (cf. pp. 505-524), un autre de ses frère, écho terrible de la mort de Grover, fracassante ironie du sort dans une famille où tout le monde s’attendait à la disparition d’un patriarche décidément lazaréen, cet increvable père dont le corps est «un tissu pourri qui [tient] encore par Dieu sait quel miracle» (p. 568). Emporté par une pneumonie lors d’une nuit rôdeuse comme une «panthère noire» (p. 521), le pauvre Ben, tout compte fait, se trouve délivré de «l’innommable cloaque» de la société (p. 524), rappelé à la «vie ensevelie» grâce aux délicatesses d’une «amante» qui ne déçoit jamais et qui ne soulage qu’une fois (p. 527). Les Gant sont sidérés par la fourberie de la mort, «sinistrement dupés», subjugués par cette «Mort qui [est] entrée par la cave alors qu’on l’attendait par la fenêtre» (p. 542). C’est pourquoi ils offrent à Ben des funérailles de roi (cf. p. 539), un enterrement pompeux où l’on croit pouvoir rattraper ce qui n’a pas été donné durant la vie. Les récentes maturations d’Eugène l’autorisent à rire de cette comédie humaine, à se tordre de rire même, surtout lorsque le funeral director «Horse» Hines se définit en tant qu’artiste de la mort (cf. p. 537), s’affairant comme un dément sur les charognes qu’il empaille avec une comique régularité (cf. pp. 531-8). Eugène, tout simplement, ne reconnaît pas son frère allongé dans la bière du cercueil. C’est ici une manière trop aseptisée de se confronter à la vérité de la vie, ou, disons, un recouvrement inutile des fondations universelles de l’humanité. Il ne faut pas pleurer ou fleurir artificiellement la tombe de Ben, mais il faut laisser revenir le Printemps vainqueur de l’Hiver, penser aux fleurs qui jailliront de la terre en transperçant glorieusement le corps de Ben (cf. pp. 549-550). Voilà probablement la tournure d’esprit la plus aboutie dans l’apprentissage d’Eugène, l’empreinte de son génie flagrant, insensible à la remise des diplômes (cf. pp. 559-560) mais sensible aux grandeurs naturelles qui édifient les hommes bons. Le voilà prêt maintenant à basculer dans les perspectives de Havard évoquées jadis, puis à se consacrer dignement à ce qu’il faudrait appeler un monachisme de la littérature (cf. p. 562).

Notes
(1) Look Homeward, Angel est publié en 1929 par les éditions Charles Scribner’s Sons. Notre édition du roman est celle qui a paru chez Bartillat en 2017 (traduction de Pierre Singer).
(2) Hegel, Encyclopédie des sciences philosophiques, I, La Science de la logique (§ 237). Et, de surcroît, «[…] la vérité n’est pas une monnaie frappée qui peut être donnée telle quelle et empochée de même» (Hegel, Phénoménologie de l’esprit). Nous empruntons ces traductions à Olivier Tinland (cf. Hegel, coll. Points Essais, 2011).
(3) Ainsi que la connaissance des «pulsations impériales de l’Amérique» (p. 391).
(4) Hegel, Encyclopédie des sciences philosophiques, I, La Science de la logique (§ 81).
(5) Nietzsche, Le Gai Savoir (préface).
(6) László Krasznahorkai, Seiobo est descendue sur terre.
(7) László Krasznahorkai, ibid.
(8) Vers la «congruence hallucinante du destin» (p. 389).
(9) Hegel, Phénoménologie de l’esprit.