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12/03/2020

Adolphe de Benjamin Constant : un abrégé de l’amour en décomposition, par Gregory Mion

Crédits photographiques : David L. Ryan (The Boston Globe).

Constant.JPG«Elle mourut peu de jours après, dans la fleur de son âge, une des plus belles princesses du monde et qui aurait été la plus heureuse si la vertu et la prudence eussent conduit toutes ses actions.»
Madame de La Fayette, Histoire de la princesse de Montpensier.


«Le fait est, voyez-vous, que l’homme le plus fort au monde, c’est l’homme le plus seul.»
Henrik Ibsen, Un ennemi du peuple.



Il faut être revenu des hallucinations de l’amour pour lire Adolphe (1) et s’en trouver pourquoi pas fort diverti. Il y a en effet une forme de jubilation méchante à suivre le parcours d’un homme fatigué de l’amour. Comme nous tous plus ou moins, souvent à un âge où la jeunesse nous imprègne de volontés homériques, cet homme a promis à une femme monts et merveilles avant de s’apercevoir qu’il ne tiendrait pas la moitié de ses illustres serments. L’argument du livre est du reste clarifié par Benjamin Constant dans la préface à la seconde édition : il s’agit d’explorer «les souffrances du cœur» et le désappointement d’une «âme trompée», le dépit d’une femme «délaissée par celui qui jurait de la protéger» (p. 30). Parallèlement à cela, quoique le cœur d’Adolphe possède une dureté certaine, il n’en est pas moins affecté par la conscience du mal qu’il inflige à Ellénore, de dix ans son aînée, lui étant âgé d’une vingtaine d’années bien comptées. C’est ainsi tout le problème du déséquilibre amoureux qui apparaît, en sus des impressions libidineuses que peut entraîner la maturité féminine chez un garçon nubile et vaniteux : faut-il s’abandonner aux bras d’une femme qui nous aime inconditionnellement quand nous ne l’aimons que subsidiairement ? On retire de ce genre de relation un confort absolu parce que tout ce que nous faisons, du bon ou du mauvais côté de l’Évangile efféminé, se voit susceptible d’être converti soit en acte héroïque, soit en virilité nécessaire. Quoi qu’il se passe, l’amante glorifie l’aimé, ignorant que ce dernier relève moins d’un amant que d’un intermittent du cœur. Dès lors ce type d’intensité amoureuse tout à fait définitive nous cause rapidement du tracas parce que nous sentons que nous sommes prisonniers. Que faire si un jour nous n’aimons vraiment plus ? Comment donner le change alors que nous n’aimons pas au même degré ? Le cas échéant, la femme à laquelle nous avons succombé devient une sangsue gênante, une ventouse qui agace notre esprit. On finit par se reprocher d’avoir cédé à la facilité, à la tentation de la chair et à l’orgueil de conquérir. On avoue secrètement – voire ostensiblement – qu’on a voulu du plaisir à court terme quand la femme désirait le bonheur durable, la vie de ménage et peut-être les sanctifications ultimes du mariage. Les hommes ont-ils d’ailleurs jamais cherché autre chose que des femmes expérimentées, délassantes et point trop encombrantes ? Sans doute Adolphe s’est-il persuadé qu’il aimait Ellénore, puis, de loin en loin, sitôt la consommation advenue, il s’est retrouvé piégé par la vérité de son cœur incapable d’aimer spirituellement et opiniâtrement. Comment donc se débarrasser d’Ellénore tout en sachant qu’il souffrira de faire souffrir ? C’est un conflit ordinaire quand on a encore un peu de pitié qui nous empêche d’avancer vers de nouvelles séductions : si nous restons dans la dyade, nous nous ennuyons mais nous sauvons les meubles en nous donnant bonne conscience, si nous partons, nous craignons de crucifier celle que pourtant nous n’aimons plus (si toutefois nous l’avons aimée un jour). Au fond, ce que subit l’apprenti Adolphe, c’est le «ni sans toi ni avec toi» d’Ovide, la haine de l’âme féminine et l’amour du corps féminin (2).
De sorte que les rapports entre Adolphe et Ellénore révèlent en creux la faiblesse d’un homme qui s’est menti à lui-même et la force d’une femme dont l’élan sentimental ne connaît pas la trahison. En outre l’écriture en première personne, extorquant les confessions d’Adolphe au gré de ses vacillements, nous raconte probablement quelque chose de l’auteur, à tel point que ce petit roman eût pu s’intituler Constant juge de Benjamin dans la mesure où nous savons ce que fut sa relation avec Madame de Staël – un long calvaire où l’impossibilité d’aimer s’est adjointe à l’impossibilité de dédaigner. Mais indépendamment des spéculations qui voudraient repérer chez Adolphe des traits flagrants de Benjamin Constant, le texte, à lui seul, offre une matière suffisamment importante pour réfléchir à l’inconcevable tranquillité de l’amour, du moins pour ceux qui ont encore l’ambition de l’autonomie. La leçon qu’on en retire, objectivement, se résume à une évidence qu’il est difficile de se formuler : les compromis ou les concessions atrophient d’emblée l’union des amants car l’un ou l’autre, directement ou indirectement, récuse une partie de ce qu’il est afin de ne pas blesser celui ou celle qui ne l’accepterait pas s’il en allait différemment. C’est pourquoi nous n’aimons guère que des versions modifiées de nos soupirants, des «qualités empruntées» dirait Pascal (3), mais rien qui ne saurait concourir à ce que l’on touche du doigt la véritable intériorité d’autrui. Combien d’hommes créatifs se sont ainsi perdus auprès d’une femme qui les a réquisitionnés pour de banales vies communes ? On pense par exemple au pauvre Louis Lambert de Balzac, d’abord génial, ensuite cloué au pilori de l’existence maritale où il finit de massacrer son génie. Et Adolphe, par assimilation, ne réalise pas les perspectives de son cursus à partir du moment où il s’amourache d’Ellénore. Il veut tellement conjurer sa timidité (cf. p. 39) qu’il se fixe en quelque sorte l’ordre de mission de ravir la mûre Ellénore à son aristocrate installé.
D’autre part, le besoin de solitude éprouvé par Adolphe est contrebalancé par un «besoin de sensibilité» qu’il ne peut se procurer qu’en société (p. 39). Ce contentieux existentiel rappelle que l’homme est une créature à la fois sociable et insociable, tantôt attirée par le monde et tantôt répugnée par lui, condamnée à errer de-ci de-là en essayant d’élucider la bonne distance entre l’individualité et la présence de la multitude. Ce jeu d’attraction et de répulsion, par ailleurs, définit parfaitement l’union contrariée d’Adolphe avec Ellénore. C’est un signe incontestable de vitalité parce que la rencontre amoureuse, au moins, ne se repose pas sur la «masse compacte et indivisible» d’une morale archaïque et frigide (p. 42). Même si Adolphe entend considérablement «disserter sur des principes bien établis, bien incontestables» (p. 42), il n’est pas dupe de ces façons d’aimer, de ces manières d’apprivoiser le monstre de la sensibilité à travers une succession de commandements isolés des réalités voluptueuses. Il préfère qu’on l’accuse d’immoralité et qu’on lui fasse une réputation de hargneux auquel on ne peut nullement faire confiance (cf. pp. 42-4). Le problème, cependant, c’est que ce rejet de la morale va aussitôt entrevoir ses limites. En effet, au-delà des conventions de la culture, il y a les ressorts incontournables de la nature, et la prescription des premières n’est pas tout à fait séparée de la constatation des seconds. Que le libertinage ou la légèreté de sentiment ne soient pas franchement tolérés parmi les traditionalistes de l’amour, on le comprend, mais parmi les libertins revendiqués, ou parmi les lovelaces qui débutent dans la carrière du badinage, beaucoup d’entre eux se découvrent soudainement des principes qu’ils estimaient hors de leur créance. En cela précisément, Adolphe, malgré l’éducation licencieuse qu’il a reçue par son père, ne sera pas épargné par son caractère sujet à l’attendrissement. Pourtant la philosophie paternelle avait tout pour hypnotiser un jeune homme en quête d’expériences fondatrices : prendre et quitter indifféremment les femmes avec lesquelles on ne prévoit pas de se marier, parce que «cela leur fait si peu de mal, et à nous tant de plaisir !» (p. 45). Ce programme dévergondé aurait pu s’appliquer avec Ellénore – et à certains égards il en est avantageusement question – mais plus la relation d’Adolphe avec son aînée se délite, moins il est enclin à couper les ponts une bonne fois pour toutes. Quelque chose en lui le pousse à revenir au chevet d’Ellénore même s’il n’a jamais eu pour cette femme la moindre attirance profonde. À son corps défendant, Adolphe est bien obligé de reconnaître que son tempérament compatissant justifie l’existence de plusieurs survivances de la morale. Très peu d’hommes, en définitive, ont l’air de pouvoir négliger à l’envi les femmes qu’ils enchaînent dans l’orbite de leurs voluptés.
Par contraste avec les tiraillements d’Adolphe, qui, admettons-le, se retranche derrière un douteux laxisme moral, Ellénore incarne la ligne droite de la vertu. Elle est non seulement très religieuse, mais, de surcroît, elle éduque austèrement les deux enfants qu’elle a eus avec le comte de P., son gentilhomme régulier. Ce clair-obscur qui distingue Ellénore et Adolphe traduit l’homogénéité du tempérament féminin et le possible manque «d’unité complète en l’homme» (p. 51). Cela explique éventuellement l’oscillation d’Adolphe entre la sincérité «de la meilleure foi du monde» (p. 56) et la déloyauté de son âme dilettante. Au commencement de son entreprise de séduction, du reste, plus Ellénore lui résiste, plus il déploie un cabotinage scabreux et une insistance malaisée, débitant des promesses d’anthologie et des pactes engagés avec l’éternité (cf. pp. 56-60). Il ne s’agit pas vraiment d’amour – il s’agit d’un célibataire qui se monte le bourrichon et qui veut se composer une dimension de Casanova. Et à force de marteler ses empressements, ses présages et ses témérités, Adolphe a raison des réluctances d’Ellénore : elle se sent une réciprocité pour cet adonis extravagant, si différent du protocolaire comte de P., si vivant par rapport aux habitudes qu’elle a dûment contractées (cf. p. 60).
Puis l’inéluctable ne tarde pas à se lever comme un soleil noir mélancolique, l’aurore de l’amour se confondant ainsi au crépuscule du désamour, car l’idéal des grandes déclarations s’avère incompatible avec le réel assommant du vécu. Si Ellénore paraît en mesure de tenir la distance des plans sur la comète, Adolphe, en revanche, s’aperçoit vite qu’il ne sera jamais à la hauteur d’un amour transcendant. Là où Ellénore harangue avec le cœur, Adolphe s’exprime avec le ventre, tant et si bien qu’il n’a pas d’autre choix que de lui servir la rhétorique des hommes pris au piège : «Près de vous, loin de vous, je suis également malheureux» (p. 61). Il demeurerait volontiers dans le giron d’Ellénore si elle acceptait de le fréquenter selon ses modalités, selon ses impulsions strictement charnelles, mais la femme, bien souvent, aspire à l’accord des substances, à la liaison de l’âme et du corps pendant la vie amoureuse, tandis que l’homme s’accommode d’un dualisme plaisant où l’âme ne s’implique aucunement lorsque le corps s’active à expulser sa semence. De plus, «fuir l’amour n’est point se priver des joies de Vénus, c’est au contraire en jouir sans payer de rançon» (4), et tout homme ou presque, Adolphe le premier, ne renierait pas le standing exclusif d’une relation physique compte tenu des inconvénients d’une relation physico-mentale. N’est-ce pas d’ailleurs ce qui apparaît nettement dans La femme d’à côté de François Truffaut, un film qui creuse aussi le cynisme d’Ovide, à moins qu’il ne faille tout bonnement parler de réalisme ? Le personnage de Gérard Depardieu ne désire visiblement que le corps du personnage de Fanny Ardant. L’homme en général ne désire pas la psychologie féminine et ses représentations féériques – il ne veut que les joies et les délices de la chair, les vacations uniques de la concupiscence, libéré de l’insupportable partage des tâches et des contrats familiaux, tant de choses inutiles aggravées de nos jours par l’hystérie féministe ascendante. Dans le fond, et cela vaut pour les hommes comme pour les femmes, si l’individu ressent l’appel du corps et seulement celui-ci, c’est que son âme se moque de participer à ce qui la dégraderait dans les fumigènes de l’amour ou de ce qui se prétend amour. L’âme des créateurs ou des grands hommes n’a pas le temps de descendre dans le corps et d’avoir des discussions à rallonge. Et si les créateurs ou les intelligences brillantes devinent en eux la faiblesse de la pitié ou de l’apitoiement, ils doivent impérativement s’éloigner de tout rapport sentimental à autrui, sous peine, sinon, de filer le mauvais coton d’Adolphe et d’être retardés dans leurs accomplissements individuels. Dans ce cas particulier, l’amour est une impasse et la femme une perdition (au même titre que l’homme est une enclume pour la femme qui veut survoler son époque). Combien d’œuvres Benjamin Constant et Madame de Staël n’ont pas écrites à cause de leur volonté de prolonger l’accessoire ? Tous ces trésors de l’esprit avortés par l’amour et ses chimères sont des gaspillages incommensurables pour l’humanité.
En outre, ce sont les hommes plus que les femmes, vraisemblablement, qui s’égarent dans des engagements amoureux qu’ils ne sont pas capables de supporter, faute d’avoir été sincères au préalable. Le cœur de la femme va plus loin que celui des hommes parce que le sacré leur est davantage connu (cf. p. 64). Par la voie du sacré, par la juridiction du Seigneur tout-puissant, Ellénore se maintient à l’endroit où Adolphe se désiste. L’erreur d’Adolphe consiste alors à feindre la capacité de vivre à l’intérieur d’un auguste temple vertueux auprès d’une femme innocente. Il y perd ses accointances et sa liberté (cf. pp. 65-6), il se «sacrifie pour elle sans fruit pour [son] bonheur, […] sans utilité, sans indépendance, n’ayant pas un instant de libre, ne pouvant respirer une heure en paix» (p. 70). La vie de couple est pour lui un bagne qui lui fait regretter la frivolité des amours désengagées. Par conséquent toute sa fragilité aura été de se tenir pour immunisé contre les glissements des fanfreluches vers le sérieux d’une âme concernée malgré elle. À juste titre, Ellénore lui reproche un «goût passager», une amourette gratuite, à quoi il répond par les calamités de sa «vie contrainte» et de sa «jeunesse consumée dans l’inaction» (p. 70). Pourtant Ellénore ne s’offusque pas de ces gémissements, et, plutôt que de congédier son immature grognard, elle rompt avec le comte de P., sans doute parce qu’elle discerne chez Adolphe l’assiduité d’un homme plein de pitié. Cette hypothèse ne craint pas d’affirmer qu’Ellénore, peut-être, entretient la préférence d’un amour pathétique par effroi de tomber dans une absence totale d’amour. Être aimée a minima lui convient mieux que de n’être point aimée du tout, d’autant que les miséricordes d’Adolphe, à bien y regarder, sont éventuellement des ferments d’amour en train de s’épanouir à son insu.
Il n’empêche que tout cela épuise Adolphe et le presse à confesser le «despotisme» des épanchements féminins douloureux (p. 76). Il affronte le malheur «d’être aimé avec passion quand on n’aime plus» (p. 78), enfermé dans l’adoration d’une femme et dans les syncopes de ses irrépressibles indulgences. L’affliction immuable d’Ellénore jette en lui un élément de polarité qui compromet toute espèce d’émancipation. Tant que son Ellénore se lamentera, il ne pourra la délaisser. Les «crédulités du cœur» (p. 88) façonnent de nombreux simulacres afin de sauver l’amour des précipices de la vérité qui tue, et quoique le langage de ces amants cacophoniques devienne pâle comme «un reste de végétation funèbre» (p. 93), la comédie se poursuit et Adolphe se comporte à l’instar d’un rédempteur magnifique, convaincu de sa mission d’aimer, prêt à passer en force au milieu de ses ruines à dessein de ne pas attrister Ellénore (cf. p. 96). Simultanément à ces dévouements colossaux, et tel qu’on pouvait s’y attendre, Adolphe continue de subir l’infamie des portes closes, l’horreur d’un avenir hypothéqué, la réduction à zéro de ses échappatoires en raison de son infernal sentimentalisme (cf. p. 97). Ce n’est que par anxiété de causer du chagrin qu’il se retient de réveiller les frénésies de son carriérisme balbutiant, ou, plus grave encore, qu’il se retient tout simplement de vivre. Il croit qu’un excès de vie sociale suffira à la détourner provisoirement de son amour aporétique, il espère qu’Ellénore va se lier à un autre homme (cf. pp. 108-110), mais une femme amoureuse ne capitule jamais. Elle lui fait même du chantage affectif, se plaignant de douleurs et de maux propres à l’envoyer ad patres (cf. p. 111). La réaction d’Adolphe est conforme à ses irrésolutions et ses obstructions à la notion de fermeté. Il va jusqu’à simuler la gaieté lorsqu’il raconte «la difficulté de rompre avec [les femmes]» (p. 113).
On repère dans cette attitude récurrente l’excès d’un altruisme destructeur et l’absence d’un réel souci de soi qui aurait pu transformer Adolphe en guide fiable pour Ellénore. C’est-à-dire que toutes ses précautions pour ne pas totalement scandaliser Ellénore finissent non seulement par avoir l’effet inverse, mais, en plus, elles diminuent la dignité d’Adolphe qui se fabrique des alibis contestables au fur et à mesure qu’il s’enfonce dans la petite morale de l’altruisme. N’aurait-il pas mieux valu être sévère avec Ellénore et lui apprendre sans détour deux ou trois choses sur la condition humaine ? Adolphe n’aurait-il pas mieux fait de s’occuper de lui en vue de se fortifier et d’éviter le drame de vivre en homme lâche ? Au lieu de cela, le titubant Adolphe, prétendument affranchi de tous les dogmes, vérifie ce que Nietzsche dénonce sous les traits d’une «actuelle mode morale» où «les actions morales» seraient étroitement déterminées par «la sympathie pour les autres» (5). Nietzsche se demande alors si c’est réellement rendre service à son prochain que de l’aider infailliblement à se masquer les rudesses de la vie. D’une manière clairvoyante, il insinue que la charité du réconfort et la religion de la sécurité psychique, d’une part, émasculent ceux qui en sont les destinataires, et d’autre part traduisent la haine paresseuse de l’individualité pour ceux qui en sont les émetteurs. Si on allait au bout de cette morale, on obtiendrait une humanité réduite à du «sable», qui plus est un «sable fin, mou, granuleux, infini !» (6) Or ce que Nietzsche préconise à la place de ce monde sablonneux où chacun va et vient dans le sablier d’une infructueuse probité, c’est l’édification de soi en tant que repère affirmatif et convaincant pour autrui, la métamorphose de la bonne conscience et libre conscience, la fondation d’une existence comparable à «un beau jardin tranquille et fermé sur lui-même, avec de hautes murailles contre la tempête et la poussière des grandes routes, mais aussi avec une porte hospitalière.» (7) On a là un anti-portrait d’Adolphe puisque celui-ci ressemble à un terrain vague ouvert à tous les vents de la pitié affligeante, constamment affolé, inhospitalier par son fluctuant tropisme solitaire.
Ce n’est enfin que par hasard que la situation se dénoue – et non par la volonté d’Adolphe. Après avoir accidentellement mis la main sur un écrit d’Adolphe où ce dernier évoque l’idée d’une séparation catégorique, Ellénore amorce une reconstruction de sa lucidité : «J’ai voulu ce qui n’était pas possible. L’amour était toute ma vie : il ne pouvait être la vôtre. Soignez-moi maintenant quelques jours encore» (p. 121). Cela plaide en faveur de la thèse nietzschéenne car si Adolphe avait immédiatement pris le parti de la sincérité, fût-ce pour annoncer une vérité brutale, il aurait permis à Ellénore d’emprunter un chemin beaucoup plus profitable et surtout moralement plus sain. Maintenant faut-il penser que la mort d’Ellénore est due à une maladie d’amour ou à des causes naturelles ? Ce qui est sûr, c’est que cette mort, aussi pitoyable soit-elle, soupçonne un retrait de la pureté féminine au contact de l’animalité masculine indécise. Une lettre rédigée par Ellénore, en amont de son déclin, valide la théorie d’un baroud d’honneur de la sagesse contre la dissipation (cf. pp. 128-9). Elle constitue un écho formidable aux contradictions d’Adolphe qui, une fois Ellénore trépassée, entre dans une période étonnante de manque et de regret de ses anciennes accoutumances (cf. p. 127). D’un point de vue extérieur, en conclusion de ce mélodrame somme toute ordinaire, on avouera que cela n’est autre qu’une «histoire assez vraie de la misère du cœur humain» (p. 131).

Notes
(1) Benjamin Constant, Adolphe (édition d’Alfred Roulin pour les notes, introduction de Marcel Arland – Gallimard, 2016).
(2) Ovide, Les Amours.
(3) Pascal, Pensées (B 323).
(4) Lucrèce, De rerum natura (livre IV).
(5) Nietzsche, Aurore (§ 174, Mode morale d’une société commerçante).
(6) Nietzsche, ibid.
(7) Nietzsche, ibid.