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17/04/2020

Zéro K de Don DeLillo : les faux-monnayeurs de la vie éternelle, par Gregory Mion

Crédits photographiques : Lucas Jackson (Reuters).

IMG_6355.JPG«Il avait toujours eu de la chance, et l’argent est puissant !»
Joseph Conrad, La folie Almayer.


La période de pandémie que nous traversons remet au goût du jour les peurs millénaristes et les grandes questions comme le sens de l’existence ou l’épreuve de la mort. La panique suscitée par un virus qui ressemble à un David bactérien prenant d’assaut le Goliath de la civilisation nous rappelle en outre aux réalités objectives de la finitude. Dans un tel contexte d’affolement, les fantasmes de toutes sortes ont pignon sur rue, et, parmi ceux-ci, on retrouve le mirage de l’immortalité, le sentiment profond que le combat mené contre la maladie incarne une espèce de chemin tacite vers la vie éternelle. À l’inverse de l’ancienne suggestion cartésienne qui insistait sur le fait que la médecine devait essentiellement constituer un atout pour mieux connaître notre situation dans la nature, l’interprétation actuelle du discours médical, pour certains individus, tend à devenir un prétexte en vue de réunir les signes d’une possibilité concrète de l’immortalité. On ne s’étonnera point de constater que cette tendance se manifeste plus souvent dans les pays industrialisés qui n’ont cessé d’aseptiser la mort, jusqu’à la réduire à un protocole macabrement économique, voire à une quantité négligeable qu’il faudrait à terme supprimer pour la remplacer par un commerce privilégié de l’immortalité (tout en continuant d’exploiter les funérailles des plus pauvres). Or cette redéfinition de la lutte des classes par le biais d’un accès potentiel à la vie éternelle – un accès scientifique et non religieux – charpente admirablement le dernier roman de Don DeLillo, Zéro K (1), un roman dont l’intelligence et l’aspect prophétique fascinent. Dans un style où la vaticination n’est jamais loin, le géant des lettres américaines, qui nous a régulièrement offert une place assise à l’avant-poste du désastre (que ce soit en interrogeant la finance, le terrorisme ou l’enfer politique), réfléchit là au «prolongement de la vie» et aux nouveaux «moyens de mourir» pour le dire avec le langage du philosophe Francis Bacon (2). Ceci étant, dans la mesure où Bacon fut l’inspirateur de Descartes et que tout cela paraît désormais gravement obsolète, le présent que met en scène DeLillo ne s’intéresse pas à la façon de repenser la vie en fonction de la nature et des limites physico-morales auxquelles nous sommes astreints, mais ce présent américanisé nous montre au contraire un arsenal technique fort inquiétant, censé braver les conditions de la finitude et préparer l’humanité du futur, une humanité où des individus fortunés seront à maints égards ressuscités, réactivés – et même régénérés – après avoir passé un temps indéterminé à l’intérieur d’un cocon de cryogénisation.
Ce projet sinon de résurrection, du moins de réveil d’un sommeil glaciaire, porte le nom d’opération «Convergence» (p. 14). Il est majoritairement alimenté par l’intarissable tirelire du self-made-man américain Ross Lockhart, anciennement Nicholas Satterswaite du temps où son ambition naissante n’avait pas encore besoin d’un pseudonyme ampoulé, taillé au calibre d’une fortune colossale (cf. pp. 89-92). Ce spécialiste de la gestion de patrimoine, de surcroît expert «dans l’analyse des retombées économiques des catastrophes naturelles» (p. 21), possède l’âme sèche des créatures de la finance internationale, prêtes à tout pour justifier la loi du marché ainsi que leur nécessité d’exister par-delà cette loi. Dans leur philosophie algorithmique de froids mathématiciens, la loi du marché est un genre de principe de raison suffisante, un simulacre d’établissement de l’harmonie préétablie (qui s’achemine surtout vers une dysharmonie organisée). Selon eux, si cette loi procède efficacement à un échantillonnage bancaire de la population, elle doit pouvoir légitimer, comme une suite logique de ses effets pervers, que certains hommes ont le droit de revivre quand d’autres doivent mourir définitivement. C’est là le soubassement diabolique du projet Convergence : créer un ralliement post-mortem des sommités financières, les aider à converger en direction d’un avenir hypothétique où les élus en «suspension cryonique» – autrement dit les «corps [congelés]» (p. 15) des ploutocrates – rejoindront la «nouvelle Jérusalem» (p. 50) des immortels de l’argent. L’aveu d’une «technologie fondée sur la foi» (p. 16) ne se dissimule aucunement. Il s’agit de congédier les divinités classiques en les substituant par la divinité unique et tangible de l’argent, ce qui aboutit à un monothéisme défiguré, propice à fomenter une dangereuse idolâtrie, une vénération hybride où le saint-frusquin pactise avec le démon de la technique.
La dimension blasphématoire de ce programme sélectif de résurrection apparaît dès lors dans toute son obscénité. L’enjeu est d’en finir avec le «Dieu qui fait vivre les morts et appelle à l’existence ce qui n’existe pas» (3) car la technique la plus prométhéenne, dorénavant soutenue par des flux ininterrompus de capitaux, s’emploie à concrétiser ce que la religion n’a fait que diluer dans le processus de l’espérance. Le passage secret de l’inexistence à l’existence, l’action prodigieuse de réinsuffler la vie dans les macchabées, tous ces éléments inconcevables et ordinairement réservés à la volonté divine font maintenant l’objet d’expérimentations discrètes à l’Unité Zéro K (p. 124), quelque part aux abords du Kirghizistan (4), à l’intérieur d’un complexe impersonnel où les couloirs s’enroulent inlassablement autour du mystère millénaire de la mort, dans un décor de musée d’art contemporain où des écrans géants, périodiquement, diffusent des images violentes qui ont vocation à amplifier le désir d’une autre vie – la vie d’après, la vie des syncrétismes innovants, la vie augmentée où l’on pourrait être «à la fois la première et la troisième personne du singulier» (p. 172). Mais avant de parvenir au seuil de l’humanité reconstituée, pacifiée par le retour tutélaire des plus riches, rassérénée par le messianisme d’une économie méga-libérale, les scientifiques ont pour mission de réussir la congélation optimale des corps en essayant d’atteindre la température utopique de zéro kelvin, d’où le nom de l’unité où ces savants fous opèrent (cf. p. 154). S’ils y parvenaient, alors il ne serait pas impossible d’envisager une résurrection à un âge moins élevé que celui de notre mort, comme une sorte de Pâques revisitée où chacun des réanimés se verrait offrir l’opportunité de transcender l’impénétrable destinée christique. Conformément à cet optimisme scientifique (ou à ce charlatanisme de savantasses), la résolution de mourir plus précocement à dessein de renaître dans un corps et un esprit améliorés commence à exciter la convoitise (cf. pp. 121-5).
Par ailleurs la dimension du sacrilège initial s’aggrave parce que nous assistons ni plus ni moins à la proto-visibilité de ce qui était jusqu’à présent rigoureusement invisible : les voies de la vie éternelle, ou, plus spécifiquement, la divulgation de l’éternité par l’ordre donné au Royaume de Dieu de précipiter son avènement sous l’étendard du deus ex machina de la technique. De plus, étant donné que nous n’avons d’espérance qu’en ce que nous ne voyons pas (5), le dévoilement chronique de ce qui devrait demeurer à l’état d’énigme anéantit le régime spirituel d’édification par l’espérance. On se dirige alors vers des lendemains banalement matériels, vers un avenir où l’individu se sera noyé «dans l’indifférenciation» (p. 82). On risque ainsi de s’acheminer vers un modèle de société où l’hétérogène aura disparu sous les assauts de l’homogène, avec, en ligne de mire, la réécriture de «l’affligeant scénario de la mort usuelle» par l’argent (p. 85). Il y a là matière à se poser des questions sur la pertinence de ces éventualités, mais il n’est pas sûr que ces nababs désenchantés seront capables de «[pleurer] à grand bruit sur les malheurs qui [les] attendent» (6). Ils ne se rendent pas compte que l’argent amassé est une purulence et que le budget de leurs chimères est un assassinat du juste (7), en l’occurrence un avantage obtenu au détriment du pauvre, un privilège mécréant qui s’oppose au précepte d’une égalité fondamentale. En sorte que plutôt que de faire advenir le règne magnifique de la paix perpétuelle, ils feront advenir le règne de la laideur car «il n’y a de parfaitement beau que ce qui est invisible et surtout inachetable» (8), à savoir l’introuvable noblesse du Créateur qu’il est nécessaire de préserver. Et c’est d’ailleurs parce que Dieu ne s’achète pas que les prosélytes de l’Unité Zéro K ont voulu le déloger afin de placer la science sur le trône suprême de l’univers vivant. La science a encore un prix, fût-ce le prix de la médiocrité ou de la démesure, là où le généticien de la lumière primitive, dans son excellence et sa perfection, se situe en dehors de toute échelle spéculative. Par conséquent la mise à prix de l’immortalité présumée devait se faire au prix d’une sordide expulsion du divin.
Ce renouvellement controversé des «traditions relatives à la vie éternelle» (p. 71), en définitive, n’élimine Dieu qu’à l’occasion d’un passage en force perpétré par des êtres passablement capricieux et non par l’entremise d’une déclaration universelle supposée plonger l’humanité dans une béatitude inédite. Qu’ils le veuillent ou non, et malgré les inclinations de plus en plus profanes de la modernité, l’amour de Dieu se maintient dans l’esprit des humbles et dans les divers parcours d’évangélisation qui ont à cœur de faire vivre une justice éminente. Tant et si bien que le malheur ne consiste pas à vivre avec Dieu en étant affligé d’une misère présomptive, mais, plus subtilement, à vivre sans Dieu dans l’optique d’un accès monnayable à la vie éternelle. Tout le livre de Don DeLillo ne semble pas dire autre chose que cela. Du reste, au détour de plusieurs descriptions impassibles typiques de l’auteur, la rationalisation outrancière de l’immortalité, encore en attente de résultats convaincants et pour le moment réduite à une promesse de luxe, s’apparente à une haine de la réalité, à un refus de «travailler, souffrir, mourir, comme les animaux» (9), ce qui entraîne un niveau d’abstraction finalement très supérieur aux abstractions religieuses que ces gens souhaitent discréditer. Tel que l’avait bien perçu Schopenhauer, l’homme, à côté de la réalité en tant que telle, se fabrique une «vie in abstracto» qui le hisse au-dessus des tourments naturels et le transforme en gouverneur à sang-froid de sa propre existence (10). Il s’agit là de créditer l’aspect pratique de la raison, c’est-à-dire, précisément, de reconnaître la faculté typiquement humaine de soumettre l’action à l’influence des concepts abstraits. Par cette faculté l’homme se distingue de l’animal et se délivre des représentations intuitives ou des «impressions du moment» (11) qui peuvent concourir à des élans de stupidité. Le problème, toutefois, c’est que l’action raisonnable régie par les concepts n’est pas susceptible de s’assimiler à une action vertueuse. Il semblerait donc que la poursuite effrénée de l’immortalité ne s’inscrive pas dans un registre moral, en tout cas vis-à-vis de ce que le roman donne à voir et à penser. L’usage de l’argent qui dessine les contours d’une Atlantide éternelle a en effet de quoi nous alarmer. Dans la main affamée du riche, l’argent se comporte à l’instar d’un convertisseur démentiel, comme un transformateur malsain de l’invisible. On assiste en quelque sorte à la submersion de l’espérance traduite en quantité visible et non plus en horizon vivant et mystérieux.
À rebours de ces aspirations impies, le fils de Ross Lockhart, dont la voix cadence le roman en première personne, contrarie les projets de son père en incarnant son «Antéchrist personnel» (p. 21). D’une certaine façon, Jeffrey Lockhart symbolise l’Antéchrist de l’Antéchrist, le contradicteur qui pourrait atténuer les pouvoirs de l’abstraction scientifique afin de rapatrier ici-bas les pouvoirs de l’abstraction religieuse. En plus de cela, Jeffrey s’intéresse au statut du langage, à la manière dont celui-ci est menacé par la novlangue financière et la dépersonnalisation accélérée des atmosphères urbaines (les esquisses de New York sont d’ailleurs très éloquentes pour justifier le sentiment de déréalisation – cf. pp. 183-247). À cet égard, tout le texte du roman pourrait n’être que la confession d’un Américain mélancolique, écœuré par la lente et irréversible désagrégation de la différence à cause d’un langage qui s’évertue à manufacturer de l’identité. Dans cette perspective, l’idée excentrique de tuer la mort ne fait que confirmer l’effondrement de la vie et des outils linguistiques pour la représenter. Cela s’explique parce que l’immortalité recherchée s’expose à une simplification drastique des futurs immortels. En abrogeant les complications pittoresques de l’organisme vivant pour le faire revivre plus facilement, on supprime du même coup une infinité de variables qui correspondaient à autant de défis lexicologiques. Cette perte progressive de la différence et la perte consécutive des mots sont particulièrement observables au sein de l’Unité Zéro K, à tel point que les dialogues qu'on y entend sont la plupart du temps d’une absurdité folle, d’une superficialité parfois sidérante, comme si les protagonistes soucieux de mourir artificiellement étaient déjà contaminés par une artificialisation de rigueur, en l’occurrence par le fédéralisme d’une technique triomphante. Au milieu de ce climat outrageusement stérilisé, Jeffrey apporte des objections à ce nulle part existentiel. D’une part, il insinue dans cette constitution inorganique un principe d’organicité. Il compense la frigidité caractéristique de cet endroit et du monde contemporain en général en s’abandonnant à diverses improvisations érotiques. Il est de ce point de vue l’antithèse de son père qui participe d’une modalité asexuée de l’argent (cf. p. 21). Et d’autre part, Jeffrey introduit de la profondeur dans ce lieu et dans cette époque terriblement futiles, ne serait-ce qu’en cherchant à combler par les mots les nombreux vides sémantiques qui jonchent une science cabotine et un récit occidental psychiquement nécessiteux. Il n’est pas dupe de cette «illusion d’optique» (p. 128), de ce voile de Maya qui recouvre techniquement la mort, confectionnant un «mythe de l’immortalité [à destination] des milliardaires» (p. 129). Il y pressent une «influence» sectaire (cf. pp. 100-3), une cécité de masse digne de ce que Don DeLillo a jadis montré dans l’incipit de Mao II. Et au plus net de son opinion réfractaire, Jeffrey a l’intuition d’un «protocole médical de haute précision inspiré par l’illusion collective, la superstition, l’arrogance et l’aveuglement volontaire» (p. 58). Nous n’avons peut-être affaire qu’à des poltrons de la vie qui parient sur l’avenir d’une nouvelle illusion, et, pour filer la paraphrase freudienne, peut-être qu’ils sont également motivés par la guérison conjecturale de leurs blessures narcissiques.
Cette volonté de soumettre le mystère de la mort au tamis de l’élucidation définitive compromet la dynamique de l’imagination, allant jusqu’à mettre en péril toute inspiration artistique, tout appétit poétique qui souhaiterait se mesurer à l’insondable (cf. p. 77). Mais le jeu en vaut tellement la chandelle que ces nantis sont prêts à sacrifier la fantasmagorie des artistes au nom de leur survie expédiente. On sait en outre que le niveau de fortune d’un individu est assez souvent inversement proportionnel à son niveau d’imagination. L’extrême possession est communément synonyme d’un être possédé comme l’a enseigné Zarathoustra. Par conséquent nous pouvons saisir le degré d’envoûtement d’un Ross Lockhart, de même que celui de sa seconde épouse Artis venue mourir pour se soulager d’une sclérose en plaques, tous deux étant possédés par l’argent et par l’idéologie de Zéro K. Persuadée qu’elle renaîtra sur une planète nettoyée du Mal et des ravages de la pauvreté, Artis se félicite d’avoir compris qu’il existe «quelque chose de plus de grand, de plus pérenne» (p. 24). Probablement entend-elle par là que la promesse de sa résurrection dépasse la miséricorde de n’importe quel dieu et les prérogatives de n’importe quel paradis. Son cas est d’autant plus préoccupant qu’elle mâtine son discours d’une pellicule de fausse clairvoyance. Elle et Artis croient sincèrement qu’ils vont se délivrer de la temporalité humaine pour pénétrer dans les arcanes de la durée pure (cf. p. 36), au plus près du continuum chaotique où se décident l’ensemble des formes vivantes. Pire encore, ils estiment que leur futur réveil, voire leur futur éveil à tropisme bouddhiste, les assimilera aux sommets d’une «nouvelle perception du monde» (p. 54) agrémentée d’une «intensité lyrique sans commune mesure avec l’expérience normale» (p. 55). À les croire, une fois que leur Moi sera congelé, il atteindra la quintessence, il sera affranchi de tous ses accidents (cf. pp. 75-6), et pendant tout le temps que durera la «cryoconservation», ce Moi palingénésique, diminué au plus petit stade de la conscience, rétréci à une «compréhension mentale passive» (p. 258), apprendra un nouveau langage qui sera dans la suite des temps l’espéranto des ressuscités (cf. p. 41).
Mais en dépit de ce faisceau prometteur où s’agrègent beaucoup de plans sur la comète, Ross prend la décision de ne pas accompagner Artis dans sa mort provisoire (cf. pp. 148-9). S’agit-il d’un sursaut de lucidité ? Plus vraisemblablement, la pusillanimité a dû s’emparer de cet homme car l’absence de certitudes concernant le programme Zéro K favorise la subsistance des superstitions ainsi que le ressouvenir des ultimes reliquats de Dieu. Deux ans s’écouleront avant que Ross ne revienne au cœur de ce désert technocrate pour à son tour s’unir à la litanie des cadavres «saturés de conservateurs de pointe» (p. 251). Ces deux années d’atermoiements auront bien sûr contribué à optimiser les résultats de Zéro K même si les scientifiques n’ont pas encore effectué une résurrection en bonne et due forme. Ces deux années d’attente, par ailleurs, resituent la narration à New York comme s’il était question d’une réapparition «dans l’histoire» (p. 183), d’un genre de retrouvailles avec la chronologie ordinaire des événements humains. Cependant l’intermède new-yorkais, qui est aussi par extension un intermède américain, un symbole de l’état de santé du monde occidental, cet intermède, donc, nous révèle une espèce d’équivalence avec l’austérité de l’Unité Zéro K. Si la vie est scientifiquement artificialisée au fin fond de l’Asie centrale, elle ne l’est pas moins à New York où Jeffrey a besoin de fréquenter Emma Breslow, une copine passagère, pour ne pas «tomber dans la désaffection totale» (p. 204) sous-tendue par le mode de vie d’une métropole américaine. D’un naturel quasiment autistique et déçu de ne pas avoir été un littéraire (cf. p. 113), Jeffrey se sent «extérieur à toute forme d’emploi» (p. 223). Sa version des faits, pour ainsi dire, provoque l’émergence d’une critique détaillée de la modernité. Du sommet à la base de cette pyramide romanesque, le narrateur Jeffrey Lockhart relègue dans une ombre soupçonneuse les prétentions de la technique et tente de nous convaincre d’adopter un rythme vivant, un rythme lent, loin des agitations professionnelles ou loin de l’hystérie des transactions financières. Il n’adhère pas du tout aux serments de «cyberrésurrection» (p. 266) ou aux prédictions de la vie bienheureuse (cf. p. 275) par le truchement d’une science objectivée par le diktat de l’argent. Il craint le reniement irréversible de la «directive humaine» (p. 267) au profit de la directive transhumaine. Comme beaucoup de sceptiques du transhumanisme, il postule entre les lignes une erreur d’appréciation gigantesque : l’homme, en croyant s’augmenter par la science, va considérablement s’appauvrir parce que la commutation de l’organique à l’inorganique, le transfert du corps vivant à la matière inerte, va faire disparaître l’esprit et jeter l’intelligence humaine dans le filet des machines. Et quoique Jeffrey soit vraiment impressionné par le «rêve irrépressible» (p. 279) de cette science de l’immortalité, il n’est jamais la proie de ces prédateurs de la vie éternelle, sans doute conscient que le corps d’Artis baignant dans sa capsule (cf. p. 295) n’est rien d’autre que le drame du cerveau dans une cuve tel qu’il a été imaginé par le philosophe Hilary Putnam. Dans le sillage de Jeffrey, on suppose par conséquent que les «techniques de dégénération de la vie sont ainsi en elles-mêmes le désastre qu’elles préparent, et les ravages matériels à venir sont intégralement inscrits dans les ravages spirituels déjà là […]» (12).
La scène de clôture (cf. pp. 297-8) prend alors une dimension phénoménale par sa simplicité et ses puissantes résonances philosophiques. Jeffrey observe un petit garçon étonné par l’insolite encastrement du soleil «entre deux rangées de gratte-ciel» new-yorkais (p. 297). Non seulement l’étonnement de l’enfant renvoie à l’une des vertus cardinales de la philosophie, mais cet émerveillement est aussi ornementé de borborygmes, de «grognements prélinguistiques» (p. 298), sorte de langage antédiluvien et agrammatical qui vient sauver l’humanité occidentale de son exaspérante catégorisation. L’enfant identifie peut-être dans le soleil couchant la lumière divine qui purifie, l’empreinte ineffaçable de Dieu entre les buildings éphémères, la ligne de fuite de l’innocence qui s’exprime spontanément à travers la parole asyntaxique du petit garçon, lequel est non coupable de ne pas coucher la réalité sur un lit de Procuste. C’étaient possiblement les mots ou plutôt les sons que Jeffrey Lockhart n’a cessé de guetter sa vie durant : les mots avant les mots, les affects avant la logique indifférente des phrases, l’acoustique nue d’un monde qui ne serait pas encore pénétré par les conventions de langage – la plénitude organique en amont de la vacuité d’un siècle où les hommes, désormais, pourront payer pour gagner l’immortalité la plus désincarnée.

Notes
(1) Don DeLillo, Zéro K (Actes Sud, 2017), traduit par Francis Kerline.
(2) Cf. Bacon, Sur le prolongement de la vie et les moyens de mourir (Rivages, 2002).
(3) Épître aux Romains (4-17).
(4) Don DeLillo avait aussi localisé au milieu de nulle part un centre d’études pour le moins étrange dans L’étoile de Ratner.
(5) Ibid. (8-24).
(6) Épître de Jacques (5-1).
(7) Ibid. (5-6).
(8) Léon Bloy, Belluaires et porchers.
(9) Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation (livre I, 16).
(10) Schopenhauer, ibid.
(11) Ibid.
(12) Remarques sur l’agriculture génétiquement modifiée et la dégradation des espèces (Éditions de L’Encyclopédie des Nuisances, 1999).