01/06/2009

Ludivine Cissé : mystère et confiture

«I'm just a sweet transvestite, from Transsexual Transylvania.»
The Rocky Horror Picture Show.


«Le français n'a pas de mot pour qualifier ce que je suis. En hébreu, on me dit Orev. En anglais, Raven. Les Russes m'appellent Voron. Ces termes ont bien une traduction française, mais elle dit tout à fait autre chose. Les Arabes ne me nomment pas. Dans certains États d'Europe de l'Est, en revanche, on me qualifie encore de Romeo, selon la terminologie de l'ancienne Stasi. Une image pour plusieurs légendes, vice et versa. C'est là que je me trouve.»

«Le chiffre consiste à écrire les mots de telle manière qu'ils ne puissent être compris que des initiés. Dans Six lances, dix cibles, cathédrale de pages à la densité vertigineuse, Éric Laurrent transcende un artisanat de guerre en art total et sonne le glas de mille évidences. Cryptanalyse d'une énigme littéraire.»
Chronic'art n°46.

Règle n°1
«En écrivant une note qui, volontairement, mêlera vérités et mensonges, indices et fausses pistes, faites réagir votre ennemi et observez les réactions que votre texte a déclenchées. Amusez-vous du fait que votre ennemi aux multiples visages vous prenne pour un idiot portant Marcel, voire pour un héros de série B. Les langues commencent à se délier ? C'est bien, le poisson a mordu à votre grossier hameçon. Faites profil bas. Continuez à vous faire passer pour plus bête que vous ne l'êtes et ne le serez.

Règle n°2
Passez immédiatement à autre chose, faites diversion, masquez-vous de nouveau, par exemple en débusquant quelques lièvres dégénérés et étiques se nourrissant de racines de courges. Durant votre promenade en campagne, vous ferez sans doute d'étranges rencontres, comme celle de Paulin Denola, observateur du Réseau, amateur de langues orientales, expert polymorphe, danseur-visage à la petite semaine. Induisez-le en erreur, faites de nouveau profil bas, passez avec lui un pacte de non-agression, n'oubliez jamais l'unique règle subsumant toutes les autres : votre adversaire, bien plus qu'une personne intelligente, est un fat. Le fat est toujours son propre Judas, parce qu'il est inférieur à sa prétention.

Règle n°3
Flattez le fat, toujours. Le fat, d'ailleurs, l'est tellement qu'il commente ses propres textes. On n'est jamais mieux servi que par soi-même. Vénérez, aussi, les images, elles sont parfois, parfois mais très rarement, icônes. Certes, armez-vous de courage, il y a autour de vous bien plus de miroirs que d'icônes. Ils ne sont ni spéculaires ni réfléchissants. Concentrez-vous. Fixez votre but : gardez le cap, droit sur l'amer. Oubliez les reflets. Bouchez-vous les oreilles si les sirènes chantent. Vous êtes désormais proche du but.

Règle n°4 et dernière
Vous avez touché terre ! Bravo. Méfiez-vous de la saleté de la côte pas même sauvage mais de papier mâché. Servir glacée la tête réduite du fat, consommer immédiatement, la denrée est incroyablement périssable. Passé le délai de quelques minutes, comme le cadavre de Valdemar, votre proie se décomposera en un liquide pestilentiel.»
Extrait du Manuel abrégé du parfait espion électronique, leçon n°1.

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14/10/2008

Les Infréquentables deviennent un livre



Une méchanceté circulait au sujet de Lou Andreas-Salomé, rapportée par Hector Bianciotti dans Une passion en toutes Lettres : dès qu'elle s'attachait à un créateur, celui-ci accouchait d'un livre après un délai très strict de neuf mois de labeur.
Une méchanceté circule, paraît-il, au sujet de Léo Scheer, ce grand amant des lettres françaises : toutes les fois qu'il rencontre un jeune auteur, ce dernier, homme, femme ou commentateur de blog peu importe, neuf jours plus tard expulse un navet, immédiatement transféré en soins intensifs (une plantation hydroponique, sans même un milligramme de bon fumier odorant) par le bon docteur Florent Moreau-Georgesco chargé de le laver sommairement, de le peler et surtout de l'accommoder à une sauce mercantile dont il a le secret. Notre navet poussera certes de travers mais qui donc s'en rendra compte et s'avisera de jeter le légume transgénique à la poubelle ?
Les bonnes âmes qui me lisent constateront donc que, cédant à la mode et ayant approché Léo Scheer il y a quelques mois, je suis non seulement parvenu à conserver ma silhouette de jeune premier mais aussi j'ai réussi à ne point expulser un cadavre d'ouvrage, à faire un livre comme on fait ses besoins...
Ces mêmes lecteurs auront également remarqué l'indiscutable infériorité de Léo Scheer, véritable tayloriste du mauvais livre, sur celle qui n'eut même pas besoin d'être la maîtresse de Nietzsche pour rendre ce dernier fou d'amour.

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16/01/2008

La vérité sur le cas de M. Gracq

Adam Fuss, Sans titre, 2002
Photographie : Adam Fuss, Sans titre, 2002.


Après un vivant s'adressant aux morts plus vivants que nous, Guy Dupré, il était naturel que j'évoque un mort qui ne s'est jamais vraiment adressé aux vivants et qui peut-être même, à présent qu'il nous a quittés, ne s'intéresse pas aux morts qui l'entourent et le pressent de questions. La France est-elle encore vivante ?, lui demandent-ils. Ses veines sont-elles encore bien pleines d'un sang qu'eux, les morts, ont versé d'abondance ? Le fantôme de Gracq se contente de lever le sourcil, sans doute agacé par le peu de politesse propre aux façons des morts : la France est belle est bien morte, voilà la réponse de notre romancier crépusculaire, ou tout du moins elle paraît telle aux yeux de n'importe quel oscultateur peu scrupuleux et surtout ignorant des pratiques magiques. Ceci dit... Je crois plutôt qu'elle est très profondément endormie continue-t-il, par l'influence de quelque charme noir. Pour bercer son sommeil, moi, Julien Gracq, j'ai ainsi filé la corde paralysante d'histoires qui jamais ne la réveilleront de sa longue torpeur. J'ai réduit son immense empan à la surface bicolore d'un mouchoir de soie mouchant de très délicates narines. N'ayez crainte, ajoute le mage à l'adresse des pâles silhouettes, je ne vois pas de sorcier vivant assez puissant pour rompre ce charme. D'ailleurs, voyez Dupré, meilleur prosateur que je ne le suis, et surtout romancier qui n'est pas paralysé comme je l'ai toujours été, paraît encore, inexplicablement, m'accorder quelque crédit.
Pauvres morts. Je ne sais si ces derniers ont dignement accueilli celui qui les a rejoints voici quelques jours : ils ont après tout peu de temps à consacrer à ce patient exemplaire qu'est Gracq et leurs affaires sont de toute façon suffisamment importantes pour que la perspective de jouer les cicérones auprès d'un Dante de carton-pâte qui aurait mal appris la leçon de la philosophie hégélienne les enchante beaucoup. Ils s'en retournent donc, déçus de constater que ce nouveau mort n'a pas beaucoup plus de force qu'un demi-vivant, que le vivant économe qu'il a toujours été. Ils le rejettent : ce mort n'est pas mort, il va, comme Valdemar, nous apprendre quelque horrible vérité sur le royaume plaintif. Les morts demandent à Julien Gracq, en attendant d'être mort, de rester un vivant mais Gracq n'en a cure : il lui faut écrire ce qu'il a vu, et l'écrire à la façon des fantômes. De ce rejet sont nés les ouvrages d'imagination de Julien Gracq.

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