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20/06/2007

La nuit chez Maud de George Steiner


Relisant le premier jeu d'épreuves de ma Littérature à contre-nuit envoyé par Sulliver, je parcours de nouveau un passage, extrait d'une étude sur les romans d'Ernesto Sábato jadis publiée dans le recueil intitulé Gueules d'amour dirigé par Bruno Deniel-Laurent. De tous les auteurs que j'ai lus avec frénésie, voire rage, George Steiner est sans conteste l'un de ceux que je suis le moins enclin à relire.
9494c8fbbc3e385cae6db87e44c20882.pngLes raisons de cette désaffection me paraissent depuis longtemps évidentes (Steiner, bien trop souvent, n'a fait que reprendre pour les vulgariser les thèses de Benjamin, Kraus, Canetti, Broch, Scholem et tant d'autres auteurs que j'ai lus après ses propres ouvrages) mais en aucun cas elles ne sont celles que pourraient laisser imaginer les dernières lignes de mon texte. Cette fragilité, cette complexité (comme, dans le film de Rohmer, le retournement final, qui nous fait poser sur celle que l'on croyait pure un nouveau regard...) me rendrait au contraire le penseur touchant, tout comme c'est la faille intime de son presque officiel traducteur en langue française, Pierre-Emmanuel Dauzat, qui m'a sans doute poussé, par une évidente charité chrétienne, à en explorer la bordure douloureuse, complaisamment exposée par l'auteur lui-même dans son livre sur Judas.
b8769624b032297833a152a323999e3c.pngScrutant sans relâche le puits de noirceur qu’explorent ses personnages, Sábato désigne ainsi de quel fardeau maudit la vie et l’œuvre de l’artiste doivent se charger, seuls ou presque, avec les gestes confus des fous et les prières des saints. Il est bien vrai d’ailleurs que les fous, les saints et les artistes ne servent à rien, dans notre société transformée en gigantesque étalage perpétuellement approvisionné par la rigole sale de la marchandise.
3cd538300bec868e86dae222a017b688.pngAutant dire qu’ils sont devenus, alors que ce filet d’eau trouble s’étale en marécage, invisibles. Car, si c’est bien à l’époque où la crise spirituelle du monde paraît la plus profonde que croît aussi ce qui sauve, nous devons immédiatement ajouter que ce qui sauve, justement, cette poignée d’intercesseurs ou de justes inconnus, ces quelques dormants que nul ne connaît dans leur humilité radieuse, ne peut plus se montrer au grand jour, devant au contraire agir en secret, masqués dans l’obscurité et les moqueries. 03089e5e86696681d66169129d419d56.pngAlors, au Sauveur la gloire et la lumière, et à ses intercesseurs la modestie du camouflage, l’hésitation face aux dangers traîtres de la Zone ? Cela est encore trop simple, trop facile surtout, trop bêtement serein car, je crois, la lumière serait également refusée à Celui qui tenterait à présent de rédimer notre monde malade. S’il revenait parmi nous, il y a fort à parier que le Christ, plus encore que la modeste défroque d’un charpentier, choisirait les atours sordides d’un de ces personnages peints par Lagerkvist, nain méchant ou bourreau.
2ae7aa026fc091ea32fe571b104d56e6.pngIdée d’un Christ voilé ou, pis, «incognito» selon la formule de Kierkegaard, que nous confirment ainsi les paroles de Barragán-le-Dingue : «Moi je vous le dis, les gars, le bonheur, faut le chercher dans le cœur, et pour ça, faut que le Christ y revienne. Nous, on l'a tous oublié, on a oublié ses enseignements, et on a oublié qu'il a souffert le martyre pour nos péchés, pour notre salut. Nous sommes qu'un tas de pauvres mecs et de salauds. Et s'il revient, ça se peut même qu'on soit pas capables de le reconnaître et qu'on se foute de lui».
52ba226603abcf562fb88f77d2926b2a.pngC’est encore dire que le témoignage, désormais, est immédiatement raillé et, de facto, annulé par nos hiboux perchés sur l’arbre plat du Soupçon, empêtrés dans la formidable glu du relativisme qui colle ensemble, sans qu’il nous paraisse possible, voire utile de les détacher, les confessions pornographiques de telle demi-mondaine profondément lasse avec les éructations divines d’une Thérèse d’Avila, les bluettes sodomiques de nos hongres littéraires avec les outrances sataniques d’un Gille de Rais. d9a3f7bf62122abeafad22debbae0ba6.pngLa seconde venue du Christ n’aurait de sens que si nous savions retrouver le chemin périlleux d’un nouvel âge héroïque, qui s’engage au lieu de se liquéfier. Cette seconde venue qui fit écrire à Yeats l’un de ses poèmes les plus étranges n’aurait de sens que précédée par une reconquête spirituelle de l’âme de l’homme, entreprise dans laquelle la littérature occuperait bien évidemment une place centrale, avec les œuvres de quelques auteurs, et quelques auteurs seulement : Sábato bien sûr, mais aussi Bernanos, Gadenne, Péguy et Boutang, dont on ne prendra l’extraordinaire mesure que dans quelques années…
0f4b08e38f0af87ede7864125454c4db.pngPeut-être encore Steiner, le capricieux, le prudent George Steiner, rusé et triste comme un chevalier de la foi raté, avorté, incapable par exemple de s’engager, incapable de s’abaisser selon le commandement pascalien, pas même capable de risquer ne serait-ce qu’une seule nuit chez Maud. Oui, ils sont bien peu nombreux, ces auteurs pouvant nous adresser une parole haute, franche, lumineuse, dure… Bien peu nombreux il est vrai, mais d’autant plus précieux. Sans doute est-ce dire aussi que, pour celui qui est mis en joue par le fusil, l’heure est venue, brutale et définitive, de sonder son âme pour en extraire une parole vraie qui ne tombe pas dans le vide, car croire que la littérature s’écrit désormais devant le bourreau, c’est affirmer sans conteste qu’elle n’a plus le temps de s’amuser à ne rien dire au cœur des hommes.

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