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05/05/2026
Les Universaux de Léon Daudet

Photographie (détail) de Juan Asensio.
Léon Daudet dans la Zone
Nous serions je crois bien en mal de donner une définition réellement solide des Universaux, que le sous-titre de l'ouvrage paru en 1935 (1) explicite comme étant les mouvements et les figures des idées et des passions humaines, ce flou descriptif nous permettant à tout le moins de nous perdre dans un florilège d'aperçus, de rapprochements étonnants et d'images frappantes, ce festin lyrique pouvant assez vite déstabiliser et perdre en chemin un lecteur non prévenu, l'égarer, ce qui est sans doute le but que l'auteur ne tarde pas à nous avouer puisqu'il affirme que son «livre n'est nullement didactique» (9), ce que nous savions avant même de l'ouvrir, et qu'en plus la classification des universaux qu'il propose, évoquant par exemple des «universaux de sympathie et d'antipathie» (p. 46), «de colère, de haine, d'implacabilité et de férocité qui ont, au cours des âges, rongé l'humanité» (p. 53) est, au mieux, fantaisiste, comme l'est d'ailleurs la rigueur avec laquelle Léon Daudet met, ou pas, une majuscule à ce terme. Quel mauvais lecteur, comme on parle de mauvais coucheur, oserait demander à cet auteur apparemment intarissable de se contenir un peu et, toutes les fois qu'il change d'idée ou de motif, d'aller à la ligne ?Disons, sans trop nous attarder à colliger différentes tentatives de définition, à peu près toutes apophatiques (2) puisqu'elles n'en disent jamais rien de très directement, préférant le plus souvent nous dire ce qu'ils ne sont pas, que ces mystérieux Universaux nous permettent de supposer une espèce d'entrelacs invisible s'étendant au travers des régions, des hommes et surtout des époques, maillage plus ou moins fin qui permet en tout cas à Léon Daudet d'établir diverses étonnantes correspondances : «Certains grands hommes semblent avoir été les précurseurs similaires, ou les moutures d'autres grands hommes, venus bien après eux», comme c'est le cas de «Sylla et de Mussolini» (p. 66). De la même manière, à des siècles de distance, plusieurs événements historiques peuvent présenter d'étonnantes ressemblances les uns avec les autres, comme la Révolution française et la Révolution russe; ainsi, «la façon soudaine» dont la première a pris fin «donne l'impression que les ondes, qui l'avaient animée, partirent ensuite, à la façon d'oiseaux migrateurs, pour une destination inconnue. Elles essaimèrent assez mystérieusement, reconnaissables, ici ou là, dans un soulèvement furieux, dans un paroxysme, peut-être dans des cas individuels à la surface de la planète, elles animèrent des esprits prédisposés dans l'Europe occidentale, puis elles allèrent, après cent vingt-huit ans, allumer la Révolution Russe, qui est, mutatis mutandis la reproduction, fidèle en ses grandes lignes, exacte, de la Révolution Française; à commencer par l'écrasement fatal du couronnement du tzar, réplique de la tragédie de la place de la Concorde au mariage de Louis XVI et de Marie-Antoinette» (pp. 101-2).
Quelques pages plus loin, Daudet poursuit ce même rapprochement et nous assure que, «la coïncidence absolue, en ces matières si complexes, n'étant pas vraisemblable, il faut bien admettre la communauté du courant, la prolongation ou la prorogation des Universaux de bouleversement et de cruauté» (p. 108).
Il ne faut jamais s'attendre, face à un tempérament comme celui de ce Gargantua des aperçus et des correspondances originaux, que Léon Daudet fasse profil bas et c'est tout naturellement une fois qu'il tient, par le bout de la queue, une métaphore qu'il juge bonne, un filon qu'il estime exploitable, qu'il s'avise de voir à quoi ressemble le museau (ou le groin) de l'animal et plante son derrick herméneutique à la pompe infatigable, jusqu'à épuiser la ressource ainsi mise à jour, qu'importe, franchement, sa nature, eau stagnante ou lit d'eau fraîche insoupçonnable et, jusqu'à lui, inviolé : «Ce que Bonaparte fut en action et dans le sang», à savoir «la prolongation de l'onde révolutionnaire», c'est chez Hugo que Daudet le retrouve, «en rhétorique et dans l’œuvre. Son œuvre de vapeurs, de nuées, de coups de soleil, est une immense confusion mentale, qui donne aux esprits non critiques, de beaucoup les plus nombreux, la sensation du beau et même du sublime !... dans le faux. D'où sa popularité, amplifiée par l'absence et l'exil, comme à la fin celle de Bonaparte, Guernesey remplaçant Sainte-Hélène. Hugo fut ainsi la réplique littéraire de Napoléon, comme la Révolution Russe, fut la réplique politique et sociale de notre Révolution. Mais il avait 19 ans à la mort de Napoléon alors que Lénine a vécu plus d'un siècle après Marat. Ici, je le répète, la durée importe peu» (p. 115), comme elle importa finalement tout aussi peu à un autre compacteur de siècles, si je puis ainsi cavalièrement, c'est le cas de le dire puisque nous ne faisons là que parler de perspectives, parler de Léon Bloy.
Rabelais et Shakespeare, ce dernier qualifié de «totalisateur des passions humaines» et de «contagieux du sublime» (p. 140), ne manquent pas d'être évoqués par Daudet, peut-être parce qu'il a mieux que d'autres auteurs compris leur grandeur aspirante, ou alors parce qu'il a su, à son tour, capter les Universaux que ces deux monstres du langage, bien avant lui, avaient formidablement concentrés : «La langue parlée et mimée, le dialogue vert, le qualificatif imprévu tiennent chez lui le premier rôle et, s'il se laisse aller à l'ordure, celle-ci est tellement en évidence, tellement ensoleillée qu'elle ne gâte pas plus le style emporté qu'un crottin ne gâte un beau paysage. En bref Rabelais ouvre à coups de pied, à coups de poing, dans un énorme esclaffement, les portes de la Renaissance française» (p. 132), voilà qui est dit, à propos «du prince de notre prose, par lui en ébullition», dont l'écriture «était si
forte qu'elle devait traverser les âges, alors même qu'on ne le lisait plus, parce que le souffle de la Renaissance était tombé ainsi qu'en grande partie son vocabulaire, ce dernier en désuétude» (p. 134), la grande affaire de Léon Daudet étant finalement de parvenir à comprendre comment le langage, comme une immense nappe d'eau souterraine et invisible aux regards, peut, ici ou là, remonter à la surface et créer des sources où les assoiffés, si tant est qu'il en reste (et il en restait assurément lorsque l'auteur écrivait sa multitude stimulante de livres !) pourront étancher leur soif, remonter des profondeurs des trésors enfouis, ayant fait profession de sourcier, ayant pu recueillir les Universaux, comme autant de récepteurs «des ondes en vibration, qui transmettent aux troupeaux humains les idées, les mélancolies, les douleurs, les fureurs, les amours, les extases et les haines» (p. 139).Il n'est on ne peut plus clair, pour Léon Daudet, «qu'il est d'autres modes de transmission que l'imprimé, l'écrit et la parole, et qui se combinent avec ceux-ci. C'est à ces autres modes que nous donnons le nom d'Universaux», ajoute-t-il, et ce sont d'ailleurs «les esprits dits universels [qui] sont ceux qui reçoivent et concentrent en eux le plus grand nombre d'Universaux» (pp. 160-1).
Si les Universaux sont indestructibles (cf. p. 187) car ils ne dépendent pas de nous, il importe de savoir les recueillir, de se faire le réceptacle de ces «ondes intellectuelles et morales» (p. 196), de ces «hyper-physiques» (p. 237), dont pas une seule fois Léon Daudet n'osera évoquer la provenance, si tant est qu'elle existe et que la question de sa localisation vaille qu'on la pose, préférant gloser sur leur nature, jamais bien claire, même si nous sommes au moins assurés qu'elle est immatérielle : «Les Universaux valent pour tous les humains, comme leur nom l'indique. Les règles de leurs passages et transitions, de leurs interférences, de leurs propagations sont immuables. Mais leurs modalités, ou, si l'on préfère, leurs couleurs, diffèrent selon les latitudes ethniques et les longitudes psychologiques» (p. 224), nouvelle image frappante qui n'est jamais conclusive, puisque, immédiatement ou presque, l'ogre verbal qu'est Daudet se mettra de nouveau à la table du festin langagier, ingurgitera des quantités incroyables de nourriture et de vin, sans que l'on sache vraiment trop s'il n'a pas écrit tel ou tel passage sous l'effet de l'abondance, pour le dire poliment, passage que jamais il ne se souciera de relier à celui qui le précède et de raccrocher à celui qui le suit, comme ici où il devient mystérieux en parlant des «hommes obscurs», par lesquels en effet «se répandent et se transmettent les ondes parties des fortes personnalités» : «Les [U]niversaux brassent les hommes obscurs en leur présentant, comme des lumières, ce qui, bien souvent, n'est que lueur et phosphorescence, comme des progrès ce qui n'est que transformation, ou régression» (p. 231), Daudet admettant bien volontiers que nous ne pouvons jamais vraiment savoir quel est notre rôle réel en ce monde, ce qui, une fois de plus, le rapproche de Léon Bloy pour lequel l'identité véritable d'un être, fût-il le plus misérable de tous, ne pouvait qu'être le mystère le plus impénétrable, uniquement connu de Dieu. Demandons-nous aussi, je ne crois point forcer le texte, si nous ne pourrions pas analyser le personnage de Hitler comme celui d'un de ces hommes obscurs, véhicule à la fois anodin et surpuissant d'une parole dévoyée, que Bernanos, quelques années plus tard, évoquera en parlant, lui, d'enfant humilié : «le mouvement hitlérien actuel, considéré, par les niais, comme un accident éphémère et que j'ai toujours cru durable, tenant à la substance allemande, comparable à une deuxième Réforme, à la fois raciste et religieux» (p. 26). Voilà qui est diantrement bien vu, n'est-ce pas ?, et je vous rappelle que nous sommes en 1935 lorsque paraissent Les Universaux, 1934 lorsque leur auteur écrit ces mots sur lesquels s'édifieront, bien après lui et glosant à l'évidence sur ce qui lui parut, pour le coup, une évidence, de pesantes thèses aux tropismes intellectuels et, in fine, politiques, comme toujours, irréconciliables. Daudet ira même jusqu'à affirmer que, «depuis quelques années les Universaux, d'où est sortie la Réforme, ont fait irruption de nouveau en Allemagne avec la croix gammée et la dictature d'Hitler, successeur, après quatre siècles, de Luther» (p. 233).
Un tel passage, d'autres encore bien sûr, nous montrent la proximité de Léon Daudet avec Léon Bloy qualifié de «théologien de la Misère» (3), du moins sur la question d'une lecture confinant au déchiffrement de l'Histoire, per speculum et en énigme nous ne savons, inversées qu'elle est depuis la Chute, et dont les Universaux pourraient, s'ils étaient correctement lus, compris et utilisés, c'est-à-dire concentrés (4) avant que d'être relâchés, dissiper toutes les obscurités, Daudet allant même jusqu'à affirmer, anticipant le Père Teilhard de Chardin, que «par eux la rédemption intersidérale apparaîtra comme une probabilité confinant à la certitude» (p. 237), comme si, alors, avec le baume universel répandu sur les plaies innombrables, une foit atteint le point Oméga si cher au savant jésuite, Kierkegaard pouvait retrouver, reprendre Régine et Thomas De Quincey, plusieurs fois mentionnés par Daudet, la petite Ann d'Oxford Street, gagnée et à jamais perdue dans la noirceur centrale d'un bordel de Londres.
Notes
(1) Léon Daudet, Les universaux (Grasset, 1935).
(2) Voir ainsi pp. 125, où Daudet évoque des espèces de rayons «intellectuels et moraux, intermédiaires entre la nature et nous»; p. 267, ce sont des «courants d'idées et d'émotions, dont la vitesse dépasse de beaucoup celle de la lumière».
(3) «De tous les écrivains profanes, à ma connaissance, c'est peut-être Léon Bloy qui, sur le plan de l'existence courante et difficile, est allé le plus loin dans ces abîmes. c'est pourquoi je l'ai appelé le théologien de la Misère. Hello, Huysmans sont fort beaux, religieusement parlant, mais pas si beaux. Bloy, cherchant la colère et la rage, trouve fréquemment le Sublime dans l'apitoiement» (p. 243).
(4) L'un des noms que Léon Daudet pourrait donnée au génie serait celui de concentrateur, mais aussi, comme il l'indique lui-même à propos de Pascal dans une image incroyable, de carrefour : «Pascal, ce carrefour des ondes venues du Calvaire, et des forces, dévoilées ou latentes, du vaste univers» (p. 21).
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