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27/04/2026

Tocqueville et l’Algérie : l’hypocrisie française originelle, par Gregory Mion

Crédits photographiques : Ramon Espinosa.

IMG_8542.jpg«Quand les peuples reviennent de la soumission, rien n’est plus supporté de ce qui était jusque-là ordinaire.»
Jaime Semprun, Apologie pour l’insurrection algérienne.


«En France, l’insurrection algérienne a été plus ignorée qu’incomprise, et plus encore qu’ignorée, spontanément méprisée, la fausse conscience ne voyant rien là d’intéressant.»
Jaime Semprun, Apologie pour l’insurrection algérienne.


Lorsqu’il rédige sa seconde Lettre sur l’Algérie (1) pendant l’été 1837 pour le compte de La Presse de Seine-et-Oise, il faut savoir que Tocqueville n’a que trente-deux ans, qu’il a déjà publié, deux ans plus tôt, le premier tome de son étude très inspirée concernant le devenir ambigu de la démocratie américaine en avertissant les lecteurs sur les déficits inséparables du modèle démocratique, et que, last but not least, son intérêt public pour les troubles affaires algériennes vise à renforcer sa légitimité d’analyste de la politique dans la mesure où il brigue une victoire dans les urnes pour les élections législatives de 1837 au sein de la circonscription de Cherbourg. À vrai dire, depuis qu’il s’est établi dans le Cotentin en 1836 en prenant ses quartiers dans le château de ses aïeux, Tocqueville, d’une certaine manière, ne pense qu’à la politique, à l’art de gouverner le fluctuant navire des hommes, et, pour se rendre crédible, il fait tout ce qu’il peut afin de faire valoir ses compétences en la matière. D’où, au tout début de cet été 1837 au cours duquel son esprit va et vient dans ce segment d’Afrique du Nord que la France tente de conquérir depuis 1830, la parution de sa première Lettre sur l’Algérie parmi les pages du journal susmentionné, d’où, encore, son investissement intellectuel à l’endroit de la Société royale académique de Cherbourg en 1835, quand il propose un Mémoire sur le paupérisme dans le but de résoudre rien moins que l’équation de la mortelle indigence et se de positionner en tant qu’homme providentiel des situations complexes. Ses efforts, réels ou intéressés, ne seront pas payés de retour : il échouera au scrutin de 1837, avant, toutefois, de réussir à l’emporter dans la circonscription de Valognes (département de la Manche) en 1839. La suite sera pour Tocqueville d’autant plus ascendante à l’intérieur des appareils politiques qu’elle sera descendante à l’intérieur des impalpables continents de la moralité : il deviendra Président du Conseil Général de la Manche en 1849 et Ministre des Affaires Étrangères la même année, et, au fur et à mesure qu’il écrira ou qu’il se prononcera sur la question algérienne tandis qu’il ne cessera de prendre du galon, il s’avèrera de plus en plus décevant, voire médiocre, lesté de préjugés sur l’univers algérien, s’enfermant dans un registre ségrégationniste d’autant plus impardonnable qu’il a su élaborer des réflexions salutaires et anti-esclavagistes à propos du peuple noir en Amérique. Comme beaucoup d’aristocrates qui ne s’aperçoivent pas que la haute naissance ne saurait innocenter tous les arrangements et toutes les médiocrités, Tocqueville, loin de ses préoccupations directes, s’est montré humaniste avec la cause des opprimés de l’autre côté de l’Atlantique, mais, aussitôt les enjeux resserrés dans le giron de la France et de ses propres dossiers de politicien toujours plus influent, toujours plus enivré par les possibilités du pouvoir, il s’est révélé sinon cruel, du moins dédaigneux envers ceux que le royaume de France accablait de l’autre côté de la Méditerranée. Or l’on ne devrait pas avoir le droit de faire preuve d’orgueil et de vilaine contradiction quand on mène littéralement la vie de château, et, au fond, le particularisme de Tocqueville à l’égard de l’Algérie n’en est pas un car il est le reflet d’une assez désolante généralité de la psychologie des gens de pouvoir dès lors qu’ils ont à justifier un esprit de conquête où que ce soit : ils défendent le principe d’un mal pour un bien, d’une opportunité pour les uns et pour les autres (pour le conquérant et le conquis), alors que, historiquement, l’intervention militaire de la France sur le littoral africain, en 1830, s’est réalisée dans un contexte de politisation accrue de l’espace méditerranéen avec l’idée sous-jacente (et tout à fait triviale) qu’il eût été indigne de la part d’une puissance nationale de ne pas participer à cette atmosphère d’opportunismes divers et variés.
Aussi ne faut-il pas se laisser amadouer par le Tocqueville qui émet parfois des réserves au sujet de la France et de ses méthodes invasives en Algérie car elles ne sont pour la plupart que des effets rhétoriques de componction tant elles sont contrebalancées, retournées, révoquées par des alternances de partialités qui seraient accessoires si elles n’étaient le venin d’un philosophe dont les responsabilités grandissent en proportion de la diminution de sa conscience. Il est en outre possible de supposer que le cas de Tocqueville s’est aggravé après qu’il a effectué son premier voyage officiel en Algérie, sous les trombes d’un soleil saharien, durant les mois de mai et de juin 1841, lequel sera suivi d’un second déplacement en 1846, non pas tant parce qu’il aurait été là-bas un duplicata du brutal gouverneur Bugeaud, mais parce qu’il n’y aura pas saisi les moyens de rectifier plusieurs de ses contestables jugements exprimés du temps où il n’avait point encore foulé cette terre pleine de ciel et de magnétique dévotion. De sorte que la présence incarnée de Tocqueville en Algérie ne fut que la matérialisation d’une ordinaire mission diplomatique de désescalade des multiples tensions causées par une militarisation excessive du territoire et par l’idéologie croissante de l’expropriation des musulmans, mais, en aucune manière, elle ne fut l’objet d’une plus profonde remise en question de l’équivoque mentalité de la conquête et de la colonisation enchevêtrées, les deux ayant fini par se confondre pernicieusement, pour ne pas dire d’ailleurs que la conquête a vite submergé la théorie coloniale affichée, alors qu’elles devraient en toute rigueur des termes être dissociées, c’est-à-dire univoquement conceptualisées. Selon leurs alphabets respectifs, la conquête s’entend comme une phase militaire, subsidiairement guerrière, au lieu que la colonisation s’envisage comme une phase de civilité. Reste que rien ou presque ne s’est déroulé en fonction d’un souci réel des actes et des intentions qui les guidaient : la domination par les armes ou par la fatuité que les armes confèrent n’a semble-t-il jamais amorcé – dans les têtes commandantes du Royaume et de la République de France entre 1830 et 1962 – un quelconque reflux de la violence patente ou latente au profit d’une assimilation sensée des peuples algériens prétendument conquis. Doit-on même s’en étonner ? Qui pourrait croire que des actes et des pensées civilisées peuvent succéder à des actes barbares et des vices de raisonnement ? Dès le départ le ver de la France était dans le fruit de l’Algérie.
Cependant tout n’était pas complètement monochrome dans la France politique et littéraire de cette époque expansionniste inhérente à la période dite du second empire colonial français, loin de là, même, et, en juste marge des ambitieux dont la plastique épine dorsale s’adapte aux moindres courbures de l’autorité en vigueur, on a pu lire des mots courageux, réconfortants, telle cette parole de Théophile Gautier relative à ses descriptions de voyages et publiée dans un volume intitulé Loin de Paris : «L’Algérie est un pays superbe où il n’y a que les Français de trop» (2). Même son de cloche avec le Victor Hugo des Misérables sonnant rétrospectivement le glas de la conquête algérienne avec une remarque incidente mais ô combien éloquente au cœur de sa monumentale défense et amnistie des mendiants : «L’Algérie trop durement conquise, et, comme l’Inde par les Anglais, avec plus de barbarie que de civilisation» et un «manque de foi [vis-à-vis de l’émir] Abd el-Kader». On a du reste envie de prolonger cette légitime sanction hugolienne en risquant l’hypothèse d’une France qui serait (et sera peut-être toujours) à l’égard de l’Algérie aussi obscure et manipulatrice que l’a été le bourgeois Félix Tholomyès à l’égard de Fantine, comme si, en définitive, l’histoire générale des relations franco-algériennes pouvait se comparer à une espèce de regrettable mariage morganatique, de contrat forcé, voué à s’achever par une interminable succession de révélations honteuses sur le caractère d’une puissance séductrice qui aura seulement voulu se prouver qu’elle était puissamment tentatrice et qui n’a jamais le moins du monde aimé sa moitié. Cette vision matrimoniale des choses pourrait jeter une lumière nouvelle sur les antagonismes réguliers qui perturbent la diplomatie entre la France et l’Algérie et il y a fort à parier que l’avenir dévoilera encore, à la charge du passé français, bon nombre d’imprescriptibles prévarications que nul petit discours de repentance et nulle action de véritable contrition ne pourront un jour compenser. Car il faut sans doute le dire et le redire : il semble que tout était perdu d’avance en Algérie, et que, de ce fait même, l’arche temporelle qui se déploie de 1830 à 1962 et qui continue aujourd’hui de hanter la cohabitation franco-algérienne doit nous apprendre quelque chose sur nous-mêmes, quelque chose de séculaire sur la nature de la santé sociale en France, et, assurément, le diagnostic est sombre parce que la société française est depuis longtemps frappée d’une maladie qu’elle ne veut pas reconnaître ou qu’elle reconnaît à demi-mot en faisant semblant de la soigner. Or cette maladie chronique, potentiellement auto-immune, c’est la pathologie de l’inégalité, la lèpre de l’injustice telle que la comprend Simone Weil quand elle pose qu’une société est malade si aucun mouvement de descente ne vient neutraliser un mouvement de montée (3). IMG_9550.jpgEn d’autres termes, celui à qui est offert l’opportunité de gagner de l’importance sociale doit pouvoir simultanément concéder, quelque part dans l’architecture de sa société, la probabilité d’être non pas dépossédé arbitrairement de son bien mais d’être à bon droit relativisé de sa position de commandement s’il s’avérait qu’un autre que lui devenait au sujet de cette position plus indiqué pour d’évidentes raisons. Dit d’une manière encore plus simple, cela signifie que personne n’a le droit de revendiquer l’absolutisation de sa condition sociale et que tout privilège doit pouvoir être pondéré par une perspective égale de combler un manque social pour celui qui n’a pas été privilégié par les circonstances de sa naissance ou les jeux pervers de l’entregent. Dans le langage de Simone Weil, on obtient alors qu’il devrait être envisageable «qu’un enfant, fils de valet de ferme, soit un jour ministre, dans cette mesure où doit être réellement possible qu’un enfant, fils de ministre, soit un jour valet de ferme.» (4) Il est ainsi fondamental de voir – ou plutôt de sentir – que Tocqueville, en décidant pour l’Algérie, en jugeant de l’Algérie, n’a décidé et jugé que par rapport à un chapitre amplificateur de puissance sociale qui n’a pas été neutralisé par ailleurs. Autrement dit Tocqueville et l’ensemble des puissances constituantes françaises, en tant qu’instances législatives et exécutives placées en face de l’Algérie, transparaissent à l’instar d’un réseau d’élites consanguines qui n’a jamais été modéré par d’authentiques contre-pouvoirs ou d’essentiels sillons sociaux de forces de freinage ou de rééquilibrage des flux ascendants. De là découlent probablement toutes les arrogances et tout l’inaltérable crime de présomption de supériorité, ce qui laisse des traces, ce qui explique la difficulté de la diplomatie française à se déterminer judicieusement sur son indépassable passé avec l’Algérie. C’est une façon de se rendre compte que le mal auquel Tocqueville s’est adonné avec bien d’autres boyaux de l’organe politique n’a pas disparu – il s’est au contraire sédimenté, tantôt actif, tantôt passif, mais systématiquement radioactif depuis l’aurore de la conquête de l’Algérie en 1830, à telle enseigne que le perspicace Jaime Semprun, dans son Apologie pour l’insurrection algérienne (5), tend à nous ouvrir les yeux sur cette hogra ( حڤرة) combattue par les insurgés de l’Algérie contemporaine, à savoir une corruption abusive, un pouvoir délétère, une injustice terrible qui seraient moins les symptômes d’une élite strictement algérienne et malade de ses nombreux avantages que les tragiques retombées de l’incubation de la maladie française issue du XIXe siècle maladivement conquérant.
Revenons toutefois au Tocqueville des documents préparatoires à la bonne poursuite de la conquête française au Maghreb et particulièrement à cette seconde Lettre sur l’Algérie dont le contenu oscille entre un commentaire sans concession apparente à l’encontre de la France et une cécité méprisante portant sur les populations autochtones. Objectivement parlant, abstraction faite de ce que le futur proche démasquera d’hypocrisie, Tocqueville espère, en ce dernier quart de l’été 1837, une sincère modulation de la conquête en colonisation, un perfectionnement moral de la présence des Français en Algérie. On ne reviendra pas sur le naturel extravagant d’un tel souhait (sur le genre d’étrange mutation de la violence initiale en volonté de conciliation des intérêts), on se contentera d’y croire. Et l’on admettra dans le sillage de Tocqueville que la France était une force à prétentions mondiales et qu’elle a fait étalage de sa capacité jusqu’à la victoire soi-disant écrasante dans certaines régions de l’Afrique septentrionale. Cela dit, la force n’est pas grand-chose sans le droit, elle n’est qu’une force quasi animale, une régression au niveau de la bête, et, ici, une pièce à conviction de la France réduite à l’état de prédateur irréfléchi qui n’a été qu’un corps dévastateur sevré de conscience et même d’élégance dans l’attaque. Aucun gouvernement ne persiste s’il n’est qu’une molécule du tableau périodique des éléments de la force. Il n’est en l’occurrence pas même un gouvernement, mais une contrefaçon de gouvernement. N’être qu’une force, c’est être une antinomie achevée de la politique, un détournement de l’idéal politique dont l’un des buts est de rendre au maximum utile notre passage sur la Terre. N’être qu’une force, c’est être insouciant, indifférent, imprévoyant; c’est ignorer la politique appréhendée comme souci et telle que se la représentait Pierre Boutang, telle que la politique, sur son plus haut chemin des crêtes, devrait avoir la faculté «d’ordonner les sentiments qui ont rapport à l’être de l’homme dans une communauté historique» (6). De ce point de vue, il n’est pas tolérable que la politique soit un envahissement, un écrasement, une force allant au bout de ses forces, et, au demeurant, la conquête se manifeste sous les aspects fautifs d’une antipolitique ruinant la possibilité d’admirer l’homme entretenir une sympathie avec des «essences qui ne sont pas lui» (7). Au sens le plus abyssal d’une essence qui n’est pas la nôtre (tout en étant radicalement la nôtre) et que la politique a la mission tutélaire de nous faire désirer, il y a, cela s’entend et se devine, l’horizon généreux de la paternité, de la maternité, le plan lointain de la patrie bien formée dans la matrice de l’idéal concrétisé, le sentiment suprahumain de ne pas craindre de donner la vie au sein d’une nation soucieuse de la vie, mais aussi éventuellement réparatrice de la vie jusqu’alors mutilée, le désir d’être un père ou une mère parce que la considération du souci universel dans l’exercice de la politique doit nécessairement se métaboliser en accomplissement du souci singulier d’un acte entier de veille sur la vie révolue, présente et à venir dans l’exercice de la citoyenneté. Si la politique ne trahit pas la notion cardinale de souci, alors, supposons-le, elle est susceptible d’engendrer un souci fécond parmi les hommes et les femmes, ceci non pas dans la mesure où la politique serait paternaliste ou platement infantilisante, mais dans la mesure où elle serait une figure de patriarche traduite comme extension de l’œuvre biblique des Pères de l’Humanité. De cela, bien sûr, pas une seule empreinte pendant la conquête de la France en Algérie, laquelle a été stérile dans toute la polysémie du terme. L’absence d’un gouvernement du souci et finalement d’un gouvernement tout court a amputé la plus infime des chances de forger en Algérie une prévoyance (car gouverner, c’est prévoir) et plus lointainement une réelle vision, une hauteur de vue, une ampleur dans la pensée.
Il se peut ainsi que ce soit l’accumulation des erreurs – et même des péchés – précédemment mentionnées qui aient confirmé «l’ignorance» de la France et fait «que le gouvernement français [devînt] irrégulier et oppresseur dans Alger» (8). On oserait volontiers parier, pour notre part, sur une ignorance consentie et non subie, avec, pour conséquence, la honte toute bue d’une bureaucratie et d’une armée qui surpassèrent en autoritarisme et en brutalité les règles draconiennes d’Hussein Pacha, ultime dey d’Alger, exilé d’abord à Livourne, puis sur les rives hippodamiennes d’Alexandrie où il finira occultement ses jours. De telle façon que les Français à peine débarqués en Algérie ont un air de famille assez prononcé avec des meutes de philistins parvenus en pays conquis. Il n’émane de ce contingent persécuteur et matérialiste aucune espèce de magnanimité ou de disposition pour les mystères de l’invisible, tant et si bien que la convergence de la destitution des Turcs et de la très mauvaise institution des Français va réveiller de son demi-sommeil l’aristocratie des musulmans. Il importe de saisir ce réveil des musulmans à l’égal d’un refus catégorique d’une société déspiritualisée qui voudrait reléguer dans le gouffre de l’oubli une société des minarets. Car l’un des torts majeurs de la France en Algérie, évidemment, fut la mécompréhension totale de l’enveloppe du sacré et des subsistances du texte coranique dans le contexte existentiel. Marabouts, imams et autres variantes de la crédibilité religieuse n’ont jamais vraiment été portés disparus parmi la culture algérienne qui ne peut résolument se concevoir sans l’adjuvant d’un culte. Et c’est à la faveur de l’imperméabilité de la France à tout ce qui est divin que l’émir Abd el-Kader va devenir un personnage inévitable de la résistance à la conquête française, pour ne pas dire un personnage prophétique, mahométan, plus à même d’illustrer un chef que toute la hiérarchie française.
IMG_9551.jpgPar conséquent et afin d’évaluer la nouvelle donne politique, Tocqueville va identifier trois lignes de force antagonistes et centrales ainsi qu’un quatrième pôle périphérique. Les trois pouvoirs principaux peuvent s’examiner comme une structure deltoïde dont le sommet serait la France basée dans la ville d’Alger et dont l’assiette serait, d’une part, les zones occidentale et méridionale menées par l’officieux sultanat d’Abd el-Kader, puis, d’autre part, la zone orientale inscrite sous la tutelle d’un vestige de la gouvernance turque à Constantine. Quant au quatrième axe qui serait comme un corps étranger dans la géométrie politique redéfinie par la vanité française, il apparaîtrait, aux dires de Tocqueville, au cœur même des effectifs des «peuplades kabyles», reconnues à l’instar de fauves indomptables dispersés sur les pics d’inatteignables montagnes. En outre, l’enjeu de cette relecture géopolitique, toute tendancieuse soit-elle, consiste à remédier aux maintes «fautes irrévocablement commises» dès l’engagement de la conquête. Aussi est-il plutôt équitable de déduire de cet aveu de Tocqueville que la France n’aurait pas dû s’imposer en Algérie, mais qu’elle aurait dû se proposer à ce monde scrupuleux des transcendances. À aucun moment la France absorbante de l’Algérie n’a su rappeler son émérite solidarité des choses célestes, sûrement parce qu’elle n’était déjà plus, au tiers du XIXe siècle, que la caricature d’un titubant géant nostalgique de ses vraies lumières et au régime alimentaire presque uniquement composé de denrées terrestres. Trop vite, certainement, la France temporelle aura cherché l’assujettissante conversion des individualités de l’extatique Algérie au lieu de s’assimiler elle-même aux traditions et aux usages, oubliant au passage une section de la troisième maxime de la morale provisoire exposée par Descartes dans son Discours de la méthode, à savoir que le plus important n’est pas de vaincre mais de se vaincre soi-même, de se surmonter, ceci en vue de vouloir changer ses désirs au lieu de s’acharner à vouloir changer l’ordre du monde à l’avenant de nos désirs souvent désordonnés et démesurés. C’est la mégalomanie de la France qui aura vaincu la volonté de se vaincre, une sorte de syndrome de la grenouille se voulant aussi grosse que le bœuf, celui-ci étant l’Empire britannique récemment victorieux de Napoléon et toujours plus justifié dans son statut de première puissance mondiale incontestée, celle-là étant la France mélancolique de sa vieille physionomie de rapace et s’imaginant encore apte à tenir son rang sur le devant de la scène. Non pas que les Anglais aient été de meilleurs colons que les Français durant le siècle de l’industrie, mais, au regard des aventures politisées des mers et des océans sciés par des navires triomphateurs, les uns sont malgré tout moins ridicules que les autres en termes de grandeur réelle et de grandeur fantasmée. Et jamais Tocqueville ne serait allé jusqu’à cette confession of weakness puisque son travail en Algérie était précisément de maquiller la faiblesse en force, comme si, peut-être, la France allait parvenir à imiter quelques indubitables apogées de la colonisation anglaise.
Par la suite, sitôt achevé le repérage des protagonistes impliqués dans les transactions de la prise militaire de l’Algérie, Tocqueville se livre à une rude essentialisation des indigènes. Il voit dans le tempérament kabyle un ferment d’irréductibilité dû aux altières forteresses naturelles qui abritent cette population insoumise, cependant le philosophe n’en tire pas la conclusion d’une impossibilité de la soumettre parce qu’il croit détecter dans l’âme de ces montagnards une perméabilité, une voie carrossable pour le cheval de Troie de la France, au prétexte que les habitants de la Kabylie seraient moins guerriers que les Arabes et donc plus sensibles aux beautés de la matière modifiée, à l’art, à la culture. C’est la raison pour laquelle Tocqueville mise sur de sournoises incitations et promesses matérielles pour subordonner les Kabyles dont les âmes, à l’en croire, seraient à la fois sentimentales et vénales pour peu que l’on sache les prendre par le bon bout. Quant aux Arabes, à l’inverse de la prétendue sédentarité des ressortissants du Djurdjura, ils seraient, eux, marqués du sceau biologique du nomadisme tout en se réclamant d’un nationalisme paradoxal. De surcroît, à rebours de nouveau des Kabyles, les Arabes seraient également, selon les flagrants motifs essentialistes de Tocqueville, des personnes exclusivement pénétrées d’idéaux immatériels, aboutissant de la sorte à la synthèse d’une théologie et d’une politique coextensives. À sa décharge, au moins, Tocqueville ne soutient pas que la France aurait des aspirations spirituelles qui pourraient rivaliser ou même cohabiter avec le souffle de Dieu en Algérie, en conséquence de quoi il préconise une patience pacifique, un effort pour la paix avec les Arabes, à cette nuance près que ce conseil est une exhortation à se comporter tel un caméléon immobile qui attend le moment opportun pour attaquer sa proie. Raccourcie à sa vision instrumentale, la paix défendue par Alexis de Tocqueville est une gestation de la guerre; elle est le cynisme d’une attente aux dents longues, l’expectative d’une formation de gouvernement par les Arabes avec lequel les Français pourront avoir leur petit mot à dire. Et Tocqueville apporte un justificatif à destination de la France, grande sœur présupposée de tous les destins ascensionnels : «[un] peuple puissant et civilisé comme le nôtre exerce par le seul fait de la supériorité de ses lumières une influence presque invincible sur de petites peuplades à peu près barbares.» Autrement dit la France est si essentiellement grande qu’elle est nécessairement plus grande que les autres nations et qu’elle ne peut être que l’institutrice planétaire de tous les élèves fragiles ou étudiants modestes en quête de rationalisation politique et d’illumination morale. Le degré de cette féroce immodestie suffit à ne pas être dupe des véritables intentions de la France qui transpirent au travers des écrits algériens de Tocqueville : entrevoir «un grand monument à la gloire de notre patrie» en dépit de la déplétion métaphysique touchant la France depuis qu’elle a enterré son Corse endiablé. Et cela exige le recours à des louvoiements, à des reptations de serpent venimeux, faute de pouvoir exactement passer par des airs de lion d’Angleterre, car, dans le cas contraire, la France maligne jouerait une partition imprudente où elle s’exposerait à être entièrement perçue comme un petit amphibien adoptant les caractéristiques du bœuf. Et en effet, mieux vaut ravaler sa fierté, du moins en partie, ne serait-ce déjà que dans le dessein de ne pas faciliter la cause d’Abd el-Kader, cela dans la mesure où il ne faudrait pas que des ethnies encore indépendantes veuillent choisir l’émir plutôt que la France.
On assiste en réalité à une tentative d’infiltration française polycéphale : après avoir essayé de passer en force à l’aide de conduites barbares directes, la France se met à pratiquer une barbarie indirecte en prenant des propos insidieux pour des arguments d’autorité. C’est ni plus ni moins que la trahison de toute pensée rigoureuse, de toute philosophie digne de ce nom, la preuve que la fin (l’annexion de l’Algérie au sol français) doit justifier tous les moyens (le contournement dissimulé des principes moraux les plus plébiscités dans les nations dites avancées). Ainsi le comble de cette perfidie se résume à feindre un intérêt humaniste envers les mœurs locales en étant simultanément prêt à renverser les us et coutumes dès que l’occasion fera le larron. La prescription de Tocqueville est on ne peut plus explicite à cet égard : «Ne pas créer ce qui n’existe point, mais [utiliser] ce qui est.» Le mot d’ordre, par conséquent, culmine dans la duplicité. S’il est indispensable de faire mine de lire le Coran pour éblouir les Arabes, on le fera; s’il est indispensable de truquer les dés de la culture coloniale pour faire figure d’état d’esprit pluridimensionnel, on le fera aussi afin de tromper les Kabyles. Et tout cela se fera sournoisement sans se faire véridiquement aux fins de provoquer un court-circuit non seulement dans le triangle des pouvoirs majoritaires (Alger, Constantine et les poches d’énergie reliées d’Abd el-Kader), mais aussi, cela va de soi, dans le centre même de toutes les autonomies kabyles. Ironie du sort néanmoins : alors que la France n’a de cesse de s’avancer masquée en donnant l’impression d’être adamite, ouvertement honnête, savante et généreuse, elle est catastrophiquement malhonnête, superficielle et cupide; alors que la France progresse dans son entreprise de duperie et de complexe de supériorité, elle finira par rencontrer, en Kabylie, l’ancestral modèle d’une pratique démocratique contre laquelle Tocqueville n’eût pu formuler aucune sorte de bémol – la tajmâat. Le fonctionnement de la tajmâat, du reste loué par Jaime Semprun à l’instar d’une miraculeuse épiphanie de la conscience démocratique (9), n’a rien à envier à l’organisation du pouvoir français en particulier et des pouvoirs modernes en général. La tajmâat émerge telle une assemblée de villageois qui recherche la satisfaction du plus grand nombre d’individus de la communauté sans pour autant sacrifier une minorité (ce qui la dédouane de tout rapprochement avec les doctrines de l’utilitarisme). Elle est d’autant plus surprenante dans son ancestralité qu’elle n’est pas insensible à une réflexion laïque alors même qu’elle sait demeurer réceptive aux propensions divines. De façon que la flexibilité des règles de la tajmâat contraste avec l’inavouable inflexibilité des lois et des ordres de la France qui prouve, si besoin était de le prouver, l’existence d’un «continuum répressif» (10) tout à fait typique d’une puissance française dépourvue de scrupules et de consistance. C’est-à-dire que là où par exemple la tajmâat est superbement capable ne de pas renvoyer le Ciel au Ciel en invoquant l’excuse des affaires terrestres à négocier d’une manière purement terrestre, la France, elle, semble non seulement avoir congédié le Ciel en le remisant dans les limbes d’une basse spiritualité de sous-préfecture, mais également la Terre en la réduisant à un espace de prédation.
Dans cette perspective, il est difficile, voire impensable, d’imaginer que la France eût pu se greffer à l’Algérie sans que celle-ci ne rejette la greffe. Le suppliant Tocqueville a beau multiplier les appels à la fusion, à l’adaptation, à la compréhension, il n’en reste pas moins que son hypocrisie lui fait minimiser ses propres erreurs et ses propres ténèbres. La mystique pluralité de l’Algérie n’était pas compatible avec une France non pas tant unidimensionnelle que pré-unidimensionnelle. C’est pourquoi les prévisions finales de Tocqueville sonnaient faux et creux dans cette seconde Lettre sur l’Algérie : d’abord son idée que la passion religieuse des Arabes subirait une anémie devant les poids et les mesures du monde tangible, que l’islamisme finirait par mourir de sa belle mort, puis son idée que les mêmes Arabes pourraient se sédentariser à condition qu’on leur fournisse de bonnes raisons de s’enraciner dans le radical du paradigme français. Ces deux idées pseudo-visionnaires démontrent l’aveuglement d’un intellectuel sur le déclin philosophique mais sur le tremplin politique. Elles sont aussi révélatrices d’une part du mépris grandissant pour les disciplines de l’âme, et d’autre part elles sont, avant l’heure, à l’opposé d’une réelle sollicitude envers les besoins de l’âme dont Simone Weil fera l’inventaire pour se représenter un authentique enracinement dans la Terre et dans le Ciel, à savoir le besoin d’un sentiment d’obligation (au sens d’une profonde adhésion intime à une syntaxe morale), le besoin d’un ordre juste, le besoin de liberté, le besoin d’obéissance (à des autorités qui sachent aussi de leur côté obéir et avoir une conscience étendue), le besoin de se sentir autorisé à prendre des responsabilités, le besoin d’égalité, le besoin de hiérarchie (entendu comme respect de ce qui est au-dessus de l’homme et l’oriente symboliquement), le besoin d’honneur (comme dignité d’élever aux altitudes honorifiques ce qui est rabaissé), le besoin de châtiment (en tant que la force de répression doit augmenter en proportion de l’augmentation du rang social), le besoin de liberté d’opinion, le besoin de sécurité, le besoin de risque (comme élan vital épanoui), les besoins mêlés de propriété privée et de propriété collective, et, finalement, le besoin de vérité (qui ne peut avoir cours qu’à la condition de pouvoir faire pénalement du mal aux responsables de la parole publique qui ne rempliraient pas correctement leur fonction de vérité) (11). Recensait-on ne fût-ce que l’un de ces fameux besoins de l’âme après que la France eut apparemment conquis l’Algérie ? Pas l’ombre d’une seule de ces pulsions spirituelles, semble-t-il, n’avait un quelconque ressort d’imprégnation au sein de l’Algérie en voie de francisation. Pire encore, c’était, par anticipation, un mauvais présage de ce que la France allait devenir : le pays de l’inversion des valeurs, le pays de la dévalorisation, le pays qui saurait accoucher d’un Frantz Fanon mais qui ne saurait pas le garder parce que celui-ci ne pourrait faire autrement que d’intérioriser l’Algérie pendant que la France atteindrait les ultimes paliers de l’extériorisation de sa monstrueuse fausseté.

Notes
(1) Le texte, en l’occurrence, qui constitue le centre de notre étude et que l’on trouve dans cet ouvrage richement édité par Seloua Luste Boulbina : Tocqueville, Sur l’Algérie (Flammarion, 2003).
(2) Cf. la présentation de Seloua Luste Boulbina dans le livre cité en première note (p. 41) – c’est avec ces mots forts et autoritaires de l’écrivain du Capitaine Fracasse qu’elle termine d’ailleurs son argumentation.
(3) Cf. Simone Weil, L’Enracinement.
(4) Simone Weil, ibid.
(5) Aux Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances (2001).
(6) Pierre Boutang, La politique considérée comme souci (Éditions Les Provinciales, 2014). La toute première édition est datée de 1948 et elle est due aux bons soins des Éditions Jean Froissart.
(7) Pierre Boutang, ibid.
(8) Cette citation et toutes celles qui suivront proviennent de la seconde Lettre sur l’Algérie publiée le 22 août 1837.
(9) Cf. Jaime Semprun, op. cit.
(10) Pour employer une terminologie célèbre d’Herbert Marcuse.
(11) Cf. Simone Weil, op. cit.

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